‹ Essai philosphique sur le principe et les formes de la versificationChapitre 25 sur 26 · DE L’INFLUENCE DE LA VERSIFICATION SUR LA POÉSIE · texte numérisé non relu

DE L’INFLUENCE DE LA VERSIFICATION SUR LA POÉSIE

En se réalisant par une expression sensible, toute conception poétique perd nécessairement de sa force et de sa gran-

sc base sur une accentuation régulière qui se rapproche beaucoup de la .»uanlité , semble plus propre aux vers hexamètres ; aussi en connaît-on qui remontent au moins à 1540 (voyez NVackeruagel , Getchichte des deutschen Hexame ter s, p . 6), et, depuis, l’usage n’eu a pres-

a ue jamais discontinué. Nous en avons e Konrad Gessner (1555, ap. Gottsched, Grundlegung einer deutschen Sprachkunst, p. 594), de Johan Fischart ( Geschichtklitierung , 1575), d’Einmcram Eisenbeck ( Reimlose liearbeilung des CIV Psalms, 1617 ), de Beriichius ( De nov ercarum statu ,jure et affectu , 462S), d’Alstcdius ( Bncyclopaedia , 1630) ; et peut-être n'est-il pas un seul grand

f ioëte moderne , si l’on en excepte Schiler, qui n’en ait fait quelques uns ; Kleist, Wieland , Voss, Stollberg, BÜrger, Platen , etc. Klopstock ne s’est pas borné à en composer; il en a défendu la théorie dans un travail philologique spécial, Fum deutschen Hexameler , inséré dans son livre Ueber Sprache und Uichs — kunst , p. 3-187. Illais il ne pouvait y avoir dans ces vers un rhylhine véritablement métrique, puisque l’on pouvait remplacer arbitrairement les dactyles par les spondées et qu’aucun rapport régulier n’existait entre les brèves et les longues; l’harmonie qu’on croit y reconnaître résulte évidemment de causes tout à fait différentes. Les populations slaves, dont la versification semble

basée sur la quantité, quoiqu’elle le soit réellement >ur l’accent , ont si bien senti l'impossibilité d'établir ce rapport entre les brèves et les longues, qu’elles ont remplacé les spondées par les trochées et n’y mêlent jamais de dactyles; nous ne connaissons d’exception que pour quelques poésies serbes :

Ô6.\aK ce BHse no Be^poM ne6ÿ;

Mn.\a Maæinjje 6eAa üpK-

BHj|e.

Kaj TtojiasK mia^oxe-

Ha; ap. Bjk Cme<$»aHOBH'i , Hapojne cpncKe nxec-

Me , 1. 1, p. e.

Le rhythme magyar appelé tordaic ( voyez ci-dessus p. 215, note 3) admettait la substitution des dactyles aux spondées; mais il ne se basait réellement que sur les accents (les syllabes longues) et la rime. On ne peut douter que la quantité ne fût une fiction , puisque dans le mètre %rinyi , qui fut inventé dans le même temps, on comptait les syllabes et on leur reconnaissait une valeur égale à toutes.

(1) Les critiques les plus érudits cédaient aux mêmes préoccupations. Qaoi-

denr. Le vague idéal où elle flottait dans le domaine infini de la pensée est remplacé par des formes précises , qui la bornent de toutes parts et la matérialisent; ce n’est plus l’imagination qui la rêve et l’embellit de toutes ses couleurs , c’est l’iutelligence qui la perçoit et la raison qui l’apprécie. A moins d’ètre fatalement condamné à l’impuissance , le poëte doit donc trouver dans son talent les moyens de relever ses idées de cette déchéance, et le génie lui-mème succomberait dans une lutte si inégale contre la nature des choses, s’il n’employait toutes les ressources dontilpeut disposer, l’impression de la cadence de la versification comme toutes les expressions de la langue (1). Il faut préférer les pensées qui s’unissent le mieux au mouvement naturel du vers, et les exprimer de manière à rendre encore cette association plus /étroite , et par conséquent plus significative. Les nécessités rhythmiques ne peuvent d’ailleurs se faire pardonner les entraves qu’elles apportent à la libre manifestation des idées que par la force qu’elles ajoutent à l’expression ; celles qui X^ne facilitent pas la tâche de l’imagination la paralysent. Lorsqu’il est obligé de se préoccuper d’un choix de mots ou d’un arrangement de sons étrangers à la nature et au mouvement de sa pensée , le poëte n’est plus l’homme de son imagiflâtiôn; il ùé versifie point parce qu’il est naïf et que ses sentiments sont passionnés, c’est un ouvrier en vers qui agence péniblement des syllabes, et torture ses idées jusqu’à ce qü’eBes se plient àtoütes les exigences d’un rhythme de

que le caractère tout intellectuel de la poésie hébraïque soit diamétralement opposé A l’esprit plastique des littératures anciennes, ils en voulaient expliquer le rhjthmo par les règles de la versification grecque; voyez Josèphe , An— tipiilatum judaiearum I. Il, ch. 16; 1. IV, ch. 8, et 1. Vil, ch. 153; l’bilou le Juif, De vita lheorica F.tsenorum, p.

