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l'autorité de M. Em. Boutroux, qui à traité, dans une thèse magistrale, De la Contingence des lois de la nalure. M. Boutroux montre admirablement qu'il y a, dans la nature, évolution, progrès, création continuelle, que les propriétés mathématiques des corps n’expliquent pas leurs qualités physiques ou chimiques, que la chimie et la physique ne rendent pas compte des phénomènes vitaux, que la vie animale n’est pas contenue dans la vie végétative, que la liberté humaine n'est pas impliquée dans la conscience de l'animal. En quoi toutes ces considérations peuvent-elles résoudre la question de la nécessité et de la contingence ? Il y a évolution, c'est incontestable ; mais cette évolution est-elle contingente ou nécessaire ? Le procès est toujours pendant.
M. Boutroux s’abuse étrangement quand il croit trouver partout des traces de contingence, même dans les mathématiques. D’après lui (1), les propositions analytiques, qui sont les propositions où lattribut est identique au sujet, sont seules nécessaires ; par exemple: AA. La proposition A—a—+b+ce (ou, si l'on veut, 3=1+1+ 1) est encore analytique, tandis que la proposition inverse a+b+ce=Al(ou 1+1—+1—3)estsynthétique. « Le rapportentre À et ses parties est analytique, mais le rapport réciproque entre les parties et le tout est synthétique. » Admettons cette distinction très subtile. Si le rapport 3 = 1 +1+ 1 est nécessaire, par quel miracle le rapport [+1 + 1 ==53 deviendra-til contingent ? « La multiplicité, dit M. Boutroux, ne contient pas la raison de l'unité. » En effet, la multiplicité, dans son état de dispersion, ne contient pas la raison de l'unité; mais la multiplicité rassemblée sous le regard de l'esprit contient la raison de l'unité, ou plutôt elle est l'unité même. Voilà pourquoi le rapport 1 + 1 + 1 = 3 est aussi nécessaire
(1) ch. [, De la nécessité, p. 9.
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que le rapport 5 — 1 +1 +1. M. Boutroux pourrait tout aussi bien dire que l'unité ne contient pas la raison de la multiplicité et que le rapport À a +h+ € est synthétique. En effet, l'unité, dans son état d’indivision, ne contient pas la raison de la multiplicité ; mais l'unité décomposée sous le regard de l'esprit est identique à la multiplicité que l'esprit rassemble sous un seul regard.
M. Boutroux croit découvrir la contingence dans le passage de la possibilité à la réalité. «En eux-mêmes, dit-il, tous les possibles prétendent également à l'être, et il n'y a pas de raison, en ce sens, pour qu'un possible se réalise de préférence aux autres. Nul fait n’est possible sans que son contraire le soit également... L'être actuellement donné n'est done pas une suite nécessaire du possible : il en est une forme contingente » (1). L’aflirmation est grave. Ce n’est pas tel ou tel événement, tel ou tel être qui est contingent, c’est étre actuellement donné. Tout est donc contingent, la matière, la vie, l'esprit, les phénomènes et les causes, et Dieu lui-même ; ‘ar tout cela, c’est l'être actuellement donné. M. Boutroux confond la possibilité logique et abstraite posée par notre esprit avec la possibilité réelle et concrète des choses. Au point de vue logique et abstrait, tout ce qui n'implique pas contradiction est possible, et à ce point de vue, tous les possibles prétendent également à l'être. Supposez un moment où rien n'ait encore existé ; il y aurait eu alors une infinité de mondes possibles, aussi aptes lun que. l'autre à l'existence, tous aussi contingents l'un que l'autre, et le monde actuel, y compris Dieu, n'aurait pas eu la moindre raison d'exister plutôt qu'un autre: la naissance du monde actuel aurait été purement fortuite. Mais c’est là un jeu de notre esprit. Pour nous former une conviction sur la nécessité ou la contingence de
(4) ch. IE, de l'Etre, p. 16 et 49.
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l'être actuellement donné, nous n'avons pas le droit de supposer qu'il fut un jour où rien n'existait, ce serait prouver la contingence par la contingence. Nous devons nous établir au sein du réel. A ce point de vue, les choses changent d'aspect, et tous les possibles ne sont plus également possibles, c'est-à-dire que des événements qui, considérés en eux-mêmes et abstraitement, n’impliquent point contradiction, peuvent être en contradiction avec les réalités antérieures ou concomitantes. Ainsi, du point de vue purement logique, je pouvais naître avec dix doigts à chaque main et deux veux derrière le dos; un être ainsi doué n'implique pas contradiction. Mais étant donné mes aieux, mon père et ma mère, et les circonstances physiques, physiologiques et psychologiques qui ont entouré ma conception et ma naissance, un tel phénomène était parfaitement impossible.
Le principe de causalité embarrasse M. Boutroux. Au chapitre [, p. 45, il écrit: «Il n’y a aucune raison pour admettre un degré quelconque de contingence dans le apport pur et simple de la cause à l’effet. Ce rapport est le type parfait, mais unique, de la nécessité primordiale. » Cet aveu ruine toute la thèse de M. Boutroux. Comme tous les événements de ce monde sont entre eux dans le rapport de cause à effet, l’auteur devra effacer ce qu'il dit au chapitre I, Des Genres, page 29: « Tout est radicalement contingent », pour y substituer la doctrine contraire : « Tout est radicalement nécessaire. » Au chapitre IT, page 23, il trouve dans la causalité elle-même des traces d’indétermination. D'abord, dit-il, cette contingence est possible. « Supposons que les choses, pouvant changer, ne changent cependant pas : les rapports seront invariables, sans que la nécessité règne en réalité. » Cette hypothèse est le comble de linvraisemblance. Comme dit saint Thomas d'Aquin, toutes les choses qui peuvent arriver arrivent quelquefois. Si la position immo-