DU RHYTHME BASÉ SUR LE RAPPORT DES LETTRES ET DES ACCENTS
Le premier "but de la versification était de lier ensemble, par des rapports sensibles, les différentes parties d’un poëme , et l’ordre mathématique introduit dans la mesure par la quantité l’atteignait complètement. La tenue régulière de la voix sur chaque syllabe et le retour constant des mêmes quantités prosodiques donnaient à la poésie comme une apparence extérieure et plastique qui convenait aux tendances sensuelles de la littérature classique : l’oreille n’était frappée d’aucun son qui dominât les autres, elle ne percevait que le rapport musical qui naissait de l’ensemble. Mais, lorsqu’au lieu de raconter des traditions populaires , la poésie exprima des sentiments individuels qui se développaient et se modifiaient successivement, il fallut donner au rhythme un principe plus intellectuel, qui concourût à l’expression et se conformât à toutes les exigences de l’imagination. On revint alors naturellement à l’accent, et l’on lit entrer la valeur de chaque syllabe dans le mécanisme du vers; à une quantité toute matérielle on substitua, pour ainsi dire , celle de la pensée (1).
Un rhythme qui s’associe à tous les sentiments et change
(1) Ainsi, mémo dons les langues germaniques, où la versification ne résultait que du rapport des radicaux , la liaison était plutôt intellectuelle, comme dans la poésie hébraïque, que purement philologique et- vocale. On y trouve des
vers dont les six premières syllabes n'allitèrent point avec le ver, correspondant, et il est impossible de croire que des langues accentuées pussent avoir autant de syllabes de suite saus accent.
incessamment avec eux ne pouvait paraître aussi marqué que s’il restait impassible et se reproduisait dans un mouvement uniforme. Il était d’ailleurs plus régulier quand toutes les syllabes y concouraient, et plus sensible quand il résultait, non de la force des sons , mais de leur durée ; ses éléments se subordonnaient alors plus complètement à son principe (1) , et l’on saisissait mieux le rapport du tout avec ses parties : elles étaient également dans le temps. Pour que la versification accentuée conservât une cadence prononcée , il eût fallu qu’à défaut de leur ensemble chacune des syllabes qui lui servaient de base se distinguât aisément des autres, et le nouvel esprit qui animait la poésie tendait au contraire à rendre l’accent tonique moins saillant. Le poëte n’était plus un rhapsode indifférent, qui répétait comme un écho des récits auxquels il demeurait étranger ; c’était un homme passionné dont les sentiments éclataient dans tous ses vers (2). Les mots ne s’y rangeaient point selon la construction grammaticale , ils suivaient l’ordre des idées , et la phrase serait souvent restée obscure si la voix n’eût appuyé sur celui qui déterminait le sens des autres. Un accent encore plus sensible marquait les expressions les plus pathétiques , et il n’avait rien d’arbitraire que l’on pût supprimer ou même affaiblir; c’était la conséquence nécessaire de l’émotion qui augmentait l’intensité des sons (3). Ces deux derniers accents étaient trop semblables au premier pour ne pas rendre presque insensible le rhylhme qui ne se serait appuyé que sur lui , et cependant leur concours était impossible : l’intelligence eût été trop vivement préoccupée de leur signification réelle pour apprécier leur valeur rhy thmique; la poésie n’aurait plus semblé que de la prose. La
(1) L’harmonie successive des syllabes.
(2J Ce nouveau caractère se produisait même dans la poésie populaire, ainsi que nous le montrerons dans notre Uitloire de la poéiie Scandinave.
(3) Peu importe que celte augmentation do son vienne du volume de l’air expiré, de la force de l'expiration, ou d’une contraction de la glotte qui en rende les vibrations plus sonores; le fait n’en est pas moins certain.
versification devait donc adopter quelque autre principe qui donnât plus de relief à l’accent philologique-, et au rbythme plus de régularité et plus d'harmonie.
Les mots commencent naturellement par leur idée principale} les autres syllabes expriment des modifications accessoires ou ne se proposent qu’un but musical ; elles rendent le radical plus harmonieux , en y ajoutant une terminaison conforme aux exigences de l’oreille. La pause, qui suit tous les mots, permet à la voix de se reprendre et ’d’accentuer la première syllabe avec plus de force que lorsque l’air qu’avaient aspiré les poumons s’épuise et quelesorganes vocaux sont déjà fatigués d’un effort antérieur. La prononciation s’unit donc au sentiment instinctif de la valeur du radical pour lui subordonner les autres syllabes. Mais l’effort de la voix ne porte pas également sur toutes ses lettres : la consonne initiale est plus fortement articulée que les autres, qui ne font qu’en modifier le son ou terminer celui de la voyelle sans l’affecter d’une manière essentielle (1). On peut ainsi en établissant quelque rapport entre les premières lettres des radicaux, rendre plus sensible celui des accents : c’est ce qu’on nomme allitération (2).
Ce nouveau système de versification devait d’ailleurs s’offrir de lui-même à la pensée ; car, ainsi que le prouve la langue des enfants (3) , les organes de la voix répètent plus volontiers un premier effort qu’ils ne le modifient, et l’oreille sent avec plaisir une certaine concordance entre les sons qui la frappent davantage. Aussi , dans tous les idiomes,
(1) Peut-être faudrait-il excepter M et N, mais ils sont plnlât le signe d’une modification nasale de la voyelle que de véritables consonnes.
(ï) Quand , au lieu de reproduire la première lettre d’un mol, on le répétait tout entier , les Latins l’appelaient annominatio (Scriptor ad Herennium , Rhetoricorum I. IV, par. 29). Le grec «xyso/tcuaei; avait une signification différente j voyei Aristote, De ïhctorica, I,
III, ch. 9. Bürger a encore employé l’annomination dans ses ballades :
Den lobnt nicht Gold, den lobnt Gesane...
Es drobnt' und drohnte dompf heran.
Dot Lied oo» braven Mann.
(3) Dana tous les idiomes, les mots qu'iL prononcent tes premiers se composent de deux syllabes unies ensemblo par l’allitération, et presque tous leurs sobriquets sont allitérés.
beaucoup de proverbes sont-ils allitérés (1), et peut-être n’est-il pas une seule littérature où ne se trouvent des allitérations qu’on ne saurait attribuer exclusivement au hasard (2).
(1) A force de forger on devient forgeron.
Cœur content soupire souvent.
Tan presto se va cl cordero como el camero.
Haceas miel , y comeros han muscàs.
Voyez Freytag çjyjdt JLfiàl ; etc.
On trouve aussi de» traces évidentes d’allitération dans les anciennes lois germaniques (Grimin , Deutsche Rechts Allerlhümer , p. 16-13. et Mono Geschichte des Heidenthums im » Srdlichen Europa, t. II. p. 7i, 115, etc. ) et les formules d’abjuratiou en vieux saxon (voyez Massinann, Die deulschen Abschworungs-Formeln) ; on la recherchait même dans les correspondances familières (les lettres de saint Bouiface et celle d’Aldhelm à Eahfrid , ap. L'sber, Veterum epistolarum hibern icarum syllnge, p. 37) et les mémoires historiques (voyez l'Histoire du notaire anonyme du roi Bêla ( de 1C60 à 1063 ou de 1131 à 1141 ], et plusieurs Fies des Saints imprimées dans la collection des Bollandistes).
(2) Les rhéteurs grecs la connaissaient déjà : Uxpsyr.oiç Jï U rtv bpotore svo / zktuv , iv iïcotpopui y watt rceurov x^oovraiv ; Ilermogenes, De inventione, I. IV, p. 193 , éd. de Porti, et il y a quelques vers allilérés dans les Homèrides :
(Aùt*/S 4 £ oyv Itfitueev dv« J dvd) stov Â-/«ps/svatv.
Ttxxpi ce rw pr/x icypx, *o)>|t r s, iratvri ce Cr.poi )
dans Eschyle ( Pertae , y. 549-554 , 560- 561,700-701) et dans Théocrile (écl.
