‹ Essai philosphique sur le principe et les formes de la versificationChapitre 8 sur 26 · DU RHYTHME BASÉ SUR LE NOMBRE DES SYLLABES · texte numérisé non relu

DU RHYTHME BASÉ SUR LE NOMBRE DES SYLLABES

Chaque voyelle a un son qui lui est propre ; c’est une émission particulière de la voix, modifiée par les consonnes

(t) Quoique ne tenant pas à la nature même de l’accent, une autre raison prouve encore qu'il serait nécessairement une base insuffisante de la versification.

C’est que dans toutes les langues il tond

à devenir de pins en plus intellectuel ; il né porto pas toujours sur la mime syllabe et n’exige pas constamment la mime intensité de voix; les souvenirs de l’babitude troublent le jugement de

qui la compriment (1). Tous les mots , quels que soient !é nombre et l’espèce des lettres dont ils se composent , exigent donc autant d’articulations distinctes qu’ils ont de voyelles indépendantes ; ils se divisent nécessairement en syllabes. L’existence des syllabes résulte ainsi , non d’une prononcia* tion arbitraire, mais de la nature des mots ; elles demandent, Chacune, un effort différent , .et se produisent par des sons que l’oreille la plus grossière ne peut confondre les uns avec les autres.

Elles durent paraître une excellente base du rhythme (2),

l'oreille, et le rhythme ne parait pins aussi marqué. Ainsi , par exemple , en rec, les enclitiques font accentuer la ernière syllabe des mots auxquels ils sont joints , et les oxytons détiennent barytons quand ils ne terminent pas on sens complet , indiqué par un point en haut ou en bas. La mobilité de l’accent est la même en allemand : Wir haben eine Mengc blos einsylliiger Worter, die vor oder nach einem zereysylbigen ge— aetzt , in diesen den Accent verànderu ; Sulzer, Allgemeine Theurie, s. v° Woiilk l'anc. En français, la transposition de l’accent D'a pas lieu seulement sur le dernier mot de la phrase ; comme deux syllabes accentuées ne peuvent jamais s’y suivre, l’acceul continue à changer sur tous les dissyllabes ; ou prononce : llénri l’âvait cônduit Avec vous I

(1) On peut prononcer plus rapidemeut les voyelles, mais il est impossible de modifier la nature de leurs sous. Quand elles s’unissent dans une diphthongue, elles forment réellement une autre voyelle, qu'elles expriment, comme le ferait un caractère de pure convention.

Ainsi, en français, oi a eu long- temps le son d'ut, et l'ue allemand n'a rien conservé de la valeur phouique de sea signes.

(2) C’est même un principe essentiel de tous les systèmes modernes de versification , quoiqu’on uo le trouve pas scrupuleusement respecté pendant te moyen Age ; ainsi , par exemple, au milieu du 12* siècle, dans lo Poema del Cid , les vers avaient depuiB dix jusqu'à vingt syllabes, et, 250 ans après, ils variaient encore de onze à seize dans le Libro del Palacig

de Lopez de Ayata. 11 y en a depuis dix jusqu'à quatorze dans le roman provençal de Gerare de Rnnilho; et on lit danè la Légende de tainl Brandan :

Lf abes Brendan prist en purpens ,

Cum home qui erl de mult grant sens,

De granz cunseilz et de rustes ,

Cum cil qui erl tonnent justes,

De Deu prier ne fereit fin Pur sel e pur trestut sun lin.

Ap. Fr. Michel, Rapport au MinitUrê de e/ntlruetion publique, p. iït.

Les vers varient, comme on voit, de sept à neuf syllabes. Sans doute la plupart de ces différences étaient masquées par la musique, qui allongeait les vers eu mettant plusieurs notes sur la même syllabe, ou en obligeant d’introduire des pauses dans leur déclamation. On use encore de ce dernier moyen daus 1a poésie anglaise , pour faire suivre immédiatement des syllabes accentuées dont la règle exilait la séparation ; ainsi Sydney a dit i ans le troisième livre de l'Arcadia t Virtue, beautie and speech did strtke- „ . . . , wotind-eMnh

