HISTORIQUE
Les Taenias, parasites de l’intestin, et les cysticerques , ces vésicules remplies de liquide et contenant une tète de Tænia, que l’on rencontre parfois sous le péritoine , dans les muscles , les téguments ou les viscères d’un certain nombre d’animaux, sont très anciennement connus et nous pourrions, selon l’usage , remontera Aristote pour chercher les premières données à leur sujet.
Ces animaux , en effet , ont de tout temps attiré l’attention des médecins et du vulgaire , à cause des rapports de quelques-uns d’entre eux avec l’Homme. Parmi tousles animaux inférieurs, il n’en est point , bien certainement, dont on se soit plus occupé et ils ont été l’objet d’un nombre énorme de publications. On pourrait croire qu’ayant été tant observés, iis sont aujourd’hui bien connus , mais on s’aperçoit vite qu’il n’en est rien et que les montagnes de documents amassés ne renferment que fort peu de faits de quelque valeur. Les naturalistes ont été très longtemps dans Terreur à leur endroit et les médecins, mal préparés à cette étude, n’ont fait que compliquer la question sans profit dans un grand nombre de publications. On peut dire, sans être taxé d'exagération , que les premières notions sérieuses sur ces animaux datent à peine d’un siècle et qu’il n’y a pas quarante ans que l’histoire des Gestodes est entrée dans une voie vraiment scientifique.
La bibliographie du sujet que nous abordons doit être faite d'une façon particulière: il n’est pas de groupe en histoire naturelle qui présente à cet égard autant de difficultés et c’est surtoutici qu’il ne faut pas compter, mais peserles documents. Il ne peut pas être question pour nous de dépouiller, ni
même de cataloguer l’effroyable collection d’écrits que les siècles nous ont légués : on est terrifié ri en qu’en jetant un coup d’œil sur laliste des auteurs qui ont écrit sur les Helminthes , telle qu’elle est publiée par le docteur Davaine dans son Traité des Entozoaires (1) ou sur le catalogue des principales publications faites en langue anglaise sur le même sujet , pendant un lapis de cinquante ans, et dont Cobblod s’est donné la peine de relever les titres (2).
La plupart des travaux des médecins sur cette question offrent peu d’intérêt au point de vue zoologique et même, en nous plaçant au point de vue professionnel, nous verrons que bien peu de résultats se dégagent de leurs observations , pour ce qui concerne la symptomatologie et le traitement : il nous sera trop facile de les résumer. Nous verrons quelle est la cause fondamentale de ces insuccès thérapeutiques : la biologie nous les montre inévitables dans la plupart des cas, mais elle nous apprend aussi que si l’art est très souvent impuissant contre les désordres que causent ces parasites, du moins la prophylaxie est nettement indiquée et c’est là le point capital.
Notre travail étant surtout zoologique et ne touchant qu’indirectement à la chose médicale, nous pourrons sans inconvénient, après ce que nous venons de dire, laisser dans l’ombre les travaux des médecins. D’autre part, Ahistorique complet des travaux des anciens naturalistes au sujet des cysticerques ayant été magistralement traité par Iæuckart (3) dans le mémoire le plus considérable et le meilleur qui ait paru sur la question, nous croyons superflu de le rééditer et nous passerons rapidement sur les publications anciennes pour nous occuper un peu plus des travaux récents. Parmi ces derniers , nous laisserons de côté ceux qui n’ont été d’aucune utilité pour la science et qui sont condamnés à l'oubli. Il ne nous importe pas, en effet, de savoir que Schiôdte a pris une Grégarine de l’intestin de YOpatrum sabulosum pour un jeune Caryophylleus et nous trouvons qu’il serait oiseux de parler encore des choses surprenantes que Klengke a observées chez les échinocoques. Nous nous bornerons donc à l’examen des ouvrages qui, de quelque façon , ont fait avancer la science sur le sujet qui va nous occuper.
(1) Paris, 1817, seconde édition.
