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LA PHILOSOPHIE POLITIQUE

Sentiment de la liberté chez Tocqueville.

I. — Instinct personnel et aristocratisme. — Foi au libre arbitre, principe de toute dignité. — Autoritarisme et orgueiL

Conception de la liberté : elle est un droit et la source du bonheur pour les personnes, comme pour la collectivité. — Restrictions : le droit de l'Etat. — Le souci de l'évolution sociale contemporaine confère à l'individualisme de Tocqueville une valeur particulière.

II. — Idéal de société qui concilierait la liberté et l'égalité : paraît-il réalisable en France étant donnés les défauts de notre race? — Ce que Tocqueville redoute. — Anglomanie de Tocqueville. — Inquiétudes que les tendances à la Démocratie dans notre pays suscitent chez lui : influence des légistes. — Parallèle avec les Etats-Unis : ancien Régime et Révolution : leur œuvre. — Ce que Tocqueville a précisé.

III. — Conception de la Démocratie, ou plus exactement de la tendance à l'égalité. — Avantages et défauts. — Les dangers : démagogie, irreligion et socialisme. — Soin que Tocqueville a pris de séparer l'idée d'égalité civile et politique de celle d'égalité économique. — Critiques du socialisme : leur force relative. — Tristesse, courage et confiance mêlés de Tocqueville.

a Qui cherche, dans la liberté, autre chose qu'elle-même est fait pour servir. Ce qui, dans tous les temps, lui a attaché si fortement le cœur de certains hommes, ce sont

ses attraits mêmes, son charme propre, indépendamment de ses bienfaits ; c'est le plaisir de pouvoir parler, agir, respirer sans contrainte, sous le seul gouvernement de Dieu et des lois... Les uns la poursuivent obstinément à travers toutes sortes de périls et de misères. Ce ne sont pas les biens matériels qu'elle leur donne, que ceux-ci aiment alors en elle : ils la considèrent elle-même comme un bien si précieux et si nécessaire, qu'aucun autre ne pourrait les consoler de sa perte et qu'ils se consolent detout en la goûtant. D'autres se fatiguent d'elle au milieu de leurs prospérités... Que leur manque-t-il pourrester libres? Quoi? Le goût même de l'être. Ne me demandez pas d'analyser ce goût sublime, il faut l'éprouvor. 11 entre de lui-même dans les grands cœurs que Dieu a préparés pour le recevoir : il les remplit, il les enflamme.

On doit renoncer à le faire comprendre aux âmes médiocres qui ne l'ont jamais ressenti (1). »

Dans ces lignes, Tocqueville s'est presque défini : rarement il sut mieux exprimer cet inébranlable amour qui nous émeut par son ardeur et son idéalisme hautain : mais nous aurions souhaité que le moraliste insistât davantage.

Le libéralisme est en soi une doctrine assez vague, toute d'aspiration et de sentiment : l'élan personnel y joue un rôle décisif. Ses adeptes montrèrent cependant trop rarement le souci d'établir leurs convictions sur une base satisfaisante (2) et la plupart d'entre eux se contentèrent de développer, suivant un ordre plus ou moins logique, leurs vues particulières. Notre publiciste ne laisse pas d'avoir partagé ce défaut. Il en résultera fréquemment,

(1) Cf. Op. compl.y t. IV, p. 248, anc. régime.

(2) Sauf J. Simon et Vacherot, et encore avec bien des insuffisances. Cf. La liberté politique, l'"® partie et la Démocratie libérale préface.

pour nous, ici et bientôt ailleurs davantage, une sérieuse , difficulté à déterminer une pensée soumise, en plus, aux retours, à toutes les hésitations d'une nature vibrante et inquiète.

Dès sa jeunesse Tocqueville avait accepté l'ensemble d'idées politiques que son naturel comportait et auquel il se tint sa vie entière, sans l'analyser : le principe de ses convictions reste donc obscur ; une certaine logique manque. x\ussi éviterons-nous, avec soin, tout dogmatisme sec et les catégories prétentieuses.

c( Amour de l'indépendance personnelle, de l'indépendance de position ; haine de la gêne, malaise de l'obéissance, » trouvons-nous dans une note inédite (1) « et » pouvons-nous désormais ajouter, « timidité, fierté susceptible et presque maladive^ par-dessus tout distinction de cœur et, derrière la simplicité affable des manières, orgueil intraitable, orgueil de patricien, par souvenirs et par goûts... (2) »

Aristocrate, faut-il répéter et d'un aristocratisme qui ne peut nous froisser, car en définitive, son préjugé de race

(1) Papiers inédits. Cf. encore : Op. compl.^ t. Vlll, p. 223. Mélanges, note de 1857... « Ils ne sont pas seulement soumis, ils sont calmes ; que je suis d'une autre nature!... La gêne complète m'exaspère et le despotisme me donne des passions révolutionnaires. »

(2) Cf. Op. compL, t. V, p. 368, une lettre qae nous rectifions sur l'original : « Je considère Gobineau comme un très bon garçon et un fort galant homme. Il est né dans notre race. (Beaumont avait transcrit; il est d'une bonne famille) ». Ecrivant plus tard à Gobineau, Tocqueville dira encore : « En fait de sentiments élevés et délicats, nous sommes et serons toujours de la même secte ». Cf. aussi Conversations avec Nassau-Senior déjà cit. p. 231 el Souvenirs : u Les membres de l'aristocratie forment comme une franc-maçonnerie ».

n'incite Tonqueville qu'à rejeter les pieds plats et les drôles, et ses aspirations ne suscitent dans son âme qu'une conception quasi religieuse de la personnalité humaine. Le respect qu'à son égard il exige, il le reporte sur ses semblables et s'il s'estime d'abord et s'exalte lui-même, il ne dédaigne et ne ravale spontanément personne : « Notre responsabilité, dit-il, fait noire grandeur, devant les hommes et devant Dieu. »

Noble conception qui le rapproche de Royer-CoUard, de JouCfroy, de Cousin et des autres spiritualistes. Gomme eux, Tooqueville place le fondement du droit et de la dignité dans la volonté sans entraves, dans notre pouvoir de choisir entre le bien et le mal, dans le libre-arbitre d'où procède le devoir : c'est sa religion, sa foi : « Que voulez-vous disait-il à Gobineau, nous sommes deux vieux entêtés, Beaumont et moi, qui avons donné dans la liberté (morale) comme Louis-Gourrier disait qu'il avuit donné dans la Gharte et qui ne saurions du tout en revenir. » (1)

11 tient même si ferme sur ce sujet, que ses premiers froissements avec son jeune ami dateront de la publication de Y Essai sur t inégalité des races humaines, et sa désapprobation se traduira en termes sévères : « Votre doctrine est une sorte de fatalisme, de prédestination si vous voulez, difïerente toutefois de celle de Saint-Augustin, des jansénistes et des calvinistes... en ce que chez vous il y a un lien très étroit entre le fait de la prédestination et de la matière,.. Gette prédestination... me paraît... cousine du

(1) Cf. Correspondance avec Gobineau déjà citée, p. 207.

La philosophie de 1830, tout idéaliste, n'était pas pour diminuer les convictions de Tocqueville. Ainsi dans les Nouvelles considéralions sur les rapports du physique et du moral publiées en 1834 par iMaine de Biran, la liberté de choix, la liberté morale était acceptée sans débat ; le libre arbitre y est démontré par les faits de conscience et d'activité. Cf. Fouillée Vidée moderne du droit, p. 132, 5® édit. à propos de Técole spiritualiste.

pur matérialisme... Soyez convaincu que si la foule... ad mettait votre doctrine, cela la conduirait tout droit (de la race à l'individu)... à un très grand resserrement sinon à une abolition complète de la destinée humaine... Or, je vous confesse que... je reste placé à l'extrémité opposée de ces doctrines... Quel intérêt peut-il y avoir à persuader à des peuples lâclies... qu'étant tels par la nature de leur race, il n'y a rien à faire pour améliorer leur condition?... Le courage, l'énergie l'honnêteté, la prévoyance, le bon sens sont les véritables raisons de la prospérité des empires, comme de celle des familles, et la destinée de l'homme^ soit comme individu, soit comme nation, e8t ce qu'il la veut faire,.. Il y a un monde intellectuel entre nous (1). »

Ici, nous le sentons, Tocqueville « croit » sans ambages. Que Dieu nous ait fait indépendants et par là même responsables, lui semblait une vérité sainte contre laquelle aucune affirmation ne peut prévaloir : il n'en douta jamais : c'était pour lui une source de nobles efïorts, de fierté, et d'honneur et il subordonnait à cet acte de foi toute l'organisation de la société humaine (2).

Nous nous garderons de l'en blâmer.

(1) Les deux premiers volumes de Gobineau parurent en 1853 ; les deux derniers en 1855. Cf. Correspond, cit., p. 191 et suiv.

