‹ Essai politique sur Alexis de TocquevilleChapitre 6 sur 14 · LA VIE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

LA VIE PUBLIQUE

{diaprés des documents nouveaux)

Tocqueville homme politique ; il subit l'influence de Royer-Gollard ; ses défauts et ses qualités comme orateur. — Justice que l'on doit lui rendre.

I. -- Les premières années : 1828-1830. — Adhésion au nouveau régime. — Répugnances secrètes pour la Monarchie de Juillet. — Le vo^^age aux Etats-Unis, ses causes ; peu après son retour en France, Tocqueville donne sa démission déjuge auditeur. — La Démocratie en Amérique.

Candidature de 1837:répoque choisie n'est pas favorable. — Dissensions avec Mole. — Tocqueville hésite entre le quartier Notre- Dame, Versailles et Valognes. — Il se décide, en dernière heure, pour cette dernière circonscription. — Il est battu. — Cause de son échec.

Aux élections de 1839, il se représente dans la Manche. — Apreté de la lutte. — 11 est élu avec une forte majorité. — Ses premières désillusions.

Débuts à la Chambre. — Interpellation à propos des affaires d'Orient. — Guizot, Thiers et Tocqueville : celui-ci, qui s'était tenu en dehors de la Coalition, entre définitivement dans l'opposition à l'avènement du ministère du 29 octobre.

Premier voyage en Algérie ; avril 1840. — Discours du 18 janvier 1842. — Les élections de juillet. — Campagne que Tocqueville doit soutenir. — Ses idées sur la politique extérieure et particulièrement sur nos rapports avec l'Angleterre.

Son intervention très importante, le 19 août 1842, dans la discussion de la loi de régence. — Lettre qu'il écrit à Barrot au sujet de Thiers

R, Pierre- Marcel 18

le 46 septembre 1842. — Interventions en 1843. — Difficultés qui s'élèvent au sein de l'opposition. — Tocqueville s'attriste. — La question de l'enseignement. — Nouveaux déboires. — Le « Conseil des Dix » ; échec. — Tocqueville ne se laisse pas abattre. La direction du journal le Commerce. — Avortement de cette tentative. — Projet d'un journal plus considérable, le Soleil. — Il n'y est pas donné suite, faute des capitaux nécessaires. — En avril 1845, Tocqueville interpelle le ministère sur le droit à la liberté de conscience. — La seconde affaire Pritchard. — Les élections de 1846. «î^- Second voyage en Algérie. — Le rapport de 1847. — Tocqueville avec Dufaure, Billault, Rivet, etc., s'efforce de fonder un nouveau parti.

— Les réformes qu'il propose. — La Campagne des Banquets vient nuire à ses eiîorts. — Tocqueville et la question électorale. — Le discours du 27 jauvier 1848. — Chute de la monarchie.

II. — Causes auxquelles Tocqueville attribue la Révolution de février.

— Il se rallie à la République. — Ses raisons. — Graves inquiétudes pour l'avenir. — Il est élu représentant du peuple pour le département de la Manche, en tête de liste, avec une écrasante majorité.

— Sentiments de Tocqueville lors de son entrée dans l'Assemblée constituante. — Ses craintes. — Rapports avec Lamartine. — Juin 1848. La Commission de Constitution. — Il en est nommé membre l'un des premiers. — Rôle médiocre qu'il y joue. — Place qu'il ne sait pas y prendre. — Il intervient plusieurs fois lors de la discussion devant l'Assemblée.

La situation. — Tocqueville se rapproche de Cavaignac. — Dufaure propose Tocjneville comme ministre de l'Instruction publique, au chef du pouvoir exécutif qui refuse de ratifier ce choix. — Tocqueville ne se froisse pas. — On lui donne le titre de plénipotentiaire à la Conférence de Bruxelles. — Mais Louis Bonaparte apparaît à l'horizon. — Tocqueville le combat. — • Les intrigues parlementaires. — Election du 10 décembre.

Situation de Tocqueville vers cette époque. — Janvier-mai 1849. — Barrot se rapproche de Tocqueville. — Elections pour l'Assem- "^ — :^ blée législative. — Tocqueville part en Allemagne. — Il est rappelé. — On lui propose d'entrer dans la nouvelle combinaison Barrot. — Sans se faire aucune illusion sur les projets du prince-président, Tocqueville décide d'accepter un portefeuille. — Difficultés des négociations. — Garanties exigées. — Mérite d'une pareille attitude. — Analogies de ce nouvel effort avec celui de janvierjuillet 1847.

Politique intérieure du Cabinet du 2 juin. — Rôle de Tocqueville.

— Le Ministère des affaires étrangères. — Le comte J. A. de Gobi-

neau. — Les précautions qu'emploie Tocqueville à l'égard du Prince et des chefs de la majorité. — Situation diplomatique périlleuse. Esprit de la politique de Tocqueville : une alliance avec l'Angleterre : ses idées contradictoires au sujet de l'instauration d'un Empire allemand : sa crainte de la Russie. — Négociations. — Affaires de Suisse, d'Allemagne, du Piémont, des réfugiés hongrois.

— Affaire de Rome. — Les répugnances de Tocqueyille. — Il ne peut être considéré comme responsable de l'issue déplorable de cette aventure. — Difficultés multiples. — Dissentiments au sein du Cabinet. — Le lettre à Edgard Ney. — Complications. — Les débats d'octobre. — Une lettre de Gobineau à Reaumont. — Fin de la discussion. — Les derniers jours du ministère.

