IJ
ans seulement après la Révolution, nous semble, pour un homme de 1830 issu d'une classe réactionnaire, tout ensemble exceptionnel, original et plein de courage.
Il faut vraiment toute l'injustice présenfe pour méconnaître la pnntrihntion cnpitalp H'yn livr^ f>n}7;^pnp. Ih Dém cratie à la pegj^^^Qljtiq^e mod^rrift. Bien des idées banales aujourd'hui, naguère exploitées comme neuves par nos maîtres intellectuels, se rencontrent déjà couramment dans cette œuvre qu'on lit à peine ; idées si banales même que nous nous garderions d'en esquisser l'analyse : quelques citations suffiront amplement à les résumer.
« S'il vous semble utile de détourner l'activité intellectuelle et morale de l'homme sur les nécessités de la vie matérielle, et de l'employer à produire le bien-être ; si votre objet n'est point de créer des vertu^Jb^x^ues, mais des habitudes paisibles, et si vous préférez trouver moins de grandes actions, à la condition de rencontrer moins de forfaits ; si au lieu d'agir dans le sein d'une société brillante, il vous suffit de vivre au milieu d'une société prospère ; si enfm l'objet principal d'un gouvernement n'est point, suivant vous, de do nneiLaiLXiar^s entier de la nation Té^plus de force et le plus de gloire possible,mais de procurer à^haçun des individus qui .le composent le plus de bien-être et de lui éviter le plus de misèra, alors égalisez. ^ les conditions et constituez le gouvernement de la démo- ) cratie... La démocratie certes ne donne pas au peuple le "^ gouvernement le plus habile, mais elle fait ce que le gouvernement le plus habile est souvent impuissant à créer : elle répand dans tous lecorps social une inquiète activité... qui n'existe jamais sans elle et qui, pour peu que les circonstances soient favorables, peut enfanter des merveilles. Là sont ses vrais avantages (1). »
(1) Cf. Op. compl.y t. II, pp. 13S-136. Dém. en Am.
Elle en possède d'autres : elle dépose au fond de l'esprit et du cœur de chaque homme la notion obscure et le penchant instinctif de l'indépendance politique, préparant ainsi le remède au mal qu'elle fait naître. L'existence des hommes devient plus longue, leur propriété plus sûre, presque tous les extrêmes s'adoucissent et s'émoussent : il y a moins de perfection, mais plus de fécondité dans les œuvres. «Tous les liensderace, de classe, depatrie se détendent; le grand lien del'humanité se resserre (1) »...
Pacifique, en haine d'une caste guerrière, ennemie des conquêtes (l'impérialisme se présentant comme une exception engendrée par un trop plein de vie nationale passager), la démocratie manifeste, au plus profond d'ellemême, des instincts très conservateurs en raison de la multiplicité des petites fortunes et de la crainte naturelle que professe la grosse majorité des citoyens pour les aventures que tous supporteront désormais.
La démocratie diminue enfin, nous l'avons dit,« la gêne d'être gouverné », cependant que la pensée, la volonté, bonne et mauvaise, de parvenir induit chacun à trouver sa route, et lui laisse la féconde illusion de la liberté (2). Tendance discutable : si elle exciteles hommes vers le plus grand développement d'eux-mêmes, elle les réduit à l'état
(1) Cf. Op. compL, t. III, pp. 554-355 et suiv. Il y a là enfermés tous les éléments de la dernière phase intellectuelle « démocratique » de Renan.
Cf. également, Op. compl., t. III, p, 276 et suiv. « La Démocratie mêle quelque chose de personnel à la pitié... Les hommes y montrent une compassion pour tous les membres de l'espèce humaine ». Elle est ainsi favorable à la mise au jour de toutes les infamies, de tous les scandales : n'est-ce pas là encore quelque soit l'inconvénient de cette tendance, un progrès tout compte fait?
(2) Cf. Op. compl., t. III, in fine.
Tocqueville a dit aussi qu'elle a horreur des révolutions. En sommesnous bien sûrs?
d'un corps social, mol, inconsistant, « d'une poussière » (1) et les entraîne à supporter une servitude permanente et douce qui « les dégradera sans les tourmenter ».
