‹ Essai Philosophique sur L'Efficacité de la PrièreChapitre 11 sur 34 · RD UE · texte numérisé non relu

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observe que la cause et l'effet ne sont pas absolument identiques, au moins au point de vue de la qualité. n'y aurait point de causalité, si rien de nouveau n'apparaissait. Mais cette découverte ne nous apprend point si le changement et le progrès sont nécessaires ou contingents, Si, leurs conditions antécédentes et concomitantes demeuant les mêmes, ce changement et ce progrès pourraient ne pas se réaliser.

Au point de vue quantitatif, j'admets laxiome : « Rien ne se crée, rien ne se perd. » Mais quand même l'expérience me ferait constater des variations dans la quantité aussi bien que dans la qualité des choses, quand même j'assisterais tous les jours à des créations de substances nouvelles , je ne eroirais pas davantage à la contingence. Je me demanderais toujours si ces variations et ces créations sont nécessaires ou contingentes. Sur ce point, l'expérience seule ne me fourni ait aucune réponse, soit favorable soit défavorable à la contingence, et je serais obligé, tout comme pour les variations qualitatives, d'avoir recours à un procédé qui me permette de dépasser l'expérience. |

M. Boutroux trouve encore la contingence dans le passage de l’idée d’être à l'idée de genre, et en général dans le passage de l’ètre à toutes ses déterminations. (4, Ici encore, il confond les opérations factices de notre entendement avec l'évolution des choses. Pour arriver à la notion universelle de l'être, nous dépouillons les individus, les espèces et les genres de toutes leurs détermipations : M. Boutroux, voyant l'être si pauvre, si nu, lui erie: « Si tu deviens riche, ce ne sera pas de ton propre fonds. ce sera d’une manière contingente. » Maisil oublie que l'être est riche par nature, que l'être réel est toujours à la fois genre, espèce el individu, que tout être est indi-

(4) Ch. IE, Des genres, p. 34.

viduel, que le squelette-espèce, le squelette-genre, le squelette-être est un mythe philosophique. L'individu engendre de nouveaux individus ; on n’a jamais vu l'indéterminé se déterminer.

M. Boutroux découvre la contingence dans la production du mouvement. « Il ne faut pas s'abuser, dit-il, (1) sur la portée du signe — employé pour exprimer la relation qui lie entre elles des forces concourantes et leur résultante. D'abord l’homme ne peut jamais constater une égalité absolue. Ensuite, en dépit de cette égalité, la résultante est quelque chose de nouveau par rapport aux antécédents. Il y avait plusieurs forces : il n°y en à plus qu'une. Ces forces avaient une certaine direction : la direction est changée. Quelque chose était, qui n'est plus ; quelque chose n'était pas qui est. » On ne peut pas mieux dire, mais je ne sais pas plus qu'auparavant si cette transformation du mouvement est nécessaire ou contingente. Les forces concourantes ayant telle intensité et telle direction, la résultante peut-elle avoir inditféremment des intensités diverses et des directions différentes ? Telle est pour moi l'unique question. M. Boutroux me répond: « Est-il intelligible qu'un mouvement soit la aison suffisante de son propre anéantissement et de l'apparition d’un mouvement nouveau ? Peut-on admettre un lien de nécessité entre ce qui n’est plus et ce qui est, entre ce qui est et ce qui n’est pas encore, entre l’être et le non-être ? » (2) Cette expression: .« Est-il intelligible ? » est à double entente. Si elle signifie : « Pouvonsnous comprendre ? » elle me touche peu. Nous constatons des faits. S'ils sont mystérieux, nous avouerons que notre entendement a des limites, mais nous ne nierons pas pour cela les faits observés. M. Boutroux veut dire sans doute : « N'est-il pas contradictoire qu'un mouve-

(4) ch. IV, De la matière. p. 57.

(2) ch. IV, p. 58.

ment soit la raison suffisante de son propre anéantissement et qu'il y ait un lien de nécessité entre l'être et le non-être ? » Encore une fois il ne s'aperçoit pas qu'il prend les abstractions de son esprit pour des réalités. M. Boutroux, tout comme nous, ne rencontre pas dans la nature des mouvements, mais des mobiles. Ces mobiles ne sont pas la raison suffisante de leur propre anéantissement, mais d’une modification dans leur état; et s'il existe un lien de nécessité, ce n’est pas entre l'être et Île non-être, mais entre l'être parti du point À et l'être arrivé au point B, ce qui est bien différent. L'hypothèse de la nécessité n'implique nullement contradiction.