My hcàrt-éyes-edrs with wonder, love, deligbL

Les autres irrégularités tenaient souvent , on à des changements de mélodie,

a ui entraient dans le rhytbme général u poème (comme dans les ballades allemandes , qui , suivant un passage de Limburger Ckronik, durent avoir plus de trois couplets jusqu'en 1360), ou A des contractious, des diérèses et des prothèses, semblables à celtes de nos chansons eu patois populaire , que noua ne deviuons plus. Mais il n'en faut pas moins convenir qu’on admettait qnefrquefoia un rhythme irrégulier dont noua

partout aux peuples qui les ramenaient presque toutes à un pièmeélément vocal, modifié par une seule consonne initiale : leur existence propre et le rapport d’égalité que leur articulation séparée établit entre elles étaient encore plus faciles à reconnaître (1). Mais en se développant, souvent même en pe corrompant , les langues augmentèrent leurs sons primitifs ; elles inventèrent des voyelles plus brèves (2), qui Payaient pas la même mesure réelle que les autres et rendaient l’harmonie du vers impossible. Dans quelques idiomes on les ^retranchait (3) lorsqu’ en se réunissant à la voyelle suivante

pe pouvons nous rendre compte , puis-

3 ue le marquis de Sanlillana disait , ans sa lettre au connétable de Portugal, ap. Sanchei, Coleccion de poesia's anteriores al tiglo XK, t. I, p. lv:

Aunque en alguuos ( versos), asi de las unas (maneras) corao de las otras, hay algunos pies Iruncados que nosotros 11a- Vnaraos inedios pes, è los Lemosis, Fran- Veses, è auu Catalanes, hioqs. Le principe de la numération des syllabes était quelquefois porté si loin , que la versification irlandaise fixa la longueur que de- -tait avoir le dernier motdechaque vers; c’était un monosyllabe dans le rannoigheacht mhor, un dissyllabe dans le rannoigheacht bheag , un Irisayllabe dans le easbhairn; dans le seodna, les vers impairs se terminaient par des dissyllabes, -et les autres par des monosyllabes.

. (1) Aussi est-ce en Orient, où les voyelles étaient si peu variées, que l'on .trouve la veraiiication syllabique dans toute sa pureté. Nous citerons pour exemple la plus ancienne poésie san- «crite, celle des Véda (dont le principe -ae conserva dans le Vama-vritta après d’adoption de la quantité métrique ) et la poésie syriaque ; voyes Hahn , Bardase- ■n et Gnoslicus, Syrorum primas hymnologui, et Ewald , Die poelischen Bûcher det allen Bandes, p. 64. Ce principe n’était pas étranger h la poésie hébraïque; chaque partie du verset y a communément sept ou huit syllabes. L'ancien vers hexamètre chanté après la .victoire d’Apollon sur le serpent l’y- -thon :

(U . ’lv n««v, ’iy Qatuv, 'if n«<*v,

ap. Athénée, I. XV, p. 701, semble même prouver que dans l'ancienne poésie grecque les syllabes n’étaient que comptées; voyez Santeu , ap. Tereutianus Maurus , fiotae, p. 142.

(21 La voyelle primitive est VA ; c’est la plus facile è prononcer, comme le prouvent les plus anciennes langues et les premiers mots que les enfants balbutient. Sa longueur tient le milieu entre les autres. La gamme ascendanlede la voix est: U, O, A, E, /.

(3) Cette contraction devait ainsi frapper des voyelles dont une consonne finale n'allongeait point le son naturel ou celles qui en précédaient immédiatement une autre. Quelquefois les deox voyelles sont réunies eu diphthongue, comme eu grec, nzl.zrxJ'sw , liiadit . 1 . J, v. 1; pie , I. XIII, v. 144; ’inrni, Odysseae I. VI, v. 33; en latin, isdem, di; en français , fouet , hier, etc. Mais le

f ilus souvent on supprimait entièrement a première voyelle , ce qui arrivait surtout en grec pour l’c de ia seconde syllabe d’un dactyle. On y trouve aussi retranché l’« d’à[irTOj( Eschyles, Euménides , v. 56S) , Tu d’Eyctwyuiv (Euripi— des. Iphigenia in Tauride , v. 951 et 970), et même l’i (Eschyles, Septem contra Thebat, v. 294; Supplices , v.

75; Euripide* , Bacchidcs , v . 996; etc.).

Malgré l’évidente raison de ces règles, l’anglais ne les a point adoptées; on y supprime moins bien une voyelle finale que celle qui précède une consonne , et, lorsque deux voyelles se suivaient dans un même mot , c’était souvent autrefois la seconde qui était retranchée ; voyex

)gle

les consonnes qui formaient une syllabe avec elles ne produisaient pas des sons trop durs ou trop contraires aux habi-

Guest, History of english Rhythms , t.