Le pouvoir deviendra d'autant plus grand, plus fort et les individus apparaîtront d^autant plus chétifs,plusdédaignables, que tous montreront une répugnance croissante « à obéir à leur semblable par crainte, jalousie, irritation de toute supériorité », écartant la plupartdes gens sérieux et consciencieux, propres à bien servir Tintérêt public; vérité relative (2).
Sans doute, l'électeur populaire, qui ne témoigne que d'un goût faible pour le candidat issu de sa propre classe, nomme plutôt ceux que M. Faguet qualifie heureusement de Yïièth « plaie des démocraties, pauvres sans avoir la fierté très fréquente chez les plébéiens... toujours ambitieux, souvent vénaux, intrigants, impudents, charlatans... beaucoup moins conservateurs que ceux qui les nomment, novateurs très volontiers, n'ayant rien à perdre... sans idées personnelles ni principes fixes, dangereux, rarement utiles... » (3). Mais Tocqueville complétait aussitôt ridée précédente, nouvelle lorsqu'il la formula (4) : la finesse, la distinction, la modération ne séduisent pas la démocratie, soit : le mérite vrai lui échappe souvent, soit encore : mais si les médiocres dominent, n'est-ce pas plutôt, parce que la plupart des hommes supérieurs s'abstiennent d'affronter les ennuis.
(1) Idée de Royer-GoUard. Cf. Op. compL, t. III, p. 483.
(2) Cf. Op. comp/., t. III, p. 496 et suiv.
(3) Cf. Faguet, Op. cit., t. III, p. 85. Tocqueville, Op, compL, t. Il pp. 61 et suiv. Correspondance. Taine, Op. cit., t. X, p. 161.
(4) N'en était-on pas encore à Montesquieu qui gravement affirma : « Le peuple est admirable pour choisir des magistrats » ? Il est surtout admirable pour en changer et leur conférer ainsi leur véritable importance.
R. Pierre-Marcel il
les difficultée d'un contact pénible, renient le devoir d'agir, par dégoût et ironie, égoïsme plutôt, faiblesse coupable, manque d'audace, incapacité à tout accepter pour réussir dans une œuvre sainte ? Tocqueville n'hésita pas à dénoncer ce danger, contre lequel il réagit personnellement par sa conduite : et s'il ne tenait pas à lui que la puissance du verbe, l'autorité lui fussent départies, l'exemple qu'il donna peut déjà nous suffire.
Analyserons-nous encore cette inclination déplorable qui incite les hommes tous semblables et égaux, à s'absorber dans le cercle étroit de leurs préoccupations, de leurs petits et vulgaires plaisirs, avec, sur leurs têtes, un pouvoir immense, tutélaire, qui se charge seul d'assurer eurs jouissances et de veiller sur leur sort, « détaillé, prévoyant et doux, aimant qu'ils se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir... travaillant volontiers à leur bonheur, mais ne voulant en être que l'unique agent et le seul arbitre. » Gouvernement qui pourvoit à leur sécurité, assure et limite leurs besoins, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, et voudrait leur ôter jusqu'au trouble de penser, jusqu'à la peine de vivre l (s^ Il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie, les dirige, sorte de servitude qui se combine parfaitement avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté, mais rend tous les jours moins utile et plus rare l'emploi du libre arbitre. Et cela alors qu'il n'y aura jamais de véritable puissance parmi les hommes que dans le concours libre des volontés (1) I »
Noterons-nous cette instabilité législative qui provient d'une illusion trop courante, entretenue d'ailleurs par la masse des représentants sans cesse renouvelés, à savoir que l'on peut tout améliorer par des lois, lois dont bien peu
(1) Cf. Op. compl., t. III, p. 532 et suiv.
au reste mesurent les conséquences et la répercussion. Noterons-nous encore cet esprit de prodigalité en matière de finances, ce penchant aux dépenses croissantes, (( ladémo- U^ cratie étant à la fois, le régime où par suite du règne de l'égalité, les individus ont le plus de besoins et d'exigences ; le système le plus innovateur, partant le moins économe et l'instrument des pauvres, puisque la majorité se compose de ceux qui, ne possédant pas, croient que l'argent dépensé prodigalement leur profitera sans leur nuire (1) ».