XV, v. 46; XXVI, v. 26). Les Romains l’avaient d’abord recherchée, ainsi qu’on peut le conclure du témoignage positif de Servius ( bacc compositiu [al— îiteratio] jam vitiosa est quae majoribus placuit ; ad Virgile , Aeneidos I.
III, v. 183) et du grand nombre d'oxemples qui se trouvent daus les anciens poètes :
Salraacida Spolia Sine Sanguine et Sudore.
Ennius, ap. Festus, p. 137, éd. de Rome.
O ! Tite, Tute, Tali, Tibi Tanta, Tyran ne, Tulistl.
Ennius , ap. Scriptorem ad Herennium , 1.1V, par. 18.
Denique quum Suavi Devinxit membra 8o-
pore
Somnus, et in Summa Corpus jacet omne Quiete,
Tum vigilare Tamen nobls et Membra Mo-
Nostra videmur, et in Noctis Caligine Caeca Cernere Censemus Solem lumeoque diur -
mon,
Conclusoquo loco Coelum, Mare , flumina.
Montes, Lucrèce, I. IV, v. 456.
Voyez aussi Hickes, Linguarum seplemtrinnalium thésaurus, t. I , p. 195; liroukhusius , ad Tibutle , 1. 1 , él. I , v ; 3; Poiitanus, Aetius, t. II, p. 104, éd.
des Aides. 1519; Ger. Vossius, Inslitutio uratoria, 1. IV , ch. i , par. 2, 3, 4, et Nàke, Bheinisches Muséum , 3 e année, p. 324. Quoique nous ne possédions aucun fragment de la poésie de plusieurs peuplades septentrionales, l’esprit des langues gothiques autorise à croire que la versification s’y basait partout sur l’allitération, et celte opinion serait au besoin confirmée parcelle de J. Grimm : Ich Glaube dass die Allitération ursprilnglich ihren Sitz in dcr ganzen Poesie des deutschen Sprachslatnmes gehabt hat; Veber den altdeutschen Meistergcsang, p. 166; mais la pot-sie islandaise est la seule qui soit restée fidèle à son principe (et encore la poesie populaire, le runhenda , y avait adopté la rimo dès le 10* siècle; voyez notre Histoire de la poésie Scandinave, prolégomènes, p. 63-72). Daus le Jungste Gericht, publié sous le nom de Muspilli , VEvangelieen Harmonie de Ileljand , le Hiltibraht enti Hadhubraht, et une partie du If estobrunner Gebet, l’allitération est constamment observée. La rirne la remplace déjà dans le Krist d'Otfrid, qui remonte cependant au 9 e siècle; mais la substitution n’y est pas encore complète (voyez I. 1, ch. xviu.
Cette versification n’était point musicale comme l’ancienne ; elle était expressive et se basait sur le rapport des
T. 9) 'et ion début indique clairement que la forme n’en était pas aussi populaire que celle de Heljaud ; celui-ci commence son introduction par :
Tban uuarun thob sia fiori te tbiu , et Olfrid dit, 1. 1, cb. I, v. 31 :
Nu iz filu manne inlbibit.
Au reste, la preuve de la coexistence de l'allitération et de la rime se trouve dans une Rhilorique rédigée par un moine du monastère de Saint — Gall , au lus lard dans le 10* siècle , puisqu’un es manuscrits qui la contiennent remonte jusqu’à celte époque ( voyez von Aretin, DeUrdgen, t. VU, p. 290) : Ma et no, gn a et fa. orf et arf, vit et et, similes sillabae dissimilibus distinctae, gratam quodammodo concinnitudinem et concordem varielatem dant , et fit per industriam ta lis compositio in omni lingua causa delectationis. Sicut et illud teutonicura :
S6se Snél Snéllemo pegàgenet andermo ,
So uufrdet Sllemo firsniten Sciltrlemo.
Ap. Wackernagel , AUdeuUchet ietebuch, col. 19.
L’introduction systématique de la rime dans la versification Scandinave ne fit point non plus d’abord renoncer les skaldes à l’allitération (voyez entre autres le Hüfudlausn d’Egil), et l’on trouve également les deux principes dans uuechanson anglaise écrite sous Édouard III :
unComly in Cloystre i Coure fui of Care, i Loke as a Lurdeyn and Lislne til my Lare ; the Song of the cesolfa das me Syken Sare .
and Sitte Stoliand on a Song a Monetli and
Mare.
Ap. Altdeuttehe Blntter, t. II, p. 145.
On pourrait même prouver le caractère peu populaire de la rime chez les ancit ns peuples germaniques, par le petit nombre de formes légales où elle se trouve ; voyez Grimtn, Deutsche Rechtt Allerthümer, p. 13- Maisdès le 12* siècle elle régnait sans partage eu Allemagne; il n'y a plus de Irace9 d'allitération que dans
? |uelques minnesdnger, entre autres Goltrid(Gotvrit ) von Strazeburc et Rumslan t:
Ren Ram Rinl Rehte RateenRuoche, etc.
ap. Mannesses, Sammlung von Minnetingem, t. Il, p. 225, col. 1. Plus lard, on ne la rencontre plus que dans quelques vers de Gdthe, des ballades de Bürger et quelques imitations de la littérature Scandinave par le baron de La Motte F’ouqué, Sigurd der Schldngen lodte r, Atlauga , etc. Elle a disparu également de la poésie frisonne’; mais quelues exemples ne permettent pas de outer qu’elle n'y ait été eu usage
( eolnabureb hiet bi Aida tidon
Agripn Aida noma ;
thu Firada us Frison
thio Fire menothe,
and us Swerade
tbi Swcra pnnuing;
Sctton tha Sclva Sundroge meuota , etc.
Ap. Mone, Uebenicht der all-niederlnn dit ch en Colht-Lileralur, p. 376).
et les textes actuels, dont les plusanciens ne remontent qu'à 1252 (ils ont été conservés dans le Ecran fon lluncsgena londe), ont été publiés de la manière la plus fautive dans le Yerhandelingen van het Genootichap pro excolendo jure palrio, t. II, Groniugue, 1778. L’ancienne forme de la poésie ne s’est pas mieux conservée chez les populations plus septentrionales, quoiqu’il y ait des intentions évidentes d’allitération dans la Chronique rimée danoise et dans plusieurs ballades populaires:
der ligger en Vold i Vesterhov, etc.
Dantke Citer fra Uiddelaldere n, t.I, p. 175. thorkar Sitter i sina Sate.
Ap. Iduna, cah. VIII, 1821 .
Voyez aussi passitn, FœrOitke Qvader omSigurd Fofnenbane og haut Aet. En anglo-saxon ,au contraire, l’allitération resta la base de la versification, sans y avoir toujours eu une régularité fort marquée; il semble même que l'on pouvait la remplacer par la rime finale, au moins' trouve-t-on quelquefois des vers rimant ensemble sans aucune trace d’allitération :
Næs se Dota swa rang ,
Ne se here swa Btraug,
Chronique saxonne, anno 975.
et clic est souveut à pciuc sensible. Elle
idées bien plutôt que sur celui des sons. L’intelligence devait sentir que le rapport des mots ne se bornait point à une res-
n’en fut pas moins le principe de la pins ancienne poésie anglaise, comme on le voit dans la traduction da Brut, par Layamon (vers 1180 ; elle y inanaue cependant quelquefois), le roman de Sir Tristrem , Vision of Pierce Plouman (vers 13612, par Robert Langland , qui serait le pseudonyme do John Malvern, si ce n'était le contraire ) , Poem on the déposition of King Richard I!
S , William and the ff ertoolf, ete.
i même dit ( Reinardus Vulpes, p.