(2) Nous sommes libres dans un tourbillon qui représente la volonté de Dieu, voici sa thèse. Cf. t. III. Dem. en Am. in fine. Il est vraiment singulier, dans un autre ordre d'idées, que jamais Tocqueville, lorsqu'il exalta la grandeur humaine ne se soit inquiété du dogme chrétien de la chute originelle ; il est bien là le disciple des hommes du xviii® siècle. On sait quel parti anti-révolutionnaire ont tiré du mythe biblique, J. de Maistre et Bonald par exemple.

Aussi bien Tocqueville nous rappelle Bastiat et son principe du libre échange par l'ardeur de ses assertions : le procédé est d'ailleurs commun à tous les libéraux. Cf. Rémusat, Op. cit., p. 334 et suiv.

Aucune idée, n'est « raisonnablement » plus discutable que cell e du libre arbitre cependant.

Au nom de quel principe absolu exigerions-nous que l'éLrange aphorisme de Bossuet: «Je suis mon maître entre les mains de Dieu » ne le satisfasse point ? Il nous suffit que Tocqueville, par sa conduite, l'ait solidement et noblement justifié pour que nous le regardions comme acceptable, quant à lui. Néanmoins n'a-t-il pas exagéré, lorsqu'il prétendait que, de l'idée de fatalité, doit surgir immanquablement une veulerie sociale désastreuse, bien plus une tyrannie, un despotisme inévitable ? De quel droit un parti politique s arrogerait-il l'autorité suffisante pour nous contraindre et nous soumettre parce que a métaphysiquement » nous sommes « déterminés » ? Nous ne le concevons pas(l). L'instinct vital, au reste, n'empor-

« Le ver à soie mettra-t-il son libre arbitre à filer?» disait Nietzsche. Auparavant Shopenhauer, dans un essai sur ce principe, après avoir démontré que les témoignages de la conscience ne nous attestent ni indépendance, ni pouvoir spontané, dénombre les penseurs qui se rattachent à l'école déterministe depuis Aristote jusqu'à Hobbes, Hume, Spinoza etc. : la liste est riche et longue, (Cf. Essai sur le libre arbitre. Alcan 1907, Trad.).

Claude Bernard a écrit ; « On ne peut contester que la physiologie actuelle marche dans une voie qui établit de plus en plus le déterminisme rigoureux des phénomènes de la vie. Il n'y a pour ainsi dire plus de divergences entre les physiologistes à ce sujet. Il n'en est pas de même pour les philosophes ». Et la distinction (dans ses Phénomènes de la Vie) qu'il essaie d'établir plus tard entre les mots « déterminisme » et « fatalisme » ne diminue pas la portée de cette affirmation, contre laquelle, depuis trente ans « aucun fait observé d'une manière précise n'a donné la moindre preuve ». Félix Le Dantec, Rev. encyclopédique, 27 mai 1897.

Cf. aussi la préface d'Alfred Giard à V Individualité du même écrivain précité, p. 4 et suiv. et J. de Gaultier : de Kant à Nietzsche, 1905, p. 143 et suiv.

Aussi aurions-nous aimé voir Tocqueville s'inquiéter de la mesure dans laquelle le libéralisme fondé, dit-il, sur le libre-arbitre, se trouve lié à la philosophie. Certains libéraux ne craignaient pas d'être déterministes. Il y a là une série d'inadvertances qui étonnent et déplaisent même.

(1) Nous disons plus : nous nous trouverions fondés à rejeter tout

tera-t-il pas toujours les hommes vers le rejet de toute gêne, c'est-à-dire vers rillusion de l'indépendance ?

Quoi qu'il en soit, cette liberté « le premier des biens, le plus riche en vertus, en mâles efforts » que chacun possède « du fait même qu'il est homme », faculté de s'appartenir et de rester soi, « avérée, indiscutable », Tocqueville la proclame hautement (2).

Il la décore de quelques chaudes nuances, que son aristocratisme naturel lui fournit : ce Nous avons le devoir d'obtenir notre liberté et de la conserver (3) » car en apparaît seul digne celui qui la mérite ; sa conquête est une obligation à laquelle nous ne pouvons nous soustraire, que nous sommes tenus de remplir et nous n'avons nullement la faculté d'en détourner les autres ; la vertu consiste au contraire socialement à en éveiller, à en stimuler le goût chez nos semblables, pour les élever, les ennoblir. c< Oui les vrais amis de la liberté et de la grandeur humaine doivent sans cesse sô tenir debout. »

Aussi Tocqueville craint-il ce « sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s'isoler de la

despotisme, du fait même de notre servitude métaphysique dans le temps et l'espace. Les obstacles contre notre instinct d'affranchissement, c'est-à-dire de bonheur s'accumulent en assez grand nombre naturellement, pour que nous supportions que des hommes les multiplient encore, au nom d'une prétendue volonté nationale qui n'est au fond que leur égoïsme décoré d'un titre sonore.

(3) Il n'en a pas analysé les éléments. Eléments: 1° chrétien et protestant : 2° cartésien (philosophique : Voltaire, les Encyclopédistes — individualiste : Montesquieu, RousseaU;, Kant, etc.). Plus l'influence de la Révolution américaine.

(3) Gœthe l'a dit aussi en termes plus nets encore. « La liberté ne se reçoit pas ; on se la donne : elle est la loi vivante au terme de l'effort. »

Une telle idée n'implique-t-elle pas alors cette question : Tégalité est-elle un droit commun à tous, si la liberté est l'apanage de ceux-là seuls qui paraissent se la conquérir ?

masse... et à se retirer à l'écart, cet individualisme... qui ne tarit d'abord que la source des vertus publiques, mais, à la longue, attaque et détruit toutes les autres et va s'absorber enfin dans l'égoïsme » (1). Sa conception de la liberté en soi est donc large et généreuse, elle rejaillit très loin : il a soif de sentir frissonner autour de lui « un véritable esprit d'affranchissement, le goût des grandes choses, la foi en nous et dans un espoir... » Son meilleur amour de la Révolution trouve là ses origines: il s'émeut au souvenir de ce temps «d'inexpérience sans doute, mais d'enthousiasme et de virilité, temps d'immortelle mémoire... où les Français furent fiers de leur cause et d'euxmêmes... (2) » 11 veut que ses concitoyens soient désintéressés, indépendants, héroïques, des hommes en un mot. Cette passion de la liberté avait, chez lui, une autre raison encore. Tocqueville, comme Royer-Gollard, était un autoritaire : grave et d'une rare sévérité de conscience, il désirait son lot d'influence admise, reconnue, et cela pour dire et accomplir, sans contrainte, ce qu'il estimait noble et juste. 11 ne souhaitait, n'exigeait pas, du reste, que les lois permissent davantage. Toute pensée, toute parole qui tendait à franchir la limite qu'il avait fixée pour les autres [comme pour lui-même, n'était pas loin de lui porter ombrage et de l'irriter : il avait l'horreur de la licence et l'effroi de toute audace un peu anarchique et tapageuse : il croyait autant à la nécessité de la tenue, de la discipline, qu'il détestait l'oppression, quelle qu'elle fût et d'où qu'elle vint. C'était un conservateur libéral qui aurait aimé vivre et lutter soit en 1790, soit en 1818 et s'y maintenir.

Enfin au plus profond de son âme, l'indispensable équi-

(1) Cf. Op. compl.j t. m, p. 167, Démoc. en Am.

(2) Cf. Op. Gompl., t. IV, p. 307. Révol., t. VIII, p. 143 et suiv. R. Pierre-Marcel 9

libre gardé, Tocqueville se croyait doué héréditairement et par lui-même de qualités précieuses, en vertu desquelles il se sentait étranger à toute basse suggestion.

L'effort qu'il accomplissait pour réunir en son être les qualités qu'il prisait le plus, le rehaussait à ses propres yeux, et il n'élisait spontanément que ses pairs : le reste des hommes n'était pas loin de s'étendre, autour de lui, comme une foule importune de parleurs énervants, de fripons ou de niais cupides et mystifiés, et si son christianisme l'obligeait à leur supposer une âme, il ne les suspectait et ne les craignait pas moins. La seule idée de leur domination le révulsait : qu'un seul individu, une caste ou tout un peuple lui imposât malgré sa volonté, une loi quelconque, il ne pouvait l'admettre : son désespoir du coup d'Etat en fournit une preuve éclatante : il est mort pour avoir trop ressenti la honte de la France silencieuse et satisfaite, sous un régime qui, lui, l'écrasait.

Le libéralisme de Tocqueville implique, par conséquent, autant d'orgueil que de générosité de cœur : mais si aristocratique soit-il, largement sociable, il ne recèle ni étroit égoïsme, ni réticence subtile.

Qu'on puisseopprimer, sacrifier un individu, des masses pour satisfaire un tyran épris d'art ou assurer le bonheur de générations lointaines (1), Tocqueville ne saurait l'imaginer ni le justifier. Que la liberté de pensée prévale sur la liberté politique (2) ; que les franchises civiles s'accom-

(1) Ce n'est pas Tocqueville qui aurait jamais écrit les pages de V Avenir de la Science où Renan déclare raisonnable que des races entières paient, par la douleur, la réalisation de grandes choses. Cf. p. 317 et suiv. 522 et suiv.

