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CHAPITRE IX

DE LA VERSIFICATION BASÉE SUR LE RAPPORT DES ACCENTS ET LA NUMÉRATION DES SYLLABES.

Dans les idiomes où l’accent philologique n’avait point complètement disparu , il était un moyen facile d’empêcher l’accentuation de la rime de rendre le rhythme trop uniforme : c’était de donner une valeur rhythmique aux accents des autres mots, et, en les mettant en saillie, d’affaiblir la prépondérance de la dernière syllabe. Lorsque l’accent des mots avait conservé toute sa force , cette accentuation du vers était même une nécessité; il eût fallu, pour y

(1) Telle n’est pas cependant la cause de la monotonie aue l’on a souvent reprochée à la versification française ; elle tient bien plutôt à l’accentuation uniforme des dernières syllabes , à la cadence naturelle de la langue, qui est plus

marquée dans les vers que dans In prose.

Le changement successif des rimes masculines et féminines n’a pas, ainsi que nous l’avoos déjà dit, d’autre raison que la nécessité d'introduire quelque variété dans le rhythme.

échapper, modifier la prononciation habituelle , diminuer l’expression de la langue, et il est au contraire de l’essence de la poésie d’en augmenter l’énergie et la couleur (1).

Cette variété d’intonation imprime un mouvement plus musical au rhytbme; mais, à moins de rendre toute harmonie impossible, il faut qu’elle se reproduise dans tous les vers, et cette symétrie ne serait pas même suffisante dans les idio-» mes faiblement accentués où la poésie aurait atteint quelques développements (2). Si deux syllabes accentuées se suivaient immédiatement , l’élévation de la voix sur la seconde serait à peine sentie , et l’oreille chercherait en vain à rattacher à quelque rhythme une suite monotone de syllabes muettes (3). Sans doute , cependant , cette alternative des temps forts et des temps faibles ne conserve pas toujours une parfaite régularité (4); les accents eux-mêmes sont trop mobiles et trop différents. Il y a des mots qui doivent une accentuation plus marquée aux lettres qui les composent (5),

(1) Le gothique surtout avait une accentuation fort marquée et tout à fait régulière; le radical y était nettement séparé des autres syllabes, et uu système complet de flexions le faisait encore mieux ressortir. Toutes les langues qui endérivaientavaienlconservé cet avantage; les. mots y avaient un accent systématique qui portait sur la première syllabe.

(2) Dans la plupart des anciennes poésies slaves elles-mêmes, non seulement tous les vers devaient avoir un nombre uniforme d’accents, mais il fallait que lé dernier y tombât sur la même syllabe, qu’il donnât uue cadence semblable à toute la pièce.

(3) Cela n'arrivait qae dans les langues classiques, ou la valeur prosodique de chaque syllabe était déterminée d’une manière mathématique; mais dans les idiomes modernes la prosodie est incessamment modifiée par la quantité naturelle, par l’expression , et par la construction de la phrase.

( 4 ) Ainsi, par exemple, quoique les vers d’Olfrid n’aient pas le même nombre de syllabes, il y en a toujours quatre accentuées, daus chaque hémistiche.

Plusieurs savants ont même prétendu que celte irrégularité était volontaire , qu'Otfrid donnait alternativement à ses vers quatorze et seize syllabes ; mais nous n'avons pu rien y voir de systématique; comme le rhythme ne s’appuyait pas sur les syllabes sourdes, elles semblaient in-> différentes. Celte irrégularité se reproduit si souvent dans les vers du Ueljand , qu'on ne comprend même pas que leur rhythme fût sensible.

(i>) On est obligé d’appuyer sur la syllabe dont on vent prolonger la durée.

Quoique l’accentuation et la quantité soient complètement différentes en théorie, puisque l'une est la suite des ton* bas et hauts, leur mélodie, et l’autre, la durée des sons, leur accord mathématique, elles se rapprochent beaucoup dans la prononciation, et le rbythine s'en préoccupe exclusivement. Apela reconnu , avec son sentiment musical ordinaire , que « Der Ilauptacceut gibl der Silbe, auf welche er fâllt, wiire sic auch an sich kurz, doch deu Cbarakter der Lange; » Mctrik , t. I , p. 312. Il y avait dans le vieil allemand non seulement une quautité matérielle qui tenait à lu

aux sentiments qu’ils expriment et à la construction de la phrase ou ils se trouvent (1) ; quelques uns peuvent même perdre ou gagner un accent suivant le caprice du poëte (%), et ces mille diversités, qui varient presque à chaque mot, modifient toutes l’élévation de la voix. L’harmonie ne peut donc avoir un caractère mathématique , elle n’est pour pjpsi dire qu’approximative , et l’oreille en est le seul juge ; toutes les irrégularités qui ne la choquent point sont légitimées par le succès. Ainsi , par exemple , en prolongeant le Son d’une syllabe accentuée, la quantité permet à la voix de se reprendre assez pour accentuer encore la syllabe suivante (3) , et les temps faibles n’ont point l’importance mu-

nature des voyelles et à leur position dans les mot9 , mais une prosodie systématique, comme celle des Grecs; au moins Grimm dit (Deutsche Grammulik , t. I, p, 16, 20) qu'on ne doit pas le nier, et Lachmanu a cru en retrouver des souvenirs dans la versification du moyen âge. S’il était possible d'ajouter une foi entière à une jactance de poëte, on en trouverait dans Ovide une preuve positive :