314) que ce ne fut qu’au 15® siècle que l’imitation de la poésie des trouvères remplaça l'allitération par on autre principe. Pendant quelque temp9, on l’employa concurremment avec la rime (dans le Pislill of swele Susanne de Uuchown ou Ilugh of the Palace, qui rivait à la Gn du 11 e siècle, et dans plusieurs autres petits poëraes encore plus anciens; voyez liickes , Anglo-Saxonica grammalica , ch. xxiv, p. 222 ; Warton, t. I, p. 28; Alldeutsche Bldtter , t. II, p. 145, etc.), puis elle disparut graduellement, quoiqu'on la trouve encore , pendant le 16 e siècle, dans un assez grand nombre de poésies populaires, comme le Scutlish field par Leich de Baguleigh, et le Little John Nobodg (ap. Percy, t. II, p. 134], qui ne remonte qu'à 1550. Le Scotch prophecies est même du 17 e Biècle, mais peutêtre est-ce une imitation do la versification écossaise, qui conserva plus longtemps l’allitération ; voyez The trelis of the ftca marriit teemen and the toedo par Dunbar , qui vivait au milieu du 16® siècle , et le témoignage positif dcChaucer :
But trusteth wel , I am a sotherne man ,
I cannot geste rem , ram , ruf but my letter, And, God wote, rime hold I but litel better.
On a prétendu que l’allitération était aussi la base de la versification celliuuc;
. mais lès populations que l’on croit descendre des aborigènes nous semblent plutôt l'avoir empruntée aux races gothiques. Au moins les plus anciennes poésies galliques que nous connaissions n’en ont point de systématique (voyez les tercets mystiques, ap. Davies, Celtic researches , p. 251 , lo Cdd goddeu de Taliesin, ap. Myvyrian archaiology of
Wales, 1. 1, p. 28, et le fragment publié par Lhuyd , Archaelogia britannica, p. 221 , et expliqué par Davies , Celtic researches , p. 215 ) ; et Rhees (Rhaesus), qui en avait beaucoup plus vu que nous, dit en termes positifs: Veteres eleniin poelae in suis carminibus , nullo fere consouantium inter se concentu exaclo aut syinphonia utebanlur; Linguae cymraecae inslitutiones , p.
170. Mais on la trouve déjà dans les poésies de Llywarcb lién, qui remontent au moins au 12 e siècle , et au 6*, suivant les antiquaires du pays de Galles :
gorwyn Blaen Brwyn Brigawg wÿdd, pan üyner Dan obenydd— meddwl Serchog Syberw vydd.
Tercet 22 e , ap. Myvyrian Archaiology , t. I, p. 122.
On en poussa même si loin la recherche , qu'en faisait allitérer toutes les consonnes des deux hémistiches :
a’CUuDyNNau brwyn o CIleiD aNNerch 12 3 12 3
i GLaeRBHalldh eGLuRBHeRcb.
Ap. Rhaesus, p. 167.
L’allitération devint si générale, que sous lieuri II (de 1154 à 1180) ou regardait commegrossière toute œuvre en prose et en vers où elle ne se trouvait pas ; Giraldus Cambrensis , Cambriae deteriplio , ap.Camden ,Anglicaaveleribus scripla p. 889, éd. de 1601. Les plus anciennes poésies irlandaises n’élaieut pas non plus allitérécs : au moins dans l’nymne à saint Patrice , attribuée à Fiée, que l’ûii fait remouler saus preuve suffisante jusqu’au 6® siècle , la ver.-ificalion ne se base que sur lo nombre des syllabes et l'assonance des vers pairs :
Genair Patrie i Nemthur Asseadh adfet hi scEIAIbh,
Macan se mbiiadhan decc An tan do breth fo dhErAIb.
Ap. O’ Connor, Berum hibemicarum srriptores , introd. p. 90.
Mais, dans un poème historique composé vers 1057, l'allitération a déjà une régularité systématique :
ro ionnarb a BHrathair Bras britus lar muir Niochl Namhnas
semblance accidentelle de forme; «ne liaison véritable résultait de leur signification elle-même : la correspon-
ro ghabb briotus Albain Ain go roinn Fiaghnach Fothudain.
Ap. Conybeare , Illustration* of anglo taxon poetry, p. LX.
Elle tombe sur les deux derniers mots de chaque vers, mais leur liaison n’est pas suffisante dans le premier ; le BU qui est une lettre légère, ne devrait pas allitérer avec la dure B. Plus tard , on la multiplia sons toutes les formes, comme dans la poésie galli<me,pour le seul plaisir de vaincre les difficultés, et on l’adopta même en prose. Non parvae est apud nos (Hibernos) in oratione elegantiae schéma quod. paromoeon , id est assimile dicitur : quoties multae dictiones, ab eadem litera incipientes, ex ordine collocantur; OTlaherly , Ogyget , part.
III , ch. 30, p. 242, ap. Warton , t. II , p. 14S. La poésie erse qui nous est parvenue est, au moins dans sa forme, trop récente pour nous autoriser à rien conclure des allitérations qui s’y trouvent.
Il est certain cependant que la versification y avait une forme particulière , puisque Adamann, qui de 679 à 704 fut abbé d’un monastère de l'ile de Hy, parle d'un poète antérieur, appelé Cronan, qui ex more suae artis cantica inodulabiliter decantabat. Quant à la poésie armoricaine , qui à Ta vérité , sauf le Buhez santex ISonn, ne nous parait pas fort ancienne, le rapport des lettres n’y a rien de systématique; les vers y sent liés presque indifféremment par des rimes plates ou croisées; mais la grande quantité de mots latins qui s’y trouvent avec des altérations semblables à celles que leur faisaient subir les troubadours et les trouvères ne permet pas de croire que Tancieuno versification bretonne y eût conservé toute sa pureté. Les lan-
Ç ues dérivées du latin ne pouvant avoir accent sur la première syllabe des mots, l’allitération n’y aurait été qu’un jeu de mots puéril ( voyez Rulebeuf , Dix de* Cordeliers y t. I, p. 181 ; Miracles de Théophile , t. U, p. 96; Romans de la violette, v. 3171 ; Gautier de Coinsi , Miracles de Théophile , an commencement , MS. B. R., n° 2710, Fonds de la Vallière , etc. ); aussi ne sert-ello de base à aucun poème français, quoique les
anciens écrivains qui ont traité de la versification reconnaissent une rime senée , qui consistait à commencer par la môme lettre tous les mots de chaque vers»
Les affectations de toute espèce soni trop communes en italien pour que l’allitération ne s’y rencontre point quelquefois (dans plusieurs passages du Pataffio de Bronctto Latim, pendant le 13* siècle ; dans un sonnet de Delio da Signa, pendant le 14 e ; dans le Stanxe amo rote de Fabio Marretti , au milieu du 16 e ; dans le Rime de Ludovico Leporeo pendant le 17 e ; etc.) ; nous ne citerons, comme exemple , aue le commencement d’une épître deCircé à Ulysse, par Luca Pulci , qui vivait dans le 15* siècle :
Ulisse o lasso , o dolce amore i’ moro ,
Se parci parci. qui armento hor’ monta, In selva salvo a me plu caro coro.
N in fa non fu à Ciroe ch ente conta ;
Se bella , ne Sibilla fassi , o fessi ,
Donne, o danne, che Febo offranto affronta.
Et altre oltre à costoro chi disse odessi Di lama fumo in ogni strada , et strida :
Felice rai fé luce in sasso e sessi.
Ambra , ombra eccelsa vienne il guado guida;
Al passo , i posso in ogni forma farmi, Pesce e qui pasce d’ogni grado et grida ; etc.
Quelques exemples s’en trouvent aussi en provençal (ap. Raynouard , Poésies des troubadours , t. III, p. 15, 19, 440, t. IV, pr 389 ; et Diez, Pocsie der Troubadours , p. 102, note 1) *, mais ils sont tellement rares qu’on y doit voir plutôt des jeux d’esprit ou des essais d’harmonie imitative que les couséquence9 d’un système de versification. Nous on dirons autant des vers espagnols allitérés , quoique Juau de la Enciua ait dit: Hay olra gala de trovar que llamaraos reiterado , que es tornar cada pie sobre una palabra ; Arle de trobar , ch. vm.
