CHAPITRE II
L'action de Dieu est objet d'expérience
Dieu n'a pas créé le monde en six jours où en six périodes pour se reposer ensuite. La dernière période de la création dure encore et sera éternelle, car Dieu travaille toujours. Nous avons en Dieu l'être, le mouvement et la vie; c'est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire. Et pourtant les créatures ont une activité propre. Pouvons-nous saisir l’action de Dieu avec une entière certitude, soit en nous, soit autour de nous, et la distinguer nettement de notre action et de l'action des autres créatures ? Si l'action de Dieu est objet d'expérience, nous n'avons plus besoin de démontrer l'existence de Dieu. Nous pouvons laisser dormir dans nos bibliothèques l’attirail très compliqué et très massif des preuves ontologiques, cosmologiques et morales, comme nous rangeons respectueusement dans nos musées les vieilles et lourdes panoplies. La théologie devient une science expérimentale comme la physique ou la zoologie, et le théologien n’est plus un être à part, classé parmi les espèces antédiluviennes.
A priori, M. Ad. Bolliger établit que cela doit être.
« Qu'est-ce qui distingue ce qui est réel de ce qui ne l'est pas ? C’est que ce qui est réel agit, tandis que ce
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qui n'est pas réel n'agit pas. (1) Il n'existe pas d'autre criterium. Ce qui est agissant, comme tel, se fait valoir, se manifeste, se révèle. Mais ce qui se révèle tombe sous l’expérience d’une manière quelconque. Or, tout ce qui est empirique peut être objet de science, de science expérimentale. Si donc Dieu existe réellement, il est agissant : s’il est agissant, il se révèle ; s’il se révèle, il tombe sous l'expérience, et comme tout ce qui tombe sous l’expérience, il peut être l’objet d’une science expérimentale. Il y a donc une théologie expérimentale. »
Pour simplifier cette étude et circonscrire le terrain de mes recherches, je donne de Dieu cette définition provisoire et suffisante : « Dieu est la cause ou la source de toute vie ». Je veux considérer Dieu dans ses rapports avec les êtres vivants, et faire abstraction de l’action que Dieu peut exercer dans le monde inorganique. Je ne propose pas cette définition comme adéquate : quelle est la définition qui peut épuiser Dieu ? Mais elle caractérise d'une manière essentielle ce que Dieu est par rapport à nous. À ce titre, le panthéiste, le déiste et Je théiste peuvent ÿ souscrire ; l’athée lui-même aurait mauvaise grâce à y contredire, car au fond, il croit comme le panthéiste qu’il y a une Ame du monde, source de toute vie. Cette Ame du monde, il pourrait, sans abdiquer ses principes, l’appeler Dieu en lui refusant la tanscendance et la personnalité. Ma définition ne préjuge rien sur la nature de Dieu; par conséquent tout le monde peut l’adopter.
Je suis matière et esprit. Certains phénomènes de conscience, tomme les sensations de la vue, de l’ouïe, de
(1) Die theoretischen Voraussetzungen des Gebets, p. 42. L'expression allemande est d'nne force incomparable : Das wirkliche wirkt, ist ee wirksam; das unwirkliche ist unwirksam. Comme si nous disions en français : Ce qui est actuel agit, est agissant; ce qui n'est pas actuel n'agit pas.
l'odorat, du goût et du toucher, sont perçus par moi invariablement sous la forme de l'étendue. Dans l’intuition que j'ai de moi-même, j'ai conscience d'un être étendu et pensant. Ce dualisme, qui est si mystérieux aux yeux de ma raison, est un fait irrécusable, une donnée primordiale et élémentaire.
Si mes organes et mon esprit demeuraient dans le même état depuis que je me connais, je pourrais croire que je me suffis à moi-même, que je suis dans le voisinage des autres corps et des autres esprits sans être avec eux dans une relation de dépendance, et que je serai éternellement et par moi-même ce que je suis. Au contraire, mes organes et mon esprit sont dans une évolution perpétuelle ; tantôt ils sont en progrès, tantôt ils sont en décadence. Je laisse de côté la déperdition pour considérer seulement les acquisitions.