Rappellerons-nous enfin cette absence de recours, de garanties contre une loi injuste, contre la volonté de la majorité (2)etcette corruption morale, trop fréquente chez ceux qui arrivent au pouvoir, grossière, vulgaire, bien plus contagieuse pour la foule que celle d'unearistocratieisolée, quoi qu'on puisse croire, corruption détestable, car rien n'est plus dangereux que la vue de cette immoralité menant à la grandeur et « produisant un odieux mélange entre les idées de bassesse et de puissance, d'indignité et de succès, d'utilité et de déshonneur (3)? »
Mais nous glissons vers la démagogie. Pourquoi nous appesantir du reste sur des remarques si courantes, quand des considérations plus graves retenaient Tocque-
(1) Cf. Op. compl., t. II, pp. 57, 68 et suiv. Tous les hommes d'Etat sont sur ce point du même avis que Tocqueville. Cf. Le Bon, Psychologie du socialisme, 1898, p. 329 et suiv, liappelons ce mot de Gladstone à Ferry : « C'est par les finances que les démocraties périront», et cette phrase de M. Luzzatti si juste et si sévère : « Perversité de la conscience fiscale : chaque Chambre pousse aux dépenses, par une singulière altération de sa raison d'être, au lieu de les contrôler, de les modérer, de les endiguer. »
(2) Op. compL, t. II, pp. 142, 151 : « La douceur du gouvernement a son principe dans les circonstances et dans les mœurs plus que dans la législation... »
(3) Op. compl., t. ÏT, pp. 91 et suiv. Dém. en Am^
ville davantage? Il sentait, en dehors de cas dangereux instincts, l'irréligion et le socialisme peser sur un horizon déjà lourd de ténèbres menaçantes, horizon qu'il embrassait douloureusement; il se laissait alors jusqu'à frémir pour nous.
Persuadé qu'il n'existe de contre-poids moral possible aux entraînements de la démocratie, que dans les croyances religieuses, Tocqueville voyait, avec effroi, la décadence du catholicisme. '^^^^-'
Il regardait les idées chrétiennes comme indispensables, pour contenir les passions d'une multitude, que les idées nouvelles, le désir d'un plus grand bien-être et les promesses des rhéteurs surexcitent, enflamment ; il réclamait le maintien d'un idéal de consolation et d'espérance qui magnifiait les âmes, à ses yeux, en les élevant au-dessus des préoccupations égoïstes, des bas appétits, des plaisirs vulgaires ; il craignait les affirmations du droit matériel quel' idéedu devoir ne vient pas compenser ; il voulait enfin que tous les hommes fussent assurés qu'ils trouveraient, dans un autre monde, l'oubli de leurs peines comme le prix de leurs mérites, et demeurassent autant pénétrés du sentiment de leur grandeur et de leurs obligations, que soutenus par une robuste patience.
Vaine attente ! Sous l'influence d'un malentendu dont il ne cessa de s'irriter et de se plaindre, Tocqueville constatait qu'en France, la religion se trouve placée au nombre des forces que la démocratie combat sans relâche et
r^U' cherche à renverser comme un insupportable obstacle : ^< car après avoir rendu tous les hommes égaux devant Dieu, la religion repousse souvent l'égalité qu'elle aime et maudit la liberté comme un adversaire, tandis qu'en la <^r^ prenant par la main, elle pourrait en sanctifier les efforts... /^ et beaucoup d'hommes qui savent qu'on ne peut établir le
— in?) -
règne de la liberté sans celui des mœurs^ ni fonder les mœurs sans les croyances, apercevant la religion dans les rangs de leurs adversaires... l'attaquent... ou n'osent la
Aux Etats-Unis, placée hors de la scenepui3lique, elle règne par delà les opinions, révérée, acceptée ; dans notre pays au contraire, toujours prête à soutenir et encourager les passions réactionnaires^ « elle se fait ainsi assaillir des mêmes attaques et blesser des mêmes coups ) , attitude politique que Tocqueville jugeait funeste et coupable, et contre laquelle il protesta particulièrement vers 1825 etl852, lorsqu'en haine de cette indépendance, « dont il abuse mais qu'il craint, parce qu'elle conduit à l'émancipation des esprits et des consciences » (2), le clergé s'enchaîna, soit à la monarchie antilibérale, soit à TEmpire.
Or, estimant qu'un réveil des croyances ne sera jamais possible que si toute Congrégation d'Etat se disperse et qu'il faut être, d'autre part, encrassé du voltairianisme le plus étroit et le plus plat pour s'imaginer qu'on gouverne un peuple contre la foi que la tradition lui donna, Tocqueville anticlérical et antisectaire, réclamait tout ensemble l'indépendance, le respect de l'Eglise et l'absolue neutralité du pouvoir (3).