11 n’est presque aucune littérature où nous ne puissions indiquer quelques traces d’allitération ( voyez Genèse , ch.
xlix, y. 19; Juges, ch. v , y. 30; ch.
xiv, v. 14 ; Joncs, Poeseos asialicae commenlaria, p. 464^167, éd. d Ltehorn; la quatrième mer du du roi
dance des sons ne faisait qu’appeler l’attention sur l’harmonie des idées (1). La consonnance ne pouvait d’ailleurs être parfaite. Dans les langues analytiques, où les mots sont liés ensemble par des particules sans valeur intrinsèque pour l’intelligence, et par conséquent sans accent, l’allitération n’eût été qu’un frivole jeu de mots, qui souvent même serait passé inaperçu ; elle n’était possible que dans les idiomes fortement accentués qui exprimaient les rapports et les modifications des idées par des affixes ou des préfixes. Quelle que fût la diversité de ces flexions, elles étaient trop multipliées pour ne pas amener de fréquentes consonnances entre les désinences et les augmentsdes mots. Ces consonnances se reproduisaient dans presque toutes les phrases, sans régularité ni raison ; elles auraient bientôt détruit le rhylhme, si l’on eût pu les confondre avec les rapports essentiels qui lui servaient de base (2). La première règle exigeait ainsi que l’allitération se distinguât d’une concordance accidentelle de sons, et l’on
d’Oude; Àtialik retearche », I. X, p.
•*02, et le petit poëine Magyar de Day— ka , intitulé : A' hû Leanika , etc.); mais elle ne nous semble résulter d’un système que dans la poésie finnoise (Genus carminis nobis est pecutiare , numéro syllabarum octo glyconico simile, sed neglecla quantilate amant sive omnes , sivo alternae versus voces, eamdem lit— teram initiaient vel etiam syllabam ; Jnslen , Fennici lexici tentomen , préface; voyez aussi Porthan , De poesi fennica , et Schroter , Finnitche Runen), et peut-être dans la poésie carthaginoise. Au moins est-il fort remarquable que dans les vers du Poenulus (act. V, sc. 1), tels que Bochart lésa restitués dans son Canaan :
n’yth alonim valonuth Sicorath iismacon
Sith
chy-mlachai jythmn Milslia Mittebariim Is-
chi.
liphorcanelh Yth béni Itb jad Adi Ubinuthai birua rob syllohom Alonim Ubymisyrtohom, bytlim moth Ynotli Othi helecn Àntidamar-
chon
ys Sydelij brim tyfel yth CHili SCHontem
liphul.
Opéra, 1. 1, col. 722, éd. de 1707.
le dernier ou l'avant-dernier mot soient toujours liés par l’allitération à un mot antérieur. 11 semble aussi que l'allitération ne fut pas étrangère à la poésie arabe primitive, car le ravia , la partie essentielle de la rime, en est la dernière consonne; et l’on sait que les poètes indiens la recherchaient quelquefois ; voyez Yates, Atialik retearche » , t. XX, p.
135, et Lassen, ap. Gilagovinda , préface.
(1) Quand celte règle fut violée, c’est que la corruption de la .langue ou des recherches purement musicales avaient fait perdre de vue le principe de l'allitération.
(2) Ainsi , par exemple, dans le dernier vers du fragment de Uiltibraht enti lladhubraht , c’est la seconde consonne de gi—uuigan qui est liée par l’allitération :
giUUigan ni U UUambnum.
Nous citerons encore le premier vers du W estobrunner Gebel:
dat gaFregin ih mit Firahim.
n’empèchaitde les confondre qu’en rendant la liaison desaccents plus sensible à l’intelligence qu’à l'oreille. C’était assez, pour la marquer, de l’élévation de la voix et d’une articulation semblable j loin de reproduire les voyelles qui suivaient la consonne allitéranle , on évitait d’établir, par leur répétition, un rapport trop musical(l). Tous les radicaux qui commençaient par une voyelle allitéraient même suffisamment; l’espèce d’aspiration que nécessitait l’élévation de la voix, les liait ensemble d’une manière assez sensible (2). L’identité des consonnes elles-mêmes n’était pas toujours nécessaire ; le but était rempli quand l’harmonie des mots exprimait celle des idées, et, suivant les rapports que l’on percevait entre les sons des lettres, on en faisait allilérer de différentes (3) ,
(1) Celle règle n’a été remarquée par personne : mais l’élude d’une grande quantité de versallilérès nous a convaincu qu’elle élait presque toujours observée dans les plus vieilles poésies; on ne s’en écarta que lorsque l’introduction de l’assonance et de la rime eut appris à rechercher les sons pour eux-mômes.
Mous citerons comme exemple la strophe XXXVII du Vôlu-tpa :
Ft/lliz Fitfrvi Fetgra manna Rydr Rogna stot Raudom dreira.
Sutfrt verda Solscin of Sumor cptir.
Vedr oll Volynd Vi'tod er enn edr hvat.
Cependant les voyelles pouvaient être les mêmes lorsqu’elles étaient immédiatement précédées d’une consonne qui n’allitérait point , comme dans blod et bora , fadr et flaska y slattr et snak,
(2) Rask avait fort bien remarqué qu'il était même nécessaire que les voyelles allilérantes fussent différentes; Rnrtfatlel Vejledntng til det oldnorditke Sprog , p. 74 ; il aurait dû seulement ajouter que les diphlhongues, ayant un son plus prolongé que les simples voyelles, ne pouvaient allilérer qu’eusemble.
En gallique, des voyelles differentes entraient tort bien dans les cymheriada (le: 1res initiales de chaque vers qui devaient allilérer), mais leur diversité n’é-
tait pas nécessaire; nous avons déjà dit que l’allitération n’y était pas sortie naturellement du génie delà langue.
(3) Les exemples en sont cependant trop rares en islandais pour que nous en puissions inférer qu’une concordance aussi imparfaite y fût suffisante , mais ils sont assez nombreux dans les autres langues leuloniques pour ne pas laisser place au moindre doute. Ainsi , dans le üiUibrahl enti lladhubraht.v . 18, Pet B allitèreut ; TH et D dans le vers 16, et
danslepoëme deHeljand, p. 75. v. 30, et L
p. 140, v. 18, éd. de Scbmeller; Cet G dans le Jf'essenbrunner Gebct,\. 9;F et V dans le poëmesur le Jugement dernier que Scbmeller a publié sous le nom de il lutpilli y v. 10. Le H n 'empêchait point l’allitération , qu’il précédât soit une voyelle, soit une consonne :
hliods bid Ec Allar hEigar kindir.
rOlu-spa, st. I, v. 1 .
voyez aussi Skalda , p. 98; Heljand , p.
126, v. 14; p. 127 , v. 15. Le J et lo V n'empêchaient pas non plus l’allitération en islandais :
vEsall maj>r ok Ilia skapi.
//ava-mal , st. XXII , v. 1.
En irlandais la concordance (uaim) avait lieu entre PII et F ; le H et le FH, qui n’étaient que des signes d'aspiration, n’y mettaient point d’obstacle :
ou l’on en répétait plusieurs sans se permettre le moindre changement (t).
Un rhylhme aussi peu musical ne pouvait être fort sensi- • ble , et eût entièrement cessé de l’être si les mots sur lesquels portait l’allitération avaient été séparés par d’autres également marqués d’un accent(2). Eussent-ils été assez rapprochés pour que leur rapport fût facilement saisi , une suite de mots étrangers au rhythme en aurait bientôt obscurci l’harmonie (3) : un pareil système ne permettait de donner à chaque vers qu’un nombre fort restreint de syllabes (4). Aucun principe n’exigeait que ce nombre fût invariable, et que les lettres aliilérantes occupassent une place déterminée (S). La prononciation des radicaux était la même partout ; leur forte accentuation dominaitassez les autres syllabes pour frapper vivement l’oreille, et l’intelligence était trop préoccupée de la liaison des idées pour demander au rapport des sons une régularité systématique (6\ Mais un pareil arbitrairene pouvait
oglacli do bhi ag Muire Mhoir nach Uug Elteach na hOnoir.