Une maladie grave contraint Tocqueville à s'écarter, l'hiver suivant, de la vie politique active. — Il suit les événements. — A l'automne de 1850, il doit quitter Paris pour Sorrente. — Ses idées vers cette époque. — La revision de la Constitution lui apparaît comme le moyen extrême de sortir d'une situation déplorable. — Les pétitions. — Il revient et est nommé rapporteur de la Commission. — Son manque de confiance. — Son rapport. — Ce qui lui fit défaut.

— Le 2 décembre 1851.

Iir. — Tocqueville abandonne la scène politique. — Ses raisons. — Tristesse et courage. — Rôle qu'il aurait pu jouer après 1860. — Ce qu'il faut se rappeler de son passage dans la vie parlementaire.

Au mois de juin 1692, sentant une tristesse croissante l'envahir devant les échecs répétésde leurs efforts, Nicole, rapporte Sainte-Beuve, écrivit ces lignes d'une beauté singulière à son maître, le grand Arnaud : « 11 me semble que je suis né dans une Eglise éclairée de diverses lampes et de divers flambeaux, et que Dieu permet que je les voie éteindre les uns après les autres, sans qu'il paraisse qu'on y en substitue de nouveaux. Ainsi il me semble que l'air s'obscurcit de plus en plus, parce que nous ne méritons pas que Dieu répare les vides qu'il fait lui-même dans son Eglise. C'est ce qui fait aussi que je me sens porté plus que jamais à honorer ce qui reste de ces anciennes lumières et principalement celui qui est maintenant le seul

qui reste de la famille que je regarde comme la plus illustre de ce siècle (1)... »

Cent cinquante années après, en octobre 1842, lorsque fatigué des attaques dont il était l'objet (2) et conscient du rôle inutile qu'il jouait désormais à la Chambre, « où il n'assistait plus guère que par son dédain et son silence », Royer-Gollard se résolut à quitter la scène publique, Tocqueville lui adressa une lettre pleine de mélancolie, de compliments et de regrets tout ensemble, lettre dont Tesprit rappelle singulièrement celui des lignes précédentes et que le vieillard célèbre voulut bien accueillir :

« Nous devenions tous les jours si différents de vous que votre place^ au milieu de cette assemblée, était de plus en plus difficile à remplir. Vous représentez, Monsieur, un autre temps que le nôtre, des sentiments plus hauts, des idées, une société plus grandes. Vos paroles n'eussent plus été bien comprises... Vous êtes heureux d'avoir vécu dans un temps, où il fut possible de se proposer un but, et surtout un but haut placé... (3) »

Sous Texcès voulu du pessimisme qu'elles renferment, ces citations rapprochées témoignent d'un même respect, d'une même admiration sans fard, et le parallèle s'impose entre les hommes d'une même lignée morale qu'elles ne laissent pas d'évoquer : Arnaud,, Royer-Gollard, ces originales et robustes natures^ sévères, indomptables, nourries aux sources mêmes des traditions, ces « monuments » et ces consciences de leur temps, dont le nom seul nous fait davantage estimer la nature humaine : Nicole, Tocqueville, plus émus et plus tendres, disciples fervents, dignes de ceux qui les enseignèrent, plus clairvoyants, mais

(1) Cf. Port Boy al, 9« édit., t. IV, p. 507, 508.

(2) Des journaux de la nuance du Siècle particulièrement.

(3) Cf. Op, compl, t. VII, p. 204, 205. Corresp.

moins doués qu'eux de cet autorité tranchante, absolue, tous également passionnés pour une belle cause, l'honneur et la vertu de leurs semblables, probes, désintéressés^ nobles figures, qui constituent des exemples et qu'il faut aimer. L'ombre de Port-Royal baigne, en pâlissant de l'une à l'autre, les quatre pierres de leurs tombeaux.

Dès sa jeunesse, enflammé par les doctrines libérales, que symbolisaient, à ses yeux, quelques orateurs politiques éminents, Tocqiieville avait surmonté l'influence de son milieu, et compris que le temps n'était plus de vaines plaintes, des résistances, ni de l'expectative stérile. Ardemment il s'était convaincu de la légitimité de certains grands principes révolutionnaires. « Rattaché toutefois, par plus d'un anneau, à la hiérarchie ancienne, exact de mœurs, délicat et fier, » il résolut très tôt de se vouer courageusement à la conciliation, qu'il estimait indispensable, entre les sentiments qui lui tenaient au cœur « parce qu'ils font notre dignité », et les tendances nouvelles (1).

Il se considérait issu d'une race à part, sans fausse prétention du reste, sans morgue ridicule (2), mais, dans cette origine patricienne qui le flattait, dans ce bénéfice de se sentir, avant tout effort, naturellement voué, sinon porté, aux premières places, Tocqueville découvrait un motif d'exaltation, et se jugeait tenu de s'affirmer plus qu'aucun autre, de se maintenir en tète et d'attirer, der-

(1) Cf. Toute la première partie de la correspondance avec Kergorlay et E. Stofîels, Op. compL, t. V.

(2) Sainte- Beuve, malgré ses origines aristocratiques, joue un peu le rôle médiocre d'un plébéien hargneux, en reprochant plusieurs fois à Tocqueville son orgueil de classe; jamais patricien ne fut moins insolent.

rière lui, ceux-là mêmes dont la loi nouvelle faisait désormais ses égaux.