476 et 484 ; Eusèbe , Evangelicae p raeparationis I. XI, ch. 5; saint Jérôme, Praefatio in Jobum , t, I , p. 795; Epi-

ilota ad Paulam , t. Il , p. 709, et saint Isidore, Originel, p. 852 et 953.

(1) C’est une cause beaucoup trop négligée jusquV'i des rapports généraux qui existent entre toutes les productions littéraires d’un peuple; les grands poètes choisissent 'instinctivement le goure et l’espèce de poésie qui conviennent le mieux au caractère de la versification, et les autres suivent leur exemple sans comprendre nou plus les raisons qui avaient déterminé leur préférence.

pure convention. Par une suite naturelle de l’importance qu’usurpe la forme , de jour en jour le fond même de la poésie s’y subordonne plus complètement ; bientôt le métier domine l’inspiration , et les vers deviennent une sorte de tnusique imparfaite , aussi pauvre d’idées qu’elle est riche de stériles redondances et de consonnances puériles (1).

Quand la poésie n’a pas d’autre rhythme qu’un parallélisme obscur qui porte même bien plus sur les idées que sur les sons, elle n’attache aux mots qu’une valeur littérale, et la suppression de tous ceux qui ne concourent pas essentiellement à là pensée en est la conséquence. Les ellipses les plus hardies sont une nécessité permanente du style, et les idées ne pourraient se produire avec ce dédain de la forme , si elles n’avaient par elles-mêmes de la force et de la grandeur. Cette élévation constante est d’ailleurs le seul moyen de faire accepter un système de versification qui oblige à reprendre chaque pensée à deux fois, et à la répéter si fidèlement, que la tournure de la phrase elle-même ne doit pas être bien différente. Le caractère d’une poésie associée à un tel rhythme est nécessairement le sublime et la monotonie (2).

Malgré la faculté de remplacer les dactyles par des spondées (3), la versification qui se prête le moins à l’expression

(1) Telle Tut certainement la caose première de l’énervement où tomba la pensée dans la poésie artistique du moyen âge; mais le but que se proposaient les poètes seconda puissamment sou influence. Ils faisaient de la poésie de salon dans un temps où la société n’avait ni idées à elle ni intelligence pour comprendre les idées des autres; ils étaient donc obligés de reproduire constamment un petit nombre de lieux communs, et ils ne pouvaient racheter la vulgarité du sujet que par la recherche de la forme.

(2) Il est loin de noire pensée de vouloir expliquer le caractère de la poésie hébraïque par la nature de sa forme ;

nous regardons bien plutôt la versification comme une conséquence de Pesprit de la poésie, mais l'action n’en a pas moins fini par devenir réciproque.

(5) Il est d’ailleurs fort probable que la valeur prosodique des dactyles et des spondées était trop semblable pour que l’oreille en sentît la différence et que Pin— telligence y attachât un sens rhythimsue. Cependant, ainsi que nous l'avons it , lorsque la quantité ne fut plus aussi sensible et que la double valeur de la longue devint une fiction , le poète put réellement varier le rhythme et donner à chaque vers une cadence, et par conséquent une expression différente.

est sans contredit celle des Grecs et desjLatins. L’harmonie n’y consiste point dans ua rapport de quelques syllabes qui laisse libre la disposition des autres, mais dans l’ordre systématique de toutes, et aucune pause ne peut ralentir leur ensemble (1). La poésie doit donc alors conserver un ton soutenu (2) et une indifférence complète aux événements qu’elle raconte et aux idées qu’elle exprime. Il y a sans doute de la dignité et de la grandeur dans cette élévation du poëte au dessus de son sujet , mais cette cadence uniforme et cette raideur impassible du vers ne lui permettent de rien aborder d’ironique (3) ni de profondément senti. C’est une poésie pour ainsi dire extérieure, qui ne convient qu’au récit d’événements passés et à l’expression d’idées générales.