Ah ! pudet et getico scripsi sermone libel-

lum,

Structaque sunt nostris barbara verba lundis.

Et placui, gratare mihi ! coepiquepoetae

inter Inhumanos nomen hanere Getas.

Pontica , 1. IV, ch. xm , y. 19.

(1) Cette influence qu’exercent des circonstances étrangères à la nature des mots avait d’antanl plus d'importance dans l’ancienne versification allemande, qu’elle ne se basait pas sur l’accent en lui— même, mais sur l’êlévatiou relative de la voix ; une syllabe brève y comptait pour une accentuée devant une muette, de même que l'accentuée pouvait rendre muette la brève qui la suivait,

(2) Nous ne parlons pas seulement do l’accent que donne la différence de l’expression, comme par exemple h du liebst, qui devient tour à tour un spondée , un iambe et un trochée, mais aune accentuation purement philologique; ainsi darin t hierin , voran y warum % xooher y peuvent prendre Caccent sur la pre-

mière syllabe, quoiqu'il soit ordinairement sur la seconde; plusieurs mots d’origine étrangère, tels que barbar, Altar , Pallust , sont accentués indifféremment sur l’une ou l'autre syllabe} quelques noms modifient leur accentuation en changeant de dialecte ( comme Tag ), ou même en passant d’un nombre à un autre (doi Haut, die Hauser) , et beancoupde monosyllabes déplacent l’accent des dissyllabes qu'ils précèdent et qu’ils suivent ; Sulzer, Allgemei né Théorie, s. v° Wohlklanu. Ce déplacement des accents a lieu aussi en portugais; ainsi , au lieu de faire porter l’accent sur la première d 'impias, Manezes a dit s

Bonde se ouvem bramar feras impias.

Les poètes anglais se permettent des licences plus grandes encore; ils accentuent les mêmes mots d’une manière différente lors même qu’ils ne sont séparés que par un petit nombre de syllabes; Millon, par exemple, accentuait presque indifféremment lesdeux syllabesde mankind. Cette transposition arbitraire de l'accent avait lieu surtout dans les mots composés dont la dernière syllabe était longue et avait un I, comme moonlight , sun-rise; mais on en trouve aussi des exemples quand la terminaison était brève; tels sont forehéad dans le prologue du Canlerbury Taies; nuteshéll et kernél dans Hall, Satires , 1. lit, sal. i.

(3) Dans le premier vers de la quatrième strophe du flibelunge ftot, il y a

sicale des autres ; le rhythme paraît complet quand on a senti tous les accents qui lui servent de base (1).

Ce système de versification exige néanmoins une numération de syllabes à peu près exacte; une légère intonation est presque toujours nécessaire pour adoucir le passage d’une forte accentuation à une autre; cette régularité elle-même ne suffirait pas. Le rhythme se base sur la valeur philologique des mots , indépendamment de la phrase où ils se trouvent ; il faut donc un lien matériel qui les unit tous ensemble , et montre que leur réunion n’est pas une juxtaposition fortuite , mais une véritable union dont le principe est intellectuel. Ce ne serait pas même assez que de lier quelques mots par le rapport de leurs radicaux ; l’allitération deviendrait alors la vraie base du vers , et tous les mots qui resteraient en dehors sembleraient étrangers au rhythme- Il est donc nécessaire d’en marquer la fin , non par une accentuation déjà faible en elle-même , et' que rendrait encore

même trois syllabes accentuées qui se suivent immédiatement :

Diu , hôhztt wérte unz ân den sibenten tûc et Lachraann l’a reconnu aussi comraer un principe positif : Wo zwischen zwei Bebungen die Senkung fehlt muss die Silbc lang sein durch Vocal oder Consonanten ; Âdhandlüngen der kOniglichen Akademie der Wiuenschaften xu Berlin , année 1832, part, philol., p.

