DE L’INFLUENCE DE LA LANGUE SUR LE SYSTÈME DE LA VERSIFICATION
Dès les premiers temps de son histoire, un peuple ne se borne pas à rendre clairement ses impressions ; il veut que
qui accornpagnaitla déclamation de tous leurs vers les obligeait de mieux respecter les exigence* de l'oreille. Souvent l’E des particules monosyllabiques n'était point élidé , môme dans les cas où il l'a été depuis :
Puisque je ai seigneur qui m’aime et prise.
Bele Itabeant, ap. Romancéro françoii, p. 7.
Mais celte règle n’avait, comme on le voit, rien de général; Rutebeufest allé iusqu'à dire dans un vers de huit syllabes :
Çw’en dltes-vos? que il vos cemble?
Nouvelle complainte d’Outremer, ap. OEu vre» , 1. 1 , p. 114.
II semble aussi qu’on ne devrait pasèlider PF. final lorsqu’il est précédé d’une consonne suivie de L ou de R, comme dans aveugle . encre , quatre , parce que le son en est alors Tort marqué ; mais les poètes le relrauchent comme s’il était muet.
(1) Elle n’a lien en italien que pour les articles et quelques autres mots en 1res petit nombre ; mais quand deux voyelles ne sont séparées que par un monosyllabe composé d’une seule voyelle, on peut les réunir toutes les (rois en une seule syllabe métrique, comme dans ce vers du Tasse :
Disse e ai venti : spiegô le vele e andonne.
La synalèphe a lieu aussi eu portugais lorsque les désinences ne sont point nasales (ôo, àejâoy et 0e) \ on peut même réunir également trois syllabes en une
seule lorsque le monosyllabe intermédiaire n’est pas la conjonction E. En provençal, l’élision semble avoir été subordonnée au chant, qui sans doute rapprochait ou éloignait les syllabes de manière à la faciliter ou à rendre l'hiatus insensible ; au moins l'incorrection du petit nombre de leçons mauuscrites que nous avons consultées, la falsification systématique des textes imprimés, et peut-être aussi l’altération ae la langue, ne nous ont permis de reconnaître aucune règle d’une manière certaine. La grande quantité des voyelles remplacées par une apostrophe nous ferait cependant penser qu’il n’y avait d’élision rhythmique que pour FA muet, comme dans ce ver* de huit syllabes:
Qu’elhTes tan ensdiada e pros; mais les textes sont loin de confirmerions cetle règle; ainsi, il y a dans un vers do six syllabes :
Per Tobs grant, que y auria.
On croirait y retrouver la règle italienne dont nous parlions tout à l'heure, cl ce fait parait d’autant plus exlraor— diuaire qu’en provençal les monosyllabes n’étaient presque jamais accentué»
et ne faisaient pas d’hiatus que la versification dût éviter ; on disait fort bien dans un vers de six syllabes :
Pcrqu’ ieu ai albirat.
(SO Jamais en italien on n’élide un substantif ni un adjectif dont la dernière consonne n’est pas un M , un N ou un R.
(5) L’esprit de chaque peuple se réflé*
leur expression satisfasse également l’esprit et l’oreille, et un besoin instinctif d’euphonie polit son vocabulaire. Les syllabes que la même idée réunit en un seul mot sont liées aussi par une accentuation qui les distingue de toutes les autres ; et cette mélodie est assez générale pour imprimer une certaine harmonie à toute la langue (1). Cette harmonie n’était d’abord sans doute que la conséquence de la liaison des organes de la parole avec ceux de l’ouïe ; mais elle devint bientôt une nécessité intellectuelle. On ne chercha pas seulement à donner à la prononciation plus de facilité et d’euphonie ; on voulut des phrases plus animées et des mots plus expressifs. Chaque langue a donc un mouvement qui lui est propre , et , surtout dans les poésies naïves où la pensée , étrangère à toute préoccupation d’art, ne travaille point son expression, ce rhythme naturel doit servir de ba»e à la versification. En ne respectant pas tous les éléments dont il se compose , on blesserait les habitudes de l’oreille, et la valeur de convention qu’il faudrait attribuer aux nouvelles données prosodiques que l’on aurait substituées aux anciennes ne permettrait plus d’imprimer à la mesure un caractère assez sensible. Dans les idiomes où ces éléments naturels manqueraient entièrement, Userait même impossible de donner à la versification des bases matérielles. Telle fut sans doute
chit dans sa langue ( voilà pourquoi langue est dans plusieurs idiomes un
synonyme de peuple * dans Isaïe, ch. LXV1, v. 18; longue en anglais, etc.; on disait aussi en vieux français la langue d’ac, et l’Ordre de Malle était divisé en langues ) , et le langage réagit a sou tour sur les progrès de la civilisation.