IHje trompait néanm'^inc; Jm>sf|nM1 comptait exclusivenoentjur la religion comme sur le moyen unique propre à maintenir et discipliner les hommes. Les atteintes, que le catholicisme ne cesse de recevoir, interdisent de le tenir désormais pour « l'élément de moralisation populaire pa r^ exceUpDCft)) Nul ne force un peuple à croire : le mouvement de la pensée humaine emporte lentement la foi, comme
(1) Cf. Op. compl., t. I, p. 17. hit., Dém. en Am.
(2) GuizoT, Mémoires, t. I.
(3) Cf. Op. compl., Correspondance, passim. « Lorsque le pays se voit gouverné par les prêtres, l'esprit voltairien ressuscite ».
les institutions de jadis « et la Démocratie en Europe aura à se faire sa morale et sa moralité, car c'est tout cela qui est en train de sombrer avec les débris du Moyen-Age » (1). Mais la sottise d'Homais ne saurait nous suffire. w Tocquevillff employa cependant le meilleur de ses forces "\à défendre^la nécessité d'une renaissance religieuse; aucun système humain ne lui paraissant capable de remplacer jamais les enseignements chrétiens ; l'idée d'un peuple athée le terrifiait en lui déchirant le cœur : « On ne saurait nier, écrivait-il que le panthéisme n'ait fait de grands progrès de nos jours... toutes les habitudes intellectuelles préparent les hommes qui vivent dans la démocratie à le concevoir et les mettent sur la voie de l'adopter; il nourrit l'orgueil de leur esprit et flatte sa paresse (sic). C'est contre lui que tous ceux qui restent épris de la véritable grandeur de l'homme doivent se réunir et combattre (2) ».
Entre ces lignes, on sent visiblement percer le souci de ne pas donner à l'aveu échappé toute la portée qu'il suppose : timidité superflue! Hors de l'étroit domaine de la philosophie, si négligeable, athéisme et panthéisme ne revètent-ils pas un sens équivalent? Mais Tocqueville ne voulait abandonner à aucun prix l'idée que la religion pourrait reprendre, un jour, une influence bienfaisante sur notre société démocratique^ et si poignants fussent les doutes qu'il nourrissait, il se refusait à rien délaisser de sa morne espérance (3).
Ainsi pour le socialisme.
Nassau Séniorrapporteque son amilui disait en mai 1850:
(1) Cf. ScHÉRER, La Démocratie en France, premières pages.
(2) Cf. Op. cornpL, t. III, pp. 51 et suiv. Dém. en Am.
(3) Scliérer a donc exagéré en écrivant : (c Tocqueville n'a rien compris aux atteintes que la foi a reçues. »
« La grande majorité des Français est composée naturellement de gens pauvres et de petite naissance et l'égalité en vue de laquelle ils combattent, c'est la destruction des avantages de la naissance et de la richesse (1). »
Vérité d'évidence : le développement normal de la pensée égalitaire doit aboutir au nivellement économique progressif: qui le nie, s'aveugle ou s'égare : Tocqueville le savait : l'une de ses préoccupations les plus vives, surtout pendant la période troublée de la seconde République, fut d'opposer néanmoins le Socialisme à la Démocratie et d'en mettre, au jour, les prétendues contradictions.
Tentative qu'inspirait la haine de toute servitude, mais pour rapprocher trop souvent les mots Révolution et Démocratie Qi ïenv donner un sens quelque peu semblable, alors que nous le voyons insister fréquemment ailleurs sur la nécessité dejie^£as confondj;^^
avec la crise qui acheva de l'introduire dans les mœurs et dans les lois, Tocqueville nous semble avoir quelque peu émoussé la pointe de ses traits.
Que devraient importer au reste certaines conséquences du principe d'égalisation sociale, si nous étions en droit d'espérer un relèvement de l'âme humaine (2) et si les générations futures parvenaient à se délivrer d'une conception du progrès aussi détestable que la nôtre, but que ne manqueront jamais de viser les nobles esprits ? Mais
(1) Conversations àKyd, citées, p. 247, cf. Vacherot, Démocratie libérale, p. 41 et suiv.