Dans la versification basée sur l’allitération , les consonnances sont si peu marquées , que l’on est forcé de rapprocher les mots où elles se trouvent, et de faire sentir le rapport des sons par celui des idées. Il faut bouleverser, comme à plaisir, la construction régulière, éliminer les particules purement grammaticales qui séparent les éléments du rhythme, presser les idées et accumuler les images. Toute transition disparaît entre les idées comme tout lien entre les mots j l’expression est trop vive et trop concise pour ne

(1) Celle nécessité csl telle, que, dans l'hexamètre allemand , qui est composé dans le mémo esprit que l'alexandrin, le rhythme est plus fort que l'habitude, et l’on évite avec beaucoup de soin les césures qui suivent le 3* pied ; il y en a cependant une dans le Parlhenait de Baggesen , 1. VII , v. 1 15 :

Schauder ergriff den V' erzagenden , | Angst und bleiches Eotsetzen ,

et l’on pourrait en citer quelques autre».

(2) Dans des intentions d'harmonie imitative, les poêles latins le modifiaient quelquefois; mais nous ne croyons pas qu’il y en ait on seul exemple dans les anciens poêles grecs (sauf cependant les Comiques), et U versification métrique

n'était rien moins que pure à Rome , on Pavait adoptée sans comprendre suffisamment ni ses exigences ni la nature de la laugue.

(3) Il faut, bien enlendu, en excepter les Comiques; mais nous avons déjà dit, p. 201, note 1, que leur versification ne devait pas être regardée comme véritablement basée sur la quantité , puisque l’on pouvait changer presque arbitrairement tous les pieds et les remplacer par d’autres comp tés d'éléments différents.

Le seul genre de comique que le principe de la versification grecque ne rendit pas impossible est celui de la Batra chomyomachie , l’emploi d'une gronde et noble forme pour un sujet petit et ri* dicule.

•p*s donner servent h la pensée quelque chose de brusqaeet de heurté ; les sentiments ne gardent ni nuancé ni grada-. tion, et, tout préoccupé de la force de chaque détail, le poëte néglige l’harmonie de F ensemble. Une poésie basée Our ce système de versification ne peut se prêter à aucune composition méthodique : c’est une improvisation lyrique, pleine de désordre et de grandiose, où l’inspiration du poëte ressemble à l’énergie d’an sauvage. ^

Si lu rime n’était que le redoublement d’un son , ce serait N une recherche puérüe, incompatible avec toute disposition oérieuse de l’esprit ; la véritable base de la versification rimée, la seule que reconnaisse la théorie, est une relation •d’idées exprimée par des consonnances , un rapport sensible entre le fond et la forme. Cette étroite liaison , et la nécessité d’éviter la monotonie par de fréquents changements de nme, exigent donc une rapide succession d’idées (1), et cette vivacité exclut jusqu’à certain point ta dignité et la/ profondeur. D’ailleurs, l’harmonie des dernières syllabes èl la numération régulière des autres produisent toujours une impression musicale ; quelle que soit l’expression intellectuelle qu’on y ajoute , la rime n’en communique pas moins à l’inspiration un caractère superficiel (2) et sentimen-

(1) Ce mouvement devient encore bien

Ï ilus nécessaire lorsque lo caractère de a rime est lui-même modifié; lorsque, comme eu français , de fortes touson— naoces alternent avec des consonnances sonrdes.

{2: C’est pour cela qne le vers de dix L syllabes convient si bien au poème hé- . roi-comique et que l’alexandrin se prête si mal à l’épopée. Cette raison engagea sans doute Milton et Klopslocit à rejeter la rime, et détermina les autres poètes sérieux à croiser les rimes lorsque, comme en français, la pause de l'hémistiche, ou, comme en allemand et en anglais, la dureté de la langue, n’empêchaient pas les consonnances d’être trop ' frappantes. On sent si bien le caractère ’ peu grave * peu élevé de 1* rime, que,

dans les opéras, quand les personnages s'expriment avec le plus de passion et de dignité, on allonge instinctivement lés vers et on entreface les consonnances.

Lorsque le poëte y manque, comme dans ces vers de l’Jirïataru, de Métastasé , act. III, sc. 3 :

Ardito U rends,

T’accenda Disdegno D’un (folio

lî periglio, ;

D'un regno

L'amor.