(1) L’ancienne versification allemande se basait bien plus sur le nombre des accents que sur celui des syllabes, et quelque chose de semblable a lieu même dans les autres systèmes de versification. C’est , comme nous l’avons déjà dit , l’explication des vers catalectiques et des rimes féminines. Nulle part cette indépendance du nombre des syllabes ne fut portée aussi loin que dans les anciens vers flamands ; quatre syllabes accentuées les complétaient, quel que fût le nombre des autres. La versification anglaise se laissait aller à la même indifférence (voyez les œuvres de Dryden , le Christabel de Coleridge , le Sié-

gé of Corynlh de lord Byron) ; celle de Chaucer en est devenue si obscure , que les critiques les plus savants ne s'entendent pas sur son principe (yoyez Tyrwhitt, Essay on the versification of Chaucer ; Nott, ap. The Works of Howard , earl of Surrey , et Guest, Hitlory ofenglish rhythms). Gascoyne avait fort bien reconnu, dès le 16* siècle, dans son Noies of instruction concerning the making of verse or rhyme in english , que Chaucer ue tenait compte que des accents : Whosoever do peruse and well consider bis (Chaucer’s) works, he shall find that , although his fines are not alwavs of one self— same number of syl— labiés, yet being read by one that hath understanding , the longeât verse , and that vrhich hath most syllables in it , will fall correspondent unto that which hast fewcst syllables; and likewise that which hath fewest syllables shall be found yet to consist ofwords that hâve suchnatural Sound, as may seein equal in length to a verse which hath many more syllables of lighter accents.

moins sensible le rapprochement d’autres accents , mais par une forte consonnance que l’oreille puisse reconnaître aussitôt : la rime est le complément indispensable de la versification accentuée (1).

Quoique la prolongation de la voix sur une syllabe diffère essentiellement du temps d’arrêt qu’exige son accentuation, des nuances aussi délicates se conservent mal dans la bouche du peuple ; insensiblement la versification s’appuie sur tout ce qui affecte la prononciation, sur la quantité comme sur l’accent, et, pour donner au rhythme plus de simplicité et d’énergie , on cherche à coordonner ses éléments , à les rapprocher les uns des autres (2). La prosodie se simplifie ; les radicaux qui étaient brefs s’allongent , les autres syllabes longues s’accentuent; il ne reste plus que des brèves sur lesquelles la voix glisse légèrement, et des longues fortement accentuées (3). Cette unique différence s’affaiblit à

(1) C’est l’explication du peu de succès de toutes les tentatives pour écrire en vers blancs ; la rime peut seule marquer assez la fin du vers pour empêcher les enjambements, et avec l’enjambement et des syllabes sans valeur prosodique il n’y a pas de rhythme possible.

(2) Dans les premières années du 13® siècle, on faisait déjà, dans la versification allemande, se succéder immédiatement deux syllabes accentuées, lors même que la première était brève.

Peut-être cependant cette irrégularité tenait-elle plutôt à un relâchement de la versification qu’à la corruption de la langue : car les exemples en sont plus fréquents au commencement et au milieu du vers qu'à la fin; voyez Bcnecke und Lachmann , Anmerkungen zu Iwctn, ▼.515,318, 1391 et 4098. Quelquefois aussi deux brèves sc suivaient, surtout lorsque la seconde était une particule ; voyez Sitnrock, Wallher ton der Vogel- «c eide, t. I, p. 187, et Beneckc und Lachmann, Anmerkungen, p. 400.

(3) Dans un manuscrit du 11 e siècle on trouve déjà la preuve que la quantité de l'allemand était fort marqnée , puisqu’on en mêlait , sans briser le

rhythme, dans des hexamètres latins :

Pisces namque vorant illos ubi prendere possunt

Prahttna, laht, charpho, lineo, barbatulus,

orvo,

J Int , «o*o qui bini nimis intus sunt acerosi.

Ap. JUdeuische Bluter, 1 . 1, p. 328.

et Heinrich Frauenlob (Fronwenlop) , qui mourut en 1317 , écrivait sou poème sur la sainte Vierge dans la même mesure en latin et en allemand. Lorsque, en 1555, Konrad Gesner publia ses hexamètres latins , il s’exprima en termes qui no permettent pas de révoquer e.i doute l’existence d’une quantité généralement reconnue ï Metra et hoznoeotcleuta inulti scribunt, ut plerique omnes ptito popuii , Latinis , Graecis et Hebraeis exceptis : carmina , in quibus S)llabariim quantitas observetur , nemo ; Mithridalet , De differenliit lin gu arum , fol. 36, verso. Les essais de Fis— chart (dans son GeachiefUklitterung , en 1576) et de Clajus ( Grammalica germanicae linguae , en 1578) feraient même croire quo ce nouveau rhythme eut une sorte de succès. Klopstock fut le premier à reconnaître positivement que la quantité deg mots allemands dépend entièrement de leur prononciation et

Son tour ; c’est entre les flexions et les radicaux qu’elle était surtout marquée , et de nouvelles contractions allongent journellement les dernières syllabes.