(2) Renan lui impute une opinion contraire, mais il n'a pas justifié cette affirmation : le maître gardait d'ailleurs personnellement cette opinion : c'est le fond même de sa politique.

modent d'un despotisme éclairé ; que la sécurité, l'ordre publics compensent la négation des initiatives et des volontés, ce sont là des distinctions qu'il ignore ou repousse.

La liberté consiste, pour lui, autant à jouir de l'indépendance privée qu'à exercer une part de puissance nationale (1) : elle suppose, d'un côté, le droit d'être respecté dans sa personne, ses biens et propriétés, ses opinions, ses croyances, sa volonté d'agir, de s'élever, de réaliser son œuvre, d'apprécier enfin'ses intérêts et deles régira sa guise, sans violer les lois naturelles et sociales ; la faculté, d'autre part, d'accéder selon ses mérites, à Télectorat, à l'éligibilité, aux situations les plus hautes, au gouvernement : là est le principe de cette justice qui forme la borne du droit des peuples... « et la souveraineté d'une nation s'arrête devant cette vérité (2). »

Ainsi envisagée, la liberté se présente comme le bien essentiellement respectable, la condition de tous les autres bénéfices, l'unique moyen de travailler à notre bonheur et de l'atteindre, la cause primordiale aussi de la pros])érité de la communauté ; et c'est par cette idée du lien qui existe, de l'harmonie qui doit s'établir entre l'intérêt de la masse et la satisfaction de l'individu que Tocqueville, en s'éloignant de l'école doctrinaire, se rapproche des penseurs duxviii^ siècle et des utilitaires anglais: il évoque Holbach et Bentham (3). /

(1) « L'idée des droits n'est autre chose que l'idée de vertu introduite dans le monde politique ». Cf. plus loin. La distinction de Royer-GoUard entre les droits civils, « ces droits que l'on possède par cela seul qu'on est homme » et ceux « qui se distribuent suivant les inégalités qu'il plait à la Providence d'établir » lui semblait logique mais bien fragile.

(2) Cf. Op. compL, t. II, p. 146-147.

(3) Cf. Holbach, Système social, t. I, p. 2o-i0o et suiv., t. II, p. 40 et suiv. La liberté générale est faite de l'harmonie des libertés individuelles. Cf. Adam Smith.

Faisant reposer classiquement, le droit sur l'indépendance morale, sur la dignité de la personne humaine et régale possibilité, pour tous, de s'affirmer et de primer, Tocqueville considère ce droit comme inviolable et digne des plus sérieuses protections : le pacte social, le gouvernement ont comme principal objet d'en faciliter la jouissance et de veiller à son maintien.

Mais sans nier ailleurs, comme Bentham, la loi naturelle, Tocqueville se méfiait des conséquences excessives qu'on en pouvait tirer : il craignait la libre activité de penchants volontiers désordonnés. L'homme possède des instincts trop personnels et brutaux, à côté de tendances élevées, quasi divines : celles-ci seules (2) ne doivent pas être entravées par la législation.

Il y a ici une nuance qui nous rappelle de très loin Rousseau et M"* de Staël ; l'acte du législateur doit impliquer un souci de « moralisation » pour être salutaire ; il doit être non-seulement empreint d'équité, dégagé de passion, mais destiné encore à améliorerl'homme vis-à-vis de ses semblables, comme la collectivité vis-à-vis de l'individu: par làseulement se justifie, dans les relations sociales, l'intervention de l'Etat en faveur de l'égalité et de la justice.

On peut donc considérer l'individualisme de Tocqueville comme préférable à celui des derniers économistes et théoriciens politiques libéraux (2) ; il ne revêt pas un caractère aussi négatif.

A la suite des philosophes du xviir siècle, mais avec une conviction plus élevée encore, Tocqueville estime néces-

(1) Bentham, Traité de législation, t. II, premières pages. N'oublions pas le duc de Broglie. Cf. Correspondance avec Gobineau, p. 13. Fourier, lui, faisait très justement la part aux passions désordonnées.

(2) Pour ces derniers. Gf, H. Michel, Op. cit. L. III, chapitre v, L. V. Ch. II.

saireun commun efîbrt, une sorte d'entente collective pour stimuler le développement du plus grand nombre possible de personnalités et reconnaît à chacun le droit de compter sur cette aide ; voilà le vrai sens de son affirmation : « Le devoir, aussi bien que l'intérêt des hommes, est de se rendre utiles à leurs semblables ; la solidarité s'impose entre citoyens d'une même nation (1). » 11 ne l'a malheureusement pas précisée d'une manière suffisante : l'organisation de l'Etat tendra bien à ce que a l'idée capitale de solidarité s'ofTre constamment présente, vive et impérieuse devant l'imagination de tous les membres du corps social (car il faut craindre que rhoinme se trouve, sans cesse, ramené vers lui seul et se renferme dans la solitude de son propre cœur) », mais jusqu'à quel point et de quelle manière la collectivité doit-elle mettre les moyens dont elle dispose au service du développement des facultés individuelles, Tocqueville ne nous le dit nulle part. Gomme les autres libéraux, il ne doute pas que « chacun jouisse de droits indépendants de toute autorité», droits, non issus d'une convention entre les membres de la société, mais inhérents à la nature humaine et consacrés parla Déclaration de 1789 : il ne doute pas non plus que l'Etat, lui aussi, possède un certain nombre de droits propres, tirés de son existence particulière et que les actes de cet Etat soient inviolables au même titre que ceux des [individus et qu'il y ait là enfin deux domaines qui se touchent, mais restent nettement séparés. Mais il ne va pas plus loin. Nous indiquerons ailleurs les moyens que Tocqueville propose pour réserver cette division ; nous sommes obligés de constater ici l'insuffisance d'une analyse juridique qui s'imposait.

(l) Cf. Op. compL, t. III, p. 175 et suiv. p. 205 et suiv. Démoc. en Am. II n'a pas dit que l'égoïsme et la sympathie sont les deux facteurs du progrès : tout ce qui précède porterait à croire qu'il le pensait.

Aussi bien affirmer que le droit naturel est la limite que l'Etat ne doit pas franchir et que la consécration de ce droit est le but vers lequel l'Etat doit tendre, c'est déjà renfermer deux idées très difTérentes dans une même proposition^ Tune impliquant la poursuite de l'égalité absolue et l'autre le maintien ou du moins l'acceptation des inégalités de fait : c'est aussi négliger théoriquement la question, grosse de difficultés, des droits de l'individu sur l'Etat, la question non moins délicate du pouvoir d'intervention que l'Etat possède, pour favoriser la diligence ou plus simplement réserver les droits à la vie de ses membres (1).

N'insistons pas. Tocqueville n'ayant jamais développé sa pensée, nous risquerions de la déformer sans profit : au demeurant la souveraineté nationale expire, pour lui, devant l'activité individuelle que la société garantira et encouragera : voilà qui lui suffit et lui paraît la base de toute justice.

Certes, il n'a pas ignoré (supérieur en ce sens aux publicistes de 1789), que « l'eflbrt intime de notre âme constitue le meilleur de notre individualité », et qu'il y a là « un intérêt incommensurable avec tout intérêt, quel qu'il puisse être ». lise garde néanmoins de blâmer, comme Benjamin Constant, toute confusion du juste et de l'utile: socialement parlant, elle lui semble inévitable, peu haute mais claire et sûre, « car cette doctrine de l'intérêt bien entendu est de toutes les théories philosophiques, la mieux appropriée aux besoins des hommes de notre temps... C'est donc principalement vers elle que l'esprit des moralistes de nos jours doit se tourner ; alors même qu'il la ju-

(1) Cf. chez Target, Malouet, Mounier, Sieyès, les conséquences de la doctrine de Montesquieu, de Rousseau, de Kant : « l'Etat serviteur, le droit au travail, au secours, à la subsistance, etc.

gérait imparfaite, il faudrait encore l'adopter comme nécessaire » (1).

Et c'est à son avis désormais le seul moyen de soutenir les hommes par un idéal, si l'on peut employer ici un tel mot, de leur inculquerle respect de leurs semblables, de sauver la meilleure partde leur être, de protéger l'individu, de limiter l'action de Tautorité, c'est-à-dire des partis, du nombre; ainsi seulementTocqueville croit par là renforcer et sauver l'idée très haute que la politique doit emprunter son principe à la morale.

La crainte, la défiance ne doivent donc pas constituer le fond des rapports de l'individu etdu pouvoir. La société acquerra une force, une grandeur^ en proportion, non des prérogatives qu'elle cherchera à s'arroger sur l'individu, mais des facilités mêmes qu'elle saura lui fournir pour développer ses mérites, son énergie.

