‹ Essai philosphique sur le principe et les formes de la versificationChapitre 24 sur 26 · PE L’INFLUENCE DE L’HABITUDE SUR LA VERSIFICATION · texte numérisé non relu

PE L’INFLUENCE DE L’HABITUDE SUR LA VERSIFICATION

L’harmonie n’est pas le seul principe du rhythme; vainement l’intelligence percevrait la loi qui unit les sons et règle leur succession , si l’oreille ne trouvait dans leur nature elle-

vant l’opinion U plus générale, étaient augmenter beaucoup lo nombre (voyex d’abord de lin, rendait les nous do la Pollua, I. IV et X J Athénée, 1. XIV, et lyre trop obscur» et trop sourd» pour M. Fétis, Hevue muiicale , t. IX); il qu’elle ait pu exercer une influence bien en fallait nn différent pour chaque ton. puissante sur la fortification. (a) A UM j dans la poéaie lyrique , dont

(1) La lyée, telle que l'inventa Mercu- |, liaisou avec la musique était bien plus re ou Hermès Trismégislcs. n avait que étroite, les mêmes pied» ae reproduitroia cordes (le mi, le fa et le lof); le aaicnl-iU constamment tans qu’il fût nombre n'en fut porté que successive- possible de les remplacer par d'autres ment jusqu’à sept (le fut ajouté par d’une mesure équivalente, lea Muses, le ri par Linoa, et Orphée (3) Le ton des instruments ne resta pas % compléta l'heplacorde), et Ton n’en pin- non plus sans influence sur les formes de çait ordinairement qu'une seule a la 1» poésie ; sou élévation obligeait le poéfoia, puisqu'on se servait d’un tuyau de ;« de marquer davantage le rhythme. Aplumu ou d’un jdeclre. (juant nu mo- ristoxenes est même allé jusqu'à dire que naule et au syrmx, il» n'avaient pas de la différence de» genres tenait à la tenrlefs, et le nombre de leurs trous était aj on p|„a ou moins grande de» cordes : fort limité; voye«, sur l'histoire de la Arr< juiv oiv «I an xtyuvffxc «pvxorw* Aille chez lea Grecs, BiHtiger, htrine fOrf/av éxirzvsis ri x«t dvr«K atrtai tin Schriflen archüologUcher unit anlir)ua- wsTuvyt vm yxv« ( ;ov; ke.uyji-

riiclier lnkallt , t. |, p, (-61. Celte im- xs» aret^ctuv, p. 22. perfection dca instruments obligea d’en

même quelque élément de plaisir. A ces deux conditions nécessaires du rbythme musical la versification en ajoute une troisième, l’expression ; par des associations d’idées également étrangères à la nature des sons et à leur arrangement, elle donne plus d’énergie à la phrase. Chacun de ces éléments acquiert plus de force suivant la forme de la versification et le caractère de la poésie ; mais ils n’en concourent pas moins toujours à l’effet du rbythme, et l’habitude exerce une action contraire sur les impressions qu’ils produisent.

Les perceptions purement sensibles s’affaiblissent par leur répétition ; dès qu’il vient à se reproduire fréquemment , l’ébranlement des nerfs acoustiques se modère assez pour ne plus être douloureux (1), ou ralentit trop ses vibrations pour éveiller un vif sentiment de plaisir (2) . Quand l’attention est moins préoccupée de la nature des sons, on sent mieux au contraire toute leur mélodie (3) ; l’habitude de percevoir la loi qui les enchaîne en rend la perception plus facile, et, en augmentant l’activité de l’esprit (4), donne réellement au rbythme plus de clarté et de précision (5).

(1) On fait que les Anglais attachés à l'ambassade de lord Macarlney se mirent à courir pour éviter la musique des Chinois, et que ceux-ci montrèrent une indifférence qui allait jusqu’au mépris

S otir los Sauvages et les Cyclopes , do amcau , que le père Arnyot joua devant eux.