11 était brûlé du désir de commander, moins pour satisfaire quelque banale ambition, que pour vivre hors de lui, s'oublier, occuper une noble place dans la pensée de ses semblables, qu'il voulait remplir de son propre amour du bien, de sa brûlante passion de la liberté : « Oui, aurait-il pu dire, conserver les meilleures traditions de nos ancêtres, envisager l'avenir sans partipris, ne repousser aucune aide loyale, aucune revendication justifiée ; monter constamment et ne pas dévier ; dominer par le désintéressement de ses vues, ne jamais faiblir, voilà le rêve d'un homme de mon rang : nul but n'est plus digne qu'on le poursuive, nul espoir qu'on le réalise tôt ou tard. »

Aussi bien sa conception d'une influence prépondérante dans les assemblées et dans le pays, mélange de franc-parler soudain et de réserve hautaine (1), devait nécessairement conduire Tocqueville à évoquer ce grand bourgeois austère et redoutable, cet orateur majestueux, Royer-Gollard, qu'il admirait bien avant 1830 et^ près duquel le succès de la Démocratie lui procura, cinq ans plus tard, laccueil le plus flatteur : sorte « d'exemplaire idéal », de héros qu'il souhaita rajeunir, renouveler, en élargissant beaucoup sa vision politique et sociale.

Les quelques notes inédites suivantes, datées de 1845, nous révéleront, mieux qu'aucun autre commentaire, la véritable opinion de Tocqueville sur son maître, celle du moins que nous devons retenir :

« C'était un esprit métaphysique, mais non théorique, personne n'a plus fait la part des faits : jamais chimérique.

(I) Dans la première partie de sa Démocratie, Tocqueville a peint le rôle véritable du grand parlementaire tel qu'il l'imaginait, sous des couleurs brillantes et chaudes.

« Belle prétention de M. Royer-Collard de n'appartenir à aucun parti; très claire dans cette phrase : « Comme en aucun temps je n'ai fait profession d'être auxiliaire, je ne fais pas aujourd'hui profession d'être adversaire; je cherche selon mes lumières la vérité et la justice ! »

c< Un rôle, une position comme ceux de M. Royer-Gollard n'étaient possibles que dans les circonstances exceptionnelles dans lesquelles il a vécu, au début de la vie parlementaire et politique de la nation ; raison de plus pour l'étudier. Grand et intègre, esprit tiraillé en sens contraires : par ses goûts, penchant vers l'aristocratie ; par ses traditions et sa raison vers l'égalité. Plusieurs des choses qu'il disait sont encore vraies sous d'autres noms aujourd'hui.

« Bien apprécier cette position qui n'est possible que dans des époques irrationnelles pour des hommes exceptionnels, toujours peu puissants; se renfermer dans un parti, mais non à l'étroit ; vrai, utile pour moi (1). »

Rendu plus circonspect et sage par six ans d'expérience parlementaire, Tocqueville appréciait ainsi, sous son vrai jour, la noble figure dont il continuait à s'inspirer. Longtemps resté en contact avec son grand ami (2), il s'était peu à peu dégagé d'une admiration exclusive et rendu compte finalement de la vanité d'une imitation.

Chez Royer-Gollard, l'écrasante amertume, qui imprégnait tant de jugements péremptoires sur la politique contemporaine, la vanité un peu particulière qui poussait l'orateur à développer plutôt ses pensées qu'à faire

(1) Royer-CoIlard était mort en septembre 1845 : Tocqueville eut un instant l'idée de consacrer un livre à sa mémoire : certaines notes éparses dans ses papiers nous le laissent supposer.

(2) (( M. Royer-Gollard était un homme supérieur : je le pompais toutes les fois que je le pouvais ». Cf. Conversations, p. 331. Tocqueville lui communiqua les épreuves de la seconde partie de sa Démocratie ; Royer-Collard en critiquait les méticulosités excessives. Cf. Ba- RANTE, Op. cit.f t. II, p. 532.

prévaloir ses avis, la méconnaissance de toutes les questions d'ordre économique, avaient insensiblement conduit Tocqueville à s'affranchir et préférer ses propres idées.

En réaction contre le hautain doctrinaire il refusait de c( périr » (1) ; il souhaitait s'imposer autant dans les événements que dans les esprits, dans la foule que parmi ses pairs.

Certes, en écrivant « Vous êtes l'homme, Monsieur, qui a le plus sincèrement et le plus énergiquement voulu rapprocher l'un de l'autre et retenir ensemble le principe de la liberté moderne et celui de l'hérédité antique... idée dont vous serez le représentant » (2), Tocqueville, au fond de lui-même, regrettait de ne pouvoir continuer Royer- Gollard, et lorsque résumant l'évolution de son maître « plus royaliste, en 1815, et plus parlementaire en 1829 », il y trouvait « avec joie, une double idée directrice... à savoir, qu on devait distinguer l'esprit libéral de l'esprit révolutionnaire ; et que la royauté de la branche aînée, contrôlée et tenue en échec par toutes les institutions capables d'assurer le triomphe des idées nouvelles, était le moyen nécessaire pour assurer en France un libéralisme durable, une liberté pondérée et l'égalité des droits... (3) », Tocqueville évoquait implicitement l'un des principes qui lui tenaient le plus au cœur.

11 se distinguait donc surtout de Royer-Collard, par l'ambition de jouer un rôle plus direct sur les afTaires publiques, la volonté de se plier davantage aux circonstances, de moins opposer, à son temps, une superbe d'attitude vraiment inefficace.

(\) Royer-Collard, devant révolution politique de ses contemporains qu'il désapprouvait, disait, après s'être longuement désolé : « Nous périrons, c'est une solution. »

(2) Cf. Op. CompL, t. VII, p. 203. Corresp.

(3) Cf. Op. compl , t- VI, p. 444 et suiv. Corresp.

Ambition issue du louable désir de servir une cause supérieure, qui ne saurait être blâmée. Elle devait, hélas, entraîner Tocqueville à ne jamais se dessiner pleinement!