Que si, du reste, cette préoccupation d'équilibrer l'intervention de l'Etat et les libertés particulières, sans croire celles-ci irrémédiablement compromises par une ingérence fréquente, n'était déjà la marque originale du libéralisme deTocqueville (2), elle suffirait à le distinguer de la plupart des indépendants de son temps. « Avec un vif amour — un sens juste des nobles fins de la vie humaine, ces derniers ne laissèrent-ils pas hors de leurs prises non quelques questions entre tant d'autres, mais de toutes les questions relatives à la société, les plus difficiles, les

(1) Cf. Op. compl.. t. III, p. 205 et suiv. Comparer ceci à l'idée de S. Mill citée par Rémusat : Pol. libérale, p. 346. « Je regarde l'utilité comme jugeant en dernier ressort toutes les questions de l'ét^iique, mais l'utilité comprise dans le sens le plus large et fondée sur les intérêts permanents de l'homme considéré comme un être progressif ». Cf. Correspondance avec Gobineau, p. 7.

(2) De celui de Lamartine également.

plus complexes ? » Tocqueville n'encourt pas le même reproche.

Loin de croire que les efYets sociaux de la Révolution française fussent épuisés, il avait senti nettement que l'égalité civile entraînerait, tôt ou tard, sous Tinfluence de notre esprit de logique à tout prix, l'égalité définitive des droits politiques, bien plus que les rapports d'économie sociale, dans un avenir proche, auraienttendance à primer de plus en plus tous les autres ; et les mots de justice, de pitié lui apparaissaient gros de conséquences graves.

« Que la Révolution ait été une révolution sociale, on ne le nie guère, écrivait Rémusat : comme telle, les caractères, de son œuvre peuvent ne pas plaire à tous, mais tous les reconnaissent pour ce qu'ils sont et la question de fait est résolue de même far tout le monde (1 ) . »

« Le temps approche ou lepays se trouvera de nouveau partagé en deux véritables partis, disait au contraire Tocqueville. La Révolution française qui a aboli tous les privilèges et détruit tous les droits exclusifs, en a pourtant laissé subsister un : la propriété... (2) et les principales questions de la politique rouleront sur des modifications plus ou moins profondes à apporterau droit des propriétaires... Aussi, ajoutait-il, faire du sort matériel et intellectuel des classes inférieures, l'objet 'principal des soins du législateur ; diriger tout l'effort des lois vers l'allégement et surtout

(1) Cf. Politique libérale, p. 302, 1860. Cf. Royer-Collard ; comparer \^^ Discours à propos des nouvelles lois sur la presse : « La démocratie n'a plus de conquêtes à faire : elle touche les colonnes d'Alcide ». Ba- RANTE, Op. cit., t. II, p, 137.

M. Janet nous paraît donc s'être trop avancé en écrivant : « M. de Tocqueville a cru que la révolution démocratique était inévitable, ou plutôt qu'elle était faite... » Cf. Histoire de la Science politique, t. II, p. 736.

(2) Cf. Op. compL, t. IX, p. 516 et suiv. : fragment : de la classe moyenne et du peuple. Cette remarque est capitale.

la parfaite égalisation des charges publiques... assurer au pauvre... tout le bien-être compatible avec l'existence du droit individueldepropriété et l'inégalité des conditions..., intéresser d'une manière régulière etpaisibleles classes inférieuresaux affaires, voilà le programme nouveau, car ce qui, en cette matière était honnêteté et justice, devient nécessité et prudence.» De plus, coustate-t-il l'industrie (fait récent et capital) agglomère une multitude d'hommes dans le même lieu : elle établit entre eux des rapports, compliqués. Elle les expose à de grandes et subites alternatives d'abondance et de misère ; les travaux peuvent compromettre la santé et même la vie de ceux qui s'y livrent. Aussi la classe industrielle a-t-elle plus besoin d'être réglementée, surveillée que les autres classes, et il est naturel que les attributions dugouvernement croissentavec elle. Par suite le nombre des fonctions publiques, se multipliera, la science administrative se développera prodigieusement et le gouvernement centralisera son action en même temps qu'il agrandira ses prérogatives : « Ne nous étonnons donc pas si le pouvoir central vient à remplir de telle sorte la sphère des anciens pouvoirs, l'étendet la dépasse, s'il s'y meut avec })lus d'agilité, de force, d'indépendance qu'il ne le faisait jadis. (1) »

La nécessité de la centralisation s'impose ainsi sur bien des points, Tocqueville l'admet : il ne craint pas de déclarer légitimes, indispensables tous les services que l'Etat peut rendre en matière de travaux publics « même spéciaux », d'instruction, d'épargne, de charité légale, de protection contre l'exploitation de l'homme par l'homme, d'assistance et de secours dans les cas de chômage dura-

(i) Dans une brochure de 1883, M. Brousse, socialiste, ne se montrera pas plus catégorique.

Cf. Op. compl.f t. III, p. 51o et suiv. Démoc.

ble (1), sans préjuger d'une forte concentration gouvernemental indispensable à un pays environné de monarchies menaçantes et fortement hiérarchisées.

Disciple des individualistes du xviii^ siècle, il accepte donc le double principe que l'être humain, loin d'être un mineur dont la tutelle appartient à l'Etat, se présente visà-vis de la société comme un majeur qui doit « pens&r, prévoir et vouloir par lui-même » et que l'organisation politique se trouve dans l'obligation de le respecter, bien plus de l'encourager, de l'aider, et si Tocqueville, juridiquement, ne précise pas assez cette contribution de l'Etat à l'œuvre de chacun de ses membres, il en reconnaît l'utilité, bien plus la nécessité, et c'est là un point capital.

Aussi bien, après avoir ramené le bonheur à la liberté, puis proclamé l'égalité légale des personnes .et la haute valeur de la conscience, telle que le christianisme et les philosophes spiritualistes la définirent, Tocqueville nous offre, pour son temps, au milieu des sentimentalités humanitaires alori courantes et devant l'étroitesse de certains libéraux fascinés par le principe de la moindre intervention, un rare exemple de clairvoyance et de vues prati-ques.

Que notre indépendance soit aussi large qu'il se pourra et que l'Etat ne nous contraigne qu'afin de nous éviter des contraintes pires, que le but de la société soit la plus

(1) Cf. Corresp, avec Gobineau, p. 19 et Op. compl, t. III, p. 508 et suiv., t. I, p. 159. Note : «... Le but principal d'un bon gouvernement est de produire le bien-être des peuples et non d'établir un certain ordre au sein de l^ur misère » . Cf. Papiers inédits également.

grande justice possible pour tous ses membres, dans la jouissance normale des droits naturels et politiques, voilà le terme de la pensée de Tocqueville.

« Je conçois, écrit-il dans une page fameuse de son htiroduction à la Démocratie en Amérique (1), une société où. tous, regardant la loi comme leur ouvrage, l'aimeraient et s'y soumettraient sans peine; oii l'autorité du Gouvernement étant respectée comme nécessaire et non comme divine, l'amour qu'on porterait au chef de l'Etat ne serait point une passion, mais un sentiment raisonné et tranquille. Chacun ayant des droits et étant assuré de conserver ses droits, il s'établirait entre toutes les classes, une mâle confiance et une sorte de condescendance réciproque aussi éloignée de l'orgueil que de la bassesse.

Instruit de ses vrais intérêts, le peuple comprendrait que, pour profiter des biens de la société, il faut se soumettre à ses charges. L'association libre des citoyens pourrait alors remplacer la puissance individuelle des nobles et l'Etat serait à l'abride la tyrannie et de la licence...

Je comprends que, dans un Etat démocratique constitué de cette manière, la société ne sera point immobile ; mais les mouvements du corps social pourront y être réglés et progressifs; si l'on y rencontre moins d'éclat qu'au sein d'une aristocratie, on y trouvera moins de misères; les jouissances y seront moins extrêmes, et le bien-être plus général ; les sciences moins grandes et l'ignorance plus rare ; les sentiments moins énergiques et les habitudes plus douces; on y remarquera plus de vices et moins de crimes.

A défaut de l'enthousiasme et de l'ardeur des croyances, les lumières et l'expérience obtiendront quelquefois des citoyens de grands sacrifices ; chaque homme, étant éga-

. (i)Gf. Op. compL, t. I, p. 12 et suiv.

lement faible, sentira un égal besoin de ses semblables, et connaissant qu'il ne peut obtenir leur appui qu'à la condition de leur prêter son concours, il découvrira sans peine que, pour lui, l'intérêt particulier se confond avec l'intérêt général.

La nation prise en corps sera moins brillante, moins glorieuse, moins forte peut-être ;^)îiais la majorité des citoyens y jouira d'un sort plus prospère, et le peuple s'y montrera paisible, non qu'il désespère d'être mieux, mais parce qu'il sait être bien... ^

Si tout n'était pas bon et utile dans un semblable ordre de choses, la société du moins se serait approprié tout ce qu'il peut présenter d'utile et de bon, et les hommes^ en abandonnant pour toujours Ips avanta^a^es sociaux que peut fournir l'aristocratie, auraient pris à la démocratie tous les biens que celle-ci peut leur offrir. »

Tocqueville traçait là, d'une pointe adoucie, le seul plan de société moderne qui lui parut acceptable : il ne devait certes pas manquer de le concevoir, au fond de son âme, avec une ironie d'aristocrate froide et grave ; mais cortains périls lui semblaient trop menacer ce médiocre idéal même, pour qu'il ne s'eiïorçàt pas de les dénoncer, avec l'espoir fragile qu'en les précisant sans défaillance, il contribuerait peut-être à les écarter.