(2) Cf. dans sa correspondance, les lettres que G. Sand écrit à Mazzini : la sincérité des illusions qui transparaît dans les billets des premiers jours de 1848 et ramertume qui s'exhale après juin nous émeuvent également. Aujourd'hui l'évolution se traduit par une pirouette : le leader démagogue devient ministre : on n'est pas déçu, « on change, ou se rallie ».
Tocqueville garde des vues plus immédiates ; l'unique discours de Septembre 1848, où il nous les expose, le prouve surabondamment (1).
Aussi bien les notes suivantes recueillies dans les Vapiers médits offriront-elles pour le lecteur le meilleur des résumés : elles donneront une impression fruste, directe toutefois, d'idées exposées ensuite plus pompeuseument et avec moins de clarté peut-être :
v^vpv^^' La dévolution de 1789 a eu la prétention de donner la liberté à tout le monde, de faire naître le respect des droits de tout le monde : là ont été sa gloire et sa force : il faut distinguer en elle ses principes de ce qui a été le résultat de l'effort : les habitudes qu'il faut abandonner. . Mais elle a laissé les imaginations enflammées, les intelligences ouvertes, les esprits plus éveillés...
Ses Caractères :
1° Appel aux sentiments désintéressés.
2^ Mépris des richesses et du bien-être. Etait-ce pour les jouissances matérielles et sensuelles qu'on appelait le peuple aux armes? Non ; au nom du patriotisme et de la liberté.
3° Respect profond de la propriété individuelle (Constitution de 93).
4** Confiance dans la liberté de l'homme; rendre le citoyen aussi indépendant que possible, rendre l'homme libre pour qu'il n'ait plus rien à désirer.
L'effet de la révolution française n'a pas été seulement d'affranchir la société mais l'individu. Le socialisme ne l'honore pas, il le déshonore.
Démocratie : égalité des droits politiques, égalité devant la loi ; efforts de la société pour fournir aux pauvres les institutions qui leur permettront de se mettre eux=mêmes
(1) Cf. Op. compL, t. IX, p. 536 et suiv. Un peu plus tard, dans son Ancien Uorjiino, Tocqueville allait faire, le premier, remarquer que les éléments de ces théories prétendues nouvelles se trouvaient déjà exposées dans le Code de la nature, publié par Morelly en 1755,
en état de s'élever ; grande indépendance laissée à l'individu (la plus grande possible), toute liberté, toute responsabilité, toute facilité.
Socialisme, forme de l'esclavage ; prétention non seulement de mettre l'homme en l'état d'améliorer lui-même sa condition, mais de régler la condition de chacun, action directe de la société, parfaite égalité en fortune, en bonheur. La démocratie c'est la liberté combinée avec l'égalité ; le socialisme, c'est l'égalité sans la liberté.
Socialisme : efforts directs de la législation pour forcer l'égalisation des conditions, la suppression plus ou moins grande de la personnalité et de l'indépendance humaines — l'exagération du principe de l'autorité contre lequel nous avons tant combattu. Trouver les analogies entre les doctrines socialistes et les doctrines absolutistes ou cléricales. C'est l'enfance de l'art social et non son perfectionnement : Vieilleries : Platon, abolition de la propriété, de la famille, promiscuité.
c( Socialisme : 1° appel énergique, continu, immmodéré aux passions matérielles de l'homme — réhabilitation de la chair — travail non seulement utile mais agréable — rétribution non en proportion des mérites, mais des besoins — consommation illimitée.
2" Attaque contre la propriété (elle serait l'origine des maux : le vol !) Le socialisme me rappelle l'ancien régime ; il rendrait la Révolution inutile (1). »
Ces critiquesparaîtront insuffisantes, aujourd'hui, à beaucoup d'esprits ; elles ne manquent pas de sens néanmoins. Les doctrines d'ailleurs qu'elles visaient^ ne sortaient pas alors du domaine des aspirations sentimentales^ confuses.
(1) Papiers inédits. Notons le mot « promiscuité ». On sent là toute l'horreur d'un gentilhomme pour un état social qui n'implique ni distances ni hiérarchie.
N'aurions-nous pas ici, chez ce libéral clairvoyant, la preuve que les doctrines qu'il professe sont un peu désuètes, nées qu'elles étaient à une époque de production moyenne 'l
etTaventure de juin venait de les déconsidérer. Voilà qui justifie une simplicité excessive.