(2) Equidcin non nego , et infra ipse prohaho , exercilio et crcbra uudilione lieri possc , ut concentus quispiam nobis placere incipiat , qui prirnuin displicuerit et vicissim: Euler, Tcnlamen novae theoriae musicae , ch. I , par. 2.

(3) Voilà pourquoi la quantité était si sensible en grec; quoiqu'elle ne fût d’abord (dans les syllabes où elle ne résultait pas de la nature de* lettres) qu’une conséquence de la versification , elle en devint le principe.

(#4) L’habitude affaiblit la capacité de sentir ol accroît la faculté de penser :

tout co qui est sensuel s’épuise , lotit es qui est intellectuel.se développa. H .y* donc dans l'histoire de la versification une nécessité indépendante du caractère de la poésie et de la nature des langues; le rhythrne doit de jour en jour moins accorder à l'harmonie musicale et devenir plus expressif. .

(5) Videlur nobis haec quam habitude nem dicimus , maxima pars ejus, quod artis est : haec cnim circa cantus dinsiouem , atque coutcxtum canninum et rithimoruiu ( sic) relationera consistai Dante (?|, De tulgari eloquio , 1. Il j P* 54. L'influence de l’habitude peut seule expliquer comment des versifications qui ont cependant de bien grandes analogics apprécient si différemment I e ” c * des coiisonnances. En italien, P a y c \^ pie, la rime d’une syllabe parait ridicule ( verso Ironco et cadcnte ), et on ne l’emploie jamais d’une manière sysiêma-

— 2to — ^

Les idées que l’on associe à l’harmonie de la versification dépendent plusencore de l’habitude ; lorsque les mêmes sons les ont souvent amenées, elles en deviennent une véritable conséquence que l’on ne peut plus séparer de l’émotion sensible qu’ils produisent (1). L’habitude exerce donc nécessairement une grande influence sur les formes de la poésie; dès que, par une raison quelconque, un principe de versification vient à prévaloir, chaque jour ajoute à sa valeur (2) et rend plus insensible aux autres (3).

tique; en anglais, au contraire, on la regarde comme burlesque quand elle porie sur deux syllabes, et on ne s'en sert que pour produire des effets comiques , comme dans quelques passages du Don Juan de lord Byron et dans Vlfudibrag de Butler. Dans la poésie moderne , la césure suit une voyelle longue et partage le vers en deux hémistiches qui ont entre eux un rapport semblable à celui qui existe entre les éléments de chaque pied. Les règles de la poésie serbe sont diamétralement opposées : la césure suit toujours une voyelle brève, et, quoique le rhylhme soit tro— chaïque , le second hémistiche est généralement plus long que le premier.

36 op 36ojpHAa rocnoAa P H •

uiiiaHCKa K04 6næe.\e jjpKBe Tpa^a- HHjje :

» Mhah Boxe! nyA» roAe- Mora!

Onem ceemu Caeo ; »p- ByK Caie<j>aHOBHq,H<y flotte cpncKe nxecMe, t. n

(1) « Nous ne savons point encore si notre système de musique n'est pas fondé sur de pures conventions ; nous ne savons p<»inl >i les principes n'en sont pas tout h fait arbitraires , et si tout autre système substitué à celui-là ne parviendrait point , par l’habitude , a nous

plaire également »; Rousseau , De l’imitation théâtrale , OEuvret, t. XII, p.

(2) A moins cependant , comme nous le verrons tout à ('heure, qu'elle ne soit affectée d'une manière essentielle par des changements survenus dans les données de la langue, dans l’esprit de la poésie ou dans la forme de la déclamation.