Aussi bien son patriotisme ardent ne laissait-il pas d'élever encore cette préoccupation, déjà si haute ; il la justifiait pleinement : la perspicacité du sociologue, du politique se doublait de Tinquiétude extrême du citoyen : l'analyse se dépouillait de tout dilettantisme artificieux. Devant Tocqueville l'on se sent vraiment en face d'un homme de cœur qu'anime^ qu'entraîne la passion de servir ce qu'il croit la meilleure cause ; le bien, la force de son pays.

Il ne se faisait guère d'illusions sur nous cependant, et

nous jugeait sans complaisaaee, souffrant de nos fautes jusqu'à la douleur immodérée, à l'acre désespoir, comme de celles d'un être bien-aimé (1). Ne transperce-t-il pas de l'enthousiasme et de la tristesse tout ensemble, à travers la claire intellig-ence des lignes suivantes, développées maintes fois :

« A-t-il jamais paru sur la terre une seule nation qui fut plus remplie de contrastes et plus extrême dans chacun de ses actes que la nôtre... faisant ainsi toujours plus mal ou mieux qu'on ne s'y attendait, tantôt au-dessous du niveau commun de l'humanité, tantôt fort au-dessus;... le plus casanier, le plus routinier de tous les peuples quand on l'abandonne à lui-même et lorsqu'une fois on l'a arraché malgré lui à son logis et à ses habitudes, prêt à pousser jusqu'au bout du monde ; indocile par tempérament et s'accommodant mieux toutefois de l'empire arbitraire et même violent d'un prince que du gouvernement régulier et libre des principaux citoyens ; aujourd'hui l'ennemi déclaré de toute obéissance, demain mettant à servir une sorte de passion... trompant toujours ainsi ses maîtres... jamais si libre qu'il faille désespérer de l'asservir, ni si asservi qu'il ne puisse encore briser le joug ; apte à tout... adorateur du hasard, de la force, du succès, de l'éclat et du bruit plus que de la vraie gloire; plus capable d'héroïsme que de vertu, de génie que de bon sens... la plus brillante et la plus dangereuse des nations de l'Europe et la mieux faite pour y devenir tour à tour un objet d'admiration, de pitié, de terreur, mais jamais d'indifférence (2) » ?

Indiscipline dans la pratique, manque d'équilibre et d'esprit politique, enthousiasme et envie, passion de l'éga-

(1) Cf. Toute la correspondance à partir de 1850.

(2) Cf. Op. compL, t. IV, p. 310.

lité, conception bâtarde de la liberté, voilà pour Tocqueville les principaux;traits du génie français, que rehaussent une fine et légère conception de la vie, une humeur frondeuse^ combative qui se transforme vite en bravoure intrépide, un goût noble enfin pour les partis désintéressés (1).

Jugement sommaire par certains côtés. N'approfondissant pas suffisamment notre idée du droit, Tocqueville, bien qu'il l'eût mis ailleurs en relief, n'exaltait pas assez l'un de nos penchants essentiels, notre besoin immodéré d'indépendance, d'absence de contraintes, bon ou mauvais, qu'importe ici, mais réel non seulement pour nousmêmes, mais pour les autres peuples, les autres races : il localisait trop au début de la Révolution cette ardeur bouillante à renverser les bornes, si nécessaires fussentelles, les entraves, les servitudes, à exalter la liberté humaine comme une prérogative sublime, indiscutable et lui opposait notre frénésie d'égalifarisrae avec une insistance systématique tant soit peu exagérée.

Thème fastidieux que notre amour pour l'égalité ! L'anglomanie de l'école libérale perpétua Tidée tenace que la liberté ne peut exister dans un pays d'égalité absolue. Outre-Manche, on a conservé longtemps l'esprit de hiérarchie féodale et crut atteindre la liberté, en dépit des inégaliiés et par l'inégalité même : en France, au contraire, toute inégalité se présente comme une raison de privilège et d'injustice, un manque de liberté, une distinction arbitraire entre deux personnes, et, comme le dit fort bien M. Fouillée « ne pas admettre au-dessus de soi des prérogatives, des passe-droits, des castes, c'est avoir après tout, le sentiment de la dignité humaine comme respectable en soi au même titre que chez les autres... et

(1) Cf. particulièrement : t. IV, anc. rég. et révol. passim.

les législateurs de 89, en établissant l'égalité du droit pour tous, voulaient par cela même sauvegarder la liberté de tous (1)... »

Mais ce qui semble particulièrement déplorable pour Tocqueville et gros de conséquences, c'est l'irritante facilité avec laquelle nous tendons à nous consoler dans une égalité factice et trompeuse (prétendue reconnaissance « en principe » de notre indépendance) de la liberté absente (composé d'avantages collectifs, de garanties personnelles).

L'égalité seule ne saurait suffire en effet ; bien plus, elle est à craindre, à repousser comme un fait social qui ne joue qu'un rôle politique secondaire et sur lequel s'édifient sournoisement les deux plus abominables despotismes qui soient : celui d'une foule sans responsabilité ou celui d'un César, d'une république à la Robespierre ou d'un empire à la Napoléon.

Cette idée chère à Tocqueville ne contient rien d'original, et Benjamien Constant l'avait développée déjà (2). « Je pense, réprend-il sans cesse, que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté : livrés à eux-mêmes, ils la cherchent, ils l'aiment... Mais ils ont pour l'égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible ; ils veulent l'égalité dans la liberté, et s'ils ne peuvent l'obtenir, ils la veulent encore dans l'esclavage : ils soufîri-

(1) Cf. Fouillée. Op. cit., chap. v : Vesprit français et Vidée de droit. Tocqueville, au reste, l'a dit : « l'esprit français est de ne pas vouloir de supérieur; Tesprit anglais, de vouloir des inférieurs : c'est de part et d'autre de l'orgueil... D'où vient ceci? l'orgueil français .. est l'orgueil ne faisant point ce qu'il désire, mais réduit à un pis aller... Le Français pour être quelque chose a dû détruire ce qui était au-dessus de lui ». Cf. Op. compl. t. VIII, p. 360.

(2) Cf. Principes de politique : premières pages. Op. cit. Nous n'insisterons pas d'ailleurs, tant le développement nous paraît naturel et d'une conception courante.

ront la pauvreté, l'asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront pas l'aristocratie (1). »

Lisons « la France » aux lieu et place de « peuples » et nous saurons exactement ce que pensait Tocqueville.

A ses yeux, la seule Démocratie possible devait emprunter les traits d'un état social, où personne ne pourrait exercer un pouvoir tyrannique^ et où tous demeureraient parfaitement libres, se trouvant civilement égaux. Or, en France, plus que dans un autre pays, Tocqueville estimait « que l'égalité prend trop souvent le pas sur la liberté », et que l'on ne témoigne d'un goût si prononcé à l'égard de la première, que parce que l'on se sent impropre aux efforts que la seconde exige. Défaillance funeste dont il n'a pas laissé d'aller chercher très loin, aux origines mêmes de notre histoire, certaines causes essentielles.

Il avait écrit que la tendance à l'égalité des conditmis, la démocratie se présente comme un fait préparé de tout temps, providentiel, un mouvement organique et continu, aussi nécessaire qu'une évolution vitale et contre lequel il serait vain d'essayer de lutter, de réagir, car toute tentative, dans ce sens, irait à rencontre de la volonté de Dieu même et n'engendrerait que des maux incalculables.

« Ce mouvement graduel... échappe à la puissance humaine : tous les événements comme tous les hommes servent à son développement... et ceci n'est pas particulier à la France. De quelque côté que nous jetions nos regards, nous apercevons la même révolution qui se continue dans tout l'univers chrétien (2). »

A quelles raisons tenait donc, pour lui, cet extraordinaire phénomène?

(1) Cf. Op. compL, t. III, p. 165. Dém. en Am.

(2) Op. compl. t. I, Introd. p. 2 et suiv. p. 71. j

Tocqueville a négligé d'en signaler Tune des plus considérables : le besoin que les peuples ressentirent de se centraliser au cours des luttes qu'ils soutinrent entre eux. Il n'a pas précisément méconnu cette cause, mais il ne l'a pas indiquée : l'idée de défense nationale qui ne cessa de le préoccuper au xix' siècle, semble lui avoir paru très relative dans lancienne France : c'est là presque un oubli.