11 voulait personnifier une alliance entre la tradition ancienne et la démocratie, non exclusivement bourgeoise à la Royer-Gollard, mais plus populaire, il voulait aussi réconcilier la société nouvelle et TEglise. Cette double idée ne lui fournit pas malheureusement le tremplin assez souple, oserons-nous dire, pour prendre son élan et donner sa complète mesure. D'autre part, la cause des Bourbons lui semblant compromise jusqu'à de lointains jours, « puisque la Restauration n'aurait pu s'établir avec chance qu'après la Révolution de juillet, hypothèse sensée m.ais vaine » (1), et la souveraineté du peuple lui inspirant de vives appréhensions, Tocqueville ne sut être, sur le terrain strictement politique non plus qu'ailleurs, ni un patricien démocrate, ni un légitimiste intransigeant, Mirabeau, La Fayette ou Berryer avec plus de bonheur (2). Eût-il, au reste, rappelé l'un d'eux par les sentiments, que la science de l'action et la puissance du verbe lui auraient bientôt manqué pour en soutenir le rôle.

Ce qui étonne, c'est que, connaissant, son disciple, Royer- Gollard l'ait attiré par des encouragements répétés dans une voie semée d'écueils. Peut-être le décorait-il de ses propres mérites et se laissait-il abuser par une sympathie exagérée : le premier il incita Tocqueville à délaisser les livres pour le Parlement : « Videz donc votre esprit de toutes les sollicitudes qui l'occupent, lui écrivaitil. Vous avez pu voir en plus d'une occasion, quoique je

(1) Note inédite.

(2) Nous citons des noms-types : nous ne pensons pas aux hommes qu'ils désignent.

ne l'aye peut-être pas expriaié, que j'ai pour vous cette ambition, entre d'autres, que vous n'ayez pas dans le monde l'état d'auteur, pas plus du moins que ne l'avait Montesquieu... cette idée me domine. Vous avez de merveilleuses ressources d'esprit et vous prenez rang entre les bons écrivains, mais le succès dont le besoin vous tourmente, n'est pas le succès littéraire; vous voudriez agir sur les hommes, gouverner leurs pensées et leurs sentiments. C'est la grande ambition, celle des hommes publics, des bienfaiteurs de l'humanité : elle est digne de vous, car votre âme est aussi élevée que votre esprit »(!)... Persuadé ainsi que le devoir l'y conviait, flatté par ces appels, le jeune publiciste, avant même de terminer la seconde partie de sa Démocratie, vint rejoindre son maître dans une Chambre, ou l'un continua quelque temps de survivre à sa gloire et l'autre se débattit vainement durant neuf anaées.

Sa renommée de penseur politique, la considération dont il était entouré, la perspicacité de ses vues, l'expérience, le courage, le caractère dont on le savait doué, tout semblait le désigner comme un leader, le chef même de l'opposition constitutionnelle. Il ne devait que mal réussir.

La vigueur, la prestance physique, la santé même lui manquaient, nous le savons ; son geste demeurait étroit, sa voix faible, son débit sans accent : l'extrême tension de volonté, l'effort matériel, qu'il devait s'imposer à la tribune, lui en interdisaient l'accès fréquent (2) : l'improvisation l'effrayait comme une audace, dont ses nerfs ne lui permettaient pas le risque ; la promptitude dans l'attaque ou la riposte lui fit toujours défaut.

(1) Cf. Barante, Op. cit., t. II, p. 333 et 534.

(2) Cf. Op. compl., t. V, p. 373, Corresp.

Mais certains orateurs écoutés (1) n^étaient pas dans ce sens beaucoup mieux départis que lui : aussi chercherons-nous ailleurs les raisons d'un échec qui peut instruire.

/ c< Homme de pensée, il ne se résigna jamais à se plier aux contingences ; il est intolérant pour la médiocrité, il ( ne veut pas courtiser, ni même aborder ou écouter les personnalités banales qui forment la majorité de toute assemblée. Il sait à peine leur nom (2) » disait un jour de lui Rivet à Nassau Senior,etTocqueville,complé{ant lui-même l'esquisse de quelques traits, se déclarait incapable de c<se mêler sans cesse parmi les siens et même ses adversaires, de se produire, de se répandre tous les jours, de se baisser, de se relever à chaque instant pour atteindre le niveau de toutes les intelligences, de discuter, d'argumenter sans repos, de redire mille fois les mêmes choses sous des formes différentes et de s'animer éternellement en face des mêmes objets. .. )) La prestesse de Thiers à improviser les plus spirituels discours sur les sujets les plus divers l'horripilait, et les vaticinations de Lamartine, siéloquentes fussent-elles, lui pesaient lourdement. Il voulait de grands débats sérieux, des discussions correctes, graves, élevées ; les mille et une combinaisons parlementaires lui eausaient une sensation de gêne et d'écœurement inexprimable : comme tant d'autres, il souffrait d'avoir à s'insinuer et à composer avec ses idées les plus fermes : c( Six mois après mon entrée à la Chambre, j'ai vu que j'apportais, disait-il avec un peu de grandiloquence, des instincts, des sentiments, des vues qui appartiennent à une autre génération bien plus qu'à la mienne (3). » Il n'aurait réussi

(l)Le duc Albert de Broglie un peu plus tard, par exemple.

(2) Cf. Covversations, p. 264.

(3) Lettre inédite citée par M. d'Eichthal.

qu'aux Communes, parmi ces grands politiques anglais qu'il rappelle par sa tenue.