(3) Il faut cependant faire une exception pour la poésie magyar. ErdOsi (Sylrester) publia , eu 1541, uue traduction du Nouveau-Testament où chaque évangile est précédé d'un poerne en vers hexamètres , et beaucoup de vers sont encore mesurés par la quantité. Zrinyi Miklos, né en 1618, inventa une autre forme do versification qui porte son nom; les vers y oui douze syllabes divisées en deux hémistiches égaux, et sont groupés en quatrains monorimes , comme dans VÊpUre de Barcsay à Anyos :

Bar én letehetnem fâradt sisakomat , Kuczikba vethetném rozsdas pollôsomat,

’S Muzsaknak szentelvém hannyatlô napo-

mat

Lassan nyujtogatnak Pârkâk fanalomat.

(Les consonnances intérieures ne se reproduisent pas régulièrement dans les autres strophes). Stephen Gyongytisi, qui naquit en 16iO, adopta un autre rhylhme appelé tordaic. Les vers riment aux deux hémistiches et sont mesurés conformément à la métrique ancienne; on y substitue arbitrairement les spondées aux dactyles. Nous citerons comme exemple les deux premiers vers de VA 9 Kami t Lcânyde Faludi :

Uri nemzet’ eredete, | derék , jeles, szép termete ,

La loi musicale qui règle la succession des sons ne doit cependant pas toute sa force à des idées étrangères à son principe; elle a une raison première, inhérente à la nature de l’esprit humain, qui se comprend partout et peut s’appliquer dans les circonstances les plus opposées. Le besoin d’idées nouvelles et d’émotions différentes, cette condition de la vie elle-même, cherche donc à innover aussi dans le rhythme de la versification, elle pouvoir de l’habitude n’empèche pas toujours ses tentatives de réussir (1). Quand les rapports rhythmiques ne sont pas clairement (2) et fortement marqués (3) , quand un long usage n’en a pas fait la base indispensable de la versification (4), ou que les idées

Gyijngyüs, küves szép ruhi^a | ruhâjanàl que I on conserve de l’ancienne forme rend szebe orczâja. l’oreille moins rebelle aux innovations.

(1) Robert de Brunne disait, dans son appendice à la préface de la traduction de la Chronique de Peler Langtoft , p. xeix :

Thaï sayd it in so quainte inglis.

Thaï many one wate not wbat it is.

Therefore heuyed wel the more In strange ryme to travayle sore.

Il substituait la rime à l’allitération. A son tour, le comte de Surrey intitulait sa traduction du I. IV de VÊnéide : The foorih boke of Virgill, translated inlo english and drawn into a ttraunge me— Ire ; c'est le vers blanc qu’il introduisait dans la poésie anglaise. L’Arcipreste de Elila (Joan Roiz) disait également, dans son épilogue, r. 1608 :

Era de mill , et trecientos , et oebenta , et un afios,

Fue compuesto el romance por muchos males é da&os ,

Que fasen muchos è muchas à otros con sus enganos ,

Et por mostrar à los simples fablas, é versos estrafios.

Il écrivait, comme on voit, en quatrains monûrimes.

(2) Lorsque plusieurs éléments différents concourent à les marquer, l'attention que l’on accorde aux uns ne permet pas d’ètre suffisamment frappé des autres, et le rhythme reste obscur. Les changements dans les bases de la versication sont alors bien plus faciles; ce

Telle est la cause principale du succès des modifications de la versification anglaise; après s’élre basée successivement sur tous les principes, elle en est venue, dans les vers blancs, à n’en plus conserver aucun d’une manière régulière.

(S) Voilà pourquoi Boscan parvint si facilement à introduire dans la versification espagnole la forme du vers italien. Le vague de la prosodie russe, qui n’est déterminée que par une accentuation sans fixité, engagea également plu^ sieurs écrivains du 17 e siècle ( Smolriski entre autres ) à fonder une quantité systématique, basée , comme en grec, sur la longueur et la brièveté des voyelles, et leur tentative aurait réussi certainement si l’esprit de la poésie n’avait pas exigé que l’on fit une si grande part à l’expression.

(4) Le métro grec ne fut introduit dans la poésie latine que par Livius Andronicus (Cicéron, Tmculanae , I. I, ch.

i, par. 3; Tite-Live, Historiarum I.