Enumérons simplement les autres motifs (1) : ascension des roturiers par l'accroissement des fortunes et des entreprises commerciales ou financières, division de la propriété, participation aux afiaires administratives, talent littéraire et artistique, affranchissement intellectuel, décadence des nobles, jfaiblesses, fautes des monarques, goût excessif de l'uniformité. Deux faits signalés par Tocqueville méritent cependant une plus ample considération.

« L'avènement de la Démocratie^ c'est l'avènement de l'époque évangélique » écrivait Lamartine en 1834. Et un peu plus tard : « La pensée sainte et divine de la Démo-/f cratie et de la Révolution française, n'est qu'une émana- / tion de l'idée chrétienne appliquée à la politique (2). » Toc- I \ queville, pour n'avoir pas dans une formule si brève renfermé cette idée, bientôt banale, n'a pas manqué de l'indiquer plusieurs fois très clairement : « Le christianisme... changea la position relative qu'occupaient entre elles les vertus (3) : les vertus douces étaient les der-

(1) Cf. plus haut, p. 106.

(2) Cf. La France parlementaire, t. III, p. 379, citée par H. Michel, op. cit. p. 327. G. Sand et toute l'école socialiste de 1848 ont développé, remâché cette affirmation. Cependant, nous voyons Flaubert (Cf. Correspondance, t. III, p. 364) en 1868, lorsqu'il écrivait VEducation senti' mentale, « découvrir » le christianisme dans le socialisme. L'idée aurait-elle été si incertaine encore ?

(3) Voilà une indication intéressante : nous pensons à Nietzsche et à son échelle des valeurs. La lettre est écrite à Gobineau en 1843. Si l'on rapproche certaines scènes de la Renaissance, de la Généalogie de la mO'

R. Pierre-Marcel 10

nières ; il les plaçn avant toutes autres... Le clergé ouvrit ses rangs à tous, au pauvre et au riche, au roturier et au noble : l'égalité commença ainsi à pénétrer par l'Eglise... Le monde moderne a repris les notions qui composent la morale du christianisme (1) ».

Il est singulier toutefois que notre publiciste n'ait pas développé davantage les conséquences de cette observation ni montré dans un ordre d'idées assez proche, remarquons-le en passant, combien notre système de gouvernement se trouve imprégné des traditions administratives ecclésiastiques.

Mais Tocqueville fît preuve d'un sens historique plus aiguisé, d'une plus réelle perspicacité, lorsqu'à plusieurs reprises, il signala une autre influence capitale dans l'élaboration du sentiment d'égalité ; celle des légistes. Après avoir travaillé sans relâche, dit-il en substance, à ruiner la noblesse au profit du trône, servi les vues despotiques des rois avec une facilité singulière et un art infini, cette classe contribua puissamment à renverser la monarchie française en 1789 « moins parce que ses membres avaient étudié les lois, que parce qu'ils ne pouvaient concourir à les faire. Naturellement portés par leurs goûts... vers le prince, ils le furent naturellement vers le peuple par leur intérêt.

— Ainsi, ils aimaient le gouvernement de la démocratie, sans partager tous ses penchants et sans imiter toutes se faiblesses, double cause pour être puissants par elle et sur elle (2). »

raie, on ne manquera pas de faire une comparaison. Gobineau par ailleurs doit son idée des deux humanités (conquérants, vaincus) à Boulainvilliers, et Nietzsche n'a-t-il pas lu Gobineau ?

(1) Cf. Op. Compl. t. I, Introd. p. 3 et Correspondance avec Gobineau^ p. 8.

(2) Cf. Op, Compl. t. II, p. 169 et suiv. Démoc, en Am, t. VIII, p. 39, Mélanges, p. 206 et suiv. etc. Il a là le souvenir d'Aug. Thierry.

Ne distinguant jamais clairement, comme Taine et Renan, ce qu'il y avait de romain dans leur conception (1), Tocqueville sut démonter néanmoins leur influence et leur œuvre, toutes deux en réaction contre les principes d'individualisme (il n'a pas dit non plus « germanique ») de souveraineté indépendante et de libertés provinciales. «Agents actifs de révolution, ennemis d'autant plus dangereux de l'aristocratie qu'au-dessous d'elle par leur richesse et leur pouvoir, ils étaient indépendants d'elle par leurs travaux et se sentaient à son niveau par leurs lumières, lorsque le riche, le noble elle prince furent exclus du gouvernement, eux, y arrivèrent de plein droit. » L'idée était nouvelle (2).

Celte caste, en effet, comprenant une nuée de commis, de philosophes, d'écrivains, de rhéteurs formait bien, dès Louis XV, une société toute puissante, la bourgeoisie administrative. Automatiquement, par fonction naturelle, au profit du roi sans doute, mais surtout pour s'élever ellemême, s'affermir dans ses attributions diverses, elle s'était emparée de l'Etat, confisquant spontanément les pouvoirs locaux et féodaux, et intervenant à tout propos dans les moindres détails de la vie nationale ; elle se trouva ainsi maîtresse absolue en face de son monarque, qu'elle finit par chasser avec la masse des nobles qu'elle enviait et haïssait : elle détourna dès lors à son profit, la tendance

(1) Cf. pourtant la phrase suivante, « les Romains nous ont conquis deux fois ; une fois par leurs armes, une autre, par leurs lois ». t. IX, p. 80 et quelques notes sur l'Empire. (Mélanges, p. 205 et suiv.) qui nous laisseraient croire volontiers cependant que cette idée ne lui était pas étrangère : du reste nous la trouvons déjà chez beaucoup d'écrivains antérieurs à Tocqueville : Herder, Philosophie de l'Histoire de VHumanité, t. HT. Aug. Thierry, Op. cit., etc. En ce qui concerne Taine, Cf. Op. cit., t. IX, p. 80 et suiv., 220 et suiv. ; Renan, Philosophie de l'Histoire contemporaine, vingt premières pages.

(2) C'est M. Georges Sorel qui l'a pleinement développée;, cf. Op. cit, passim. Cf. Tocqueville, Op. compl., t. IV, p. 203 et suiv. et t. IX, p. 70.

libérale égalitaire de la Révolution, se hissa au pouvoir, imprégnée des méthodes du précédent système, conquit le gouvernement au nom de la souveraineté du peuple et reconstitua une société selon ses vues, que Napoléon n'eut qu'à domestiquer et perfectionna.

Tocqueville ne se leurrait pas. L'influence de cette classe et de son esprit sur notre nation, déjà trop portée à l'égalitarisme, par haine du privilège, ne semblait avoir suscité en matière gouvernementale et politique que de fâcheux penchants pour une réglementation étroite, tracassière, qui paralyserait de plus en plus les initiatives, induirait chacun à s'en rapporter complaisamment à l'Etat et conférerait une autorité exorbitante à la puissance publique, surchargée d'attributions inutiles.

Les doctrinaires et les libéraux indépendants avaient déjà connu semblable préoccupation, mais ils se trompaient lorsqu'ils faisaient peser sur la Ré\^olution et l'Empire la responsabilité de ces pratiques « hypercentralisatrices ».

En Amérique, loin de « découvrir », comme beaucoup de ses contemporains, « une société, une civilisation primitives », Tocqueville s'était parfaitement rendu compte qu'il se trouvait en face de la plus ancienne démocratie des temps modernes.

Pour échapper aux vexations, aux persécutions de l'Église établie etd'une aristocratieintolérante, lespuritainsavaient fui jadis outre Atlantique, pour y établir leur culte et leur république. Là, aussi jaloux d'indépendance que d'égalité, ils conservèrent toutes les franchises qui existaient déjà dans la mère-patrie. La démocratie semblait donc, depuis ses origines, livrée chez eux à sa pente naturelle, et Tocqueville s'était efforcé de le prouver, considérant et pesant avec angoisse les différences profondes qui séparaient les Etats-Unis de notre pays.

Il fit donc preuve, ici encore, d'un sens historique très supérieur à celui de ses maîtres.

Des trois gouvernements, qui se divisaient la France avant la Révolution, le gouvernement central, c'est-à-dire a le roi et son (îonseil, menant la France par les ministres et les intendants, l'administrant, la réglementant, la faisant servir et la faisant payer », avait fini par absorber les deux autres, d'une part le gouvernement féodal qui, ne s'exerçant plus qu'irrégulièrement, imposait des servitudes locales, des taxes, des gênes et des humiliations plutôt que des sujétions, embarrassait, encombrait, irritait, et de l'autre, les institution?, tant municipales que provinciales, très réduites et précaires.

Quandla Révolution survint, la centralisation française, Tocqueville le démontra, existait depuis deux siècles et ne trouvait pour la limiter que quelques rares vestiges de pouvoirs autonomes; et brusquement, la Constituante se pressa de les anéantir sous le couvert de la monarchie.

Depuis les derniers Capétiens la politique des fonctionnaires royaux n'avait, en effet, tendu dans un effort constant qu'à un but (1), l'unité française; l'Etat nivela tout. Ne voyons-nous pas la tutelle, la justice administrative déjà imposées, les fonctionnaires protégés contre les sujets par une juridiction spéciale, la commune asservie, Paris dominant la France, les places faisant l'objet de toutes les convoitises et les ministres les distribuant à la faveur et au hasard des intrigues?