D'où, chez lui, quoiqu'il affirmât le contraire, leurré par le souvenir de Royer-Gollard souvent plus abstrait et solennel encore, une tendance incorrigible à se maintenir dans les considérations générales, à discuter sur les causes premières, à se hausser vers les sommets et à s'y maintenir, quitte à s'y égarer ; tendance favorisée par ses habitudes d'écrivain qui lui interdisaient les plus sûrs moyens d'action oratoire. Un thème d'ordre général étant choisi, tel la liberté de conscience, la corruption, l'état moral de la France, il cherchait les développements, multipliait les dissertations et il écoutait ses idées plus qu'il ne les communiquait: c( M. de Tocqueville parlait bien et très bien... mais de près, devant un comité, dans une Académie : il reprenait alors tous ses avantages, toutes ses distinctions, netteté^ finesse, nuance, une expression ferme et décisive, une pensée continue, un accent ému et vibrant donnant la note de l'âme (1)... »

Il prétendait ressentir en public une incurable défiance de ses forces, une appréhension poignante (2) : défaut physique d'équilibre, manque aussi d'un certain courage à heurter de front les individus et à les cingler, les honnir ; toute questioa de personnes froissait le bon goût de l'aristocrate en lui, comme un manque de tact, mais cette répugnance flattait aussi sa timidité et dupait son esprit. Royer-Gollard ne craignait pas, lui, de railler

(1) Sainte-Beuve, Causeries du lundi déjà cité, p. 102 : Il reprend ce mot, déjà rappelé, de Thiers qui donna lieu au leitmotif connu : « Quand je considère intuitivement, comme dirait M/de Tocqueville... » « Depuis que je suis dans les Chambres, j'ai essayé en vain de chasser l'écrivain : il me gêne terriblement, disait Tocqueville un jour à Nassau Senior ».

(2) Cf. Op. compL, t. VII, p. 208 et pass.

insolemmeat tel adversaire méprisé : Tocqaeville hésitait, car il manquait de cette belle témérité qui emporte la prudence et les principes d'éducation pusillanime î

Que nous l'aimerions plus spontané, loin des déductions savantes, des formules, des discours trop appris, moins compassé, moins austère, mais fougueux, pratique et souple, sans lassitudes (1), acceptant les aventures pour rebondir aussitôt gaiement, sûr de lui-même et sachant attendre jusqu'au dernier jour son heure de victoire, l'âme claire, et vengé par sa seule dignité.

« Trop sage, a dit judicieusement de lui M. d'Eichthal, et trop prudent dans ses visées pour être l'un des leaders de l'opposition démocratique dont il apercevait, pour les avoir étudiées de près, les tendances funestes {non) et prévoyait les prochains débordements, trop avancé pour se rattacher à l'opposition de droite, qu'il jugeait stérile, trop désillusionné sur les doctrines et les pratiques de la majorité ministérielle pour faire partie de celle-ci, il devait, malgré les sympathies qui l'environnaient, les amitiés ou le respect qu'il inspirait à tous, rester un isolé, une sorte de penseur parlementaire, studieux, réfléchi, perspicace, dont tous les travaux ou les discours étaient appréciés à leur haute valeur, grâce à ce que Sainte- Beuve définit, un peu méchamment, ses qualités du lendemain, mais peu propre à former ou à entraîner une majorité. »

Saluons l'homme néanmoins qui, libre d'acquérir la gloire, loin de la foule et en silence, comme il l'aimait, se jeta, dans les luttes politiques trop rudes pour sa na-

(1) Cf. A Aristide Guilbert ; lettre inédite : 4 sept. 1841.

«... Ce qui est le plus à éviter, je crois, dans la vie publique, c'est l'équivoque, c'est par là que périssent presque tous les hommes politiques de nos jours, on ne>ait précisément ce qu'ils sont ; et souvent ils ont Tair de ne plus trop le savoir eux-mêmes... »

ture fragile, et qui, malgré les désillusions, s'y maintint, respecté, intact, plein d'un âpre courage, jusqu'au jour où ses forces défaillirent, après avoir, une heure au moins, le 27 janvier 1848, prononcé des paroles, dont une voix plus éclatante aurait immortalisé, sans doute, l'étrange et prophétique clarté.

Dans les notes que, très jeune, il rédigea, durant un voyage fait avec son frère Edouard en Sicile et en Italie, Tocqueville, négligeant les incidents de la route et peignant de couleurs neutres, sans la moindre audace romantique, les paysages, les gens et les costumes, dissertait déjà soigneusement, non sans une certaine gravité comique, sur les mœurs, l'influence des institutions et condamnait au passage les gouvernements oppresseurs. Nous sommes tout entiers dans les penchants de notre jeunesse. Sa correspondance, à partir de cette époque, témoignera uniquement de préoccupations politiques très vives.

Nommé juge-auditeur, ses vingt et un ans non encore révolus (I), et attaché à la Cour de Versailles, chef-lieu dont son père était préfet, il manifesta de chaleureuses sympathies pour le Ministère Martignac, dont le fol abandon par les libéraux et le renvoi lui parurent le signe de complications prochaines. Quand il apprit la formation du cabinet Polignac-La Bourdonnaye, Tocqueville écrivit aussitôt : « Dieu veuille que la maison de Bourbon ne se repente pas un jour de ce que Ton vient de faire... Les royalistes sages sont inquiets de l'avenir, les fous, et c'est le plus grand nombre, sont aux anges... Il se passe

(1) Par ordonnance royale du 5 avril 1827: Tocqueville, nous le rappelons, était né le 29 juillet 1805.

sans cesse à Paris une scène de Goblentz... » Et avec une prévoyance louable, il dénonçait )e danger pour le roi « de persévérer dans cette politique anti-nationale, de se mettre au-dessus de la Charte, de s'acculer au système des Ordonnances, ce qui est vouloir infailliblement se faire renverser du trône ou du moins s'exposer à un extrême affaiblissement et désorganiser le pays (1) ». Tocqueville considérait, avec joie, cependant l'unanime et bel élan, qu'au milieu de nos querelles intestines, suscitait l'expédition d'Alger, témoignant ainsi de ce patriotisme et de ce libéralisme fonciers que nous lui connaîtrons toujours.

