SI
deux membres un ordre grammatical identique (1), ou s’y reproduisaient en nombre égal (2); quelquefois même les syllabes étaient comptées, et le rapport des hémistiches devenait encore plus matériel (3).
De moins en moins puissante , l’inspiration se subordonna insensiblement au talent ; le poète eut l’orgueil de son art et se créa de nouvelles difficultés pour le plaisir de les vaincre. Il voulut marquer davantage le rhythme en enchaînant les diverses parties du poëme par un lien plus facile à reconnaître , et il les commença toutes par des lettres différentes qui se succédaient dans l’ordre de l’alphabet (4). Après avoir débuté par des prétentions assez purement intellectuelles pour dédaigner tout rhythme sensible , la poésie aboutissait aux enfantillages d’un acrostiche (5). Mais
(1) Quant eiiret Israël ex Acgyplo.— fa initia Jacobi a populo barbaro.
Qui convertit rupeni in stagnum aqnariim — saxum silicum in Contera auarum ; Ptaume CXIV, v. et 5; trauction littérale de Ilerlin.
(*) rua -n *p'D' aiN pjnn -n ■p’n* “|'D 3 Dinn •piw 31*01 Bcp3 lobas' ■pin -[Wn
Exode, ch. XV, v. 6.
Cette égalité ne peut être attribuée au hasard , puisque les intentions du poêle sont quelquefois évidentes; ainsi , par exemple, dans le troisième verset du Ptaume CX1II, il a mis rW! dans le premier membre , quoiqu il appartienne au second , et s’est servi do pNfi inD au lien de ÏQ^Q dans le troisième verset du troisième chapitre de Hahakuk.
(3) Ce parallélisme grammatical est fort répandu en Orient; on l’y trouve meme dans la prose en arabe (par exemple dans les Séances de Hariri ) et en chinois (dans ce que l’on appelle le beau style, Wun-chang). Quelque chose de semblable avait lieu dans l’ancienne poésie irlandaise, où, suivant Lhuyd [Archaeologia Britannica , p. 309), les poèmes commençaieut cl finissaient par
la même phrase, le même mot ou la même syllabe. Ce caractère devint bien plus saillant dans les poésies latines de plusieurs Anglo-Saxons ; la première partie de l’hexamètre de chaque distique est répétée à la fin du pentamètre suivant :
Alma Dteus Trinilas, qui saecula cuncta gubernas,
Annue jam coeptis, aima Deus Trinitas, etc.
Bcda, 1. IV, ch. 20; voyez aussi plusieurs poëraes d’Alcuin, Opéra , col.
1740, 1742 et 1743; éd. de Du Chesne.
(4) Dans les Psaumes CX1 et CX1I , cet ordre alphabétique porte sur les lettres initiales de chaque hémistiche; mais il ne lie le plus souvent que la première lettre du verset, comme dans les Psaumes XXV, XXXVII, CXXXXV, et le chapitre premier des Lameutations de Jérémie; quelquefois plusieurs versets de suite commencent par la même lettre; il y en a trois daus le chapitre troisième de Jérémie , et huit daus le Psaume CXIX. L’ordre alphabétique n’est pas toujours exactement suivi; le «au manque dans le Psaumo XXXIV, et le phè est doublé; dans les chapitres 2, 5 et 4, de Jérémie , le phè précède Yajin.
(5) Ce genre de versification était connu aussi des autres peuples : In sibyllinis ex primo versu cujusque sen-
cette harmonie , uniquement basée sur une suite arbitraire de lettres , n’avait aucun résultat pour l’oreille , et la liberté du poëte périssait à la peine dans d’inutiles entraves ; l’esprit et la forme de la poésie étaient également sacrifiés à une affectation sans résultat et sans but (1). Ce système de versification n’eût donc été conservé que par un esprit d’imitation , trop servile pour ne pas être passager ; lors même que l’on y rattachait comme un culte religieux , il disparut si complètement, que la tradition n’a conservé aucun souvenir de ses règles (2) , et qu’une érudition aventureuse peut seule les induire des formes habituelles de la poésie (3).
lentiae, prîmia litteris illius senlcntiae Carmen omue praetexlitur ; Cicero, De divination*, I. II , par. 34. Euniu» avait fait aussi des vers acrostiches, et il s’en trouve dans le poème d’Optatianos Porpbyrios à la louange de Constantin (voyez aussi les poésies de Sitnmias et de Dosiades , ap. Bruock, Analecla , 1. 1). Blais ils devinrent plus fréquents pendant le moyen âge : il y en a de grecs (ap. Boissonade, Anecdola graeca, t. IV, P- 4*2), de franciques (ap. Hickes , Grammatic a franco-theotiica , p. 105), et de latins (ap. Endlicher, Cotalogus codieum philologicorum lalinorum bibliolhecae palatinac Vindobonentii , p. 298, 500, et ap. Muratori , Rerum Italicarum scriptores , t. II , part. II , p. 689, qui les a imprimés à la suite les uns des autres sans aucune division). La plus grande partie était sans doute une imitation de la poésie hébraïque, puisque Beda a dit en tête des vers alphabétiques en l’honneur de sainte Etheldrède , dont nous avons cité les premiers dans l’avant-dernière note :
Vîdeturopportunumhuic historiae hymnum virginitatis inserere , quem ante annos plurimos in laudem et praeeoniiim ejnsdem rcginae ac sponsae Cbristi clcgiaco métro composuimus , et imitari morem sacrae scripturae , cujus historiae carmina inclyta et hoc métro ac versibus constat esse composila. L'hymne a été mal imprimé par Mabillon (de ta sanclorum ordinit ranci» Benedieti, siècle II, p. 765); il y a, après le G, Cujui au lieu de hujus , et, après II, Costa au lieu de Kasta.
(1) Quoique les Hébreux ne se soient servis systématiquement de la rime dans aucun poème, on ne peut douter qu’ils né la connussent ; elle avait un nom ( m*n nn ) et se reproduisait fort
souvent dans quelques pièces, par exemple dans Job , ch. VI, v. 4, 1, 9, 13, 20, 22 et 29; ch. VII, v. 8, 10, 11,13,15, 19, 20 et 21 ; ch. X, du 8m* au 19m« verset , etc. Plusieurs critiques en ont même fait une règle positive ; voyet entre antres Le Clerc , Bibliothèque universelle , t. IX , et Samuel Arcu-
voiti , ruiiy amn. ch. si et 32.
(2) La poésie hébraïque moderne a adopté une base entièrement différente:
c'est une espèco d’allitération, le retour périodique de la voyelle ordinaire et du shiva ; voyez Moses ben-Chabib, Darkhe Noam , p. 23.
(3) Tous les essais pour donner un rhylhme matériel à la poésie hébraïque sont probablement restés individuels; au moins rien ne permet de croire qu’ils aient abouti à un résultat systématique, et celte impuissance s’explique naturellement par l’esprit religieux de la poésie et la nature de la langue ; voyez ci-dessous le chapitre XIII. Mais quand la versification aurait recherché un rhythme véritable , que l’oreille eût perçu, les efforts pour le déterminer n’en resteraient pas moins infructueux. Il faudrait qu'une connaissance exacte de l’ancienne prononciation leur servît de base , et que la ponctuation masorélhique s’appuyât sur des traditions authentiques.
Cette supposition est bien peu probable,