Vil, ch. ii, par. 8; Va. ère Maxime, Memorabilium I. H , ch. iv, par. 4), qui naquit l’an 510 de la fondation de Rome; mais les progrès du bel esprit y furent d'ahord bien lents :

Graecia capta ferum vfetorem cepit et artes Intulit agrcsii Latio : sic horrtdus ille Defluxit numerus Salurnius.

Horace , Epitlolae, L II , ép. i , v. 156.

el ce qui le prouve encore mieux qui

qui leur donnent une valeur véritable ne s’y associent point avec assez de facilité et de constance (1), des changements essentiels ne sont pas impossibles. Ils deviennent même nécessaires lorsque des modifications dans la nature de la langue (2), dans la manière de réciter les vers (S) r ou dans le caractère de la poésie (4), retirent au principe de la versification l’harmonie et la force qui l’avaient fait choisir, ou introduisent de nouveaux éléments bien préférables aux anciens (S). I>ans tous les autres cas, les changements sont des caprices sans raison, ou de maladroites imitai

tions , qui n’ont de valeur

te témoignage d’Horace lnî-mémc , c'est la ressemblance de la versification de Lucrèce (né 90 ans seulement avant l’ère chrétienne) avec celle d’Eunins, et les différences si prononcées qui la distinguent de celle des écrivains du siècle d’Auguste.

La popularité des poésies pouvait, comme une longue habitude , s’opposer à l’adoption d’un nouveau rhythme. C’est là sans doute une des causes qui empêchèrent, dans les premiers siècles des littératures romanes, de faire aucune tentative, même malheureuse, pour imiter le rhythme des vers latins; tandis que les poètes slaves y parvinrent dès la fin du 13* siècle ; voyez la note suivante.

( 1 ) Telle est probablement la cause du peu de fixité de la versification portugaise; on y peut imiter le rhyLhme espagnol, italien et français. La variété était plus grande encore en bohémien ; les éléments du rhythme eux-mêmes n’avaient rien de fixe. Dans le recueil de vers , écrits de 1290 à 1310, que Ilanka trouva en 1817 à Ktiniginhof, il y a un fragment d’une Légende det douze Apdtres dont la versification se base sur la rime ( ap. Dobroxvsky, Getchichle der btihmiscner Sprarhe,' p. 103); le Juras— law est en vers blancs composés de cinq trochées :

Wzhôrti brâtrï, wzhôrü wôlS VnësIHv ; il y avait dès 1259 des poëines écrits en hexamètres (d’après Schaffarick , Ce-

que par des préoccupations

schichte der tlawitchen Sprache und Ltteratur , p. 314); et Drachovius dit, dans sou Grammatica boemica in V Itéra# divisa , qui parut en 1660, seize ans après sa mort : Généra carminura tôt sont apud Boemos quoi apud Latines, iisdemqne constant pedi bus ; voyez aussi la note 3, p. 215. Au reste, les formes perdent considérablement de leur importance quand l’expression en prend beau-»

coup. En allemand, par exemple, l’indépendance du poêle n’y reconnaît presqne aucune borne. Il y a des drames en >ers blancs, en vers iambiqncs (c’est la forme ordinaire), en vers trochaïques (par Müllner et par Grillpar— zer), et en vers alexandrins (le Mil — schuldigen de Gothe). M. Simrok a donné à sa traduction du Nibelunge JSot le rhythme de l’original, et M. de la Molle- Fouquè n’a pas craint d’employer l'allitération dans ses imitations de poésies islandaises.

(2) Aussi l’affaiblissement de la quantité latine obligea la versification de reprendre l’accent pour son prin — cipe.

(3) Voyez le chapitre précédent.

(4) Voyez le chapitre XIV.

(3) Ainsi, par exemple, la disparition presque totale des flexions en allemand et en anglais permit de terminer les vers par des consonnances qui ajoutaient à la force de l’expression.

individuelles (1) qu’un peuple ne partage jamais (2).