Notre intention ne peut être ici de nous étendre sur l’action philosophique que les formes de la parole ont sur les tendances de l esprit. Il préfère naturellement les développements qui lui sont les plus faciles et s’occupe plus volontiers des idées et des sentiments qu il exprime d’une manière moius incomplète;
mais nous recherchons seulement quelle influence matérielle la naturedes langues exerce sur les ha^es et le mouvement du rhythme. Plusieurs fois déjà nous avons expliqué les exceptions aux lois générales de la versification par des exigences particulières à chaque idiome.
(I) Nous avons déjà montré, dans le chapitre IV, que la voix appuyait sur la syllabe principale do chaque mot plus que sur les autres; et quelque nombreuses , quel jue variées que soient les sources où elle* puisent, les langues se forment d’une manière trop systématique pour q i’il ne résulte pas do celle accentuation uue cadence g -uerale.
Ta cause principale de l’indécision du rhythme hébraïque : l’absence presque complète de voyelles empêchait de l’appuyer sur la quantité (1), et l’opposition entre l’accent intellectuel des radicaux (2) et l’appesantissement de la voix sur les désinences rendait une mélodie (3) basée sur les intonations à peu près impossible.
Tous les idiomes n’exercent pas cependant sur les formes de la poésie une influence aussi directe j quelquefois même, loin de se régler sur la cadence naturelle de la langue, la versification en adopte une contraire (4j, et la différence fait reconnaître l’inspiration du poêle. Mais, aussitôt que les nécessités musicales de la poésie acquièrent quelque force , il lui faut se conformer aux tendances de la langue et s’approprier tout ce qu’elle a d’harmonieux et de rhythmique(5). Peut-être, d’ailleurs, n’est-il pas une seule forme de versification à laquelle la nature des langues soit restée complètement étrangère; la longueur des vers dépend surtout de la clarté des rapports qui lient ensemble les différents éléments du rhythme , et c’est la langue qui les détermine et permet de leur attribuer une valeur prosodique , quand elle ne leur en donne pas une elle-même. L’anglais, avec son absence presque complète de radicaux (6) et de
(1) S’ils s'étaient souvenus de la cadence de la langue et du dédain qu'elle faisait des voyelles , quelques philologues d’uue réputation méritée n’auraient point cherché les bases de la versification hébraïque dans des consonnances, ils eus* sent compris, sans autre examen, que 1 accentuation de la désinence rendait l’allitération impossible. La voix ne pouvait appuyer assez fortement sur la première syllabe et n'avail plus la force de faire suffisamment ressortir la dernière.
(2) L’accent ne pouvait d’ailleurs être fort marqué, pui>que le radical avait fort souvent deux syllabes.
(3) Nous ne parlons que d’une mélodie complète : car, uinsi (pic nous le dirons tout à l’heure, la poésie hébraïque avait certainement des modulations plus ou moins marquées.
(4) Le latin , par exemple , où la dernière syllabe n’èlait jamais accentuée, avait une cadence trochaïque qui se retrouvedans les premiers vers saturniens; mais, lorsqu’il fallut donner au drame un rhythme particulier qui s'éloignât de la pompe de l’épopée et delà familiarité du langage ordinaire, on adopta le mouvement iambique , et d’incontestables témoignages nous apprennent que le peuple lui-même y était fort sensible.
(5) C’est la cause principale qui fit adopter à la versification espagnole un rhythme étranger aux autres poésies modernes; la langue y a trop de pompe cl de majesté pour se prêter au mouvement rapide i l incisif de l'iambc.