1, p. 41. Le gaël avail adopté une règle beaucoup plus simple : toutes les fois que deux voyelles se suivaient sans être séparées par un trait qui annonçait un mot composé, elles appartenaient à la même syllabe. Nous ne connaissons que trois exceptions : dee , muai et lai; et probablement elles s’expliquent par des contractions anterieures, puisque la forme régulière serait dialhan , mnathan , et lalhan ou lathacan. En italien, les dipbthongues en eà (dea, dicea , polea , et leurs composés), pouvaient, ainsi que les pronoms mei , tei , lui , noi et rot , devenir dissyllabiques à la fin d'un vers; L. Dolce, Osservazioni nella volgarlingua f p. 190. Dante a donné deux syllabes à to :

Vid’ i-o scritto al sommo d’una porta, et Pétrarque a séparé en deux la première syllabe de faustina :

Pur fa-ustina il fa qui stare a segno.

Reine , qui avait ordinairement trois syllabes, n’en a que deux dans le Tri»tan, t. II, p. 137, et Eustache Deschamps ne lui en donne jamais davantage; obéir u’a que deux syllabes dans le Roman » de Rou (v. 828), et meismes en a trois (v. 854); fléau , dont la première syllabe est si accentuée, était autrefois un monosyllabe (il y en a encore des exemples dans Saint-Amand), et l’on donne indifféremment deux ou trois syllabes à zéphir et à encore. Le même arbitraire a lieu en anglais pour heaven et our seven; Spencer les taisait toujours issyllabiques, et Gabriel Harvey lui en faisait déjà un reproche du temps d’Elisabeth. Dans son Elegy on D r . Whitaker. Hall a fait deux syllabes de heath , et Churchyard, ainsi que Shakspeare (Lear t act. IV, sc. 4), n’en donne pas plus à enemy. En portugais, quoique la réunion des voyelles en dipnthongues soit déterminée par l’usage, les poêles peuvent les réunir ou les séparer pres-

Î [ue indifféremment ; Camoëns disait ort bien :

D* Africa as terras e d’Ori-ente os mares.

Il résulte même d’un passage de Dante, qui n’avait pas encore été remarqué, que

l’on sous-entendait des voyelles qui augmentaient le nombre des syllabes : Ut Gerardus de Bornello (Girart de Borneil)

Ara ausirez encabalitz cantarz;

Quod carmen ( il n’a pas été publié par M. liayuouard), licet decasyllabum videtur , sccunduni rei veritatem endecasyllabum est : nam duae cousonantes extreinae lion sont de syllaba praecedente, et licet propriam vocalcm non habcant, virtutera syllabae non tameu amittunt : Dt vulgari eloquio , 1. II, p.

43. Les Latins faisaient toujours un monosyllabe de deeti (Heinsius, Adverta— riorum I. II, ch. xvii, p. 348); ils supprimaient aussi Quelquefois le premier U de quelques subslantitifs terminés en tt/um, et 1 on trouve dans Lucrèce pot lut pour potiluty dans Virgile a» — prit y etc.; les comiques contractaient même ejus t cujus , diu , fuit , novo t et l’accent disparaissait puisque le mot devenait monosyllabique. Otfrid a supprimé IV d'irkenatim, et les Allemands disent drunter (darunter), andre (andere), ewger (ewiger), etc.; mais ils ne peuvent contracter deux voyelles en une que lorsque la première est un I suivi d un E qui devient une consonne, comme dans LU je. Les Anglais pouvaient même retrancher des syllabes longues; ainsi Shakspeare a dit :

The heart-acb, and a thousand nal’ral shoks.

J/amlet , act. III , sc. i , mono!, v. 7.

et l’on peut encore maintenant supprimer la pénultième des participes en otoing , (pii, à deux exceptions près, est toujours accentuée. Quelquefois les consonnes étaient aussi contractées ; on en trouve de fréquents exemples en flamand pour le D toeVr, neVr (etc.) , et en anglais pour le V : ainsi Ponc a dit, dans son élégie à la Mémoire d'une Infortunée :

Nor hallow d dirge be mutter’d o’er thy

tomb.

Il y a même quelques exemples de syllabes entières supprimées, comme jusso dans Virgile (Aeneidos l.XI, v. 407) pour jusseroy et dans le Nibelunge Nqt t st. 2 :

tudes de la langue (1). Dans d’autres on ne comptait pas les syllabes muettes dans la mesure des vers (2); mais cet expédient ne donnait point à la versification un rhythme plus sensible. Toute régularité manquait également, soit que l’on considérât comme nulles des syllabes dont la prononciation était fort distincte, soit qu’on attribuât aux syllabes muettes la même valeur qu’à celles qui étaient accentuées (3). D’ail-

Dar urobe muosen degene vil rerliesen den

lip.