Le parti communiste français s*appuyait encore sur les vieilles idées que Buonarotti avait groupées dans son Histoire de la co7ispiratio7i de Babœuf, vingt-huit ans auparavant, idées qui efï'rayaient et scandalisaient plus, qu'elles n'inspiraient le souci d'une discussion sérieuse et le sanglant échec qui pesait sur le parti socialiste de Louis Blanc et d'Arago portait au mépris de toutes les théories, à la fois politiques et sociales, dMntervention d'Etat, d'organisation du travail, de distribution égale du labeur et des bénéfices : si bien que Tocqueville, pour les besoins de la cause défendue, pouvait rapprocher sans hésiter deux systèmes différents et les associer dans une même flétrissure.
Le communisme (1), parce que Tocqueville, à l'instar de ses contemporains lesplus notoires, proclamait la propriété « sacrée, inviolable, nécessaire, l'un des principes constitutifs sur lesquels repose la société, l'un des éléments essentiels de la liberté », sans toutefois nous dire nulle part, si c'est dans la possession ou dans la jouissance des biens détenus, que l'homme trouve le fondement de son droit, distinction capitale qu'il néglige et cette affirmation trop sommaire déprécie la qualité de ses affirmations (2).
Le socialisme d'état : parce que Tocqueville estimait que la collectivité, sauf de très rares exceptions, né doit pas s'occuper d'industrie ; « sinon elle deviendra peu à peu l'industriel unique ; or, elle ne peut être obligée de donner
(1) N'est-ce pas Benjamin Constant, qui écrivit : « La propriété n'est autre chose qu'une convention sociale, la propriété existe de par la société? » Justifier ainsi le communisme qui n'est qu'une distribution du sol et des biens au nom de l'intérêt général, pour un libéral si fervent, quelle aventure ! Cf. Op. cit.., t. I, p. 113.
(2) L'expropriation pour cause d'utilité publique lui paraissait un instrument terrible d'oppression, il y voyait la source des pires abus.
le travail à chaque homme, sans être investie de droits nouveaux qui lui permettront d'enserrer, de dominer^ de commander l'industrie ; ce qui n'est plus la charité publique, mais le socialisme, société réglementée, compassée, où l'Etat se chargera de tout, oia il agglomérera, où il résumera en lui la force, la vie (1) ! »
Et notre publiciste refusait, refusa toujours d'entrer dans cette voie qu'il jugeait dangereuse, néfaste et à rebours du progrès que nous devons poursuivre : l'affranchissement de l'homme par son propre effort, par raccroissemen L indéfini de sa responsabilité (2).
Cependant lorsqu'il déclarait que « la Révolution française en consacrant la propriété, y fit participer un plus grand nombre de citoyens et rendit l'homme indépendant pour qu'il n'eût plus rien à désirer», Tocqueville s'illusionnait et ne se rendait pas compte que la masse, dans sa logique brutale, ne s'arrêterait pas, comme lui, à michemin.
Démocratie et socialisme sont deux mots, deux états sociaux qui ne s'opposent pas (3) : bien au contraire l'un complète et fera oublier l'autre. L'homme heureux, non dans sa sphère, selon ses efforts, sans fausse culture, mais suivant une morale, des appétits communs, voilà le symptôme de cette évolution chez un peuple que corrompent des procédés politiques écœurants.
(1) Notes inédites. Cf. Correspondance avec Gobineau : premières lettres, Tocqueville nourrissait ses idées depuis six ans au moins, idées, qui, du reste ne contredisent pas celles que nous avons résumées plus haut, cf. p. 137.
Çl) Rappelons ces paroles de Robespierre : «Fuyez la manie ancienne de vouloir trop gouverner : laissez... à tous... le droit de faire librement ce qui ne nuit pas à autrui, rendez à la liberté des individus... ce qui n'appartient pas nécessairement à l'autorité ».
(3) « République démocratique et sociale : contradiction ! » (note inédite de Tocqueville.) Vérité pour nos maîtres aujourd'hui.
Que si Tocqueville nous paraît de la sorte aborder superficiellement des problèmes capitaux, et les élucider à la hâte, il ne nous propose pas moins un idéal très pur et acceptable de la démocratie ; sa conception est large, pleine de générosité frémissante, « à chacun selon ses besoins légitimes, ses mérites et son devoir accompli ».