J'ai été embryon, fœtus, petit garçon, jeune homme, et je suis arrivé au plein développement de l’âge mür. Mes organes se sont peu à peu constitués, et une fois créés, ont augmenté de volume. D'où venait la matière qui s’assimilait à ma substance et entrait progressivement dans la composition de mes muscles, de mes nerfs, de mon sang et de mes os ?Etait-elle tirée du néant à mesure qu’elle sé transformait en ma personne ? ou bien l’embryvon devenait-il fœtus, le fœtus enfant et l'enfant homme en vertu d’un développement spontané, sans rien emprunter au monde extérieur ? Bien loin de là. Je connais l’origine de la moindre parcelle de ma substance corporelle. C'est l'univers matériel qui a tout fourni. J'ai mangé, j'ai bu, j'ai respiré, j'ai pris au monde qui m'envivonne une partie de sa substance, qui est devenue ma substance. Si j'avais conscience des opérations physiologiques qui s’accomplissentien moi, je saisirais sur le fait ces actes mystérieux d'assimilation, et je dirais: « Il y à
Ce
une cause matérielle qui, au moment où je parle, fait mes organes plus complets, plus beaux, plus vigoureux. » Mais ces phénomènes s’accomplissent en moi sans que j'en aie conscience. Je vois les éléments matériels entrer en moi par la nutrition et la respiration : plus tard je <ônstate le progrès, et je conelus à l'assimilation. Je puis d'ailleurs contrôler ma conclusion par la Comparaison des éléments qui sont entrés et des éléments qui sont sortis.
Dans l'ordre spirituel, mes observations sont plus faciles. Mon esprit a passé par les diverses phases d’un développement parallèle à celui de mon corps. J'ai eu une àme rudimentaire et embryonnaire, qui ne manifestait que la vie végétative. J'ai eu une âme-fœtus, quand la sensation et la vie animale ont commencé à y poindre. J'ai possédé une âme enfantine, tant que ma raison ne savait que balbutier et chanceler. Mon âme est devenue adulte, le jour où je me suis connu complètement moimême et où ma volonté s’est affirmée, libre et intangible. Aujourd'hui je suis arrivé à la maturité de l'esprit, car je sais quel rôle j'ai à jouer dans l'immense univers qui m'enveloppe. D'où m'est venu chaque fois ce sureroit de vie ? La vie sortait-elle du néant pour entrer en moi? Le néant n'est même pas l'ombre d’un fantôme, et celui qui le sonde n'y trouvera jamais que le vide. Faut-il croire que la vie supérieure sortait de la vie inférieure par une sorte de génération spontanée ? Ce qui est impossible à la matière serait-il possible pour l'esprit? La vie seule peut engendrer la vie. Si la vie inférieure engendrait la vie supérieure, le progrès n'aurait pas de raison d'être, et le néant serait créateur. Si cela était, il faudrait renoncer à toute raison, à toute pensée, à toute science. Mais non. Comme il y à un univers matériel: où tous les organes vont chercher leur provision d'éléments corporels, il y a un monde spirituel où les âmes vont S'approvisionner de force, de connaissance, de volonté, d'amour, de liberté ;
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il y a une source de vie où toutes les vies peuvent puiser. Cette source de vie, je l’appelle Dieu.
Entre la source de mon être matériel et la source de mon être spirituel, l’analogie est frappante. Les différences sont plus remarquables encore.
Quand j'ai mangé quelques bouchées de viande ou un fruit, quand j'ai savouré un vin réconfortant, les molécules solides ou liquides qui entrent dans la composition de mes organes se séparent des éléments non assimilés. I y a solution de continuité entre mon individualité physique et le milieu matériel qui m’environne. Au contraire, entre l'Esprit divin et mon esprit, bien qu'il y ait distinction, il n'y a pas séparation, il n'y à pas solution de continuité. L'Esprit ne se segmente pas, pour engendrer, comme les corps sont obligés de le faire; l'Esprit est indivisible. Quand ?Esprit engendre, ses œuvres lui demeurent immanentes ; Dieu porte nos àmes et les portera éternellement comme une mère qui garderait son enfant dans son sein.