Les hommes de la Révolution, en achevant de ruiner tous les vestiges de souverainetés seigneuriales et locales, ne firent que renforcer le gouvernement central et ils

(1) Saint Louis seul rendit des ordonnances, qui avaient pour but de limiter les entreprises de ses officiers sur les prérogatives des villes ; elles restèrent d'ailleurs inefficaces. Cf. M. Faguet, Op. cit., p. 90.

n'imaginèrent pour limiter celui-ci, le surveiller, le contrôler que l'institution à ses côtés d'une Chambre unique bientôt omnipotente et négligèrent de ménager à l'initiative personnelle, municipale ou provinciale comme aux minorités, des conditions d'activité, des garanties essentielles.

Certes Tocqueville ne reniait pas l'œuvre de la Constituante et de la Convention. Pour avoir supprimé la noblesse qui n'était plus qu'une caste inutile, pour avoir réduit à néant les accaparements territoriaux du clergé, débarrassé le sol des charges lourdes et non rachetables qui entravaient, paralysaient l'agriculture, pour avoir émancipé l'industrie, établi l'uniformité de l'impôt^ pour avoir surtout voulu permettre aux individus de s'élever, de grandir librement et délivré l'homme, jusqu'à l'excès, de mille entraves, la Révolution, quelque discutable que soit, dans les détails, sa volonté de réforme sociale, ne lui en paraissait pas moins digne d'amour et de respect. Si cette sympathie néanmoins revêtait l'apparence d'une admiration profonde, d'une foi même(l),elle n'excluait pas des réserves nombreuses. Tocqueville ne laissait pas de faire maintes constatations amères sur l'insuffisance de l'œuvre accomplie et sur les fautes commises.

« Dans la protestation vigoureuse et heureuse, qu'ils ont élevée en faveur de l'individu, les publicistes révolutionnaires ont trop ignoré... ce qui constitue l'individualité^ c'est-à-dire l'effort libre et intime de l'âme sur ellemême... les institutions furent abolies, mais l'âme des hommes ne fut pas changée (2). »

Tocqueville le savait : c'était son regret, son effroi et

(1) Cf. Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, cité par M. d'EicHTHAL. Op. cit., p. 25. « Abolies dans leur forme, non dans leur esprit » faut-il entendre.

(2) Cf. H. Michel, Op. cit , p. 9o et Emile Monteguï, Libres opinions, p. 204 cité.

quand le 2 Décembre vint lai fournir une nouvelle preuve de cette vérité, il se désola.

Il venait d'exposerqaelques mois auparavant, dans quelques pages inédites (1), comment les Français purent et pourront toujours tenir aux bénéfices de la Révolution sans se soucier de la liberté politique : à la fin du Directoire, par exemple, c'était à qui ne voudrait conserver que les biens repris sur le clergé et les émigrés, l'égalité civile et l'uniformité administrative, une démocratie centralisée en deux mots, produit de deux siècles de gêne et brutalement acquise. Or, dut conclure Tocqueville, nous n'avons guère changé depuis.

La sagesse ne voudrait-elle pas alors, que nous n'envisagions jamais sous une lumière empruntée l'idéal de notre race ? Tout parallèle avec les Anglo-Saxons n'était-il pas stérile ? Il y a là, en nous, un sentiment que les traditions confirment, et que nous devons accepter. Tocqueville le reconnaissait, mais il n'en garda pas moins, sa vie entière, un regret superflu : celui de sentir ses compatriotes loin de cette sorte ce d'indépendance à l'anglaise » qu'il aimait et imaginait du reste un peu trop complaisamment hors de de la réalité immédiate.

Oa ne peut méconnaître avec lui toutefois, que « pour avoir passé le niveau sur les hommes » et achevé de détruire ce qui restait de privilèges, la Constituante et la Convention rendirent l'action de l'Etat plus directe et plus forte, et si elles ont accompli cette œuvre capitale d'affranchir l'individu d'innombrables gênes et « de lui conférer sa vraie grandeur », elles l'ont laissé dénué devant une puissance formidable, sans lui fournir les moyens de défendre sa liberté et d'en prendre le goût vivace.

Aussi la tyrannie d'un seul put et pourra toujours s'éle-

(1) Cf. Op. Compl. t. V, p. 259 et suiv.

ver sur cette base démocratique. « Mesusant d*un droit et d'un intérêt sacrés, le droit et l'intérêt du plus grand nombre (ce qui paraît extraordinaire de la part d'un gouvernement qui puise son origine (au moins supposée), dans l'élection populaire et ce qui cependant est vrai). Napoléon n'acheva-t-il pas de reconstituer et de façonner un pouvoir plus étendu, plus détaillé... que celui qui fut exercé par aucun dé nos rois (1) ? »

Tocqueville ne niait certes pas que « ce travail de concentration du pouvoir, d'amalgame de toutes les parties, de formation d'uncorps'compacteet homogène, n'ait eu... pour résultat de faire de la France, jusqu'au moment où son exemple a été imité par tout le continent, la dominatrice de l'Europe; de Paris l'école de la civilisation... » Mais c( la même cause produisit d'une part la grandeur de Louis XIV, de la Révolution et de l'Empire... et de l'autre la compression grossière de la liberté humaine (2)... » dilemme cruel que beaucoup avaient déjà plus ou moins entrevu, mais dont le premier, Tocqueville eut la perspicacité de faire remonter la cause aux origines mêmes de l'Etat moderne : toute Técole libérale, Taine et Renan ne firent que reprendre et développer sa pensée (3).

« Nous avons vu la vieille société périr et avec elle cette foule d'institutions domestiques et de magistratures indépendantes qu'elle portait dans son sein... La Révolution n'a laissé debout que les individus : la dictature qui l'a terminée a consommé sous ce rapport son ouvrage : elle a dissous jusqu'à l'association pour ainsi dire physique de

(1) Cf. Op. Compl. t. VIII, p. 205 et suiv.

(2) Cf. Op. compl, t. VIII, p. 190.

(3) Cf. Priîvosï-Paradol, France nouvelle, Lâboulaye, Le Parti libéral^ Taine, Op. cit. Renan, Philosophie de l'histoire contemporaine, etc. Celuici prend à partie tantôt la Révolution et l'Empire seuls, tantôt l'ancien Régime.

la commune, elle a dissipé jusqu'à l'ombre des magistratures dépositaires des droits et vouées à leur défense... spectacle sans exemple... De la société en poussière est sortie la centralisation ! » disait, avec ses contemporains, Royer-CoUard en janvier 1822 (1).

Tocqueville, lui, devait bientôt rectifier cette affirmation trop étroite : « Quand la Révolution survint, on aurait vainement cherché dans la plus grande partie de la France, dix hommes qui eussent l'habitude d'agir en commun d'une manière régulière et de veiller eux-mêmes à leur propre défense : le pouvoir central seul devait s'en charger, de telle sorte que ce pouvoir central étant tombé des mains de l'administration royale dans celles d'une assemblée irresponsable et souveraine, puis d'un despote, ne trouva rien devant lui qui pût l'arrêter... Le tout ne composait plus qu'une masse homogène dont les parties n'étaient plus liées (2). «

Certes, il y a là mieux qu'une correction de détail, mais bien un élargissement considérable du point de vue historique même.

N'acceptons toutefois qu'à demi de telles critiques.

Ce que les Français de 1789 voulurent surtout avec passion, c'était changer non seulement leur propre destinée, mais introduire dans le monde, quelques principes nouveaux de gouvernement, capables de préparer le bonheur d'une humanité nouvelle.

L'entreprise était folle, disproportionnée aux réalités, mais grandiose malgré tout. Que d'autres énumèrent les injustices qu'elle laissa subsister, les destructions inutiles qu'elle causa, les crimes auxquels trop souvent elle aboutit : nous préférons apprécier ses bienfaits plus nombreux que ses maux.

(1) Cf. Barante, Op. cit., t. II, p. 130, 131.

(2) Cf. Op. compl.y t. IV, p. 304-30:;. Ane. Rég. et Révol.

Cependant la Révolalion continue, crise poignante e douloureuse. La France en souffre; si toutefois nous retrouvions l'énergie nécessaire pour interdire que, sous l'action d'un parti égoïste, certaines imprudences, certaines faiblesses, des haines coupables n'égarassent indéfiniment les bons vouloirs^ malgré nos erreurs et nos fautes, l'heure serait encore lointaine, où notre patrie devra expier son idéalisme trop généreux.

Mais précisons davantage les sentiments de Tocqueville sur la démocratie elle-même.

« Les mots démocratie, gouvernement démocratique ne peuvent vouloir dire qu'une chose suivant la vraie signification des mots : un gouvernement auquel le peuple Il prend une part plus ou moins grande. Son sens est intimej- ment lié à l'idée de la liberté politique... (1) » précise-t-il /j dans une note sur la Constituante, note qui nous permet I de relier sa pensée aux principes individualistes de la fin du siècle précédent.