Le « moi » n'y a pas seul une place excessive (i) : la société se dresse, non à rencontre mais autour de l'individu : elle le protège, elle lui facilite le succès et par un juste échange, exige de lui aide et respect.
Guizot se trompait donc quand il faisait ce reproche à Tocqueville... « Peut-être avez-vous trop habituellement pensé à l'aristocratie historique qui est bien réellement vaincue et pas assez à l'aristocratie naturelle qui ne peut jamais l'être longtemps et finit toujours par reprendre ses droits... Peut-être, si vous les aviez plus constamment distinguées, auriez-vous été plus à l'aise pour contester à la démocratie, tout en l'acceptant, ce qu'il y a d'illégitime et d'insociable dans sa victoire (2). »
Non pas : telle que Tocqueville la concevait, la démo- p cratie lui semblait justement défendable parce qu'elle implique mieux qu'aucun autre état social « le plus grand nombre possible de moyens pour s'élever à une indépendance et une responsabilité vraies », parce qu'elle demeure le régime le plus propre, non à produire, à enflammer des talents, mais à autoriser le développement de ces talents et qu'elle active le renouvellement constant d'une élite naturelle.
« Quand les citoyens, disait-il, sont classés suivant leur
(1) 11 y a là un juste milieu tout à l'honneur de Tocqueville entre la conception des hommes du xviii® siècle trop cartésienne, trop « égotiste » et celle des théocrates trop « sociale », trop anti-individualiste.
(2) Lettre inédite.
puissance et leur profession et que tous sont à peu près contraints de suivre la voie à l'entrée de laquelle le hasard les a placés... bien peu cherchent à lutter contre une destinée inévitable... ils conçoivent l'amélioration^ non le changement... Mais lorsque les castes disparaissent et que les hommes se mêlent... l'image d'une perfection idéale et toujours fugitive se présente à l'esprit humain... Alors toujours cherchant, tombant, se redressant, souvent déçu^ rarement découragé, chacun tend sans cesse vers cette grandeur... qu'il entrevoit confusément au bout de la longue carrière que l'humanité doit encore parcourir (i). »
Illusion et vérité : Tocqueville était jeune encore lorsqu'il écrivait ces lignes et un souffle d'espérance lui gonflait le cœur : plus tard il s'attrista. Le moraliste en lui,, du reste, manqua souvent de confiance : la réalité brutale finit par le blesser, et il ne sut plus toujours hardiment regarderau delà du présent, vers un plus clair avenir.
c< Les peuples ne profitent pas plus que les hommes de l'expérience de leurs semblables. Partout les théories absolues commencent orgueilleusement les réformes et puis, le but dépassé, on revient sur ses pas. Mais combien de temps se dépense avant de se fixer ! D'abord la rigueur des principes, l'exactitude des théories ouvrent le chemin à la force brutale, et le monde pour ne pas finir, invoque la réaction » lui disait déjà Mole en 1836 (2). Soit, mais pourquoi s'émouvoir?
De tels spectacles ne devraient pas surprendre : ils ont incessamment marqué le cours de la vie des nations. Orgueil si vain que de croire un peuple sur la voie de sa chute, parce qu'il déçoit quelque temps notre rêve ! L'homme est
(t) Cf. Op. compL, t. m, p. o5 et 36, Dé?n. en Am. (2) Lettre inédite.
meilleifv socialement qu'isolément, plus patient, moins égoïste, moins audacieux sinon plus grand : faisons lui confiance, sachons attendre et ne soyons pas trop sévères. Qui de nous ne déplore avec les jours ses amertumes d'autrefois?
