‹ Essai Philosophique sur L'Efficacité de la PrièreChapitre 13 sur 34 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Le Surnaturel et le Miracle

Au risque de paraitre trop scolastique, Je ne veux pas traiter du surnaturel et du miracle sans poser des définitions précises.

Qu'est-ce que la nature? Pour les panthéistes et les athées, la nature est l’ensemble de tout ce qui existe ; le Dieu du panthéisme fait partie intégrante de la nature. Pour les hommes de science, la nature est l’ensemble des choses qui tombent sous les sens ; c’est l'univers visible. Pour le philosophe déiste, la nature est l'ensemble des forces créées qui se manifestent dans l'univers visible. Le philosophe théiste, qui admet l'action de Dieu dans le monde, est plus embarrassé pour définir la nature. Si entend par nature l’ensemble des forces, créées ou incréées, qui se manifestent dans l'univers, il sera accusé de verser dans le panthéisme. Si, de son concept de la nature, il exelut l’action de Dieu, il sera soupeonné de déisme. D'ailleurs cette question capitale : « L'action de Dieu dans le monde est-elle naturelle ou surnaturelle ? » convient-il de la trancher par une simple définition ? Je ne le pense pas.

Une simple remarque me permet d'échapper à toutes ces difficultés. L'expression : la nature, est un terme à

ac = Sp TA

la fois collectif et abstrait qui correspond à un travail de notre esprit plus qu'à des réalités tangibles. La nature est un ensemble de forces, considérées, non pas Comme agissantes, mais à l’état potentiel. Les forces de l'univers, en tant qu'elles agissent, constituent lensemble des phénomènes. Ce n’est pas là l'idée que nous avons dans l'esprit quand nous parlons de la nature ; AU Contraire, nous considérons la nature comme la cause immédiate ou l source des phénomènes. La nature est donc une somme d'énergies potentielles ; c’est bien une abstraction de notre esprit, car il n'existe pas d'énergies à l'état purement potentiel. D'autre part la nature n'est pas l’ensemble de toutes les énergies potentielles qui existent. S'il y a de purs esprits, Dieu ou créatures de Dieu, ils ne sont pas compris dans notre concept de la nature. Les énergies potentielles qui constituent la nature sont celles qui sont liées à la matière, de manière à former un seul être avec l'élément matériel où elles manifestent leur présence. Je puis done définir la nature : ensemble des énergies potenhelles liées à la matière.

À présent nous pouvons distinguer un être naturel d'un être surnaturel, un phénomène naturel d’un phénomène surnaturel. Si la matière purement passive existe dans quelque région de l’univers, elle est dans un état inférieur à la nature, elle st, si je puis forger le mot, sous-nalurelle. S'il existe de purs esprits, ce sont des énergies potentielles non liées à la matière, ce sont des êtres surnaturels. Dieu est done, par définition, l'Etre Surnaturel, puisque nous le définissons en Esprit pur. Tous les êtres matériels doués d'une activité propre, d'une énergie potentielle quelconque, si humble qu'on la suppose, Sont des êtres nrturels. Un phénomène qui aurait pour sujet la matière purement inerte serait un phénomène sous-naturel. Un phénomène qui a pour sujet un pur esprit est un phénomène surnaturel. Tous les

phénomènes qui ont pour sujet la matière douée d’une énergie potentielle sont des phénomènes naturels.

L'action de Dieu dans le monde est-elle naturelle ou surnaturelle ? Cette action peut être envisagée du côté de Dieu et du côté de l’univers. En tant qu’elle émane de Dieu, elle a pour sujet l’Etre surnaturel, elle est évidemment surnaturelle. Mais en tant qu’elle est reçue dans la créature, qu'elle est le principe de l’évolution de la créature, et qu'elle est pour nous un objet d'expérience dans le monde matériel, elle est naturelle, car elle a pour sujets des êtres naturels. Je puis donc m’entendre avec ceux qui affirment le surnaturel dans le monde phénoménal, parce que j’admets avec eux l’action immédiate de Dieu dans l’univers. Je puis m’entendre également avec ceux qui nient le surnaturel dans l’évolution de l’univers, car rien n’est plus naturel à la créature que de recevoir l’action de Dieu. Mais je suis en conflit avec ceux qui partagent les opérations divines en deux classes: les opérations naturelles etles opérations surnaturelles. Toute action divine reçue dans la créature est en même temps naturelle et surnaturelle ; une opération divine purement naturelle, une opération divine purement surnaturelle, dès qu’on les suppose accomplies dans l’univers visible, sont des concepts contradictoires.