E doice ad on’ aima,

Che aspetla

Vendetta, ,

Il perder la calma Fra l’ire dèl cor ;

c'est qu’il ne connaît pas encore toutes

tal (1). Sans doute ou peut, eu brisant les vers par une pause , appeler l’attention sur des syllabes différentes (2), et rendre les consonnances moins frappantes; on peut même les dissimuler presque entièrement par de fréquents enjambements ; mais loin de parvenir, tout en respectant les conditions essentielles du rby thme, à le conformer aux exigences d’une inspiration profonde, de pareils moyens le détruisent sans en modifier suffisamment l’expression. Tant que la versification se base exclusivement sur la rime , la poésie se plaît , comme la musique , dans le vague et dans la mélancolie ; elle recherche plutôt les impressions fugitives que les nobles idées et les sentiments passionnés.

Quand, au contraire, le rhy thme s’appuie sur une disposition systématique des accents , il n’est plus assez musical pour éveiller l’action du sentiment, et l’oreille cherche en vain à retrouver dans l’augmentation et la diminution de la voix une régularité que l’expression oratoire détruit à cha-

les exigences de son art ou qu'il se subordonne complètement au musicien. Une preuve bien évidente que l’on n’évite les consonnances que dans la crainte de produire un effet musical, c’est que la répétition des mêmes mots s’associe fort bien à l’expression d’une profonde douleur, comme dans ce passage du Septem contra Tkebat , v. 895 :

âmroira.

rioU<7Ô£f$ Ikxigxç.

IXMHlfH.

Zu cf èduvti /xrttxrotyuv.

XNTirONH.

ào/jt f'ix rotvef.

. IZMHNH.

Ao/9( o'èOa^eç.

XNTirONH.

ïlfioç piiou èfOtTUi...

izMHlfH.

K*c pt>ov *xT*ve«... " XNTirOIfH.

IZHUNH.

M£/cc*a0>;5.

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Itw yo o«...

1ZMHNH.

Itw c fxxpvot...

ÀNTirONH. . ,

Am ). r/ctv !

ilMHNH.

Aurait (fs ptiv 1 ANTtrONH.

A x«wv roixvtx yêyyvBtv...

izMHNH.

ti'jûx ïxyetvl f

ANTirONH.

o)o« rt/K» i

Ce dernier vers est répété plus bas, v . 9 1 5.

(1) C’est même, ainsi que nous l’avons dit, ce qui rend la rime si convenable à la poésie moderne, où la personnalité du poëte joue un si grand rôle.

(2) Sans attribuer la nécessité de notre hémistiche à cette seule raison (voyex p. 154-159), on n’en doit pas moius remarquer que le défaut d’accent rendait la rime plus frappante dans les vers français que dans tous les autres , «l

que instant. Cette forme de versification ne peut s’associer qu’à une poésie philosophique (1) tellement élevée au dessus de la région habituelle de la pensée , que l’on reconnaît l’inspiration à la nature des idées, et d’une impassibilité assez dédaigneuse des intérêts de la vie pour qu’aucun sentiment égoïste n’en vienne jamais altérer la cadence. Il n’y a donc qu’un seul système qui convienne à l’agitation du sentiment comme à la contemplation de la pensée , et satisfasse à toutes les destinations de la poésie : c’est celui qui combine ensemble la rime et les accents. En séparant les rimes, les autres syllabes accentuées en affaiblissent l’impression purement musicale, et la consonnance qui termine le vers lui donne une harmonie véritable.

Loin donc de mériter les dédains qu’on affecte de lui prodiguer au nom de la pensée, la versification se recommande au respect par une valeur essentielle. Dans des formes où la réflexion n’aperçoit qu'une disposition toute matérielle, adoptée par hasard et conservée par une imitation servile , le philosophe découvre une conséquence de l’inspiration et un rapport nécessaire entre la cadence de l’expression et la nature de la pensée. L’historien trouve à son tour dans les moyens par lesquels cette harmonie se réalise de précieux renseignements sur le caractère primitif de la poésie, sur les développements de la langue , et sur un fait bien négligé encore malgré sa haute importance pour l’histoire de l’Humanité , sur l’influence qu’un peuple exerce sur l’imagination des autres. Pour le poète enfin , la versification n’est pas seulement, comme on l’a si souvent répété, un stérile embarras; c’est une véritable force, mais une force dont il ne peut se servir qu’à la condition de faire une étude approfondie de l’expression du rhythme , et de choisir dans ses inspirations celles qui s’accordent plus intimement avec elle.

qu’il est le seul où la pause soit régu- car le Mérita* et le Paraiiic loti doîliére et rigoureusement nécessaire. vent certainement une partie de leur

(1) Dans le sens le pins large du mot, beauté à l’absence de la rime.

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