Si tous les mots conservaient le caractère uniforme que l’ancien idiome leur avait donné , la régularité de l’accentuation pourrait suppléer à ce qu’elle n’aurait plus d’asse» sensible. Mais quand la popularité d’aucun ouvrage n’a fixé la langue , quand un grand centre littéraire n’en maintient point la pureté, bientôt une mauvaise prononciation l’altère; des mots étrangers (1) ou formés dans un tout autre esprit (2) s’y introduisent , et le rhythme finit par exiger que les accents , devenus à la fois moins sensibles et moins réguliers, se succèdent dans un ordre systématique dont ils pouvaient auparavant se départir (3).

La rime nécessitait un appesantissement de la voix sur la fin du vers , et l’alternative des syllabes accentuées et de celles qui ne l’étaient pas donnait un mouvement iambique à leur ensemble (4); cette raison matérielle n’était même

coïncide avec l’accent dans tontes ses formes. Quelque chose de semblable doit exister en italien , car, lorsqu’une particule monosyllabique y est unie à un mot terminé par une voyelle accentuée, on redouble sa consonne initiale (antosst, cedrollo , pereiocehe) , probablement pour conserver 1 ancienne accentuation . que la prononciation sonore de l’alBxe aurait nécessairement affaiblie ; on renforce l'accent par la quantité.

(1) Presque toutqs les sources de la poésie allemande sont étrangères ; non seulement elle empruntait au roman ou au provençal le sujet des romans carlovingiens ( Flore un d Blanlschflvr , par Kuprecht von Orbent; Ituolandüiet, par le prêtre Chuonrat ; Chaiser Char h Liel, par Strickære), de la Tahle-Ronde ( Tristan un ri t solde , par Gottfrid von Strazeburc et Heinricb von Friberg; /icet'n, par Hartmann von Ouwarc) et du St-Graal ( Titurd et Partirai, par Wolfram von Eschenbach; Luhengrin , par Albrecht (von Halberstadl ?) ou Ileinrich Frauenlob). Mais elle imitait les

poésies légères des troubadours et des trouvères (voyez l’introduction de Gilrres, Altdculiche Volkt-und Meiilerlieder), ou même les traduisait littéralement; voyez les Minneiang de Huodolf von Niuwenburg.

(d) Cette corruption se fait surtout sentir en allemand de lôbO à l'.OO; mais ses causes premières existaient déjà deux cents ans auparavant.

(5) Rabbuhn s'en était déjà imposé la loi dans sou Suianna, en lSôîi; Ciajus, Ayres , d’autres encore, suivirent son exemple; mais ce ne fut qu’Opitz qui eut assez de crédit pour en faire uno règle générale dans la première moitié du 17" siècle.

(4) Ce mouvement iambique est si marqué dans les vers français, que la Toix y appuie sur les syllabes paires, même lorsqu’elles finissent par un E muet , comme le prouve ce distique de Racine :

Dieu pourra vous montrer par d'importants bienfaits

Que si parole est stable et ne trompé jamSJs.

pas la seule. Dans les langues modernes dont l’accent n’avait point disparu , la cadence de la plupart des mots était trochaïque, soit, comme en allemand et en anglais, que la première syllabe fût plus expressive que les autres (1); soit, comme dans les idiomes romans, que les traditions de l’accentuation latine se fussent conservées et empêchassent l’accent de porter sur les terminaisons. En donnant au vers un mouvement iambique , on était donc obligé , pour en faire coïncider l’accent avec celui des mots , de les briser par de fréquentes césures , et la versification en devenait plus fortement caractérisée. Le lien factice qui réunissait les mots dans un seul vers apparaissait davantage , et , en tombant sur une désinence , l’accentuation de la rime rendait la fin du rhythme bien plus sensible.

(1) L’accent allemand porte toujouri aur ja syllabe principale; U n’y a d’exception un peu générale que pour les mots composés, où l’habitude d'accentuer la première syllabe a quelquefois déplacé l’accent que la règle roulait sur la finale, comme dans Vûllmaaht, Jungfrau,

Vônoorl, Antliti, Miuguntt, Unkraut,

Vrtache ; pour les mots en El , ENZEN et IREN, qui sont accentués sur la finale (Grimm, Deultcke Grammatik , t.