(2) Cobbold, Entozoa , London 1854.
(8; Rud. Leuck \rt, Die Blasenband würmer undihre Entwickelung, Giessen, 1856.
La nature animale des cysticerques fut longtemps ignorée et c’est seulement à la fin du XVIIe siècle, que l’on commença à la soupçonner. Redi ouvrit la voie et fut suivi par Hartmann, médecin à Kœnisberg , Wepfer, Tyson, Malpighi. Wepfer, en particulier, compara ces animaux aux vers qu’il trouvait dans l’intestin, mais ce fut Pallas qui, à cette époque, fit faire le plus grand pas à l’étude de ces animaux en en étudiant plusieurs formes qu’il rattacha au genre Tænia sous le nom de Tœnia hydatigena. Pallas tenta d’expliquer la diversité des formes par les différences de milieu. Plus tard, Gœze, un des hommes qui a le plus mérité de l’helminthologie, reprit la question : le pasteur de Quedlinhurg établit plusieurs espèces parmi ces animaux qu’il appelait Tœkiœ viscérales par opposition aux Taenias qui habitent l’intestin, Gôze montra aussi que la vésicule du cysticerque provient directement de l’œuf et que le jeune animal prend naissance à son intérieur; cette observation passa complètement inaperçue.
Bloch exagéra les erreurs de Goze et fit dévoyer la question : frappé surtout par les différences apparentes qui existent entre les cysticerques et les Tænias, il prétendit que les premiers avaient plus de rapports avec les Ecliinorhynques qu’avec les seconds, [/impulsion était donnée, les naturalistes classificateurs, Zeder et Rudolphi, éloignèrent aussi les cysticerques des Tænias pour en former, l’un un genre distinct, le genre Cysticercus, dont le nom paraît pour la première fois, le second, un ordre, celui des Cystigues. Mais la ressemblance des cysticerques avec certains Tænias avait trop frappé les naturalistes et beaucoup se refusèrent à admettre ces dèrnières idées.
La science de ces parasites était donc bien imparfaite et réduite à la connaissance d’un certain nombre de formes sur lesquelles on ne possédait que les données anatomiques les plus vagues, et dont les relations biologiques étaient inconnues , lorsque parut en 1842 le magnifique mémoire de Steenstrup sur la génération alternante. Coordonnant les découvertes de Ghamisso , de Krohn, de Loeven, de Sars etc et les résultats de ses propres recherches sur les vers Trématodes, Steenstrup donna une théorie générale des métamorphoses des animaux inférieurs, et émit la supposition que les cysticerques représentaient peut-être des stades de développement, ou des générations particulières d’espèces dont on ne connaissait pas les
représentants parfaits. Notre illustre compatriote Dujardin fut plus affirmatif, et, dans un livre qui restera un des plus beaux monuments de l’helminthologie, il écrivit ces mots que nous voulons transcrire : « Les cysticerques, » échinocoques et cœnures , avec la partie antérieure du corps d’un Taenia # armé d’une double couronne de crochets , ont une vésicule postérieure plus » ou moins volumineuse. Il y a évidemment ici un développement anormal, » une sorte de monstruosité, et on pourrait penser, dans certains cas, que » ce sont des œufs de Tænias véritables qui, portés par la circulation dans » l’épaisseur même du tissu des Mammifères n’ont pu suivre les phases « ordinaires de leur existence (1). «
La parenté des cysticerques avec les Tænias était donc reconnue et notre compatriote, montrant une fois de plus son grand sens de naturaliste, l’avait nettement formulée, mais leurs vrais rapports devaient encore être ignorés longtemps. Dujardin pensait que ces êtres « qui n’ont pu acquérir leur f> développement normal, doivent périr, en quelque sorte à l’état d’embryon » hypertrophié » et il ne sut tirer parti de l’idée de Steenstrup. Pour lui , les jeunes Tænias se développent directement de l’embryon hexacanthe , dans l’intestin même de l’hôte et à côté de leurs parents.