Dieu, dit-on, gouverne le monde d’après deux plans superposés qui constituent un ordre naturel et un ordre surnaturel. Quelle idée se fait-on de Dieu ? Ou bien Dieu a la prescience infinie, et il arrive à coup sûr aux fins qu'il se propose ; dans ce cas il n’a pas eu besoin de faire un deuxième plan qui corrige et perfectionne le premier. Ou bien il ne possède pas la prescience et il tàtonne comme nous; dans ce cas, il modifie son plan chaque fois que l'expérience l’y oblige; par conséquent, ce n'est pas deux plans qu’il faudrait lui attribuer, mais

une infinité de plans. Lesquels seraient naturels ? lesquels seraient surnaturels ? |

Selon l'Eglise catholique, le concours de Dieu est naturel, quand il est dû aux créatures ; il est surnaturel, quand il ne leur est pas dû. C'est la plus chimérique des distinctions. Ou Dieu ne doit rien aux créatures , ou il leur doit tout ce qu'il lui est possible de leur donner. En fait, il ne nous doit rien, mais il se doit à lui-même, à sa propre bonté, de nous faire tout le bien qu'il peut. I n’y a d’autres limites à la libéralité divine que celles du possible et de l'impossible.

L'action de Dieu est done naturelle, et elle fait partie intégrante de l'univers. Supprimez cette action divine, qui crée et développe les énergies potentielles dans les choses, l’univers retournera, sinon au néant, du moins au chaos. Mais la Substance divine, le Noumène divin, ne fait point partie de l'Univers; la Substance divine est transcendante et surnaturelle. La position du théiste est done nette entre le déisme et le panthéisme. Le déisme exclut de la nature Dieu et l’action divine ; le panthéisme enferme Dieu avec son action dans la nature : Le théisme croit à un Dieu transcendant dont l'action est immanente à la nature. Dieu est présent dans la nature, mais ne fait point partie intégrante de l’univers. Son action, au contraire, est une partie constitutive de l'univers.

La question du miracle est désormais facile à résoudre. Le miracle ne peut pas être une dérogation aux lois de la nature, puisque tous les phénomènes qui se produisent dans l'univers visible sont naturels, et que Dieu n'a pas deux modes d'action dans le monde, l’un naturel, l’autre surnaturel. Le miracle est nécessairement un fait aussi naturel que la chute d’une pomme mûre, et il ne peut être qu'une action divine extraordinaire, qui attire notre attention parce qu'elle est rare et inexplicable dans l'état

Propre

actuel de nos connaissances. (1) En présence d'un fait miraculeux bien constaté, nous pouvons dire: « On trouvera un jour la loi et la formule qui expriment la relation de ce phénomène avec ses antécédents. » Il y a à cela une condition, c’est que les circonstances qui ont rendu ce miracle possible se renouvellent dans l'avenir, et permettent de Gécouvrir cette liaison constante qui autorise l'induction.

La prière efficace ne suppose pas la contingence. Elle ne suppose pas davantage le surnaturel. Elle suppose l'intervention divine, soit commune, soit extraordinaire. En fait, cette intervention divine se produit-elle dans le monde ?

(4) Saint Aagustin l’avait déjà dit, De civitate Dei, lib. XXI, c. VIII: « Nous avons coutume de dire que les prodiges sont contre la nature, mais cela n'est pas vrai. Car la volonté du Créateur étant la nature de chacane des créatures, quum voluntas itanti utique Conditoris conditæ rei cujusque natura sit, comment ce qui se fait par la volouté de Dieu serait-il contraire à la nature ? Les miracles ou les prodiges ne sont donc pas centre la nabare, mais contre ce qui nous est connu de la nature. «

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