Ap. JLhuyd, Jrchaeologia Britannica, p.
On disait aussi fort bien :
do gheibb ar an AIgh nIOdhuin, parce <joe le N n’ctait point une lettre possessive. En gallique, P allilérait aussi avec B, C'avec G, et D avec T; Rbae- 8ii s , Linguae cymraecae inslilulionet p. 274-275.
(1) En islandais, lorsque le S était suivi d'une autre consonne dont le son dominait le sien , comme K, P, T, il fallait que les deux lettres fussent répétées :
s«r SKittlldungs nidr SKurum SKopt darradar lyptaz.
Cela avait lieu aussi en irlandais pour SH , SL , SM , SN, SR et pour TS, précédés de la particule an , parce qu’elle exigeait que le mot suivaut commençât par un T , et que sans la répétition des deux lettres la concordance n’eût pas porté sur le radical.
(2j Les deux mots allitérants du premier membre n'étaient séparés par aucune syllabe accentuée; mais , lorsque la lettre versifiante était connue, on
pouvait, surtout dans la poésie narra-, tive, dont le rhythme était plus long (dans le pocmc de Cædmon, par exemple ) , admettre plusieurs autres radicaux.
(ô) Voilà pourquoi le second membre commençait presque toujours par le mot allitéranl; quand d’autres le précédaient , ils ne devaient pas être accentués. Cette règle n’est cependant pas observée constammenldausles dernières poésies des Anglo-Saxons.
(4) Dans la plus ancienne mesure ( le fornyrdalag Scandinave et le vers anglosaxon du Beotculf et de la Chantnn du Voyageur) on n'admettait ordinairement
3 ue quatre syllabes , dont seulement eux étaient accentuées ; quelquefois ccendant, surtout dans le second merare , on se permettait d’en ajouter deux ou trois autres.
(5) Dans les deux derniers vers (comhail) du quatrain irlandais, l’allitération devait cependant tomber sur le dernier mot; mais celte nécessité n’avait point lieu dans les deux premiers (tealhrann), et elle ne so trouve régulièrement dans aucune autre versification.
(6) L’arbitraire de la quantité per-
aboutir qu’à un rhythme vague qui se fût bientôt complètement effacé si le vers eût été brisé par quelque pause grammaticale, ou si la fin n’en eût été marquée par le sens (1).
Tous les mots liés ensemble ne devaient point être réunis dans un seul mètre ; l’unité du tout devenait bien plus sensible quand l'enchaînement de ses parties ne résultait pas seulement de la répétition du même rhythme , mais encore de liens positifs qui tombaient sous les sens. D’ailleurs, pour donner à la versification une harmonie suffisante , la nature , peu musicale de l’allitération obligeait d’y ajouter des formes étrangères à son principe , et le moyen à la fois le plus puissant et le plus simple était une reproduction matérielle du mouvement rhythmique , ou du moins son rappel dans une seconde phrase semblable ; c’était l’établissement d’un parallélisme que l’on retrouve plus ou moins marqué dans tous les systèmes de versification , parce qu’il est dans la nature de la musique elle-même. Dans le premier membre (2), l’allitération exigeait au moins deux radicaux com-
cun sens si elle avait élé , dans le môme vers, sur un pied d’égalité avec les autres. En galliqne, chaque vers avait mémo un nom particulier; le premier s’appelait paladyriun et le second pennion , et on ne peut les regarder comme ne formant qu’un seul vers, puisque l'hémistiche avait un nom différent, braych ou penn , bras. La nécessité d’une liaisou quelconque des vers était si bien sentie , que les longs vers anglosaxons, dont les lettres alliiéraules ne se trouvaient pas daus deux parties distinctes, étaient liés ensemble par la rime ; chaque vers y rimait avec le premier hémistiche du vers suivant. 11 y a d’ailleurs des rhy thmes où les mots allilèrants se trouvent dans une courte ligue qu’on ne peut réunir avecaucune autre, par exemple dansle/iodaAal/r islandais, dans les tercets (tet‘ro/d)galliques , et rien n’autorise à contester lu légitimité d'une mesure que les écrivains de tous les temps ont reconnue et qu’on est forcé d’admettre pour quelques poëmes. Il est même fort remarquable qu.’au lieu de lier ensemble les deux premiers vers, on pou—
mettait de prolonger assez les intonations pour que l’accent qui suivait immédiatement fût senti autant que le premier , et de glisser assez rapidement sur les syllabes qui les séparaient pour que leur liaison fût aisément perçue.
(1) Cependant, dans plusieurs poésies anglo-saxonnes, il y a une pause entre les deux lignes aüilérantes, probablement pour marquer leur séparation.
Quelquefois même le seus s’arrête au milieu de la seconde ligne, après une syllabe qui rimo avec le dernier mot de la première; mais cette association de la rime avec l’allitération et avec le rapport des accents prouve que le rhythme n’y était pas pur. Une césure semblable se retrouve même dans quelques vers du Nibelunge Nul et dans d’autres poésies allemandes du iô e siècle.
(21 Une autre preuve convaincante que l’allitération portail sur deux parties diffé rentes résulte encore du nom que les Islandais dounaienl aux lettres allitéranles.
Le*' deux premières s’appelaient tludlar , étais, soutiens, et la dernière hUfuditafr , lettre domiuante ; ce qui n’aurait eu au-
mençant par une lettre semblable (1) j mais dans le second , lorsque 1 oreille était déjà frappée de leur rapport , pour le rappeler et continuer leVhythme, il ne fallait qu’un seul
vait leur donner à chacun deux lettres allitérantes comme au troisième :
Vegnest Verra Berat majjr Borbi fra enn se Ofdrykkia Avis.
Hava-mal, st. XII.
(Nous devons cependant dire que ces vers ne se trouvent pas dans tous les manuscrits et que des exemples semblables sont fort rares.) Les vers qui étaient liés ensemble par l'allitération conservaient si bien, chacun, une existence indépendante, que, suivant la remarque de Rask ( Korlfaltet Vejledning lit det oldn orditke Sprog, n» 178), lorsqu’ils admettaient des rimes intérieures, non seulement ces rimes n’élaient pas identiques, mais elles changeaient ordinairement (sœdvanlig) de oaractère. Elles ne portaient dansle premier vers que sur les consonnes et y ajoutaient dans le second le rapport (les voyelles. Sans doute WM. Griimn et Berginanu , qui veulent que l'on écrive dans nue seule ligne toutes les parties qui allitèrent ensemble, se sont trop exclusivement préoccupés de formes récentes et corrompues , employées par des auteurs qui ne se rendaient plus compte de la théorie de la versification et r.e cherchaient qu’à en éviter les difficultés. Ainsi , le poëme de Heljand,. qui n'a que deux lettres allitérantes, doit évidemment être ccritcomme si elles appartenaient aux deux hémistiches d’un mémo vers, et la même raison aurait du empêcher 11. Kemblc, le dernier éditeur du Beotculf, de briser le poëme en petites ligues qui n’ont fort souvent qu’une seule lettre allilérante.