Depuis que les connaissances littéraires sont devenues plus fréquentes et plus étendues , depuis que l’on peut attribuer au rhythme d’une poésie étrangère un plaisir qui tient le plus souvent à des causes tout à fait différentes (3) , les essais d’innovation dans les formes de la versification se sont cependant répétés avec insistance , et la popularité des littératures classiques dut faire imiter la métrique ancienne de préférence à toutes les autres. Vainement l’esprit nouveau de la poésie et des langues donnait à l’expression une puis-

(1) Nous cileroDS comme exemple une chanson sur la mort du comte de Lei— «ester, qui fut tué à ta bataille d'Evesham , le 4 août 1265 :

Chaunter m’estoit, mon cuerleroit,

Eu un dure' langage ,

Tut en ploraunt fust fet le chaunt De nostre dut baronage.

Ap. Rilaon , Ancien! longs and ballade , t.

Évidemment c’est la mesure des vieilles ballades anglaises :

The Persè owt of Northombarlande And a vowe to God mayd he,

That he wold hunle in tbe'mountayns Of Cbyviat, within dayes tbre.

The honting of the Chcviat ap. Percy, Reliques of ancien! english poetry, 1. 1, p.ï.

On y a seulement ajouté une rime léonine dans tous les vers impairs. Quant aux imitations du rhytbme des troubadours par des meistersinger allemands, des rederyker belges et des poètes italiens du premier siècle, elle est incontestable, puisque les idées elles-mêmes sont copiées.

(3) Comme il est bien plus facile de reconnaître une ressemblance matérielle que d’expliquer des rapports par des causes philosophiques et littéraires, les critiques, même les plus distingués, ont souvent attribué l’adoption d'une forme de versification & une imitation qui , dans les premiers temps d’une littérature , lorsque la poésie a conservé toute sa naïveté , est presque toujours impossible. Ainsi Tyrwhitl a dit , dans son introduction du Canterbury laies , p. civ,

note 4Î : From such latin rhvthms and chiefly tbose of the iambic forra, tbe présent poelical tneasures of ail the nations of roman Europe are clearly de— rived; et M. Martinez de la Rosa trouve également l'origine de l’endécassyllabe espagnol dans i’iambe latin ; Obrai , t.

I , p. 158. Au contraire , Fr. von Scblegel est allé jusqu’à prétendre dass wir m jener romanischen Versarlen (fragments d’épopées provençales j eine Nachbildungder gothischen Vers und Helden- Stropbc besitzeu (I Verke, t. X , p. C5), et M. Uhland a donné encore plus d'extension à cette idée, .Wuien , 1 r ' année, 5* trimestre, p. 102. Pour qui voudrait s’en tenir à des rapports accidentels , il serait très naturel de trouver le nombre des syllabes, l'hémistiche et la rime de nos alexandrins dans les asclépiades d’Horace :

Exegi monumentum aere perennius,

Regalique situ pyramidum altius.

(3) C’est d’abord un plaisir de vanité satisfaite ; on jouit de comprendre une langue étrangère que les autres ue comprennent pas, et l'intelligence en est rarement entière. Les pensées n’y ont point la même clarté que dans un idiome que l’on entend parler tous les jours ; elles exigent plus d’activité d'esprit, et, en complétant leur sens, l’imagination les agraudil cl les colore. Souvent ausji l’intelligence était plus fraîche, plus poétique la première fois que de semblables poésies ont attiré son attention, et elle mêle à ses jugements actuels le soutenir de ses anciennes impressions.

sance exclusive ; ou u’eu attachait pas moins (1), dans tous les idiomes , une importance prépondérante à la forme matérielle des vers et à la composition des mots. A une accentuation de plus en plus marquée par le développement natu* rel de l’Humanité elIe-mème,on substituait unequantité factice , qui ne permettait plus de la sentir. Dans les plus longs mots, l’accent ne portait généralement que sur une seule syllabe ; il se déplaçait quelquefois , suivant la pensée ou même la construction de la phrase , et l’on imposait à toutes les syllabes une quantité invariable (2). Les langues dont l’accentuation était le plus prononcée (3), celles dont les syl-