Quelques années plus tard, E. Blanchard demandait, pour démontrer la parenté des cysticerques et des Tænias, que l’on produisit à volonté avec un œuf de Tænia, soit un véritable Tænia, soit un cysticerque , faisant d’ailleurs, au sujet de ces animaux, des suppositions qui paraîtraient étranges aujourd’hui mais qui font voir combien on était encore alors loin de la vérité (2).
A la même époque, von Siebold (3) avait remarqué la presque identité du Cysticercus fasciolaris , que l’on trouve sur le foie des Rongeurs, avec le T ténia crassicollis de l’intestin du Chat (4). Siebold eût la pensée qu’il s’agissait là d’un parasite fourvoyé chez les Rongeurs et qui pouvait néanmoins devenir un Tænialorsque le petit Mammifère était dévoré par un Chat, ou mieux, selon l’expression même de Siebold, queleparasite pouvait seguêriren arrivant dans l’intestin du carnassier. Le Cysticercus fasciolaris , en raison de son développement, lui paraissait moins malade que les autres. Le célèbre zoologiste était loin de penser qu’il pouvait en être de même pour les autres cysticerques et que ces formes hydropiques représentaient une
' 1) Doj\iïDiN, Histoire naturelle des Helminthes, 1845.
(2) E. Blanchard, sur l'organisation dss vers , Annales des sciences naturelles, 1848.
(3) V. Siebold, Handwôrterbuch der Physiologie de Wagner, t. 2.
(4) L’on sait que le Cysticercus fasciolaris se distingue des autres cysticerques, en ce que sa tête est suivie d’un grand nombre d’anneaux, ce qui le rend très différent des cysticerques ordinaires et lui donne l’aspect d’un véritable Tænia qui serait pourvu, à la partie postérieure, d’une vésicule peu développée.
phase normale de la vie des Tænias. Siebold, après Dujardin, toutefois, avança aussi que le genre Anthocephalus deRuDOLPm 11e renfermait que des Tétrarhvnques ou des Bolhriocépliales dégénérés.
On le voit, l’idée des migrations des Cestodes n’avait pu encore s’établir malgré la suggestion de Steenstrup et en dépit de ce qu’avaient dit Abbildgaard (1), puis Rudolphi et surtout Creplin, à propos du Schistocéphale et de la Ligule. L’apparence pathologique de la vésicule des cysticerques avait frappé les naturalistes , on ne pouvait se résoudre à voir là quelque chose de normal et , à la vérité , c’est bien l’explication qui parait la plus naturelle, que justifie même encore l’examen attentif de l’animal. L’on conçoit aussi , d’ailleurs , que l’idée des migrations passives des Cestodes ne pouvait germer que difficilement.
C’est à dater de ce moment que s’ouvre , pour l’histoire naturelle des Cestodes, l’ère 'des découvertes et que la vraie façon d’interpréter les relations de ces animaux commence à se faire jour. Van Beneden, Küchenmeister , Leuckart, Siebold font vite progresser cette partie de la science.
En 1850 , van Beneden publie son beau travail sur les Vers cestoïdes (2).
Le professeur de l’Université de Louvain démontre , par des recherches assidues, que les Anthocéphales (3) deviennent des Tétrarhynques et compare les cysticerques aux scolex (4). «Les cysticerques, dit-il, sont les scolex des » Tænias et leur vésicule correspond exactement à la vésicule de quelques » Tétrarhynques.» Van Beneden avait l’idée très nette que les nombreux parasites asexués enkystés chez beaucoup de Poissons , continuaient leur développement dans le canal intestinal d’autres Poissons, qui font leur pâture des premiers , et il entrevoyait l’importance de sa découverte sur les Tétrarhynques lorsqu’il disait : L’histoire des Tétrarhynques servira de flambeau pour relie de tous les Vers cestoïdes. Mais VanBeneden ne fit pas d’ex-
(1) Abbildg wr», Om Indwolde Orme tSkrifter of naturhist.orik Selskabet, Kjobenhaven 1T70.) Le savant danois constata que les Schistocéphales de l’Epinoche peuvent continuer à vivre dans l’intestin du Canard.