II, p. 95, 1*2 et 341), et pour les particules qui, n’ayant pas de sens par elles-mêmes, n’ont droit à aucun accent , et, comme en français , reçoivent de la pause qui les sépare des autres mots une sorte d’accentuation sur la dernière Byllabe ; mais on peut, en vers, les faire rentrer dans la règle : on y trouve quelquefois ddrurn , té rem , «o 6rin (Nou6 n’avons pas à nous occuper ici de l'accentuation irrégulière de quelques mots : lebéndig , ap. Grimm ,

Deultche Grammatik, t. I, p. 23; Elénd , ap. Graff, Otfrid’i Krut, préf., p. 9). Au reste, la quantité est bien peu marquée, puisque Sulzer a pu dire : In unserer Sprache Itann aer Trochées wie ein Spondaus ausgesprochen werden ; Allgemeine Theone, s. v°

Vers. En anglais, l’accent porte aussi sur la première syllabe, quaud ce n'est

S as une préfixe; il ne passe sur la euxième que dans les trisyllabes terminés en ATOR, ATOUR, ou avant une diphthongue à la seconde syllabe, et dans les dissyllabes dont la dernière voyelle est un E muet ou une diphthonguc , excepté dans les mots terminés en OUR, en AIN et en ION, où il suit la règle générale. ( Au reste, l'accentuation anglaise a éprouvé des changements trop bizarres pour qu’on y cherche rien de systématique: ainsi, wAerein et tkereby , qui sont accentués sur la dernière syllabe , l’étaient autrefois sur la première; tandis que alwayt et alto, qui avaient l’accent sur la seconde, l’ont maintenant sur la première.) La prononciation a fait aussi de l’accent un caractère distinctif des homonymes , qui sont à la fois verbes et substantifs ; ceux-ci le prennent conformément à la règle : a côntract , a déicant , et les autres le reculent sur la finale: to contrdct, to dttcdnl. Quant aux monosyllabes, ils reçoivent, comme en allemand, la quantité qu’on veut leur donner ; les articles eux-mêmes sont quelquefois employés comme longs; Pope a dit, dans son £stay un Criticism :

Thetreach’ rous colours thë fairart betray... In words as fasbions thé same rule will hold. et lord Syron, dans Chxld Uarold :

Still to the last it rankles â disease.

Les accents doivent ainsi porter sur les syllabes paires; les vers qui semblent contredire cette règle (1) sont , au contraire , une conséquence du principe sur lequel elle se fonde (2). Ils ont une syllabe de moins , et l’accentuation que la rime veut alors sur une syllabe impaire déplace les accents de tontes les autres. Mais , soit qu’on suppose que ces vers

sont diminués d une brève au

(1) Les vers anglais sonl quelquefois accentués sur les syllabes impaires, mais ils eu ont alors sept au lieu de huit ; et cette différence de longueur n'est point un caprice, elle résulte du nombre des muettes , qui , quoique ue Comptant pas dans la versification , allongent réellement le vers et nécessitent un rhythme plus marqué. La même raison obligea d'accourcir aussi le vers héroïque, de ne lui donner que dix syllabes au lieu de onze ou douze ,

? [u’il a dans les autres langues, et de aire entrer dans sa mesure une pause u'eiles no connaissent pas. Nous avons éjà expliqué pourquoi le mouvement des vers espagnols était trochaïque; la dernière syllabe y a même si peu d’influence, qu’on peut la suppriraerlorsue la septième est accentuée, comme ans la romance de la princesse do France du Cancionero de romancée , qui commence par ces vers : '

De Francia partie la nifia ,

Se Francia fa bien guarnida:

Ibase para Paris,

Do padre y madré ténia.

Mais ce rhythme pouvait devenir iambique, les imitations de Boscan ne permettent pas de conserver le moindre doute à cet égard ; ses vers de dix syllabes en ont onze , ainsi qu’en italien et en portugais :

Riberas del hurailde ManzanSres Apacentaba una pastora hermôsa.

L’accent portait, en espagnol, sur la pénultième, parce que le latin et les langues gothiques , dont il dérivait, ne l’avaient jamais sur la dernière ; et lors-

3 ue l imitation du vers français, ou le éveloppement naturel des mêmes causes qui avaient influé sur notre versification , engagèrent le peuple à faire des vers de huit syllabes , la sonorité de la

commencement , ou augmen-

languo empêcha de sentir la nécessité de leur (donner une syllabe de plus, comme dans nos vers féminins.

(S) On trouve cependant en anglais des vers dont le mouvement est anapestique, comme :

May I gôvem my pâssions' with àbsolute

swéy.

Mais la versification y est certainement plutôt basée sur l’expression et une prononciation un peu arbitraire que sur des éléments essentiels, puisque, malgré la nullité prosodique do tous les monosyllabes, il y a des vers qui en sonl entièrement composés :

Arms and the man I sing, who forc’d by fate.

Ask of the learn’d the way ; the learn’d are blind, etc.