l’eu d’idiomes ont puisé à des sources aussi différentes et se sont formés d’uue manière moins systématique. Les mots d’origine leuloaique qui constituent
flexions, avec ses nombreux monosyllabes dépourvus de quantité et d’accent , ne pouvait imprimer à sa versification un mouvement aussi marqué que l’allemand et le français, dont la prosodie est plus régulière ; pour avoir la même harmonie, il fallait que les vers fussent plus courts (1). Il n’est pas jusqu’à la nature des rapports métriques qui n’influe sur la longueur du vers : plus ils sont simples et frappants, plus leur ensemble est facile à saisir. Ainsi , l’hexamètre latin admettait dix-sept syllabes , et le vers iambique , dont le rhy thme ne devait pas cependant être aussi marqué , ne pouvait pas , au moins dans sa forme naturelle , en avoir plus de douze. Dans le premier, tous les pieds étaient semblables et composés d’éléments égaux , l’unité était constante. Dans le second, au contraire, on mêlait des pieds différents, et leurs syllabes n’avaient pas la même valeur prosodique ; enprincipe, l’une était brève et l’autre longue ; leur rapport était du simple au double (2). '
Dans les langues qui, comme le chinois, n’ont aucune structure grammaticale , et ne peuvent exprimer par un changement dans la forme des mots , ni les modifications de leur idée , ni les rapports qui les unissent ensemble , la construction suit nécessairement l’ordre le plus naturel et le
le fond de la langue étaient accentués sur la première syllabe ; ceux qui venaient du latin avaient probablement conservé l’accent sur la pénultième ; dans les mots empruntés directement au français, la voii appuyaitsur.la désinence, elles monosyllabes n’avaient aucune accentuation.
(I) Les alexandrins, qui n’admettent que dix syllabes en anglais, en prennent deux de plus en allemand et en français. Au reste, la nature du rhylhme , la manière dont il s'accorde avec le mouvement de la langue , exercent anssi beaucoup d'influence sur sa longueur; en français, par exemple, où la prononciation habituelle est ègulemcifl lainbique, il est boaucoup plus marqué que dans l’allemand, dont la cadcuce est
tout à fait contraire. La langue accentue la première syllabe des mots, et le rhylhmc veut que l’on s’appesantisse sur la dernière syllabe des pieds. Pour le rendre sensible, il aurait fallu au moins faire ressortir la césure des mots , et la langue est trop fortement articulée pour <jue la prononciation n’appuie pas indistinctement sur toutes tes syllabes.
(2) C’est probablement une des raisons qui , lorsque la quantité de l’hexamètre ne fut plus aussi sensible , rendirent les pieds moius arbitraires; les quatre premiers se soumirent insensiblement , comme les deux autres , à une sorte de régularité nécessaire au rhythroe pour être aussi facilement senti qu'auparavant.
plus logique (1). Peu nombreux d abord , les mots suppléent à la pauvreté du vocabulaire , en se prenant , suivant leur intonation , dans des acceptions différentes (2). Les ressources de la versification sont alors bien restreintes ; elle ne peut que compter les mots et établir des rapports entre l’intonation des syllabes qui frappent le plus vivement l’oreille (3).
Lorsque le vocabulaire s’étend et que les formes des mots se compliquent, on ne se contente plus d’énoncer les idées en termes généraux , on veut en rendre toutes les nuances, et l’on donne aux radicaux une signification plus précise et plus variée en les réunissant à des mots qui expriment par
eux-mêmes les modifications
(1) La langue chinoise ne marque jamais ni la catégorie grammaticale à laquelle les mots appartiennent ni leur valeur grammaticale en général. Les signes des idées, dans la prononciation et dans l'écriture , restent les mêmes , quelle que soit celte valeur; G. de llumboldt , Lettre d M. Abel Hémusat tur les formes grammaticales de la langue chinoise t p. 46. Peut-être, comme le pensait Abel iiémusat, celle observation estelle maintenant trop générale et trop absolue ; mais, À l'origine de la langue , elle était sans doute complètement juste.
L'absence de toute idée grammaticale était poussée si loin , qu'on ne seutait pas même la nécessité, de classer les mots dans des catégories differentes; ils étaient tous également susceptibles d'un seus substantif, dèlerminalif (adjectif) et verbal.
(2) Le chinois, par exemple , a quatre intonations : la grave, l'aigue, la circonflexe et la brève; ces quatre manières de prononcer 450 mots différents leur permettaient de suflire à toutes les exigences du langage.
(3) Voyez les règles de la versification chinoise, p. 5^, note 1 ; probablement elles n'étaient pas fort differentes en syriaque et en hébreu. Dans le premier, les syllabes sc reproduisent presque toujours en nombre égal, cl, quoiqu’un ne retrouve aucune ira ce d’harmonie dans l’écriture du second, on ne peut se refuser a croire que la poésie y eût un rhythine, quelque imparfait qu’on le sap-
qu’on désire y introduire (4).
pose. Au moins les truditioni sontelles beaucoup pins respectées en hébreu que dans les autres langues, et la versification moderne s’y appuie évidemment sur le rapport des voyelles et du schiva , c’est-à-dire des intonation».