(2; Van Beneden, les Vers cestoïdes ou acolytes, Bruxelles, 1850, Mémoires de l’Académie Royale de Belgique, t. XXV.
(3) RunOLPiit appelait Anthocéphales, des Cestodes enkystés chez' certains Boissons. Nous étudierons à la fin de ce travail un de ces Anthocéphales, celui qui devient le Rhynchobothrium paleaceum, Rud.
(41 Le nom de scolex fut créé par Muller pour des parasites asexués fréquents chez différents animaux. Van Bene- DENen modifia et étendit l’acception. Pour lui, le mot scolex désigne la première phase du développement des Cestoïdes: « Les scolex des auteurs forment ce premier âge dans diverses espèces que l’on prenait à tort pour des vers adultes : c'est la forme que le ver affecte au sortir de l’œuf. » Pour Van BlNEDEN, c’est le scolex qui bourgeonne le anneaux dans lesqueds se développent les organes génitaux, et les cysticerques ne sont que les scolex des Tæniens. Nous attachons un sens dlfféreut à ce nom et nous l’employons seulement pour désigner la larve, quand elle a perdu sa vésicule ou la partie correspondante.
périences directes à ce sujet. Il admit, à 'priori, que les Taenias comme les Tétrarhynques pouvaient fort bien se développer complètement sans prendre la forme vésiculeuse, sans passer par la forme cysticerque ou Anthocéphale , lorsque l’embryon était déposé dans l’intestin de l’animal chez lequel on le trouvait d’ordinaire avec les organes génitaux développés. Pour lui, tous les Tænias se réduisaient au même type, quant à leur genre de vie et leur développement. Partisan des théories de Steenstrup, vanBENEDEN admit que l’embryon provenant de l’œuf est sans sexe , mais qu’il produit des gemmes d’où naissent des individus sexués hermaphrodites.
En 1850, en même temps que le travail de van Beneden dont nous venons de résumer les idées principales, paraissait un mémoire très important de von Siebold (1) dont nous prendrons quelques extraits: « Déjà, » dit-il, d’après la ressemblance frappante que les tètes des vers cys- » tiques présentent avec les tètes de certains vers rubanaires, j’avais conçu » la pensée (2) que les vers cystiques ne seraient autre chose que des vers ruba- » naires incomplètement développés ou à l’état de larves , mais je suis , depuis » ce temps, arrivé à une conviction intime que les vers cystiques ne sont, en » réalité quedes vers rubanaires, observés pendant le temps de leur métamor- » phose, arrêtés dans leur développement et devenus le siège d’une dégénéres- » cence hydropique. » — On voit l’analogie de ces idées avec celles de Dujardin et de van Beneden. SiEBOLüles avait d’abord émises, d’ailleurs, enmèmetemps que le naturaliste français.- Plus loin, von Siebold affirme que les jeunes Taenias sortantde l’œuf n'ont pas la forme de ces cysticerques qu’il avait découverts dansl "’Arion et que nous étudierons plus loin, qu’ils doivent subir une métamorphose pour gagner leur extrémité céphalique : « De quelle manière et en quel » lieu, les embryons deCestoïdes prennent-ils la forme correspondante à l’ex- » trêmité céphalique des Gestodes , que je considère comme une forme lar- » vaire? Gela nous est inconnu, mais nous savons parfaitement que ces embryons » ne perdent j amais leur enveloppe d’œuf dans le canal intest inal de l’animal qui » sert de domicile à leur mère. » Von Siebold est ici plus heureux que Dujardin. L’éminent naturaliste de Münich avance aussi que les crochets de l’embryon hexacanthe n’ont pas de rapports avec la couronne de crochets du Tænia. D’après lui, les embryons sortis de l’intestin se transforment en larves , sans
(1) Von Siebold, Ucber den Gcneralionswechsel der Cestoden nebst einer révision der Gattung Tetrarhynchus Zeitsch. f. wiss Zoolog. t. 2, p. 198, traduit par Dareste, Ann. des Sc. natur. 3e série, t. XV
(2) Von Siebold et St.VNNIUS, Lehrbuch der vergleichenden Anatomie, Berlin 1845, p. 3; traduction française par Spring et Lacordaire, t. 1, p. 112.