Sous l'action du monde matériel qui me presse de toutes parts, je suis d'abord passif. Les créatures qui veulent entrer en rapport avec moi, même les plus aimantes, sont obligées de me déprimer, de me heurter, d’user mon être, de me faire souffrir ; un Jour elles m'écraseront-et me feront périr. Pourquoi ? Parce qu’elles agissent sur moi du dehors. L'esprit de mon frère ne peut communier avec mon esprit sans qu'il y ait un choc de ses organes contre mes organes. Cependant, après avoir subi le choc, je réagis suivant le degré de tension de l'énergie potentielle qui est en moi. Ce pouvoir de réaction m'appartient en propre ; cette réaction est mon action exclusive, distincte de l’action du monde extérieur sur moi, distinete de l’action de Dieu en moi. (1) Dieu, à
(4) On voit la distance qui sépare celte doctrine de la théorie des causes occasionnelles de Malebranche.
l'inverse des créatures, agit sur moi et en moi du dedans. « L'esprit absolu, dit M. Aug. Sabatier, n’habite point comme un corps parmi les autres corps ; il habite les esprits et il se révèle immédiatement en eux par le sentiment profond qu'il leur donne de sa présence. Il agit sans cesse, mais il agit du dedans au dehors, non du dehors au dedans ; c’est un Dieu intérieur. Quand la piété adore un tel Dieu, elle voit disparaitre aussitôt l’antinomie du naturel et du surnaturel. La question du miracle est résolue pour elle ». (4) Le miracle, le voici. L'action de Dieu en moi n'est pas déprimante comme celle des créatures ; le souffle de l'Esprit de Dieu est plus délicat que la caresse d’une mère ; il ne froisse même pas les contours veloutés de l’âme. Sous l’action de l'Esprit de Dieu, je suis actif, et mon activité surpasse les énergies potentielles de mon âme. (2) Chaque fois que Dieu me touche, je deviens plus grand que moi-même, plus fort, plus doux, plus intelligent, plus dévoué, plus saint. Et la preuve que l'Esprit travaille en moi sans me fatiguer, c’est qu'à la suite de ce divin contact, je désire encore plus de progrès, plus de vertu, plus de science, plus de piété. Je suis exaucé, car après le passage de l'Esprit, les énergies potentielles de mon âme se trouvent enrichies.
Soit dans l’état de veille, soit dans l’état de sommeil, je n'ai pas conscience du travail d’assimilation qui se fait dans mes organes. Si, parfois, j'en perçois les opérations es c'est que lassimilation est laborieuse et anormale. Mais quand Dieu se communique à moi dans cette œuvre d’assimilation où grandit mon être intellectuel, moral et religieux, je suis pleinement conscient ; je me sens grandir, je sens en moi l’action de quelqu'un qui est
(1) La religion et la culture moderne, page 39. (2) Je suis passif, en ce sens que je reçois l'action de Dieu, mais nn en ce sens que mon être serait déformé ou amoindri.
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plus grand que moi, et qui me fait plus grand moi-même. I agit dans mon action, et j'agis par la sienne ; j'ai conscience en même temps de son action et de la mienne ; je n'ai pas conscience de Dieu, j'ai conscience du divin. Dieu est objet d'expérience, non dans son essence, mais dans ses opérations.
Pourquoi les philosophes viendraient-ils à présent me prouver l'existence de Dieu ? Que leurs démonstrations soient bonnes ou mauvaises, elles me laissent froid, car elles sont superflues pour moi. Je comprends que l’on démontre à un aveugle-né l'existence de la lumière ; mais quand mes veux sont inondés de clarté, qu'ai-je besoin d'arguments ?