Le 30 juillet 1830, au lever du jour, il rencontra sur les boulevards extérieurs de Versailles, les voitures du roi Charles X, c< leurs écussons grattés, marchant à pas lents, à la file, d'un air de funérailles » et devant ce spectacle, il ne put contenir sa douleur (2). Le 16 août suivant, il prêta serment à la nouvelle Monarchie sans enthousiasme, avec une gêne secrète même, « car c'est un moment désagréable, disait-il, non que la conscience reproche rien, mais l'orgueil est froissé de l'idée que d'autres peuvent croire que l'intérêt vous fait agir contre votre conviction. Je reste donc : mais resterai-je longtemps?... Ce que c'est que la modération ! Si le Ministère Polignac eût triomphé, j'aurais été cassé pour avoir résisté aux Ordonnances. Il est vaincu et je serai peut-être mis de côté par ceux qui l'ont renversé, car je ne puis approuver tout ce qui se fait (3) ».

(1) Cf. Op. compl.j t. VI : les premières lettres jusqu'à la page 16. Il dira dans une note inédite : « M. Royer-Gollard n'a pas vu ce qu'il y avait d'indomptable dans les fautes de la Restauration, surtout la nature et le caractère de ses princes étant donnés. »

(2) Cf. Op. compl., Souvenirs^ p. 93,

(3J Cf. Op. compL, t. VI, p. 21, 22, Corresp. Une cohue de candidats

Sans se contenter des rapprochements superficiels que certains publicistes notoires se plaisaient à imaginer entre la révolution de 1688 et celle de 1830, il précisait au contraire judicieusement, la différence capitale qui les séparait : c< La révolution anglaise ressemble à la révolution de 1830 pour d'autres raisons qu'on ne Ta dit d'abord ; beaucoup plus pour ses causes qu'on ne le dit à présent; mais elle amène, ce qui seul importe, à l'extérieur des conséquences tout opposées. La révolution de 1688 a brisé le lien contre nature qui réunissait l'Angleterre à Louis XIV^ elle l'a fait rentrer dans ses alliances naturelles : la grandeur du pays, quant aux étrangers, est tout de suite devenue plus haute, tandis que le contraire arrive pour nous (1). »

Les complaisances de notre diplomatie vis-à-vis des cours étrangères, inspirées par le souci de nous faire pardonner les insurrections éclatées en Europe, lui pesaient (2) ; il ne gardait, en outre, qu'une médiocre confiance dans la solidité d'un régime issu d'une révolution, et une secrète antipathie l'animait contre Louis-Philippe, auquel il en voulait, comme tout légitimiste loyal, de sa désobéissance aux volontés de Charles X. « Jugeant toutefois, dit Beaumont, la Constitution nouvelle comme la seconde et peut-être la dernière chance offerte à l'établissement en France de la Monarchie constitutionnelle et de la liberté politique, il ne refusa pas son adhésion », ne voulant évidemment pas compromettre son avenir par

aux places les plus diverses encombrait alors tous les Ministères et Dupont de l'Eure, Lafayette s'en faisaient les complaisants attitrés.

(1) Note inédite. Cf. Corresp. une lettre de 1842. Op, compl., t. V, p. 371.

(2) Louis Philippe avait dit un jour : « La France montrera à l'Europe qu'uniquement occupée de sa prospérité intérieure, elle chérit la paix aussi bien que les libertés, et ne veut que le bonheur et le repos de ses voisins. »

un acte d'intransigeance que, déjà vieux et lié aux Bourbons, son père, lui, ne craignit pas de commettre. Etonnons-nous cependant que Tocqueville n'ait pas songé à la nécessité d'une dissolution de la Chambre et vu l'importance d'une consécration par la France tout entière du roi des barricades parisiennes ; mais ses aînés ne commirent-ils pas la même inadvertance?

Quoi qu'il en soit, inquiet de voir les passions anciennes se rallumer soudain et des violences troubler le pays, fatigué du rôle obscur que ses fonctions l'obligeaient à tenir, vérifiant enfin l'exactitude de certaines de ses idées sur le progrès démocratique, acquises au contact de Royer- Gollard et de M""^ de Staël, Tocqueville chercha une occasion pour se livrer aux travaux qu'il méditait. Les Etats-Unis mal connus l'attiraient ; il se persuada vite qu'il y trouverait la matière d'un livre politique dans lequel, mêlant l'observation à la théorie, il pourrait prendre une position moyenne en face des tendances nouvelles. L'idée d'ailleurs, qu'une République, quelque peu semblable à celle des Américains, serait un jour fondée en France, préoccupait alors beaucoup d'esprits ; le duc de Broglie y songeait et Armand Garrel par désappointement commençait à s'y rallier.