Voilà pout-ètre pourquoi , dès le 10* et le 11* siècles, plusieurs Juifs (Saadja Gaon , Scheloino ben— Gavirol , etc.; voyez Delitzscb , Geschichte der jüdischen Poesie) recherchaient la rime, quoitiue nous ne voulions pas affirmer que 1 ^influence arabe y ail été étrangère, puisqu elle ne se trouve d'aboni d'une manière systématique que dans les œuvres des Juifs espagnols; voyez un article de M. Muurk, inséré dans Le Temps du 19 janvier 1355.
(4; Ainsi, par exemple, le tagala forme le pluiiet des noms avec Paffixe manga le malais avec banyak et le magyar avec sok , qui signifient également plusieurs. Ces adjonctions se font ordinairement à la fin des mots ( en basque, en arabe, en magyar, et dans la plupart des langues indigènes de l’Amérique, peut-être même dans tontes); en copble, cependant, elles précédaient le mot principal, et quelques philologues ont prétendu que plusieurs idiomes américains les entrelacent au milieu des mots , comme eu erse, où pos, le maître, devient paos y mou mailre; pekus t ton maître; pefos , son mailre (eu parlant d'un boinme); pesos , son maître (en parlaul d'une femme) ; pt~ n os, notre maître , etc ; mais, quelque
La prononciation indique instinctivement l’idée principale en appuyant davantage sur la syllabe qui l’exprime; et quand même l’accent ne résulterait pas de la valeur que l’on attache aux sons , il devient un principe de la langue par une nécessité d’harmonie; des mots d’une mélodie réelle feraient trop désagréablement ressortir la monotonie et le défaut d’expression des autres. Dans de semblables idiomes, un rhythme savant est encore impossible ; l’accent tonique est trop prononcé pour n’y pas être dominant , et la pensée ne se meut pas assez librement dans des formes grammaticales aussi imparfaites pour que le poëte ne s’y contente pas d’une mélodie grossière. Un rapport plus ou moins marqué dans les intonations et une disposition régulière des syllabes accentuées , voilà tous les principes et toutes les règles que la versification puisse y reconnaître.
Au lieu de modifier la signification des mots en les réunissant à d’autres qui conservent le sens qu’ils avaient auparavant, des idiomes moins incomplets recourent à des altérations intérieures auxquelles ils attribuent une valeur arbitraire. La construction est alors plus flexible, puisque le rapport des mots ne dépend plus de la place qu’ils occupent, mais d’une terminaison dont l’oreille est toujours frappée , et la versification peut accorder davantage à son principe musical (1). La variété des intonations rend même encore l’harmonie plus facile et par conséquent plus nécessaire. Soit que l’accent conserve au radical sa prééminence , soit que la voix
hasardée que soit une pareille opinion , nous prendrions plutôt ces additions pour de véritables flexions que pour une réunion de mots ayant chacun une valeur indépendante.
■'1) Il faut même, quand toutes les s) lia lies concourent au rhythme, que l’ordre des mol* soit entièrement sub ordonné ou caprice du poêle. Le grec, qui finit par employer les articles jusqu’au pléonasme, n'en avait pas d'abord , co.uiue ou peut le voir encore en lisant attentif ctnenl Hésiode et les
Iiomérides; c'est même une des raisons qui forcèrent les poêles de la décadence à reprendre la versification accentuée. Un changement semblable eut lieu en allemand ; quand les mots obligés et inséparables se multiplièrent, la versification s’éloigna de plus en plus de la quantité. Dans la Bible d’Ulula , Teuiploi des articles est très limite ; au cun pronom personnel n’y précède les verbes, et il est rare que les temps et les modes y soient marqués par des verbes auxiliaires.
