‹ Essai Philosophique sur L'Efficacité de la PrièreChapitre 19 sur 34 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Devons-nous adresser des demandes à Dieu ?

La prière est efficace, et elle est efficace en vertu d'une action divine. La conclusion pratique qui ressort de ce fait et de cette théorie, c’est qu'il faut prier, c’est qu'il faut adresser des demandes à Dieu.

Se refuser à prier, c’est faire fi des bienfaits de Dieu, c’est contrister l’Esprit-Saint, c’est lutter contre l’un des instincts les plus vivaces de l’homme. L'homme qui ne prie point se plait à mettre une barrière entre Dieu et lui ; il se prive d’un secours immense pour le développement de tout son être. Je ne le condamne pas pour cela à la damnation éternelle, mais je le plains, car il se refuse volontairement un surcroît surabondant de vie éternelle.

Quand un homme du commun des mortels croit à l'efficacité de la prière, il prie. S'il n’y croit pas, il ne prie pas. Il n’y à rien à cela d'étonnant ; c'est aussi simple que logique. Mais les théologiens et les philosophes

ont des cerveaux bien autrement compliqués, et.leurs théories nous réservent parfois de profonds étonnements.

D'après Schleiermacher (Chrisliche Glaube, 146, 1) la conscience de l'Eglise est liée de deux manières à la conscience qu’elle a de Dieu. Quand elle considère que les résultats de son activité propre sont en même temps l'œuvre du gouvernement divin, elle n'éprouve que reconnaissance ét soumission à l'égard du présent et du passé. Quant à l'avenir, elle l'appelle par la prière, c'est-à-dire par les désirs les plus parfaits liés à la conscience qu'elle a de Dieu. Mais si les hommes venaient à comprendre clairement qu'ils doivent toujours aboutir à la soumission et à la reconnaissance, l'Eglise s'adonnerait tout entière à la vie active, et s'abstiendrait de tout désir. Par conséquent la prière qui exprime des désirs à Dieu est le symptome d’une piété encore imparfaite ; quand nous arrivons à la pleine maturité religieuse, cette sorte de prière doit disparaître pour faire place à la soumission et à l’action de grâce. (1)

Ritschl (Hauptwerk, Abschnitt 66, S. 605-610) préterid que la prière, dans toutes les religions, a le même rôle que le sacrifice : elle est, dit-il, la preuve de la résolution que l’homme a prise de se reconnaitre dépendant vis-àvis de Dieu. D'après lui, toutes les religions ont réalisé la définition de la prière qui est donnée Hébr. 13, 15, où il est dit que la prière est un sacrifice .de louange, le fruit des lèvres qui confessent le nom de Dieu. Ritschi, avec Schleiermacher, ne reconnait aucun rapport causal entre la prière et l’exaucement ; comme d’ailleurs il rejette le

(4) Cependant Schleiermacher ne supprime point la prière, et au $ 147, il expose une théorie de la prière exauvée et de la prière non exaucée, La priére. pour lui. ce nest plus que le pressentiment de l'activité future de l'Esprit de Dieu au sein de l'Eglise, et l'exaucement de la prière, c’est la réalisation présente de cette activité, Le lien entre la prière et l'exaucement n'est pas un rapport de causalité, mais une sorte d'harmonie préélablie, Sculeiermacher a parfaitement compris que la créature ne peut exercer aucune action sur le Créateur, mais il n'a pas vu que nous pouvons, en agissant sur nous-mêmes, rendre possible l'action divine et par là même la déterminer.

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systèmé de l'harmonie préétablie, il n’y a plus pour lui de demande, plus de Biütgebet.

Il est intéressant de voir un philosophe, à la suite des théologiens, déclarer qu'il croit à l'efficacité de la prière, et que cependant nous ne devons rien demander à Dieu. Tyndal nous dit : € Que la prière produise son effet plus ou moins bienfaisant sur celui qui prie, non-seulement c'est aussi indubitable que la loi de conservation ellemème, mais on trouvera sans doute que €’est,"dans sa dernière expansion, la confirmation de cette loi ; mais la demande, forme sous laquelle la prière est pratiquée, fait honte à l’entendement. » (1)

Je vois trois grosses pierres d'achoppement jetées sur le chemin où passent les théologiens et les philosophes. D'après Schleiermacher, tout désir est l'expression d'une religion imparfaite ; la piété parfaite doit étouffer le désir et supprimer la prière proprement dite. Selon Schleiermacher et Ritschl, une demande positive adressée à Dieu fait injure à la souveraineté divine, car elle suppose que nous ne sommes pas, vis-à-vis de Dieu, dans une dépendance absolue. Pour Tyndal, c'est la forme anthropomorphique de la prière qui fait honte à l’entendement. Je traiterai au chapitre suivant de la prière anthropomorphique. Ici, c’est M. Ad. Bolliger qui se charge de répondre à Schleiermacher, à Ritschl, et à tous les théologiens de la même école. ; = A ceux qui perdent le goût de la prière, sous prétexte que, plus notre piété est sincère, plus elle doit se rapprocher de la soumission absolue, et que tout désir doit disparaître en présence de Dieu, M. Bolliger réplique : Vous prouvez trop, et qui prouve trop, ne prouve rien.

« En effet, dit-il, (2) les raisons que l’on fait valoir

(4) Fortnightly Review, 1° décembre 4865.

(2) Die theoretischen Voraussetzungen des Gebets, p. 30.

contre la prière au nom de la providence divine et de la piété sincère qui consiste dans la soumission peuvent aussi bien nous faire suspendre tout genre d'activité. Nous devons cesser de manger, de boire, de marcher, de travailler, et renoncer à toute pensée, à tout effort, à toute volonté, si nous avons cette idée que Dieu fera tout sans nous, et qu’en face de la providence divine, le seul rôle qui nous convienne est celui de l'abandon purement passif. Si nous trouvons la prière absurde, si à cetitre nous la négligeons, nous devons, pour les mêmes motifs, condamner notre pensée et notre volonté. Si nous avons crü jusqu'ici que notre pensée, notre effort, notre volonté revétus des qualités requises, constituent la valeur de notre vie, et que cette valeuraugmenteavec l'énergie de nos vaillants efforts, nous devons complètement changer d'avis, et ce qui nous a paru jusqu'ici le meilleur en nous, nous le condamnerons comme une illusion, une folie, une insurrection contre Dieu. » F

A. Ritschl, qui voit dans la prière l'expression de la soumission de l'homme à Dieu, M. Bolliger (1) répond très éloquemment : « Thèse merveilleuse ! Nous avions cru jusqu'ici que le sacrifice et la prière étaient deux choses essentiellement différentes aussi faciles à distinguer que les verbes donner et recevoir. Nous avions pensé que, dans le sacrifice, l’homme donne quelque chose à Dieu, et que, dans la prière, il réclame quelque chose à Dieu. Il paraît que les deux choses sont maintenant identiques... Pourtant, notre psychologie voit les choses autrement. En effet, depuis la prière d'Abraham, qui marchande avec Dieu au sujet de Sodome et de Gomorrhe, jusqu’à la prière du Christ à Gethsémané, depuis la prière de Gethsémané jusqu'aux prières audacieuses et impétueuses de Luther, la prière se montre à nos yeux avec un tout autre carac-

(1) Ibid. p. 2%.

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