Beaumont pressenti, accueillit avec transport le projet d'un voyage outre-Atlantique. Une difticulté cependant arrêtait les deux amis : magistrats, ils n'avaient pas le droit de s'absenter sans congé. Or, vers cette époque, comme il survient toujours au lendemain d'une révolution, toutes les idées d'innovation étaient en honneur (1) : une réforme, celle des prisons retenait l'at-

(l) Abroger la loi du sacrilège, diminuer les motifs de poursuite en matière de presse, répandre l'éducation primaire, supprimer ou du moins réduire le paupérisme, multiplier les caisses d'épargne, adoucir le code pénal, régénérer les condamnés, tels étaient les premiers problèmes agités en ces jours d'enthousiasme !

R. Pierre-Marcel 19

tention ; on parlait d'un système pénitentiaire, pratiqué avec succès aux Etats-Unis. Saisissant le prétexte, Tocqueville et son camarade présentèrent au comte de Montalivet, ministre de l'Intérieur, un mémoire où concluant à une enquête, ils sollicitaient une mission officielle; chaudement recommandés, ils l'obtinrent (l).

Dès son retour, un motif soudain vint s'offrir à Tocqueville pour quitter une carrière où, malgré l'estime dont on Tentourait, il se sentait isolé et comme écrasé par la desséchante monotonie des besognes journalières. Beaumont avait repris son siège de substitut près la Cour de Paris. Au mois de mai 1832, il refusa de conclure, par ordre, contre le prince de Rohan, en faveur d'une protégée ministérielle qui attaquait ce dernier pour prétendue diffamation : le jeune magistrat fut immédiatement destitué (2). Tocqueville, qui visitait alors le bagne de Toulon, envoya, aussitôt averti, sa lettre de démission, où il qualifiait la mesure prise envers son collègue « de mesure rigoureuse et injuste frappant un ami dont il partageait les principes et approuvait la conduite » et il déclarait quitter « sans regret des fonctions, dans lesquelles les services et la probité ne peuvent garantir d'une disgrâce imméritée ! » Geste honorable qui lui permettait de servir sa conscience en satisfaisant au fond une rancune

{[) Nous empruntons ces détails à Beaumont : « On a dit souvent, écrivit-il, que cette mission avait été pour A. de TocqueviUe la cause de son voyage ; la vérité est qu'elle en fut l'occasion et le moyen ; l'objet véritable et prémédité fut l'étude des institutions;, etc. ». Apologiste trop systématique, ce biographe ne travestit jamais la vérité cependant.

(2) Faisant campagne à Mamers en 1837, Beaumont fut accusé par ses adversaires d'avoir voulu favoriser les légitimistes et déconsidérer le gouvernement : il se défendit par une lettre datée du 28 octobre, qui contient des explications décisives et très dignes (Lettre au directeur gérant du Journal l'Ami des Lois : onze feuilles imprimées au Mans).

latente contre le régime lui-même; il n'eut heureusement pas à le regrettter.

Cependant qu'il ébauchait son travail encore mal défini sur les Etats-Unis, il publia en l'hiver 1832, avec Gustave de Beau mont, le Système pénitentiaire aux Etats^ Unis qui, tiré à trois éditions, lui valut le prix Montyon et obtint un succès européen (1). Quelques mois après, il défendit chaleureusement son camarade Kergorlay impliqué dans la folle aventure, « chouannerie au petit pied », du Carlo-Alberto (2) et lui évita une condamnation grave ; puis', après avoir séjourné quelque temps à Londres et Oxford pour y suivre les meetings, les séances parlementaires, les audiences criminelles et s'y préparer à écrire son livre, prenant force notes consciencieuses (3) il revint, et se mit à rédiger, « enfermé dans une mansarde

(1) Cf. Plus haut, page 186, note.

(2) Parce qu'il avait réclamé, comme Beaumont, contre la détention et le procès de la duchesse de Berry en janvier 1833, et parce qu'il avait aussi défendu ardemment son compagnon d'enfance, Tocqueville fut accusé plus tard de légitimisme : nous extrayons de l'une de ses protestations, les lignes suivantes :

A Messieurs les Electeurs de l'Arrondissement de Valognes,

« Eh! depuis quand a-t-on fait un crime à un avocat d'avoir prêté l'appui de sa parole à un accusé politique ? Depuis quand lui a-t-on reproché ce que, dans l'exercice de son ministère, il a dit pour faire absoudre son client? Au milieu de nos plus violentes discordes civiles, il est sans exemple qu'un accusé n'ait pas trouvé, même dans les rangs d'un parti différent du sien, des avocats prêts à le défendre avec autant de courage et d'ardeur que s'ils eussent été attachés à la même cause. C'est une des gloires de notre patrie. La chaleureuse défense des accusés politiques a toujours paru au Barreau français le premier de ses devoirs, et, loin de m'excuser de m'être conformé à ce noble devoir, je déclare que je m'en honore...

Cet homme qu'on m'accuse d'avoir soustrait à la peine capitale, cet homme était mon ami d'enfance... »

Valognes, ce 5 juillet 1842.

(3) Cf. Op. compl.y t. VIll, p. 301 et suiv. Mélanges.

et considéré par tous comme un peu fou », ?^di Démocratie en i4m^ri^z/^, livre dont le retentissement deux années plus tard fut immense et plaça son auteur en pleine clarté.

Tocqueville s'étonna lui-même sans faux orgueil d'un succès si unanime qui répondait à ses plus chers espoirs. Vivement apprécié de tous les politiques contemporains, il se trouva regardé, tout d'abord, comme une sorte d'arbitre entre les divers partis : mais il s'aperçut bientôt qu'il ne pourrait ainsi se maintenir, libre d'engagements, sans étiquette et sans alliances effectives.