quel'on sache comment ; les larves entrent alors en migration pour atteindre le canal digestif dans lequel ellesdoivent se développer, mais un grand nombre d’entre elles s’égarent et vont, par exemple, dans le corps d’animaux qui ne leur conviennent pas, mais qui pourront servir de nourriture à leurs véritables hôtes. « Diverses larves de Gestodes , dit von Siebold , quand elles ont émigré » chez les Vertébrés sans atteindre le canal intestinal qui leur était destiné,
» subissent une singulière métamorphose : une partie de leur corps >se dilate » en vessie. Il se peut que cette dilatation hydropique a;t lieu à la région anté- » rieure du corps , ou , ce qui arrive encore plus fréquemment , qu’elle ait lieu » à la région postérieure, d’où résulte un arrêt de développement pour le » reste du corps. On les a appelés sous cette forme vers cystiques. » Pour Siebold, à part les Cysticercus fasciolaris et crispus, aucune larve de Cestoïde dégénérée en ver cystique ne peut, au sortir de cet état d’hydropisie, se transformer assez complètement pour produire des individus sexués; il fait peut-être une exception pour les échinocoques.
Mais les idées de Steenstrup avaient fini par pénétrer dans l’esprit des naturalistes ; pour von Siebold aussi, les Gestodes sont manifestement soumis à la génération alternante: il compare cet état des Cestodes que l’on considérait comme un état jeune, dans lequel il n’existe guère que la tète du Tænia (, Scolex de van Beneden) à ce que le naturaliste danois appelait la nourrice [Aminé] destinée, d’après lui, à produire, sans concours de sexe, des individus générateurs. Siebold poursuit la comparaison de certaines formes . par exemple , de celle qu’on a appelée Scolex polymorphus avec la larve polypoïde des Méduses et trouve la plus grande analogie entre les phénomènes, qui se passent chez ces deux types d’animaux. Ilreconnait avec beaucoup de zoologistes sérieux, que chaque anneau d’un Tænia représente un individu.
La question des Vers ces toïdes était pleine d’actualité et , comme l’on voit, chacun s’en occupait avec ardeur, mais aucune expérience directe n’avait été entreprise, tout se tenait encore dans le domaine des inductions, lorsque, en 1851, Küchenmeister , médecin à Zittau, dans des expériences mémorables , trancha les questions soulevées par Siebold et van Beneden : il donna a des Ghiens le Tænia serrata en les infestant avec le Cysticercus pisiformis du Lapin (1).
La réputation de Küchenmeister comme helminthologiste n’était pas suffisamment établie, aussi ses expériences furent-elles reprises etétendues
(I; Gunsburg’s, Zeitschrift fur hlinische Vorlrage 1851, p. 240.
par Siebold, assisté de son élève Lewald (1). Küchenmeister lui-même les poursuivit (2). Le résultat fut la confirmation du fait avancé par le médecin de Zittau. L’histoire des Cestodes avait fait un grand pas.