Au moins, les différentes raisons que ces deux savants ont données à l’appui de leur opinion ne nous ont point paru convaincantes. El genere epico, a mi me parecc, exige verso luengo y largo, y le répugna todo corlamiento oentrelazo, corno que le destorbarian de su equilibrio y tranquilidad , y es inadmisible dexar casi encubiertos a los versos asonanles , en cl fin de los quales todavia se concluye el pensa— mieuto; J. Grimm, Silva de roman—
cet vtejot, p. VII. La poésie n’est pas en réalité aussi nettement divisée en genres différents que le disent les faiseurs de théories; pendant long-temps la poésie lyrique surtout se mêla à toute»
lesautres. VÆgit-Dreckael le Valfyrudnit-mal prouvent d’aillenrs sans réplique que les anciens poèmes Scandinaves admettaient de petits vers. Ilierzu tritt der entscheidende Grand, das die jrdesmal angeschlagne Allitération sich immer erst mit der ganzen Zeilo verlan» und beruhigt, die zweite Hitlfte des Verses aber , indera sic nur einon Anlaul , die erste dagegen in der Regel xsvei aufuiinrat, merklichen Abstand von der crslcn HSirte bildet, ungeféhr svio auch im Ilexameler die nach dera Einschnitte folgenden Silben den ihm vorausgeheudeu ungleich siod. Losl man zwei alli teri rende Langieilcn in vier Kurze auf, so entsprechen sich diese keincsxvfgs untercinander, viel— mehr gleicht die erste der dritlen.die xweite der vierleu ; woraus klar hervorgeht , dass die erste und zweile ein System macben und zusammengefassl sein wollen , wie die dritte und vierte ; Grimm, Andreat und Elene , p. lvi.Si ce raisonnement était j'uste, l’hexamètre et le pentamètre ne feraient qu’un seul tyttème et devraient être écrits en une seule ligne. Würen kurxe Zeilen das wirklichc Aielrum , so raüsten sie sowol jedeu Reimbuchstab in ihrem eignen Umfang abschliessen , als auch im gan- *en Gedicht einen gerade oder ungerade Zabi orfullen künnen. Nie aber ist lelz— teres der Fait, zum deutlichen üeweis, dass immer ein Paar Kurzzeilcn verbunden slehl, folglich eine Langzeile bildet ; Grimm, Andreat und Elene, p. lvii.
Il résulterait do ce raisonnement que l'on devrait ou écrire en une seule ligne les vers qui riment ensemble, quaud il y en aurait cinquante , comme dans nos vieux poèmes, ou terminer les poë nés par un vers qui ne rimerait avec aucun autre.
(1) Il était trop court pour en admettre davantage.
mot accentué qui allitérât avec les premiers (1). Loin donc que plusieurs consonnances différentes eussent donné à la versification une harmonie plus prononcée, chacune fut restée moins présente à la pensée, et l’on n’aurait plus rattaché aussi facilement la fin du distique à son commencement (2). On devait même éviter de plus multiplier dans un vers que dans un autre les lettres qui adhéraient ensemble; le rhylhme était si peu sensible, que la moindre différence dans ses éléments eût suffi pour empêcher l’oreille de le reconnaître (3).
(1) Le liodahattr en est une preuve évidente. Les strophes n’y ont que six vers, divisés en deux tercets; lesdeux premiers vers de chacun allitéraient ensemble et le troisième dovait avoir deux autres lettres allitérantes ; mais on se contentait d’une seule lorsque la même allitération unissait les trois vers ; voyez lo Valftrudnii mal , sir. IV, et VÆgtsdrecka , str. ÎV. Cela avait lieu aussi en anglais, comme on le voit dans une satire du 13* siècle, citée par Guest, /fistory of englith rhylhms , t. II, p. 102 :
nou beoth Capel-CIaweres
with Shome to Shrude;
hue Busketh huem wyth Botonus,
ase hit werea Brude,
with Lowe Lacede shon
of an Haysre Hude:
hue Piketn of here Proyendre
al huere Prude.
Chaque ligne a deux lettres allitérantes, excepté la quatrième et la huitième, qui n’en ont qu’une, parce qu’elle allilère avec la ligne précédente.
(2) La versification n’aurait pas non plus été aussi expressive; les allilératious différentes se seraient appuyées aur des idées diverses, et l’impression qu’elles devaient produire sur l’intelligence n’aurait plus eu la môme force.
Aussi, dans la versification gallique et irlandaise , où chaaue vers avait souvent plusieurs espèces d’allitération, était-on obligé de marquer le rbytbme par des assonances intérieures ou des rimes finales:
l’esprit d’affectation qui caractérisait la poésie artistique n’en était pas la seule cause. Cette règle n’est cependant pas sans exception, nous citerons comme exemple:
Àvlr ek V ard VarJ) Ofr-Ôlvi.
ffava mal, st. XIV, v. I.
Hiltibraht giMahalla : hcr uuas Heroro Man.
niltibraht enti Hadhubrahl , v. 7.
Un fait semblable avait Heu dans les poésies du moyen âge, où les vers étaient liés deux à deux : quand le troisième rimait avec les précédents , le rhythine était complet sans qu’il fût nécessaire de le lier avec un quatrième. Ainsi , Skelton, qui viva'l cependant an commencement du 16* siècle, disait dans sa description de l’Envie :
His foule semblaunte Al displesaunle ,
Whan other are glad ,
Than is hee sad ,
Franticke and mad;
His tounge never styll For to saye yll.
(3) L’a u leur du Vition of Pierce Plowman cherchait au contraire à les multiplier le plus possible; il disait:
vrith Depe Dykys and Dyrke, and Dredful of syght :
a Fayr Feld Fui of Folk Fond I there net-
wene.
Mais évidemment sa mesure était le vers do onze syllabes, divisées en deux par une césure après la sixième; l’allitération n’était qu’un hors-d’œuvre qu’il employait de la manière la plus irrégulière, et ne craignait même pas de négliger entièrement, comme dans ce vers :
And as I beheld on hey, est on to the sonne.
Une autre règle que les critiques n ont point remarquée, et que les derniers poêles n’ont pas toujours observée,
Lorsque la poésie ne se borna plus à des élans lyriques, mais se complut à peindre de vagues impressions ou à développer des sentiments individuels avec toutes leurs nuances et leur mille petites excentricités , des vers aussi brisés ne lui convenaient plus; ils imprimaient à la pensée un mouvement trop heurté et trop fortement caractérisé. Un rhylbme peu musical ne pouvait d’ailleurs s’associer aux efforts des imaginations passionnées; au lieu d’ajouter à l’impression d’un sentiment , il ne concourait qu’à l’expression des idées (1), et contrariait à la fois, par son uniformité, des tendances tour à tour vives et mélancoliques. Tant que, peu accessible à ces délicatesses de pensées qu’une civilisation plus perfectionnée amène nécessairement avec elle, l’intelligence ne se préoccupa que de l’idée ellemême dans sa simplicité primitive , le radical conserva toute sa suprématie ; mais lorsqu’une analyse plus fine multiplia les nuances de l’expression et donna souvent moins d’importance à l’idée qu’à sa modification , l’allitération, en appelant continuellement l’allenlion sur le radical , mit en désaccord réel l’accentuation du rhytbme avec celle de la pensée. Le vocabulaire primitif devint insuffisant, il fallut adopter des mots nouveaux dont le radical n’était pas toujours initial et monosyllabique; les anciens mots parurent trop longs, trop lourds, et des contractions allongèrent la syllabe finale et déplacèrent i’acceftt : l’allitération n’étaitplus qu’une puérile affectation à laquelle l’oreille elle-même ne rattachait aucun sentiment de plaisir. On voulut donc donner au rhythme un caractère plus prononcé, et, pour n’y pas introduire un nouveau principe qui l’eût encore rendu plus obscur, on ajouta à l’allitération laconsonnance du radical (2) ,
voulait que l'allitération no portât pas deux fois de suite sur la même lettre.
(1) Son action était même fort limitée ; il fallait que la pièce fût courte, qu’elle ne roulât que sur une seule idée, et que l’allitération rappelât souvent le iijot qui la rend d’ordinaire , comme dans le
sonnet de W. von Scblegel sur l’amour :
Was ist die Liebe ? lest es zart geschrieben, qui finit par ce vers expressif :
Wo Liebe lebL und labt ist lieb das Leben.
