‹ Essai Philosophique sur L'Efficacité de la PrièreChapitre 7 sur 34 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la Nécessité et de la Contingence

La plupart des défenseurs de la prière compromettent leur cause à plaisir, lorsqu'ils l’identifient avec la thèse de la contingence des lois de la nature. « Pour que Dieu, disent-ils, accueille favorablement ma prière, il faut qu'il puisse intervenir pour déranger le cours naturel des choses ; si Dieu a ce pouvoir sur les lois de lunivers, c'est qu'il les a établies arbitrairement. Pour que je puisse prier Dieu raisonnablement, il faut que les lois de la nature soient contingentes ; et comme je ne veux pas renoncer à f’exercice bienfaisant de la prière, je décrète la contingence des lois de la nature. » Qu'arrive-t-il ? Lorsque des chimistes, des médecins, des psychologues, des savants quelconques affranchis des dogmes ecclésiastiques ouvrent un livre sur la prière, et qu'ils y trouvent de pareilles théories, ils cessent de tourner les pages. Leur vie entière est un acte de foi à l’immutabilité des lois de la nature ; comment veut-on qu'ils s’'adonnent à un acte religieux qui serait la condamnation de tout ordre naturel, de toute recherche confiante et partant de tout progrès ?

Ad te

Le sort de la prière est-il vraiment lié à la doctrine de la contingence des lois de la nature? La prière efficace suppose une action de l’homme qui est suivie d’une action de Dieu, pas autre chose. Lorsque Dieu répondra à ma prière, le fera-t-il en vertu d’une loi naturelle et nécessaire, ou bien son intervention sera-t-elle contingente ? C’est un problème du plus haut intérêt. Mais n'ai-je pas le droit d'affirmer l'action de Dieu en réservant l'examen du mode suivant lequel procède l’action divine? Vous dites que, pour exaucer ma prière, Dieu doit intervenir pour déranger le cours normal des choses. N'ai-je pas le droit de prétendre que l'intervention de Dieu à précisément pour but et pour résultat de maintenir le cours naturel des. choses ? Dieu lui-mème étant la Loi süprème de l'Univers, en quoi son intervention peut-elle violer les lois de l'univers ?

Je pourrais n'en tenir là ; mais si j’examine les choses de plus près, je m'apercois que la doctrine de la contingence est la plus mortelle ennemie de la prière efficace. Si je croyais à la contingence, je ne prierais plus. Jai besoin d'une somme de mille francs, et Je me propose de les emprunter à un ami. Je m'attends à certaines résistances, il y aura des assauts à livrer. Je prépare mes batteries, je choisis les arguments les plus topiques, je détermine les endroits sensibles où je pourrai frapper, je m'aide de toutes les influences qui peuvent servir à ma cause, et ainsi armé, je me présente chez mon ami, et je le prie avec toute mon éloquence. Jagis ainsi, parce que je crois aux lois psychologiques, à leur constance, à leur immutabilité ; je sais que les mêmes influences morales, dans une même situation donnée, produisent les mêmes résultats. Si je croyais à la contingence des lois psychologiques, je me dirais : « J'ai autant de chances d’être repoussé que d'être écouté ; les mille francs m'arriveront tout aussi bien si je reste chez moi ; ne bougeons pas. »

Je me mets en marche et en prière, précisément parce que je crois à la vertu de ma démarche et de mes paroles, parce que, le naturel de mon ami étant ce qu'il est, il doit nécessairement se laisser attendrir si je touche la bonne corde. [Ty a en moi un certain doute, parce que je ne connais pas complètement le caractère de mon ami, et parce que j'ignore dans quelle disposition momentanée je le trouverai ; mais si j'avais de tout cela une connaissance adéquate, je croirais pouvoir dire d'avance avec une certitude infaillible : « Il consentira ou il refusera. » Si les lois psychologiques sont contingentes, il peut se faire que tous les moyens employés pour persuader mon ami, nonseulement échouent, mais produisent un résultat tout opposé, et les deux phénomènes diamétralement contraires sont aussi possibles et aussi probables l’un que l'autre. Alors à quoi bon prier mon ami ?

Je me crois dans la même position vis-à-vis de Dieu. Si je le prie, c'est parce que je suis convaincu que l’efficacité de ma prière et la réponse divine sont soumises à des lois naturelles et nécessaires. Si l’action de Dieu est contingente, la même prière, faite avec la même foi et la même ferveur, pourra toucher Dieu, ou le laisser indifférent, ou l’irriter contre moi : ces trois alternatives sont aussi possibles et aussi probables lune que l’autre dans la doctrine de la contingence, car dans la mesure où un phénomène a plus de raison d’être qu’un autre, il cesse d'être contingent. Je suis done obligé d'examiner si les lois de la nature sont nécessaires ou contingentes, ce qui revient à chercher si l'action de Dieu est contingente ou nécessaire. Mais je le ferai dans un tout autre esprit que: les Supra-naturalistes. Si je découvre que les lois de la nature sont nécessaires, je m'attacherai avec bonheur à la prière ; si les lois de la nature m'apparaissent contingentes, Je cesserai de prier.

Les supra-naturalistes se retranchent volontiers derrière

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