Quant à l’allemand , peut-être n'est-il pas une seule mesure qui n’y ait été imitée; mais nous ne parlons ici que d’un rhythme basé sur des principes dont la raison se rend compte , et non de celui qui n’est qu’un caprice sans conséquence , ou qui doit toute sa force à l’habitude , et à une déclamation musicale , étrangère à la nature de la langue. Aussi l’ancienne versification ne s’écartait-elle presque jamais de la règle : nous ne pourrions guères citer , comme exception systématique, qu’un vieux Leiche (ap. Graff, Dialitha, t. II, p. Î9<), et des poésies lyriques d’Ulrich von Liechtenstein , qui vivait déjà au milieu du tô* siècle , et elles confirment encore ce que nous disions tout à l’heure, puisque les Leiche se chantaient, et qu’ils étaient une imitation des séquences, inventées par Notker Balhulus vers la fin du 9* siècle , ou des autres poésies latines du même temps; voyez Lachmann , Ueber die Leiche , ap. hheinitchee Mnteum für Philologie , t. III, p.427 et 4i9.

tés d’un anacronse (1) , la voix, qui appuie toujours sur la dernière syllabe, s’abaisse et s’élève alternativement sur celles qui la précèdent (2).

Il n’est cependant pas nécessaire qu’il y ait un accent philologique sur toutes les syllabes que le rhythme accentue (3). Lorsqu’il est suffisamment marqué pour être senti sans peine , la liberté qu’il laisse à la pensée accroît sa puissance , et sa variété devient un nouvel élément de plaisir. Mais si le nombre et la place des accents indispensables dépendent trop de la nature des langues , de l’espèce des vers et des habitudes de la déclamation , pour être déterminés par des règles purement théoriques , leur disposition arbitraire a des bornes que les nécessités du rhythme ne permettent pas de franchir.

Les idiomes qui, comme l’allemand et l’anglais , ont des différences d’intonations que leur versification ne reconnaît pas (4), exigent plus d’accents métriques; leur rhythme est moins régulier et les syllabes qui n’y concourent pas empêchent de sentir le rapport des autres. Les langues que de

(1) La lecture seule d’un vers prouve que son irrégularité porte sur le commencement, et non sur la lin ; jamais , excepté dans la versification ancienne , que l’arsis faisait scander d'une manière entièrement différente, et dans les langues fortement accentuées , la dernière syllabe ne reste isolée; la prononciation l’unit à celle qui la précède, et le Imouvement demeure iamhique.

(S) C’est à tort que la théorie d’Hermann a voulu soumettre à la mime loi rlijthmique les deux principes qui servent de base è la versification, la dorée des sons et leur intensité. Dans la poésie métrique, il est vrai, le rhythme frappe davantage quand il commence par une longue; la pause qui sépare chaque pied est alors précédée d’uno brève dont la quantité contraste bien plus avec la durée habituelle des syllabes finales. Mais, dans la versification accentuée, la différence des syllabes, déjà peu sensible en elle-même, est trop souvent encore effacée par l’expression de la phrase pour

qu’il ne soit point nécessaire de la rendre plus saillante; et en mettant les syllabes accentuées à la fin des pieds, l’appesantissement nature! de la voix sur les dernières syllabes s’unit à l’accent pour mieux faire ressortir le rbythme.

(3) Dans l’ancienne versification russe et celle de la plupart des autres peuples slaves, l’accent était même bien plus oratoire que philologique : il portait sur les syllabes les plus importantes pour le sens, quels que fussent les lettres dont elles étaient composées et le réle qu'elles avaient joué dans la formation des mots.

(4) Us ont également des syllabes accentuées, de non accentuées, et des muettes ; mais l’allemand donne aux muettes la même valeur rhytbmique qu'à celles qui n’ont pas d’accent, et l’anglais ne leur en reconnaît aucune ; dans un système comme dans l’autre, le rbythme se base sur une fiction que la prononciation réelle vient incessamment détruire.

nombreuses voyelles rendent plus glissantes et plus obéissantes au mouvement du vers n’obligent point de le marquer aussi souvent que lorsqu’une prononciation pénible et fortement articulée vient à chaque instant briser le lien qui en retenait les différentes syllabes (1). La place des accents ne reste point non plus sans influence sur leur nombre. On ne peut les réunir tous à la fin du vers , quoique le rhythme doive y être plus fortement dessiné qu’au commencement (2); l’harmonie serait rompue , et on ne sentirait plus l’union de toutes les syllabes dans un ensemble systématique ; il faut répartir les syllabes accentuées d’une manière plus égale, et en mettre une dans la première moitié du vers, qui corresponde à la rime (3). Bien cependant, dans cette distribution, ne résulte précisément des nécessités du rhythme , rien n’empèche ainsi qu’on ne la modifie , mais à la condition de multiplier les accents , d’en rapprocher un du commencement et d’en faire concourir un autre à marquer la fin (4) . Peut-être ne s’est-on pas non plus suffisamment préoccupé de la nécessité de distribuer les accents d’une manière uniforme (5); en obligeant la voix d’appuyer davantage sur

fl) Ainsi , par exemple, deux accents suffisent en italien pour dessiner le rhytlirae, et il faut en allemand que toutes les syllabes qui terminent les iambes soient accentuées. Gülbe et Plalen ont Voulu mesurer leurs vers par dipodies ; mais leurs tentatives n’ont eu, et , si nous pouvons en croire notre oreille , ne méritaient aucun succès.