(1) Nous connaissons peu de vers espagnols mesurés d'après les règles de la métrique ancienne; Villegas a cependant composé dans un rhythme semblable un livre tout entier ( le IV e de la seconde partie de Las eroticas\ il l’appela même Las lai in as ). Nous citerous comme exemple le commencement d’une églogue :

Lÿcïdës ÿ CërïdÔn , Cërtdon ël Smântë dë J Ffflis,

Pastor el uno de cabras, el otro de blancas ovejas,

Ambos â dos tiernos, moços ambos , Arcades ambos ,

Viendo que los rayos del sol fatigaban el

orbe.

Par une préoccupation qui nous semble un peu forte , M. Martinez de la Bosa trouve à c^s hexamètres la même harmonie qu’en latin ( Obras literarias , t.

1, p. lo7). Juan Renjifo ( Ârle poetica , ch. XIV ) et Luzan ( Poetica , 1. 11 , ch.

22) ont soutenu également que l’espagnol se prêtait fort bien à la versiucation métrique. U y a des hexamètres hollandais de Hugen (1645), de Plemp et de Groenwald. Ce dernier commence par ces deux vers sa traduction du deuxième chant de la Messiade :

Thânds steèg ovër dë sêdêrbôschën dë môrgën bëneenwaart Jezus verrees , en de Zonne gezien vau de zielcn der vaadern.

I .'Hercules suédois de Slieruhirlm , imprimé eu 1655 , est aussi en vers hexamètres :

Hêrcfilës ârlâ stôd ëpp, ën Môrgën, t (orstë sïn L’ngdôm,

Fuller af Angst, oeb twijk, huru hansüt Leswerne büria

Skulle, daraf ban Prijss Kunde winna, medh Tijden och Aehra.

L’ode danoise de Norden à la ville de Maiinü ( ap. Ad poeiicam danicam de — duciïo, quae versus «n ea lingua scribi ad graecos umnes latinosque demonstrel) débute aussi par ces deux vers hexamètres :

Vàrë dët hêr mïg lët, vers ât prafîndë mët art, oc

I vort Mal en gang nogen ny Smuched oph-

ente.

Nous en pourrions citer également en magyar (par Erdtfsi, dans sa traduction de la Bible , imprimée en 1 341 ; parMolnàr, dans sou A' régi Jeles epûlelekrOl (gruau, 1760; et par Kazinczy, TQvisek es viragok , 4811) , en bohémien (c’est le rhytbine suivi par AmosComeuius dans la traduction des Distiques de Caton , qu’il fît paraître à Amsterdam en I862L eu polonais (on a môme publié, en 1781, un recueil entièrement composé de ver»

métriques), el en carniol ( ap. Pisanise od lepeh umelnost , Laybacn, 1781).

(2) La quantité de toutes les syllabes n’est pas invariable, mais elle est déterminée par des règles qui s’appliquent invariablemenl dan toutes les circonstan*? ces semblables.

(3) Non seulement plusieurs poêle* italiens ont voulu composer des vers métriques, entre autres Alberli, Astori, Kabbio Bcnvoglienli , Girolamo Ituscelli , Grossi, Vaniui, Chiabrera, Balducci,

labes sourdes (1) ou la cadence régulière (2) s’opposaient le plus fortement à cette introduction capricieuse d’une quan* tité impossible, étaient également soumises à ces absurdes tentatives. Lorsque le résultat n'a pas formellement condamné de semblables imitations (3) , c’est que la poésie trou-

et Bemardino di Campello, dont la tragédie de Gerusalemme catliva est même écrite tout entière en vers choriambiques. Des critiques estimés, Castelvetro, Trissino, Lorenzo Fabri , et surtout Toloinei (Verii e regole délia »ucva poesia toscana , 1539), firent la poétique de cette espèce de versification.