Sans accepter comme intangible le culte de la raison, a qui constitue le principe de la souveraineté populaire », ni tomber dans l'exagération des théocrates (2), qui mé-

(1) Cf. Op. CompL, t. VIII, p. 185 ; comparer à cette phrase deRoyer- Gollard : « A {ravers beaucoup de malheurs, l'égalité des droits (c'est le vrai nom de la démocratie et je le lui rends) a prévalu... » La conception de Tocqueville est plus large, car Royer-Collard n'entend là que l'égalité civile.

(2) Bien qu'il n'ait jamais rien précisé à ce sujet, Tocqueville ne pourrait-il pas être rapproché parfois, au point de vue doctrinal s'entend, de J. de Maistre quand celui-ci affirme que jamais le rôle de la Providence n'apparaî plus grand et celui de l'homme plus humble que dans les grandes liévolutions ; de Bonald aussi lorsque celui-ci affirme

prisent la volonté humaine et proclament notre incapacité à foncier un gouvernement, à établir une loi, Tocqueville, tout en tenant compte de l'excellence des traditions, professe pour « la grandeur de l'homme en soi » un respect qui lui rend odieuse l'idée d'un pouvoir constitué et fonctionnant sans l'assentiment ni le contrôle de tous ou du moins de la partie éclairée de la nation. 11 craint au même degré la monarchie et la démagogie absolues : mais s'il estime la souveraineté du peuple conciliable avec un ordre public normal, il la veut endiguée, canalisée, car il s'efTraie secrètement de la sentir, par nature, tyrannique et aveugle.

Jamais sur ce point il ne s'est expliqué à cœur ouvert : il flottait entre le besoin d'autorité, par horreur de l'anarchie, et le désir « du plus de démocratie possible )),parlibéralisme : « Si je descendais tout au fond de ma pensé, ne découvrirais-je pas que ma raison veut en général un pouvoir royal plus fort et que chaque fois que ce pouvoir s'exerce, la haine et le mépris que j'ai pour nos maîtres, m'entraînent à restreindre ce pouvoir (l)?... » écrivait-il, un jour, en marge d'un discours.

Que ce fût Louis-Philippe ou Napoléon III, une faction de démagogues ou tels ou tels politiciens, tous, par leurs procédés mêmes, suscitaient chez lui une antipathie profonde. Question d'humeur personnelle et de susceptibilité trop souvent justifiée du reste par les faits. Les tendances conservatrices n'en constituaient pas moins, il semble, chez Tocqueville le courantle pluspersistant, sinon

que dans la société il n'y a pas de droits, mais des devoirs (ceci atténué chez notre auteur) ; de Burke même, en remontant plus haut, qui donne une origine divine à l'Etat ? Tocqueville connut Ballanche, et Ballanche, c'est à lui seul l'école théocratique « libéralisée. »

(l) Cf. Papiers inédits. M. Antoine Redier publiera une sorte de confession autographe de Tocqueville aussi explicite : « passion de l'ordre, haine de toute anarchie, de tout mouvement populaire, etc.. »

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le plus visible, car, mêlée de crainte, une colère le saisissait parfois de voir s'aiïermir chez les peuples modernes « le sentiment d'antihiérarchie et d'envie », sentiment qu'il jugeait contraire à la liberté, propre à enfanter sinon le plus cruel, du moins le plus lourd des despotismes et plat, écœurant dans son affirmation brutale : « Personne ne connaîtra une meilleure ou une plus mauvaise fortune que moi ! »

Or a l'origine populaire, qui nuit souvent à la bonté et à la sagesse de la législation, contribue singulièrement à sa puissance. Il y a dans l'expression des volontés de tout un peuple une force prodigieuse. Quand elle se découvre au grand jour, l'imagination même de ceux qui voudraient lutter contre elle, en est comme accablée » (1) ; raison amplement suffisante pour craindre cette puissance capable des pires emportements et dont le principal ressort est moins le désir de justice que l'envie.

Envie que rien n'excuse, (nous ne disons pas n'explique), sinon le bas égoïsme de ceux qui la suscitent contre euxmêmes : Tocqueville en manifesta toujours l'horreur, le fier dégoût et son antipathie latente pour l'égalité n'a pas d'autre cause.

Ce sentiment de jalonsie, de méfiance haineuse à l'égard de toute supériorité (2), l'irrite comme portant une nation à ne supporter aucune contrainte, aucune obligation de déférence et de respect, « à immatérialiser le despotisme » (3) à s'enchaîner « sous l'influence d'une passion

(1) Cf. Op. CompL, t. II, p. 127. Dém. en Am.

(2) Conversations avec Nassau Senior, déjà citées, p. 247. « Egalité est un mot pris pour envie ». Cf. Op. compL, t. II, p. 49. II disait à Gobineau : <'... Pour mon compte je ne connais rien de plus doux que le sentiment de l'admiration, quand il est possible. »

(3) Cf. Op. compt.f t. III, in fine.

timide et honteuse que l'on n'ose pas avouer (1) » et dont néanmoins l'action se fait partout sentir.

Tocquevilie se trouve froissé ainsi dans son besoin de délicatesse, de correction, dans son simple bon sens. « L'inégalité ne vient-elle pas de Dieu et Thomme saurait-il empêcher qu'elle se retrouve toujours...? Le Créateur Ta voulue et c'est (a loi seule qui nous donne des moyens égaux. »

Aussi s'effraie-t-il en face de cette tendance incoercible et, qui plus est, dominante : liberté signifierait-elle inégalité pour les vrais démocrates?

« Non... Une passion mâle et légitime... excite les hommes à vouloir tous être forts et estimés. Cette passion tend à élever les patits au rang des grands... 11 se rencontre malheureusement dans le cœur humain un goûii dépravé pour régalité qui porte les faibles à vouloir attirer^; les forts à leur niveau. » Coupant court cependant, Toc-' queville ajoute : « Ce n'est pas que les peuples, dont l'état i social est démocratique, méprisent naturellement la S liberté ; ils ont au contraire un goût instinctif pour elle. \ La liberté toutefois n'est pas l'état principal et continu de leurs désirs ; ce qu'ils aiment d'un, amour éternel c'est l'égalUé-; ils s'élancent vers la liberté par impulsion rapide et par efforts soudains, et s'ils manquent le but ils s'y ; résignent; mais rien ne saurait les satisfaire sans TéggjUé et ils consentiraient plutôt à périr qu'à la perdre (2). »

(1) Se rappeler La Rochefoucauld sur Tenvie. Maxime XX VII. « Vous signalez le même danger... (démocratie), vous persistez à le regarder comme le développement inévitable, une conséquence irrésistible d'un certain degré de civilisation : ce point de vue qui est constamment le vôtre, je ne l'admettrai pas sans réserve, » (1. inéd. de Mole. Juillet 1835). Mole lui n'hésite pas : il écrit danger.

(^) Cf. Op. compl., t. l. p. 91. Dém. en Am. M. H. Michel a rapproché ),tès justement ces idées de celles que B. Constant exprime dans sa

Néanmoins, conclut-il, toutes les invectives, toutes les colères resteront vaines : « la Démocratie est un état nécessaire » et l'œuvre la plus utile comme la plus sage, qu'un honnête homme puisse entreprendre, « consiste à dire rudement sur elle la vérité, à ne pas la flatter et à s'appesantir particulièrement surles mauvaises tendancesqu'elie fait naîtreafin d'empêcher nos contemporains de s'y li-

La démocratie a besoin d'amis tels que vous : ce serait n triste spectacle que de voir les maximes qui ont précisément pour dessein d'élever i^i4imanité tout entière, n'aboutir qu'à son abaissement et la médiocrité de tous / prendre la place delà supériorité privilégiée de quelquesuns... La pente vers le bas est bien forte et les moyens de retenir sur cette pente oont bien faibles. Vous êtes de ceux qui se sont voués à ce rude travail », écrivait Guizot à Tocquevilleen mai 1840 et plus tard: « Vous jugeznotre temps sans vous en séparer : vous le redressez sans l'oftenser : vous lui apprenez ce qu'il ignore en vous rattachant toujours à ce qu'il pense. Entre le présent et le passé vous renouez le fil sans rétrograder... et vous savez complaire à votre public sans le flatter (2). »

L'honneur deTocqueville est, en effet, d'avoir très im-

f partialement cherché à instruire et avertir s^gi-Semblables, a leur enseigner ce querinstinclégalitaire comporte d'inconvénients comme d'avantages : et signaler ceux-ci avec franchise, dénoncer ceux-là sans violence, quarante-cinq

brochure : De la liberlé des anciens comparée à celle des modernes, pp. 556, 7, 8. Op. cit., Ed. Laboulaye.

(1) Cf. Op. compL, t. V, p. 315, p. 425, t. VI, p. 94, t. VII, p. 177.

(2) Lettres inédites. Fragments. La deuxième lettre n'est pas datée : elle doit concerner VAncien Régime.

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