(2) Les vers italiens eux-mêmes peuvent commencer indifféremment par une longue ou par une brève. En anglais, cette liberté va jusqu’à faire suivre la pause de l'hémistiche d’une longue, comme dans ce vers de l’Esiay on crilicitm de Pope:

Bov’ ring on wing | ündér the cope of hellj et il y en a aussi de nombreux exemples dans le NiMunge Mot; on en trouve un dès le premier vers :

Uni fat in Allen méren | vvùnders vil geseit.

Cet arbitraire dn premier pied existe encore en allemand , même pour les petits vers. Peut-être le chinois et le portugais sont-ils les seules langues où les syllabes du commencement aient une véritable valeur rhythraique; dans les versporlugais de arte major, la seconde veut nn accent; voyez pour les exigences de la versification chinoise, p. 44, note 3.

(5) Voilà pourquoi l’endécasyllahe italien est accentué sur la sixième syllabe, et le portugais sur la quatrième, ou , à son défaut , sur la sixième.

(4) Quand l’accent manque en italien sur la sixième syllabe, il en faut un sur la quatrième et sur la huitième.

(51 La régularité n’esl portée nulle part aussi loin qu’en Chine ; les accentsdoi vont se reproduire symétriquement jusqu'à la tin de la pièce sur toutes les syllabes , sauf la première et la troisième dans les vers qui en ont cinq , et la troisième et

certaines syllabes , ils donnent plus de gravité aux vers où ils sont le plus nombreux (1), et l’oreille est désagréablement surprise de ne pas trouver entre les deux membres du distique cette symétrie complète qui lui semble une conséquence de leur unité (2).

la cinquième dans ceux qni en ont sopt ; Abel Rémusat , Nouveaux mélangée aeialiguee, 1. 1 , p. 335-541. Cette régularité n’existait pas cependant dans l’ancienne versification chinoise; quelquefois même , dans le Chi King , des vers de cinq ou six syllabes se trouvent mêlés avec d’autres qui n'en ont que quatre; Neumann, Jahrbücher der Lileralur, t. LX, p. 272; voyes ci-dessus, p. 58, note 1,

(1) Voilà pourquoi le dernier vers de chaque quatrain du Nibelunge Not osepl accents, tandis que les autres n’en ont que six ; l’effet est le même que s’il avait eu quelques syllabes de plus.

(2) Cette harmonie est d’autant plus nécessaire, que la quantité et l’accentuation finissent presque toujours par se confondre : les deux principaux éléments du rhythme s’uniraient pour le rendre insensible. Au reste, la régularité qu’exige la théorie est rarement observéo dans la pratique d’uno manière complète : la versification anglaise surtout n’en tient presque aucun compte. Milton ne rimait point et donnait quelquefois à ses vers jusqu'à deux syllabes de plus ; dans les vieux poèmes écrits en alexandrins, on ajoutait indifféremment une syllabe à chaque hémistiche (voyex Guest, Uietory of lhe english rhythme , 1. 1 , p.

230, uotel); Pope lui-même mêlait des vers de douze syllabes parmi ceux de dix, et en liait trois par la même rime, sans s'inquiéter de la carrure musicale , comme dans ce passage :

Waller was smooth,but Dryden tauglit to -, join

The varying verse, the full resounding une, The long majestick march and energy divine.

Les accents varient depuis un jusqu'à cinq, même dans les vers qui riment ensemble , et sont quelquefois en opposition avec les règles d’une bonne prononciation ; ainsi, dans ce vers du Samson Agouielet :

A murd’rer, a révolter and a villain , la voix devrait s’élever progressivement sur les quatro syllabes de a révolter, et l'accent tombe sur la première et sur la troisième; Shakspcare avait déjà violé tous les principes du rhythme dans un vers qui ressemblait beaucoup à celui de Milton :

Call him a slanderous coward and a villain.

La césure n’a pas plus de régularité; on la met indifféremment après la quatrième , la cinquième , la sixième et la septième syllabes, ou on la supprime entièrement; au moinsnepouvons-nous en reconnaître une dans les vers où on ne la ferait sentir qu’en séparant des mots étroitement unisparta pensée:

Back to my native modération slïde. ..

And place on good security his gold...

Your owu resistless éloquence employ.

Il n'est pas jusqu’à l'harmonie cutre les accents des deux rimes qu’on ne violât sans scrupule; Dryden no craignait pas de dire :

The air was void of light , and earth unstàble, And waters dark abyss unnavfgable.