(2) Cela prouve encore ce que nous disions tout à 1 heure sur la nécessité de
le rapport des consonnes qui le terminaient (1). Mais leur son était si faiblement articulé, que celle concordance eût souvent passé inaperçue, si l’on n’y avait ajouté l’assonance, la similitude des voyelles (2). A celle cause se joignit le développement du sentiment musical (3), dont les exigences firent bientôt substituer l’harmonie des sons au rapport des articulations (4). D’ailleurs, l’affaiblissement progressif de l’accent tonique confondit insensiblement la première syllabe avec les autres, et la dernière en fut de plus en plus distinguée par la pause qui séparait les mots : ce fut donc sur elle que dut se baserla versification (5). L’expression en faisait même une nécessité; c’était la seule syllabe que n’affectât jamais l’accent
partager les lettres alliléranles en deux lignes differentes : lorsque l'assonance est parfaite, elle n’csl presque jamais la même dans les deux parties du distique ( voyez les exemples cités par Olafsen, Om horden» garnie Diglekontl , p. 60 et 61 ), ce qui certainement n’aurait pas eu lieu si elles n’avaient eu, chacune, une existence indépendante.
(1) On rappelait en islandais hending; il n’exigeait que la concordance des consonnes. II semble seulement, quoique la règle ne soit pas sans exception, que, lorsque le radical finissait par une seule consonne, celle consonne devait être précédée de deux voyelles exprimées ou réunies dans un seul caractère, Æ ou O , et ge reproduire sans aucun changement daus les deux lignes liées par l’allitération.
fi) C’est ce qu’on nommait en islandais adalhending , assonance parfaite.
Toutes ces formes n’étaient pas en réalité aussi tranchées qu’on pourrait le conclure des raisonnements de la théorie; ainsi, à une époque encore assez récente, la rime et l’allitération étaient -visiblement a -sodées ensemble dans la poésie suédoise :
the Kalia mik Klipping i Samraa Stund, Forty jak Fann opa thet Fund :
jak kliffte ok hufwud aff sa Mangen Man sem til Warildz ânda Wal minnas kan.
Rim-Kronika , p. B9I .
(3) Peut-être cependant fut-il moins liàlif et moins rapide qu’on ne le croit ordinairement ; au moins le provençal a
trop de monosyllabes et de consonnes finales pour être considéré comme une langue musicale. Amant Daniel, un des plus vieux troubadours , semble souvent avoir cherché à donner de la dureté à ses vers , et sans doute l’accent tonique était fortement prononcé ; il devait avoir une signification grammaticale, et distinguer un grand nombre d’homonymes qu’une môme prononciation aurait confondus.
(4) Les minnesânger faisaient même quelquefois allitérer les voyelles au commencement et à la Ou de chaque vers; voyez Grimm , üeber den altdeuUchen Sfeitlergetang , p. 51-57, et Benecke.
Beytrttge sur hennin iu der alldeut - $chen Sprache , n° 516.
(5) On appela cette concordance finale rime intérieure. Tantôt, comme dans les vers léonin» latins et les mozarra persans, c’est le dernier mot qui rime avec un autre (celle forme se trouve même en sanscrit dans le Ciratarjuniya, de Bharavi ; voyez entre autres le dix-huitième slokal. Tantôt les deux syllabes rimantes sont dans l'intérieur du même vers, ainsi
ue dans ces vers du llortus deliciarum c l’abbesse Herrad , qui vivait dans le 12 e siècle :
Cuncta Tuunt, velut unda fluunf, nihil est sine noevo;
Quid yariabile , quid nece labile, coepft ab
aevo ;
Vita brtviz, velut aura tau*#, non est diu-
turna;
Morssitiefiz, mors eaurian* , nos claudit in
urna.
Diqitiz
oratoire, et, pour rendre le rhythme plus sensible, il en fallait placer les bases là où rien ne pouvait le dominer ni par conséquent l’obscurcir (1).
Des raisons purement philologiques ne furent pas moins impérieuses. Aucune idée essentielle ne modifiantes terminaisons ; il ne s’y rattachait qu’un sentiment d’euphonie qui, en les subordonnant au plaisir de l’oreille , empêchait qu’elles ne fussent aussi variées que les radicaux, et dans la versification allilérée les vers étaient moins longs et les correspondances de lettres plus multipliées. À moins de sacrifier complètement les idées aux nécessités du rhythme ,
Celte espèce de vers avail même un nom particulier en gallique ; on rappelait prôst :
. Cae a gebhat# dawngar# doe ,
Cubh ydh cobhryd* rôdh erbbai :
Yn eilgroe# i m'oes a’ mwy, Annwylgratr cow air yw i r cae.
Àp. Rhacsus, Linguaecymraecac inslitn- , “ tionet , p. 173.
(Nous avons remplacé le J par l’Y et le h par le \V.) Elle avait aussi un nom en espagnol : Juan de la Encina disait à la fin du 15 e siècle : Hay otra gala que se Marna multiplicado , que es quando en un pie van machos consonanles , asijcomo una copia que dice :
Desear gozar amar Con doioramor ténor j etc.
Ces vers s'appelaient en italien rime# à la provençale (voyez Crescimbeni, Cow».
menlarj , 1. 1 , p. 44); on en trouve dès le 13° siècle dans un sonnet de Pucciandone Martello ( ap. Rcddi, Bacco in Totcana , notes , p. 115), et, à la lin du 17% Ludovico Leporeo composa en ce rhythme un gros volume de poésies.
Tantôt les rimes sont dans deux vers différents comme dans la deuxième églogue de Garcilaso :
Escucha pues un rato, y diré co#o# Estranas y espanto#a# poco a poco.
Ninfas à vos invoco .* verdes Founo#, Satiros y Silva no# , soitad todo#
Mi lengua en dulccs modo# y sutife# ; Que ni los paston/e#, ni el avenu.
Ni la zampofîa suena como quiero, etc.
11 y eu a aussi quelques exomples dans le UortUM delieiarum , que nous citions au commencemenl de cette note :
Mundusabit sine mundrtû* necsorde carebit lllius hic in amicdia qui corde roanebit.
Ils sont beaucoup plus rares en provençal, quoiqu'il s’en trouve un dans uue ode de Peire Milon, ap. de Rochegude , Parnasse occiianien , p. 579. Frederich von Schlegel a employé aussi cette forme de vers dans le Watserfall :
Wenn langsam Welle sich an Welle schlie# -
set,
Im breilen Bette ûieetet still das L eben , Wird jeder Wunsch verschweôen in dcn ei-
nen :
Nichts soll des Daseins reinen Fluss dir stôren , etc*
(1} Les règles de l’allitération devaient s’appliquer plus rigoureusement encore à l’assonance, car elle était moins sensible.
Il fallait ainsi que le vers fût fort court et qu’aucune consonuance ne rendit le rhythme irrégulier; il reste même alors si obscur, qu'une seule voyelle assonante ne suffît pas (si les plus vieilles romances espagnoles n’en ont qu’une, c'est que léchant en marquait la mesure) et qu'elle doit se reproduire pendant toute la pièce (les exceptions à cette règle sont fort rares dans les pièces lyriques et les ballades ; nous citerons cependant une romance populaire sur los Enfants de Lara: A Calatrava la Vieja, ap. Duran, Romances caballerescos, Part a Il , p. 3; la première partie assonne en O et la seconde en AJ. Les assonances ne peuvent non plus être croisées, comme les rimes : l’oreille ne les sentirait plus assez; quand la musique n’a plus été aussi intimement associée à la poésie, on a renonce aux licences des an—
ce système exigeait un vocabulaire fort riche , une nombreuse synonymie ; il lui fallait retenir les mots tombés eu désuétude dans le langage ordinaire, en emprunter de nouveaux aux autres idiomes, et innover dans les formes habituelles de la syntaxe par les ellipses les plus hardies (1). De nombreuses obscurités en étaient la conséquence nécessaire, et les poètes qui voulaient être compris des masses furent obligés de donner à la versification des bases différentes.
Au lieu de faire allitérer les radicaux , on lia les terminaisons ensemble , et ce changement en amena plusieurs autres à sa suite. Aucune articulation fortement accentuée ne rendait les consonnes dominantes; la liaison dut ainsi porter de préférence sur les voyelles (2) , et les langues modernes, dont l’esprit était le plus jopposé à une pareille assonance, l’adoptèrent (3) , quelquefois même d’une ma-
cicns poëtes (nous citerons entre autres Rabbi don Santo do Carrion, qui (tarissait en 1360; il composait en vers de sept syllabes, à assonance croisée , et réunis en quatrains). La liaison des sons n’est pas tiou plus assez marquée pour suppléer à celle des~dées; il faut que les mots appartiennent an mémo mouvement d’esprit et que l’on saisisse aisément quelque rapport entre leur signification.