Au chapitre V, Des Corps, M. Boutroux cherche à établir que les agents physiques, eomme la chaleur et l'électricité, ne peuvent pas se ramener au mouvement, et qu'il n'y a pas égalité absolue entre les états latents et les états manifestes des propriétés physiques. Cest possible. Mais s’il y a autre chose que l'étendue et le mouvement dans les corps, je demanderai toujours si ce quelque chose de nouveau s’y rencontre nécessairement où d'une manière contingente. Si la chaleur et l'électricité ne procèdent pas du mouvement, je puis supposer qu'elles procèdent d’une autre cause qui les produit nécessairement. Et si les états manifestes de la chaleur, comparés à ses états latents, constituent un progrès, j'ai le droit d'admettre, jusqu'à preuve du contraire, que ce progrès est nécessaire.

Au chapitre VI, Des Etres vivants, M. Boutroux démontre que si, à la rigueur, tous les {ypes des règnes animal et végétal pouvaient se ramener à la cellule, la cellule vivante, avec sa faculté d'engendrer de nouvelles cellules, ne pourrait s'expliquer par les propriétés physiques et chimiques des corps. J'admets avec M. Boutroux que l'apparition de la vie est un fait nouveau, une création.

noie

J'ignore toujours si cette création est nécessaire ou contingente.

Au chapitre VIT, de l'Homme, M. Boutroux prouve que la vie élémentaire n'explique pas tous les degrés de vie, que la conscience, la pensée, le souvenir, la volonté, la liberté ne peuvent se ramener à l’action réflexe. que la quantité d'énergie n’est pas toujours la même dans notre ame. Etil conclut : « On est en droit d'admettre que les phénomènes psychologiques ne sont pas absolument déterminés, mais recèlent, sous les uniformités de succession qu'ils offrent encore à l'observateur, une contingence radicale: » (1) On le voit, c'est toujours la même confusion qui se reproduit entre l’évolution et la contingence. Toute la thèse de M. Boutroux repose sur cette confusion.

Mais, m'objectera-t-on, est-ce que le fait de la liberté humaine n'est pas une trace manifeste de contingence ? Quand tous les phénomènes de l'univers seraient soumis au déterminisme, les actes libres n'y échappent-ils pas ? La plupart des philosophes abondent dans ce sens ; ils identifient la liberté avec la contingence, et opposent la nécessité ou le déterminisme à la liberté. Mais de telles affirmations ‘dépassent infiniment l'expérience. La liberté qui se révèle à nous dans la conscience psychologique, qu'est-elle ? Le pouvoir de choisir entre deux ou plusieurs alternatives. Mais ce choix est-il nécessaire ou contingent ? Un homme étant donné, avec son tempérament et son éducation, avec les influences variées qui l’enveloppent, en présence de deux résolutions contraires à prendre, l'expérience nous le montre prenant un parti ; l’expérience ne nous dit pas s’il aurait pu prendre le parti contraire. : Si je m'observe moi-même , je saisis dans mes actes libres la spontanéité de mes décisions. mais non leur contingence. Peut-être voudra-t-on définir la liberté : Le

(1) ch. VII, p. 429.

pouvoir de se déterminer soi-même. Etalors on raisonnera ainsi: « Si je suis déterminé et prédéterminé par les motifs, le milieu et mon propre tempérament, je ne me détermine pas moi-même ; la liberté est donc opposée à la nécessité du déterminisme, et elle implique la contingence. » Je réponds: Je ne suis pas déterminé ni prédéterminé, mais seulement influencé par les motifs et le milieu ; quant à ma détermination, elle résulte, en dernière analyse, de ma nature individuelle, et ma nature, c'est moi. C'est done moi-même qui me détermine. »

IL semble que cette longue diseussiou à été purement négative, et que nous avons piétiné sur place. L'étude de la nature et de la conscience humaine ne nous permet pas de saisir la contingence sur le fait ; mais la nécessité n'est pas moins insaisissable. L'expérience nous montre ee qui est, et non ce qui pouvait ou de ait être. Comment saurons-nous si l'univers est soumis à la nécessité ou si la contingence y promène ses caprices ? Par la méthode des sciences expérimentales. La nécessité, invisible en

elle-même, a un symbole visible, qui est la liaison constante des phénomènes. Si le phénomène A détermine invariablement le phénomène B, c’est qu'il le détermine nécessairement. Cette inférence n'est pas une déduction, c’est une induction, c'est un acte de foi. Mais sans cet acte de foi, la raison humaine s'effondre, et la science est impossible. Or les progrès de la science nous font découvrir chaque jour de nouvelles liaisons constantes ; chaque jour le domaine - de l'antique eontingence se rétrécit, et le domaine du déterminisme s'élargit d'autant. Chacune des observations et des expérimentations des savants est la confirmation de ce principe que les mèmes forces. dans les mêmes circonstances, produisent Îles mêmes effets. Ce principe est le stimulant de toutes les recherches de la pensée ; cet acte de foi trouve sa r'éCOMpense dans des progrès Incessants. Au fond, cet acte de

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