Nous citerons comme exemple les deux premiers vers d’une épitre d’Alberti, qui vivait de 1398 à 1472 :

Quëstâ p£r ëstrëmâ mYsBrlbYl BpîstôlB mandé

A të chê sprêzzî rüstYc3mêntB nbî.

(1) Tel que l’anglais, où une grande quantité de syllabes n'ont pas une prononciation assez marquée pour compter dans la mesure des vers. Un obstacle si insurmontable n’empêcha pas Spenser de composer des hexamètres qui ne nous sont pas parvenus: Sydney ( dans son Arcadia) et Coleridge en ont fait d’élégiaques; Campion s’était exercé avant eux (dans le 16* siècle) dans presque tous les genres de ver9 métriques, et un anonyme publia , en 1737, Introduction fyfthe ancient grcek and latin meaiure »

inlo british poetry. Il donne comme exemple une traduction de la quatrième êglogue de Virgile, commençant par ces deux vers , que l’on doit sans doute scander de la manière suivante :

Sïcrtïân Muses , tô â strâin more nttble 3s- ,, cênd wë.

Wo;>ds and lôw tSmârïsks dêlïght nôt ëvBry

fâncy.

(2) Le français, par exemple, est accentué sur la dernière syllabe sonore de tous les mots qui ne sont pas suivis d’un enclitique (sauf cependant quelques noms propres qui se reproduisent trop rarement pour affecter la cadence de la langae) et sur tous les monosyllabes qui ne sont pas inséparablement unis au mot suivaul. Une autre raison y rend encore la versification métrique plus impossible ; comme le rhythme repose presque

exclusivement snr la numération des syllabes , l’oreille s'habitue à leur donner la même valeur à toutes et ne peut en reconnaître une double à celles que l'on regarde comme longues. Beaucoup de poètes ou plutôt d’érudits n’en ont pas moins cherché à introduire dans notre poésie un rhythme basé sur la quantité. Nous citerons entre autres Mousset (au moins d’Aubigné prétend, dans la préface de ses Petites œuvres mêlées , qu'il avait traduit Y Iliade et Y Odyssée en vers métriques), Jodelle (un distique en tête des Amours d’Olivier de Magny), Henry Eslicnnc (la traduction d’an distique latin), Pasquier, Balffle plus persévérant de tous', Ronsard (deux odes saphiques où la rime a cependant été conservée), Passerai, Nicolas Rapin , Desportes, le comte d’Alcinoïs (Nicolas Denizot), Scévole de Sainte-Marthe, d’Aubignè, le père La Rue (il conservait la rime léonine , comme dans ces deux vers :

Henriette est mon bien ; dB s3 bonté l’ômbrB iB sëns bien ;

Mais Bile ÿ joint 13 rigueur, dont Bile Bhât m3 vigueur ) ,

l’anteur anonyme de YAngelinde { Londres, 1760; évidemment il ne savait pas le français :

Non , le ciel est tout sage. Il exalte sa face sereine

Môme des champs de la foudre. Il évoque le jour des ténèbres.) et enfin Turgot, auquel on ne peut refuser un sentiment véritable de l’harmonie :

DëJ3 Dïdôn , 13 slipërbë DTdôn , brûle ën secret. Son cœur NôurrYt IB poison lent qtii 13 cônsfime Bt court dB veine ên vëine.

L 'indomptable vBlêur, l’ttrYgine illustre, 13 beauté

L’air, lë regard , lë démarché , lit rôii drf héros qdi i’ë charmée.

Didon. poeme en vers métriques hexamètres , traduit du IV. livre de Y Enéide, 1778, in-4° de 408 pages, tiré à douze exemplaires.

(5) L’allemand, dout la versification

vait dans l’expression des pensées et dans le caractère de la langue un rhythme naturel qui suffisait à ses besoins d’harmonie (1).

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