(1) C’est la principale cause du vocabulaire poétique des skaldes. Voilà pourquoi Robert ofBrunno (Mannyng) s’élève contre le quainle inglis, le slrange speche de quelques poêles; on n’en saurait douter, puisqu’il ajoute :
For (in) it ere names selcouthc,
That ere not used now in mouthe.
(2) En allemand, cependant, quelquefois la liaison ne porte que sur la consonne finale ; ainsi, dans le Lied an die Jungfrau Maria ( ap. Hoffmann, Geschichte det deutichen Kirchenliedet , p. 23), mandalon rime avec edile, andern avec dornen; dans la traduction du roman flamand d’Ogier de Danemark, par Jan de Clerk, i col rime aussi avec fell et zale , davon avec gewan , etc. (ap. Moue, Ueberticht der all-niederldnditchen Yolki-Litera - <ur.p.39). De nos jours encore, dans sa traduction de Hudibrat } Soltau n'a fait
porter la rime que sur des consonnes; honnie y rime avec sandre, lland avec Wund t Sonne avec enlrOnne.
(3) On en trouve môme en latin, où les flexiotis rendaient cependant la rime si facile :
Noli, virgo R ahel, noli dulcissima mater, Pro nece parvorum flelus retincredolorum.
Inlerfectio Puerorum , ap. Wright, Earltj mysteries , p. 29.
Voyez aussi le Victimae patchali , le Pange lingua , et une dissertation anonyme d’Andres Bello : Uso antiguo de là rima asonante en la poesia latina de la media edad y en la francesa , insérée dans le Repertorio americano , t. II , p. 21-33. Quoique dans les langues germaniques les voyelles fussent bien moins accentuées que les consonnes, les poëtes se contentaient quelquefois d’une simple assonance :
Sie sehet in geme un iz ist ir liep Die bote der ne surneto nicht. /
Aller hande spise harte vile Darzu gebol sie daz man ire.
Sva man der sicheinen vundc,
Daz man ire die gcwune ,
Den wolde sie ir almusen geben ,
Daz tel sic alliz durch den degen,
Ob her irgen lebende were,
Daz in ire got wider gehe.
Grave Ruodolf (de H70 à73),f. G, 1.6, 19,21.
nière systématique (1). Qu’elles fussent dérivées du gothique ou du latin , en devenant analytiques , elles contractèrent presque toujours les terminaisons , et le son des voyelles ü nales y fut étouffé sous les consonnes (2). Cette contraction
On en trouve aussi des exemples dans le Krist d’Otfrid ( sconi et wori ; sange el hiwilonne) , dans le Kaiserchronik (du 12 e siècle, mannen et aile , uoben et gnuoge , veigen et leide; ap. Moue , Otnii , p. 58), dans le Yon des Iodes gehügede , de Heinrich (antérieur à 1163), le Marienlebendu prêtre Wernher (1 1 75), dans un Cantique de Pâques (ap. Man* nesses, Sammlung von Minnestngem , t.
II, p. 229, col. 2), etc. De pareilles rimes sont plus rares dans la poésie flamande; cependant staf rime avec slach dans le Heinaerl de Vos, v. 811; graven avec besagen dans le Riimkrontk de Jan van Heelu, v. 5679 ; rocke avec cnoppe dans le Wi s sel au der tfâr, ap. Mone, Uebersicht , p. 35. Plusieurs poëraes allemands modernes ont évidemment des assonances systématiques ; entre autres le Zauberliebe d'Apel , le YOgel de Fr. von Schlegel,ses romances sur Roland, et plusieurs passages de sa tragédie d’Jlarcos. Ce fut d’abord la seule rime que connût la poésie française. Le vieux poëme de Charlemagne , la Chanson de Roland, les Enfances Ogier par Raira* hers de Paris, le Romans Garin le Lo herain, Doon de la Roche , Bele Erem hors , ap. P. Paris, Romancéro françois , p. 49, etc., sont assonés, et le mémo système a souvent été suivi depuis dans des chansons populaires. Nous ne citerons que celle rapportée par Molière dans le Misanthrope :
Si le roi m’avait donné Paris, sa grand’vtlle,
El quil m eut fallu quitter L’amour de ma mie, etc.
La rime par assonance avait même autrefois un nom par ticulier:« Rime engoret est quand les dernières syllabes de la ligne participent en aucunes lettres; exemple:
C’est le lict de nostre coûte ,
On le fait quant on se couche. »
Henry de Croy, Art et science de rhétorique , f. B, ii, recto.
Les poètes provençaux prenaient quelquefois la même licence:
u’illi non creseron ben al dit de lor segnor,
a temian que las aygas nchesan encar lo mont.
Nobla leyezon, v. 416 et 117.
honor rime avec temptation , v. 95 et 96 ; end reyc esan avec gardar et celes liai, v. 158, 159 et ICO , etc. La versification irlandais? admettait aussi l’assonance, quelle appelait amus ; mais elle exigeait qu’il y eût le môme nombre de syllabes dans les deux mots.
L'assonance a lieu aussi dans la poésie ciugalaise ; le rapport des sons y semble suffisant quand les quatre vers de chaque quatrain se terminent par la même lettre.
(1) Elle ne s’est conservée que dans le portugais et dans l’espagnol. La multiplicité des terminaisons, qui d’après un* note d’Yriarle , dans son poëme sur la musique, so montent à près de 3900, era- >ècha vraisemblablement cette dernière angue de conserver la rime entière que
ses premiers poètes avaient adoptée (v.
les œuvres de l’archiprêtre de Ilita , de Gonzalez de Bcrceo, le Poemade A f exandro , le Vida de santa Maria Egipciaçna, le Laberinlo de Juan de Mena et Sarmiento, Memorias para lahisloria de la poesia ypoetas espa kolas, p. 171). La rime eût été trop difficile, et l'habitude lui fit préférer l’assonance : Todos los que escrihieron comedias usaron por lo comun el verso castelluno de ocho silabas...
Yo uo conozco en Europe verso tau apropiado para ellas, espe cia I meute el de asonantes ; Luzau, La poetica , t. I , p. 25. Martinez de la Rosa parle aussi de la dura ley de una rima perfecta , et lui préfère l’assonance; Obras t t. I, p.
(2) Nous n’exceptons pas môme l’italien ; la voyelle qui y termine presque tous les mots est purement euphonique; elle fut ajoutée après la contraction pour empêcher le concours des consonnes d’être trop rude ; voilà pourquoi l’accent aigu n’y porte jamais sur la dernière syllabe, et loin d’élre un signe d’accentuation , nous croyons que l’ac-
de la dernière syllabe l’avait , il est vrai , allongée , et la pause qui la suivait faisait encore ressortir sa quantité naturelle; mais l’accent du radical n’avait pas complètement disparu et neutralisait l’harmonie qui se fondait uniquement sur les désinences. Lors même que lès contractions l’avaient attiré surladernièresyl!abe,son concours àl’effetdu rhylhme était à peu près nul; l’accent oratoire, qui se prononçait de plus en plus, et ne portait que sur la syllabe la plus expressive des mots, se trouvait en opposition constante avec lui. D’ailleurs, c’était à l’élément musical que l’on voulait accorder une plus large part (1) , et des mots aussi dépourvus de quantité et d’accent ne dessinaient point assez le mouvement du rhythme , l’oreille sentait à peine la correspondance des voyelles qui le terminaient ; en eût-elle été vivement frappée, on ne pouvait exclure de l'intérieur du vers toutes les voyelles semblables, et celte indispensable admission les aurait encore empêchées d’en marquer suffisamment la fin (2).