DU RHYTHME BASÉ SUR LES IDÉES
Avant qu’il eût perdu sa naïveté primitive , le poete , tout entier au sujet de ses chants, s’abandonnait sans réserve à ses inspirations, et ne mêlait aucune idée d’art à ses vers. Leur forme matérielle n’avait qu’une importance trop secondaire pour qu’il lui subordonnât le mouvement de son imagination j sous l’influence d’un sincère enthousiasme, il sentait vivement, au contraire, l’unité de son poëme.
exemple, Rask et NViarda ont donné pour hase à la poésie frisonne une rime finale, et non seulement on ne la trouve pas dans une foule de vers , mais il y a des recherches évidcnies d'allitération , comme dans ce passage Be la préface de f Ategabuch, p. S :
' ibessc fiuwer Hera biUulpon us
Prison Frihalses ande Fridomes with tlicnes Kining Kerl hwande aile frisa cr north Uerdon anda grimma Hcrna.
Plus tard, le principe de versification se fixa; les vers do Gvsbert Japicx, qui vivait dans le miliendu 17* siècle, sont rimes.
lîlle lui apparaissait dans ses pensées les plus diverses , et les enchaînait toutes dans une harmonie sensible. Le premier rhythme de la versification se basa donc naturellement sur le rapport des idées (1).
Tant que la poésie resta l’expression lyrique d’un sentiment, la liaison de ses parties était trop évidente pour nécessiter aucun lien artificiel; mais lorsqu’elle devint moins simple , lorsque l’imagination groupa d’autres idées autour de la conception primitive, il fallut diviser les poëmes en un certain nombre de pensées dont la manifestation exigeait à peu près le même temps (2). En sentant l’identité de leur durée, l’intelligence croyait à une loi qui les dominait toutes , et les rattachait à un ensemble dont elles étaient les parties successives. Les formes grammaticales se compliquèrent à leur tour, et leur longueur n’eût pas toujours permis d’apprécier ce rapport mathématique des idées , si une nouvelle division , basée également sur le sens , ne l’avait rendu plus sensible (3).
(1) Il serait inutile d’y chercher l’exactitude et la régularité, qui forment seules un véritable système de versification; c’est le résultat d'une fantaisie individuelle plutôt que les conséquences d’un principe musical ou esthéticjue , et des rapports aussi vagues manifestent bien plus l'intention de trouver un rhythme qu’ils ne la réalisent. De semblables efforts durent se produire dans toutes les poésies naïves et furent sans doute la cause première de cette prose mesurée qui est si commune dans la littérature orientale; mais nous ne nous occupons ici que de la forme, qui est déjà arrivée à ùn certain rhythme, à un lien quelconque des parties qui donne l’idée d’un ensemble. Ce rapport des idées existe dans la plupart des poésies primitives ; en chinois (Davis, On lhe poetry of the CM nese , ap. Transaction s of ihc royal A— sialic society of Great-Brilain , t. II, p.
414-415), en rukhing, en birman (.4siatik Researches , t. X, p. 426), en finnois (Porthan , De poesi fennica), et surtout en hébreu ( voyez Bellcrmaun , Versuch über die Metrik der Uebrdcr;
de Welle, Kommentar Über die P$al~ men , introduction , et Gesenius , Uebraische Lesebuch , introduction de la partie poétique. La môme idée concourut aussi, sans doute, sinon à donner naissance au refrain , au moins à le répandre chez presque tous les peuples.
Nous devons cependant recouuuilre que l'esprit se complaît naturellement dans la répétition des idées, comme on le voit dans une foule de locutions populaires : Jeter feu et flamme , etc., probablement , ainsi que nous l'avons déjà remarqué (Histoire de la poésie Scandinave, prolégomènes, p. 275 , s. v° varg), parce que cette insistance semble donner plus de force à l’expression.
(£} Presque tous les peuples ont appliqué ce principe d’uno manière plus ou moins rigoureuse ; c est la cause du verset hébreu, du sloka indien, du distique grec, latin, persan, arabe, et do la strophe Scandinave.
(3) Ce principe est ensore plus apparent dans la poésie sanscrite qu’en hébreu ; le sloka et toutes les autres slan-
La première condition d’un pareil rhythme exigeait que chaque vers formât un tout complet (1) dont la pensée pût aisément saisir l’ensemble. Le nombre de ses membres devait être ainsi fort restreint , et leur rapport le plus simple possible. Tous les vers furent donc divisés en deux parties égales (2). Dans la rigueur du principe, la seconde était le complément nécessaire de la première (3) ; mais leur liaison n’était pas seulement intellectuelle, quelquefois elle résultait de la construction de la phrase (4) ; il était impossible de la méconnaître quand un des hémistiches ne formait de sens qu’en sous-entendant un mot qui se trouvait dans l’autre. Mais ce lien grammatical, déjà trop étranger au principe de cette versification pour se reproduire souvent , serait passé inaperçu si un rapport tout physique n’y avait appelé l’attention : on mit au commencement du vers les mots qui déterminaient également le sens des deux hémistiches. (5)
ces étaient composés do deux vers qui contenaient chacun deux pada. Dans le mètre le plus ancien (le fornyrdalag ), la strophe Scandinave comprenait huit parties égales, divisées en deux quatrains, dont les vers étaient liés deux à deux par l'allitération. C’est aussi la cause des hémistiches de nos vers alexandrins.