L’espagnol est peut-être la seule langue où les mois conservent, en vers, toutes les svllabes et toutes les lettres qu’ils ont aans la prose.

(1) Ainsi, en anglais, 1*E du participe passe et de la 2* personne de rindicatif ne pouvait être contracté quand il était précédé d’un T ou d’un D , tandis qu’en allemand la contraction de l’E à la fin des hémistiches était impossible lorsqu’il était suivi d’un T, ou de deux consonnes, comme daos ce vers iambique :

Cnd ausgeblut et bat das arme Herz.

Presque toutes les langues ont , d’ailleurs, des lettres antipathiques, qui ne se suivent jamais immédiatement dans la même syllabe, et ne pourraient ainsi être rapprochées par une contraction :

tels sont en français le N et les autres liquides, en islandais le N et le K , en valaque le C et le T, etc.

(2) En anglais , l’E muet ne compte pas dans la mesure du vers , quelle que soit la place qu’il occupe :

Who saw bis Arcs here rise, and lhere descend.

Pope, Ettay on Man, ép. II.

11 comptait autrefois dans une foule de mots : thries ( Chaucer, Canterbury taies, prologue), countenance (ibidem, The Clerkes taie), maladies (ib., The K ni g fîtes taie ) , (Fletcher, Pro-

phetess ), etc.; mais lorsque le rhythme se base sur l'accent , on ne peut admettre de syllabes moins accentuées que celles qui ne le sont pas; on est obligé de ne tenir aucun compte de celles qui sont sourdes. Au contraire, en allemand et en français, l’E muet compte toujours, excepté à la fin de l'hémistiche. La raison de cette différence est dans la forte

accentuation de l’allemand, qui ne comporte pas de syllabes véritablement muettes , et dans la prononciation des monosyllabes anglais et français terminés par un E muet. Ces derniers avaient le même son que les autres syllabes muettes ; à moins de rendre toute clarté impossible , on ne pouvait les pronoocer sans une sorte d’accent , qui s’étendit par analogie à toutes les syllabes semblables ; tandis que TE des monosyllabes anglais avait le 9on de l’I ; sa prononciation était entièrement différente de celle des E qui n eutrent pas dans la mesure du vers, et ne dovait pas être soumise à la même loi. D’ailleurs y l’anglais étant beaucoup pins accentué que Te français, la différence des syllabes muettes avec les autres y frappait bien plus vivement l’oreille. Plusieurs Allemands modernes n’ont point toujours compté l’E final dans leurs vers; Gôlhe lui-même a dit dans Vanilas :

Ich hab’ mcin Sach' auf nichts gestellt.

Mais nous croyons cette licence contraire à l’esprit et aux habitudes delà langue. Le provençal ne comptait pas non plus TA à la fin de l’hémistiche, parce que c’était sa voyelle muette qui ne terminait que des féminins, excepté caresma et legista, dont la désinence était accentuée, et entrait, comme les autres syllabes, dans la mesure prosodique. En italien , comme l’accent tombe presque toujours sur la pénultième , la aerniere syllabe est relativement muette, et l’on peut n’en point tenir compte dans la mesure lorsque la voyelle est précédée d’une liquide dont le son se réunit à la syllabe suivante ; voyez Salviati , Deçli avvertimenli 'delta Itngua sopra il De eamerone , 1 . 1 , p. 212.

(5) Aussi, comme en anglais les monosyllabes ne sont point accentués, les

leurs, de nouvelles voyelles plus longues que les premières s’introduisirent aussi dans les langues ; des contractions ou des sons moins simples multiplièrent les consonnes, et, pour les articuler toutes, la voix fut obligée de prolonger l’émission des voyelles qui les groupaient autour d’elles. L’égalité de mesure de toutes les syllabes devint une pure fiction de l’esprit, que le jugement de l’oreille démentait à chaque instant (1).

oëtes suppriment d’une manière ou ’une autre tous ceux qui ne sont pas rigoureusement nécessaires au sens.

Tantôt iis les réunissent au mot précédent («et o après tnany) ou suivant (th’elemal , t’accept), ou même à un autre monosyllabe terminé par une voyelle, ainsi que dans ce vers de Cowley ;

Can he to a friend, to a son so bloody grow -, tantôt ils ne les expriment même pas :

Yourvoices, Lords, ’beseech you letherwill.

Othello , act. I , sc. 3.