appuie de préférence sur les terminaisons qui marquent le rapport des mots et le sens de la phrase, les flexions diffèrent des autres syllabes par la nature de leur prononciation. Les mêmes voyelles ne conservent pas une prosodie invariable , et l’unité où tendent toujours les œuvres de l’intelligence fait un principe général de cette différence ; elle donne à chaque articulation de la voix une mesure particulière qui doit concourir à la cadence du vers. Les éléments du rhythme sont trop marqués pour qu’il soit nécessaire de le terminer d’une manière sensible, et, quelle que soit la variété des déclinaisons et des conjugaisons, les mêmes sous s’y reproduisent trop souvent pour frapper fortement l’oreille , les consonnances Anales seraient incessamment mêlées à d’autres qui empêcheraient de les reconnaître (1). D’ailleurs, la plupart des terminaisons modifient l’idée des radicaux sans en exprimer aucune qui leur soit propre ; la rime ne peut donc se rattacher à rien d’intellectuel (2) , elle ne saurait avoir qu’une valeur musicale, que les formes de la langue ne permettraient même pas de sentir : car les flexions ont une signiflcation grammaticale trop importante pour ne pas Axer l’attention sur la nature de leurs sons , et cette préoccupation de leur valeur essentielle empêche l’imagination d’y rattacher aucun sentiment esthétique (3).
(4) C'est une des raisons qui empêchent la versification des langues simples de recourir à la rime; comme aucun besoin de variété ni d’harmonie savante ne s’y fait sentir, on cède aux tendances naturelles de 1 oreille et des organes de la voix, et les terminaisons, qui n’ont souvent qu'une valeur euphonique , y sont peu variées. De l'ourmont avait déjà remarqué, saus en reconnaître la raison , que les conson— nonces étaient fort nombreuses dans les langues orientales; voyez les Mémoires de l'Académie des Inscriptions , t. IV.
(2) Celte raison contribua probablement à empêcher la rime arabe de porter sur 1a dernière syllabe de* mots , et
nons ne doutons pas que l’accentuation de ritalieu sur la pénultième ou sur l’antépénultième, et, par suite , la rime de deux et de trois syllabes , n’aient été produites en grande partie par la même cause.
(3) Pour sentir que la rime est bien moins expressive dans les langues à flexions que dans les antres , il suflil de comparer une strophe du Dies irae :
ui Mariam absolvisti t latronem exaudisti ,
Mihi quoque spem dcdisti.
avec la traduction allemande de Kind :
Der Marieu konnt’ verzeihen Und sein Ohr dem Scbàchcr leihen ,
Last auch mein Verlrau’n gedeiben.
Quand pour rendre la langue plus usuelle des contractions ont insensiblement supprimé les flexions , il faut exprimer le rapport des mots par des particules qui les précèdent ou les suivent immédiatement, par l’arrangement de la phrase ; la construction n’est plus assez libre pour permettre au poète d’adopter un rhythme où le concours invariable de toutes les syllabes serait nécessaire. D’ailleurs, si tous les idiomes ont une certaine prosodie , si la prononciation de toutes les syllabes n’a point la même durée , les différences devraient , pour servir de base à un système de versification , avoir une précision, u ne régularité et une fréquence qui leur manquent presque toujours. Souvent , par suite des contractions qui se multiplient de plus en plus , les brèves ne sont plus assez nombreuses pour contraster suffisamment avec les longues et donner une harmonie véritable au vers. Quelquefois aussi la prononciation des syllabes auxquelles la prosodie reconnaît la même quantité est essentiellement différente , et , soit que la mesure ne fasse aucune distinction entre toutes les longues , soit qu’elle considère comme brèves les syllabes dont le son se prolonge réellement moins que celui des autres , la différence de la quantité n’est plus assez frappante pour devenir un principe rhythmique (1). Dans les langues dont la prononciation est inégale , les vers ne peuvent se mesurer par la durée mathématique des éléments dont ils se composent, mais par les perceptions qu’ils provoquent, par une harmonie musicale assez marquée pour que l’oreille s’y
Toutes les syllabes qui ont une valeur grammaticale indépendante de l'idée qu’expriment les mots feraient également de mauvaises rimes; ainsi, par exemple, en inatidschou, où les substantifs ont généralement une désinence particulière qui loi distingue des au* très mots (Xjlander, ÜieSprachen der Titanen, p. 28), la versification ni; doit point se baser sur la rime. Au reste, les langues qui , comme le grec et le la* tin, réunissent la quantité et l’accent, ne sauraient avoir une versiiication aussi simple que celles dont les modula-
tions naturelles sont presque milles; si leurs éléments prosodiques restaient étrangers à l’harmonie du vers, ils se suivraient au hasard, sans ordre ni régulari* té, et le rhythme ne pourrait se faire sentir.