(1) Cette règle fut méconnue de bonne heure. Souvent la seconde partie du verset hébraïque ne formait pas un sens indépendant , et la poésie sanscrite s’écarte encore davantage de la théorie :
non seulement tous les sloka n’y exprimaient pas une idée complète , mais ils n’étaient pas toujours suivis d’une pause quelconque, comme dans le Itamayona, sloka 60— G3.
(2) Quelquefois cependant les versets hébreux sont composés de trois (Job, ch.
VII, v. 11 ; Psaume VII, v. 6 et 7), de quatre (Job, ch. VII , v. 21 j Psaume XVIII, v. 7 et 16) ou même de cinq membres ; comme dans la Genèse, ch. IV, v. 23 :
Dixitque Lantech uxoribus sqis Adac et Sellae : — audite vocera raeam, uxores Lantech; — auscultate serraonem roeum — quoniam occidi virnm in vulnus
raeura — et adolescentulum in ltvorem meum. Les parties n’étaient pas uon plus toujours égales; en sanscrit, la première était même habituellement plus longue, excepté dans le Gilyarya , et dans plusieurs mètres pracrits, le rola , le maharashtra , etc. Cette inégalité était aussi assez fréquente en hébreu pour avoir fait penser que le mouvement de la voix était plus rapide dans le premier hémistiche que dans le second ; Ewald, Die poetischen Bûcher des alten Blindes, p. 66.
(3) Psaume XVIII, v. 42 ; XXI , v.
14; Proverbes, ch. XI, v. 22; ch.
XIV, v. 30; Isaïe, ch. V, v. 4; ch.
XXXVIII, v. 13.
(4) Seplnplum ultio dabitnr de Caïn , — de Lantech vero septuugies septies; Genèse, ch. IV, v. 24. Dominus quasi vir pugnator, — - omnipotens nomen cjus; Exode, ch. XV, v. 3.
(5) Voyez Ewald, Grammalica hebraica , par. 620 ; nous n’en citerons nu'iin exemple emprunté à la traduction littérale de Berlin : Eduxit populuni suum cum gaudio, — cura jubilo electos suos ; Psaume CV, v. 13.
Les deux membres n’en conservaient pas moins toujours un caractère essentiellement distinct , et le rhythmc exigeait que leur différence fût aussi facilement perçue que leur liaison (1). Tantôt l’idée que le poëte venait d’exprimer dans le premier était répétée dans le second avec de nouveaux développements , et cette symétrie de pensée prouvait, à la fois, l’unité du vers et sa division (2); tantôt , au contraire , l’idée était restreinte (3) , et les deux hémistiches se trouvaient dans une opposition évidente (4). Mais cette antithèse et ce parallélisme ne frappaient que l’intelligence, et le rhythme, qui n’avait point d’autre base , ne pouvait être apprécié par l’oreille : aussi , lorsque la musique et la danse eurent cessé d’en marquer la mesure (5) , et que l’inspiration , devenue moins générale , ne fit plus sentir avec la même vivacité le rapport des idées (6), il fallut recourir à des formes de versification plus saisissables aux sens. Le parallélisme sortit du domaine de la pensée et s’étendit aux expressions. Elles suivaient dans les
(1) On la rendait plug sensible en changeant le temps des verbes , en les mettant au parfait dans l’un des membres et à l'imparfait dans l'autre, ou en employant le même mot avec des rapports grammaticaux différents , comme dans Job , ch. XI, ». 7.
(-J Tene disciplinam nedimitlas eam;
— cusiodi ilium , quia ipsa est vila tua; Proverbe» , ch. IV, », 15. Quelquefois la répétition était identique, comme ; In tribulalione mea invocavi Dominant — et ad Deum meum clama»!; Psaume XVII, ». 7.
(3) Psaume XVII, ». 3; XXI, ». 1*.
(4) Les blessures d'un ami sont salu-
taires; — les baisers d’un ennemi sont envenimés; Proverbes, ch. XXVH, ». 6, traduction de M.deGenoude ; la Vu! gâte De rend pas le mouvement de l'original. .
(5) Sumpsil ergo Maria propheltssa, soror Aarou, lyinpanuin in manu sua :
— egreasaeque sunl omnes mulieres post eam cum lympanis et choris.
Quibus praccinebat dicens : Cantemus Domino, gloriose enim magnifies— tus est; — equuni et ascensorem ejus dejecit in mare; Exode , ch. XV, ».
(6) La poésie hébraïque était si populaire, dans le sens le plus profond du mot, qu’elle faisait partie du culte public, ou qu’elle semblait l’inspiration immédiate aun Dieu qui était l'âme d« toute l’histoire. D’ailleurs, quelle que fût la faiblesse du rhythme, on le sentait aisément dans le principe, puisque la poésie précéda certainement la prose; l’oreille s’efforçait de le reconnaître, et sa sensibilité n'était point émoussée par d’autres rhylbmes plus fortement marqués. Au moins tout se réunit-il pour indiquer celte antériorité de la poésie, jusu’à la forme de la prose , qui est é»iemment polie par l'usage. Les mots s’y rapprochent plus de leur radical et leurs flexions sont plus simples ; le tour des phrases est plus clair et s’éloigne moins de l’ordre logique.