Küchenmeister ne s’en tint pas là: il généralisa sa découverte et ouvrit une voie nouvelle en contestant que les cysticerques fussent des animaux dégénérés et malades , n’existant sous cette forme que par suite d’un accident, après s’ètre trompés de chemin. Il les considéra comme des larves normales de Cestodes, s’éloignant ainsi ouvertement des idées de Siebold et de van Beneden. Pour lui, la vésicule des cysticerques est un organe de nutrition adapté au mode de vie dé la larve. Ces considérations de Küchenmeister étaient établies à priori et il reconnaît lui-même la base téléologique de ses idées qu’il défend beaucoup trop vivement contre Siebold en particulier, dans le premier chapitre de son ouvrage (3) intitulé Teleologischc Grüade für Notbvendigkeit des Finnenzustandes . Nous n’avons pas à nous occuper de cette querelle qui n’a rien que de personnel.
En cette même année (1853), Stein, alors professeur à Tbarand , fit connaître dans un court mémoire (4) , des faits de la plus haute importance pour l’histoire des Cestodes. Une des lacunes les plus regrettables était l’ignorance dans laquelle on restait sur le destin des crochets de l’embryon hexacanthe et sur la manière dont se faisait le développement de la tête. On n’avait pas constaté le passage de l’embryon hexacanthe au cysticerque. Les observations de Stein donnèrent des renseignements précieux à ce sujet ; elles furent faites sur un petit cysticerque qu’il découvrit dans les larves du Tenebrio molitor. Stein vit l’embryon hexacanthe arrivé dans le tube digestif, en sortir pour passer dans la cavité du corps et s’y enkyster. 11 put voir plusieurs stades de la transformation de l’embryon hexacanthe en cysticerque. Sur la portion de l’embryon hexacanthe opposée à la tète et que Stein appelle la « queue » il put constater l’existence des six crochets que possédait d’abord l’embryon.
(1) Voq Siebold , Sur la possibilité d'une transformation des vers vésiculaires ou cysticerques en Tænias : l'Institut, t. XX, 1852, N° 914 , et Ann. des Sc. nat. Expériences sur la transformation des vers vésiculaires ou cysticerques en Tænias , 3e série, t. XVII, 1852, p. 3T7.
Lewald, de cysticercorum in tænias metamorphosi Dissert, inaug. Vratislav. 1852.
Von Siebold, Ueber die Verwandlung der Cysticercus pisiformis in Tœnia serrata Zeitsch. f. wiss. Zool. 1853 , t. IV, p. 400.
Von Siebold, Ueber die Verwandlung der Echinococeus Brui in Tœnien, ibid, p. 409.
(2) KÜCHEINMEISTER, Ueber die Umwandlung der Finnen in Tœnien. Prager Vierteljahrschrii't, 1852.
(3) Fr. Küchenmeister , Ueber Cesloden im Allgemeinen, Zittau, 1853.
(4) STEIN, Beitrage zur Entwickelungsgeschichte der Eingeweidewurmer, Zeitsch. f. wiss Zool. t. IV, p. 196.
De ses observations, Stein conclut que les Gestodes n’ont pas de génération alternante, du moins en tant que le cysticerque provient de l’embryon hexaoanthe par une simple métamorphose , par le développement de ce dernier. D’après Stein, on ne peut admettre de génération alternante chez ces animaux qu’après le stade cysticerque , si l’on considère les anneaux comme des individus et il laisse cette dernière question en suspens.
Les cysticerques , pour Stein aussi, représentent des embryons de Tænias rendus malades et dégénérés par suite de leur hydropisie . Il constate que le cysticerque de Y Arion n’est pas hydropique et. loin d’émettre une opinion, il ne fait même pas allusion aux autres questions générales soulevées dès lors , ou que ses très intéressantes observations auraient pu lui suggérer Meissner , peu de temps après , trouvait aussi sur la vésicule du cysticerque de V Arion, les six crochets de l’embryon hexacanthe. Les observations de Stein se trouvaient étendues et confirmées (1).