(1) Une quantité scientifique est également impossible dans les langues qui, comine l’allemand, l’anglais et le français , ont des sons étouffés ; tous les autres sont relativement longs, et l’oreille ne peut plus se prêter aux suppositions de la prosodie.
complaise et que l’esprit y rattache des idées d’unité. Ces langues basent leur versification sur des consonnances d’autant plus significatives qu’elles ne sont plus une symétrie accidentelle de sons , mais la conséquence de quelque rapport essentiel entre les idées.
Tous les idiomes analytiques ne peuvent cependant adopter la rime, du moins comme principe fondamental : car elle exige , surtout lorsque les terminaisons sont variées , une abondance de synonymes qui empêche la pensée d’ètre subordonnée aux ressources du vocabulaire (1). Si la langue était trop pauvre et qu’elle fût assez fixée pour ne plus admettre de nouveaux mots , la versification rendrait de jour en jour la poésie moins énergique que la prose , ce ne serait plus que l'élaboration puérile d’un bel esprit sans inspiration et sans force (2). La rime convient encore moins aux langues dont les désinences sont généralement surchargées de consonnes ou fortement articulées ; l’oreille en est trop désagréablement frappée pour associer aucune idée d’harmonie à ces consonnances (3). La rime ne peut d’ailleurs produire d’effet durable que lorsque la pensée s’y repose aussi avec plaisir, lorsque le sens concourt avec elle à dessiner la fin du
(1) A plus forte raison l'uuiforinité de la rime dans les plus longs poèmes arabes n’eùt pas été possible sans une synonymie extrêmement riche; ainsi, avivant Chardin , il y a mille mots différents pour exprimer un chameau et une épée , cinq cents pour un lion, quatre cents pour une calamilé ; Voyage en Perte, l. V, ch. m.
- (2) Toutes les versifications dont le principe e«t matériel subisseut la même nécessité. Aussi l’allitération, qui exige encore plus do rapports de mots que la rime , n'étail elle possible qu'avec une langue poé ique fort étendue.
Dans les idiomes modernes , où les mots ont des terminaisons très variées et suivent un ordre grammatical presque invariable , les pocles ont dù , comme en espagnol , choisir un principe moins gênant que la rime, ou, malgré
la puissance de l’habitude , chercher à la remplacer par uu système différent de versification ; telle est certainement
la cause première des efforts si sonvent renouvelés en Angleterre, en Allemagne et même en France pour trouver uu autre rhvthme.
(3) Il faut cependant reconnaître que l'harmonie tient beaucoup plus à l'Habitude qu’ou ne l’admet généralement, et que les sous qui uous blessent dans une langue étrangère n’enipèchent pas le peuple qui la parle de la trouver harmonieuse et d'être fort sensible à la musique. Dans les laug .es fortement articulées, la mélodie doit seulement être plus savante et résulter plulùl de la nature des sons que des impression* qu’ils font sur les sens; c'est U sans doute la principale cause de la différence entre la musique italienne et la musique ailetnaude.
rbÿlhme , et quelques langues recherchent trop volontiers les phrases incidentes pour que le sens ne se prolonge pas ordinairement pendant plusieurs vers (1). Quand une certaine uniformité de terminaisons multiplie souvent les rimes intérieures, la consonnance finale n’éveille pas suffisamment l’attention ; on est forcé , pour marquer la mesure , d’y ajouter des éléments plus saillants (2). C’est au reste une nécessité pour toutes les poésies qui accordent plus à l’expression qu’à l’harmonie naturelle de la langue ; le sens de la phrase et la valeur des mots y dominent le son des syllabes et le mouvement produit par leur rapport; le rhylhme y deviendrait presque insensible si l’on n’en appuyait la cadence sur le nombre et l’harmonie des accents (3).
Saus doute le plaisir un peu sensuel que produisent l’ar-^ rangement des sons et l’harmonie de leurs intonations ajoute au charme de la pensée ; en distinguant les idées capitales par la force de la prononciation et la place qu’elles occupent dans le vers, l’accent et la rime les rendent encore plus expressives et plus frappantes. Mais le but principal de la versification est de manifester l’enthousiasme du poëte et de le communiquer par la sympathie à des intelligences étrangères aux sentiments instinctifs qui l’inspirent. Lors- . qu’il se révèle par la nature même du langage (4) , par des tournures plus hardies et des expressions qui lui sont pro-
(1) Nous citerons ponr exemple l’ai- (4) Ainsi, par exemple, les langues
leinaml ; voilà pourquoi , malgré l’ha- sont formées par l’esprit poétique, qui bitude générale des autres langues, la perçoit des idées dans des images et phrase y est bien plus simple en vers dans des sous ; il est positivement vrai qu’en prose. que la poésie est antérieure à la prose.