« Ce qu'il faut surtout craindre, remarquait Tôcqueville avec justesse,Cce n'est pas une révolutioj;!, c'est un mauvais gouvernement durable ; un gouvernement qui n'a ni les avantages du pouvoir absolu, ni ceux des gouvernements libres ; qui permet à la liberté ses inquiétudes, ses malaises, ses corruptions, sans nous donner sa force, son énergie, sa fécondité ; un gouvernement menant petitement nos plus grandes affaires. » Puis il ajoutait avec une angoisse et une tristesse qui émeuvent, tant elles révèlent de sincérité sans détour : « Or, quand on sonde l'origine du mal, il faut bien prendre garde d'en arriver à Vétat social qui est peut être la cause de tout : ce qu'on ne peut pas dire pour deux raisons : 1° parce que cela ne serait pas souffert, 2* parce que cela serait inutile — si le mal est là, il est incurable. La source du mal n'est évidemment pas dans le manque d'institutions démocratiques libres; je crois que nous en avons plus que nous ne pouvons en supporter: trop de liberté politique; pas assez de liberté administrative. La cause la plus générale et la plus directe est, hélas, l'absence de mœurs et de croyances (1) ! »
Ainsi le voyons-nous revenir constamment aux mêmes pensées. Que ne dénonça-t-il plutôt sans pitié les plus responsables de cet état de choses, certains chefs, la prétendue élite de la démocratie? Que ne stigmatisa-t-il cet égoïsme moqueur, cette avidité à briller et à jouir, cette laideur morale, cet art d'illusionner la foule par l'exalta-
(1) Papiers inédits.
tion d'une Science trop souvent illusoire, cette aisance à corrompre le peuple de ses exemples, à l'égarer en lui offrant l'image d'un parvenu cynique et bavard, pour tout idéal, pour toute perfection ?
Que ne s'efîorça-t-il, en essayant de ranimer nos croyances défaillantes, à découvrir les éléments d'une morale plus jeune et plus viable? Car, par delà cette religion niaise, qu'Homais professe béatement pour le Progrès, n'est-il pas un champ inexploré, sans limites visibles, où le besoin de précision technique uni à la passion de la recherche et de Tinvention, la conscience plus grave des bornes de notre pouvoir sur la nature et un respect croissant de l'homme pour l'homme, facilité par la notion plus exacte de la valeur capitale d'une activité en soi, constitueront l'éthique nouvelle que nous imaginons mal et qui recréera Dieu (1)?
Mais Tocqueville ne disait-il pas à la femme de l'historien Grote « Vous ne sauriez concevoir les hommes vivant en dehors de nos lois primordiales, ni moi non plus. Cependant, je vous l'avoue, souvent je trouve que ce vieux monde, en dehors duquel nous ne voyons rien ni l'un ni l'autre, semble bien usé, et que cette grande machine se détraque un peu tous les jours : ma confiance en ce qui est, s'ébranle (2). »
Il avait compris que notre Démocratie s'appuie sur des bases politiques et administratives trop anciennes, mais
(1) Cf. H. PoiNCARÉ, la Valeur de la Science^ la Science et T Hypothèse etc. G. SoREL, Op. ci^, in fine. On n'a pas encore suffisamment insisté sur le retard apporté aux recherches purement désintéressées de la science pour la science, par le souci d'application pratique qui nous domine depuis bientôt cent ans. Les alchimistes du Moyen Age redeviendront des précurseurs et des maîtres dans un proche avenir.
Tocqueville ne serait pas loin d'avoir fait cette remarque, il semble. Cf. Op. compl., t. III, p. 74.
(2) Lettre inédite 1849.
s'il craignait instinctivement l'idéologie moderne, héritage d'une aristocratie corrompue de lettrés bourgeois mi-étatistes et mi-individualistes, mi-chrétiens et mi-athées, Tocqueville se rendait mal compte du défaut d'idées originales que Ton doit reprocher à notre démocratie, partant de l'obligation, où tout politique clairvoyant se trouve, de chercher ailleurs que, parmi les formules admises, les principes d'une régénération.
Ainsi seulement, il aurait pu garder l'espérance et se donner, plein de foi, à une œuvre plus vaste, à une propagande plus féconde, et de quelle sérénité s'empreindraient alors ces lignes qu'il écrivait un jour de bon courage :
« Les sociétés libres ne peuvent pas présenter le spectacle paisible et trompeur d'une monarchie absolue. Il est déraisonnable de s'en laisser surprendre. Non, je ne suis pas l'adversaire de la Démocratie ; elle est grande aussi et n'a rien que de conforme aux vues de Dieu, si la liberté n'en est pas absente... 7nais la liberté est y en vérité, une chose sainte 'y.., elle me paraît tenir dans le monde politique, la même place que l'atmosphère dans le monde physique. La terre est peuplée d'une multitude d'êtres diversement organisés; tous cependant vivent et prospèrent. Altérez les conditions de l'atmosphère, ils soufTrent. Placez-les dans un autre milieu, ils meurent (1) » ?
(1) Cf. Papiers inédits et Op. compL, t. VUI. p. 374.