Citons aussi les beaux travaux deGumo Wagener, qui étudia les diverses familles des Gestodes (2). G. Wagener avança que tous les Gestodes passent par un degré de développement analogue aux cysticerques vrais. Pour lui, tous les cysticerques ont une vessie caudale qu’il faut regarder comme la nourrice et qui produit la tète; la tète formée , l’organe qui l’a produite et qui n’est autre chose que l’embryon hexacanthe , est rejeté. L’interprétation de G. Wagener est donc un peu différente de celle de von Siebold et de van Beneden. Insistons sur ce queWAGENER fait dériver directement de l’embryon hexacanthe la vésicule du cysticerque, corroborant ainsi l’observation oubliée deGozE (3).
Les notions surles cysticerques devenaient de plus en plus nettes. L’idée des migrations était partout acceptée. Les publications importantes sur ce point de l’helminthologie se succédaient si rapidement, des hommes distingués s’en occupaient avec tant d’ ardeur, qu'il ne faut pas s’étonner de voiries découvertes se faire en même temps et les différents auteurs ignorer souvent les travaux
(1) G. Meissner, Zur Entwickelungsgeschichie und Anatomie der Bandwürmer, Zeitch, f. wiss. zool. t. V, 1854 , p. 380.
(2) GuiDo Wagener, Notiz über die Entwickelunci der Cestoden . Froriep’s Notizen, 1852.
« " Note sur le développement des vers intestinaux. Lettre à Milne-Edwnrds Annales des
Sciences naturelles, 3e série, t. XIX, 1853.
« " Die Entwickelung der Cestoden. Nov. act. Acad Cæs Leop. Garol. t. XXIV, suppl. 1854.
(3) Goeze, Versucheiner Naturgeschichte der Eingeweidewürmer thierischer Korper. Blankenburg, 1782, p. 245.
importants de leurs émules. Signalons une nouvelle publication de von Siebold (1) en .1854. Lïllustre helminthologiste éclairé par le travail de Stein , évidemment sous l’influence des observations de van Beneden sur les Tétrarhynques , expose avec la plus grande netteté ses idées sur la reproduction des Cestodes. Pour lui . il sort de l’œuf du Tænia un embryon qui immigre dars le corps d’un animal, par l’intermédiaire duquel il arrive dans le canal intestinal d’un Vertébré; il subit là une métamorphose remarquable, par laquelle il passe à l’état de scolex . en bourgeonnant à son intérieur un organe qui prend peu à peu tous les caractères de la tète d’un Tænia. Il faut considérer le scolex comme une nourrice et non à la manière des anciens helminthologistes qui n'y voyaient qu’une tête à la suite de laquelle se développait le corps. Cette nourrice, d’après von Siebold , ne peut produire des anneaux que si elle passe dans le canal digestif d’un Vertébré déterminé. Les individus ou bourgeons nés sur le scolex se détacheront du corps pour former les jproglotiis (2) ou individus isolés : ceuxci, seuls, peuvent donner naissance par voie sexuelle à l’embryon hexacanthe. Toutefois, Siebold n’abandonnait, pas encore entièrement l’idée d’une dégénérescence dont l’expression était variable avec le milieu, et il considérait les Cysticercus pisiformis , tenuicollis , cellulosœ et le Cœnurus cerebralis . sujets de ses expériences, comme provenant tous d’un seul et même Tænia (3).
Vers l’époque où paraissait ce mémoire de von Sieldold et même un peu auparavant , des expériences nouvelles et très importantes instituées par Küchenmeister (4), complétaient les données acquises jusque-là. Küchenmeister donna le tournis à des Moutons en leur administrant les œufs du Tænia cœnurus. Leuckart put donner à des Souris le Cysticercus fasciolaris avec le Tænia crassicollis (5). — La question se trouvait
(1) V. Sieboi.d, Ueber die Band-und Blase nw armer, nebst einer E/nleitung uber die Enistehung der Kingsweidewiirmer, Leipzig’, 1854. — Reproduit en partie, Ann. des Sc. nat. 1855.