(2) La rime exige aussi que l’effort Dans les longues primitives , qui n* ide la prononciation porte sur la ter- vaieut point perdu leur premier carac— minaison • les langues qui ont un radi- 1ère, la versification ne pouvait donc cal fort accentué ne s’y prêtent ainsi ‘avoir les mêmes nécessités matérielles que d’nne manière très incomplète. que dans les idiomes vieillis, ou sortis
(3) Voilà pourquoi l’accent joue un du mélange et de la corruption des au-
si grand rôle dans la versification de très. On n’aurait pas dù non plus pertoutes les langues modernes ; c’est la dre de vue cette considération, dans les conséquence nécessaire du nouvel es- explications que l’on a données du prit de la poésie. rhytbme de la poésie hébraïque.
près , l’arrangement musical de la phrase ne pent donc conserver une aussi vitale importance. Peu de langues , il est vrai, sont entièrement privées d’idiotismes poétiques (1); elles trouvent toutes, dans un vocabulaire spécial et dans une syntaxe plus indépendante , les moyens de presser le mouvement de la pensée et d’en colorer l’expression. Mais ces déviations du style habituel sont rarement assez multipliées et assez sensibles pour distinguer suffisamment la poésie de la prose ; elles concourent seulement à lui donner un autre caractère et permettent de marquer la mesure du rhythme avec moins de régularité et de force. A ces différences grammaticales se rattache probablement une des plus grandes licences de la poésie allitérée ; l’admission dans un même vers de radicaux sans aucune liaison littérale avec les autres n’y eût pas été tolérée si à la hardiesse des ellipses et à l’originalité du langage on n’avait reconnu l’inspiration d’un poète. Cet état passionné de l’esprit se manifeste surtout par des mots colorés et des figures qui , au lieu d’exprimer naturellement les choses, les peignent par leurs qualités et les sentiments qu’elles éveillent; lorsque l’éclat et la vivacité du style frappent l’imagination à chaque instant, la versification n’est donc plus qu’une sorte d’accessoire, sinon sans valeur, au moins sans nécessité et sans but essentiel. Telle est la première cause de ces compositions en prose poétique si répandues dans les littératures de l’Orient ; le français , au contraire , et la plupart des idiomes occidentaux, ont un besoin de précision et de clarté qui nécessite une grande sobriété d’images et oblige de recourir aux formes cadencées de la versification.
(1) Nous s'excepterions pas même entièrement ni les idiomes naïfs, qui, comme l’hébreu, furent fixés de bonne heure et ont conservé dans la prose la
f ilas vulgaire la hardiesse des ellipses et a multiplicité des images qui faisairnt leur caractère primitif; ni ceuxqui, ainsi que le sanscrit et l’arabe, se divisérant
presqu'i leur origine en langue usuelle et en langue littéraire, La différence de la parole avec le style écrit donne alors une certaine ressemblance à tous les genres de composition , et finit par effacer les caractères extérieurs qui las distinguaient.
Uniquement préoccupée de la justesse de l’expression, la prose range les mots dans l’ordre le plus naturel et le plug clair; mais la poésie, qui veut rendre les idées plus saisissantes et les sentiments plus sympathiques, construit la phrase pour l’imagination, au lieu de la soumettre aux règles de la logique. Les inversions ont ainsi une valeur indépendante de la force qu’elles ajoutent à l’expression ; elles témoignent d’une disposition plus passionnée et forment un des caractères essentiels de la poésie. Mais elles ne conservent pas toujours leur importance naturelle ; lorsque la prose les admet par pure fantaisie, comme dans les langues classiques, elles ne distinguent plus la poésie et ne peuvent suppléer aux imperfections du rhythme. En anglais et en allelemand , au contraire , les inversions concourent à donner plus de liberté à la versification ; elles lui appartiennent presque exclusivement , et s’y reproduisent en assez grand nombre pour la dispenser d’imposer une valeur prosodique à toutes les syllabes et de marquer la fin des vers par des consonnances aussi sensibles que dans les langues romanes (1).