C’est probablement la môme raison qui engageait si souvent les troubadours à supprimer la voyelle des pronoms me, le , ti, te, si, nos, vos , et à les réunir au verbe suivant lorsqu’il commençait par une voyelle ; mais nous sommes loin d’y voir une règle aussi importante et aussi générale que l'a prétendu M. Raynouard ; Journal des Sa — vants, 1851, p. 348. Quand l’élision n’avait pas lieu, cette réunion était insi —

S aillante , à moins d'un changement ans 1 accentuation, dont rien n’autorise à préjuger l’existence ni les conséquences; et l’incorrection des textes, ainsi que notre ignorance de l’ancienne prononciation , laissent môme en doute si la voyelle du pronom était élidée toutes les fois que son concours avec une autre rendait 1 élision possible. Quelques unes de ces contractions avaient lieu aussi en -vieux français :

Prièrent l’en que ’s meint od sel ; {Légende de saint Br andan, ap. Fr. Michel.

Rapports , p. 153.) et en frison , comme dans les premiers vers d’une des Pastorales de Gysber Japicx :

Da wier ick yn rayn schik, Je Feyntenî’k wierso ryck -,

’K tocht, ynne wyde wràd iz nimmen mij allyck, etc.

D’ailleurs, il y a dans presque toutes les langues des mots terminés par une consonne sonore; lorsqu’ils ne sont point suivis d’une voyelle , on ne peut les prononcer sans faire eutendre le son d’un E muet, qui ajoute réellement une sorte de syllabe au vers et altère profondément le rhythme , basé exclusivement sur l’égalité des syllabes. Les exemples eu sont innombrables dans les idiomes fortement articulés. Nous n’en citerons qu’un seul , tiré de YÊpUre au Hoi de Boileau :

N’est point le prix tardif d’une lente vieillesse.

On entend distinctement quatorze syllabes : si le rhythme n’est pas entièrement brisé , c’est que tardif est à l'hémistiche , où la pause faisait autrefois tolérer un E muet.

(1) Plusieurs lettres pouvaient aussi être également voyelles ou consonnes, et les poètes changeaient arbitrairement leur nature :

Tenvia nec lanae per coelum vellera ferrl.

Géorgien , 1. 1 , y. 397 Fluvjorum rex Eridanus, camposque per

omnis.

Géorgien, 1. 1, y. 482.

Cette licence avait lieu aussi dans les anciens poètes italiens pour les mots finissant par un I entre deux voyelles :

Nello stato primajo non si rinselva.

Dante, Purgalorio, ch. XIV, y. 66.

Si nous distinguons aisément ces changements dans les poésies dont le rhythme nous est parfaitement connu, nous en sommes réduits à les deviner dans les autres, et la versification n’y résulte plus de la nature des pensées et de la forme de leur expression, mais d’une pro-

L’harmonie en eût-elle été frappante, un pareil rbythme ne pouvait satisfaire à la première condition de la versification , distinguer la poésie de la prose. La clarté de toutes les deux exigeait également que tous les mots fussent distinctement articulés. Le vers n’était donc plus qu’une juxta-positiou de syllabes sans valeur rhylhmique , et cette réunion ne dépendait même ni de l’imagination ni de l’oreille j elle était déterminée par le sens. Pour ne pas être brisé par une pause grammaticale, le vers devait se renfermer dans un membre de phrase; sa mesure n’aurait pu être sensible que s’il s’était confondu avec la prose : il lui fallait opter entre deux négations (1).

Le rbytbme basé sur le nombre de syllabes ne pouvait ainsi être marqué par son principe ; quand il le parut suffisamment , c’est qu’un rhythme secondaire , d’origine entièrement distincte, lui communiquait une force étrangère à sa nature. La déclamation du vers était , surtout dans les premiers temps de la poésie , une sorte de chant passionné qui le divisait en plusieurs pieds par une accentuation différente; quelle que fût la prononciation réelle, la voix augmentait et diminuait alternativement jusqu’à la fin, et cette mélodie toute musicale donnait de l’harmonie à la versification. Mais la durée naturelle de la

nenciation arbitraire. Il y a aussi des langues, l’anglais par exemple, où, lorsque la mesure l’exige , on retranche la voyelle initiale de quelques mots:

'*py, ’scape, ’tlablish, ’polhecaries (ap.

Fietcber , Valenlinian, act. V,ac.i), 'maginations ( ap. Ben Jonson , Every man «» hit humour, act. III, sc. 31- Camoèns a dit aussi au lieu d'imaginaçao :

Maginaçâo os olhos me adormece.

Les vieux poètes anglais ne craignaient pas non plus d’ajouter un Y au commencement des mots : yuroughl , ap.

Chaucer , Cuntcrbury laies , prol., v.

196; yshadowd, v. 609; ytaught , v.

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