Dans les vers blaucs eux-inémes, on néglige de terminer le rhythme par une syllabe accentuée:

Void of ail succour and needful cèmfort.

et cette négligence est d’autant plus extraordinaire que Millon pouvait dire:

Of succour and ail needful comfort vfiid.

Le nombre des syllabes n’est pas plus régulier , quoiqu’il y en ait ordinairement dix; les vers du Polyolbion de Drayton en ont douze, et Chapman leur en a donné quatorze dans sa traduction de l’Iliade. Quand on voit les meilleurs

f ’Oëles négliger si cavalièrement toutes es règles et toutes les conditions de l’barmonic, on ne peut s’empêcher do prendre la versification anglaise, non pour une mélodie systématique , mais pour une prose plus ou moins modulée, comme il y en a dans presque toutes les

Sans doute , ces principes n’expliquent ni toutes les exigences , ni toutes les anomalies des systèmes de versification basés sur l’accent ; pendant long-temps aucune règle écrite ne guida la fantaisie des poètes (1), et , chaque jour, une prononciation différente ou une déclamation particulière (2) dont nous ne nous rendons plus compte modifiaient le rhylhme : ce ne fut qu’après de longs tâtonnements que l’oreillo parvint à le fixer , et que l’habitude lui donna une véritable puissance (3). D’ailleurs , la versification accentuée

littératures orientales. Cette opinion semble même avoir été partagée jusqu’à certain point par des Anglais , puisque Popo appelait le vers de sept accents prose , et queChaucer a dit dans le l/oute of Famé :

To maken songes' and dities In ryme, or cls in cadence.

(1) Pococke l’a dit de la poésie arabe (Spécimen hitloriae Arabum,n. 161), et c'est à tort que Casiri a combattu son opinion ( Bibtiolkeca arabico-hitpana Escurialensis , 1. 1, p. 161). Les poules anglo-saxons ne reconnaissaient aucune autre règle rythmique quo le jugement de leur oreille (voyez Bede, Opéra, t. I, p. 57, édit, de 1563), et les troubadours conformaient leur versification à nue musique de pure convention, qu’ils composaient eux-mêmes.

Nous en avons une preuve positivo pour la poésie flamande , qui fut certainement une des plus cultivées pendant le moyen Sge ( voyez Willems, Verhandeling o ver de nederduitscke tael-en letlcrkunde, et Mone, i Jetersicht de r all-niederlllnditchen Volks-Lileratur) , et cependant la première poétique fut faite par Matthys de Castoleyn, qui mourut en 1550 :

le ben d-eerste, die dit bestont over de ge‘ seiien ,

Nooit en waerd gedichl-t in de vlaemscho longue.

Ve contl van rethorikem, st. 236.

(8) Il semble , par exemple , résulter d’une expression du Poesia italiana , d’Andrucci, que les premiers poètes italiens mettaient l’accent , non sur la huitième syllabe, mais sur la septième; au

moins, il appello ce dernier rhythme dxmentione sic il iana , et l’on en trouve d’assez nombreux exemples daos La divin a comedia :

Che morte tanta n'avésse disfatta.

Termine flsso d’etérno consiglio.

Les poètes plus récents se sont encore quelquefois permis celte disposition des accents , comme daus ce vers de L’Orlando furioso :

Ed a Calesse in poch’ 6re trovossi f mais ils ont toujours des intentions d’harmonie que n’avaient pas les autres.

(3) Dans des vers italiens faits en 1184 par Ubaldino Ubaldini,le nombre des syllabes varie depuis six jusqu'à onze; il n’y a aucun autre rhythme qu’un enchaînement régulier de consonuances. Nous citerons seulement les six premiers, dont le mouvement se reproduit pendant toute la pièce :

Con lo meo cantare Dallo vero vero narrare Nullo ne diparto.

Anno millésime Christi sainte ccnlesimo Octuagesimo quarto.

L’accent des mots n’était pas lui-même immuable; ou trouve dans l’Alighieri :

Alla dimanda tua non satisfera.

Che trasse fuor la virtu d'ariétc.

Mais dans tous les exemples que nous connaissons (suppltco, poditla, piila); ce sont des (ronco ou des tdrucciolo que l'on a fait rentrer dans la règle générale en les accentuant sur la pénultième. Jusqu’au 16 e siècle , la versification espagnole ne s’asservit point, à une accentuation systématique ( Duran , Romancer o de romances cabailercscot ,

n’est point matérielle comme celle des littératures anciennes; l’expression y exerce une influence prépondérante, et viole sans scrupule les règles les mieux établies. Le rhythme n’y résulte plus d’un principe unique que l’on cherche à produire dans toute sa force , mais d’une réunion d’éléments divers , qui ont tous des nécessités différentes , et il faut souvent sacrifier les développements de quelques uns pour mieux faire ressortir les autres.

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