(2i On s ût que le mot proglotlis fut créé par DUJARDIN pour designer, dit-il , . des Helminthes que je crois être des anneaux isolés de G si ides ■>. Van Beni.den l’a employé comme synonyme d’anneau de Gestode.
(3) Le mérite d’avoir distingué spécifiquement, les quatre Tænias de ces cysticerques , appartient encore a KîiCHEMEISTER .
(4) Gunsbuig’s, Zeitschrift, 1853, p 448.
(5) Ein Vortrag liber die Enlwiclcelungsgeschichte der Bandwurmern, GottiDgische gel. Anzeiger, 1854. — Gurlt’s Magazin, 1854, p 258. — Erziehung des Cysticercus fctsciolaris eus den Eiernder Tænia crassicollis, Zeit. f . wiss. Zool. t. VI, 1855, p. 139,
entièrement engagée sur le terrain expérimental. Haubner et Küchenmeister (1) répétèrent avec succès ces expériences sur les Cysticercus ■pisiformis , tenuicollis, cellulosœ. Eschricht, van Beneden. Leuckart confirmèrent les résultats obtenus.
L’histoire des migrations des cysticerques était désormais établie dans ses traits généraux. Tout au plus y ajoutera-t-on maintenant des faits de détail et fera-t-on rentrer de nouvelles espèces dans le cadre tracé pour un certain nombre d'entre elles. Sans doute , ces découvertes n’ont pas achevé la connaissance biologique des parasites qui nous occupent, on peut même dire que celle-ci est à peine ébauchée, mais la question particulière de la signification des cysticerques est tranchée et l’on peut se faire une idée d’ensemble du développement des Gestodes. Nous aurons soin de préciser, dans la partie générale de ce mémoire . le sens exact des découvertes que nous venons de rapporter, et nous mont rerons leur importance pour ce qui concerne le groupe tout entier ; nous nous attacherons à faire voir aussi qu'il ne faut pas s’illusionner sur leur extension et qu’il reste beaucoup d § desiderata à ce sujet.
Mais, si l’on était renseigné d’une manière générale sur les migrations des Gestodes et si l’on connaissait le cycle évolutif d’un certain nombre d’entre eux , il s’en fallait que les expériences eussent donné tout ce qu’on pouvait tirer d’elles et tranché toutes les questions que l’on pouvait soulever à leur sujet. On n’avait pas suivi pas à pas le développement de l’embryon jusque la phase cysticerque, on ignorait de quelle façon le jeune Taenia se formait dans la vésicule, ceque devenaient les différentes parties de la larve dans l’hôte définitif; la constitution du cysticerque était pour ainsi dire inconnue. Leuckart, dans un fort beau mémoire (2), reprit toutes les expériences, procéda aux observations de détail, fit l’étude anatomique des cysticerques, épuisa, en un mot, la question pour l’époque où il l’étudiait, méritant ainsi d’avoir son nom inscrit à côté de celui des grands helminthologistes, de van Beneden et de Sieeold, et d’être associé à la découverte que Kuchenmeistek avait eu l’heureuse chance de faire.
Notre historique s’arrête avec l’indication de l’important travail de
(1) Journal agronomique de Hamm, 1854, N° 10, p. 157. — Gurlt’s Magazin fur Thierorzneikunde, 1854. p 243 et 367 ; 1855, p. 100. — Ann. des Sc nat. , 1855, t. III, p. 351
(2) R. Leuckart, Die Blasenbandwürmer und ihre Entwickelung. Giessen , 1856.
Leuckart. Ce livre, en effet, résume tout ce que l’on savait à cette époque et apporte un grand nombre de faits nouveaux. Comme aucun travail d’ensemble n’a été publié, depuis sur le même sujet, comme il représente assez bien l’état actuel des connaissances , Leuckart n’ayant pas modifié sa manière de voir dans les Menschlichen Pdrcisiten (1863-1876), c’est, cet ouvrage que nous prendrons comme point de départ et comme guide, et c’est aux observations de Leuckart que nous comparerons les nôtres.