Après un second voyage en Angleterre et en Irlande, où lui fut partout réservé, non plus une hospitalité polie, mais un accueil flatteur, qui lui prouva l'estime dans laquelle on tenait son œuvre outre-Manche, Tocqueville se résolut à profiter de la première circonstance favorable pour entrer dans la vie politique (1).

(1) Parlant couramment l'anglais, il fut prié à la Chambre des Communes d'assister aux réunions d'un comité qui étudiait les garanties dont il convient d'entourer le vote dans les élections. Il donna son avis : six mois plus tard Robert Peel invoquait son autorité en pleine séance ; Tocqueville ne l'oublions pas n'avait pas emiore trente ans.

Procès-verbaux du 22 juin 1835 (Select Committee on Bribery at Elections) que nous avons retrouvé dans les Papiers inédits : Tocqueville commenta largement l'article 6 de la loi du 29 juin 1820 et les articles 48 et 52 de la loi du 19 avril 1831.

On a réuni beaucoup de notes très diverses au t. VIII, prises par lui, pendant son séjour outre-Manche : elles sont pour la plupart judicieuses, mélange d'observations, de réflexions et de parallèles entre l'Angleterre et la France: beaucoup laissent pressentir la manière de la seconde partie de la Démocratie. Les impressions sur l'Irlande, sans présenter l'intérêt qu'on pourrait attendre étant donnée l'époque où elles furent écrites, se rélèvent de quelques remarques utiles sur l'état religieux du pays. Dans ses lettres, Tocqueville témoigne d'une appréhension singulière ; il semble considérer une révolution démocratique mi religieuse, mi-sociale comme proche en Angleterre ; Mole s'en étonnait à juste titre. Nous voyons là une preuve nouvelle de l'opinion émise par nous au chapitre premier de cette étude : lorsque

Consacré grand publiciste, assuré des sympathies les plus précieuses ,1), honoré par TAcadémie française, après le rapport de Villemain, d'un prix exceptionnel, sur le point de devenir, à la suite d'une entente avec son père, ses frères et lui, propriétaire du château de Tocqueville, non loin de Valognes, à Saint-Pierre L'Eglise, enflammé nous le savons d'une juste et légitime ambition, il posa sa candidature, aux élections de 1837, dans l'arrondissemenl où il venait de s'établir, croyant, disait-il « que son nom, la dignité justement appréciée des siens, sa notoriété personnelle et un programme libéral suffiraient à lui valoir les suffrages de tous les honnêtes gens ». 11 allait être baltu.

Précisant plusieurs mois auparavant son attitude en face du régime lui-même, il écrivait à un ami les lignes suivantes :

« Je regrette chaque jour davantage l'événement de juillet... je verrais sans grand regret une restauration... mais je n'en vois, quant à présent nulle chance... qu'à l'aide de l'étranger. La Restauration faite ainsi, ou de tout autre manière, mais par la force et contre lavis de la majorité de la nation, je ne lui vois pas de chance de durée et je n'aperçois pas qu'elle puisse ou veuille faire triompher parmi nous certains principes libéraux auxquels je tiens autant qu'à elle-même... Je ne puis en conscience travailler au renversement du gouvernement actuel, je ne lui demanderai aucune faveur^ je combattrai toute ma vie ses excès : mais je ne puis vouloir le détruire jusqu'à ce que j'aie été amené à croire que je

Tocqueville avait dégagé certains faits, il les pliait souvent à une idée dominante ou préconçue. Il devançait les événements de quatre-vingts ans.

Tocqueville se maria l'année même de ce voyage.

(i) Royer-GoUard, Chateaubriand, Mole, Lamartine, etc.

pourrais mettre à sa place quelque chose de bon et de durable (1). »

Il tenait surtout Louis-Philippe en très médiocre estime, suspectant chez lui ses origines mi-révolutionnaires et miroyales, que parvenait seul à équilibrer un esprit d'intrigue à l'italienne, trop souple et dissimulé ; il méprisait aussi le roi pour sa tendance à favoriser Tégoïsme de la classe dominante, son manque d'allure, sa ladrerie et son opposition manifeste à toute réforme libérale (2).

En août 1836, Thiers s'était retiré, le roi ayant repoussé sa proposition d'intervention contre les Carlistes et cet acte de politique personnelle avait ému un grand nombre d'esprits indépendants. Mole fut chargé de constituer un nouveau ministère avec Guizot pour principal collaborateur : l'échec de la loi de disjonction après l'affaire de Strasbourg et le mauvais accueil que reçut la loi d'apanage ne firent qu'augmenter un malaise, dont les sourdes dissensions entre le président du Ccnseil et le doctrinaire ambitieux n'étaient pas faites pour diminuer l'acuité. Au mois d'avril 1837, Guizot suivi de trois collègues, ses alliés, démissionnait ; mais le roi lui ayant confié de nouveau le soin de constituer le cabinet. Mole parut, dès lors, se prêter à l'instauration d'un nouveau système de gouvernementplus direct, «plus royal )),moinsstrictement parlementaire. Les temps héroïques étant passés d'une lutte contre l'anarchie qui avait groupé tous les grands chefs ; l'ère des combinaisons commençait. C'est alors que la popularité, suscitée autour du trône parle mariage du duc d'Orléans et par la loi d'amnistie, donna au gouvernement l'idée d'une dissolution, pour obtenir des électeurs une majorité docile.

(1) Ci.'Op. compl., t.J, p. 338, 339. Corresp.

(2) Il y a'« haine et mépris pour le roi » dans une note inédite. Cf- Souvenirs, premières pages, un portrait plein de verve et d'ironie.

Les circonstances ne se trouvaient donc pas très propices pour entrer clans les affaires publiques ; la confusion régnait au sein des partis et le roi, ayant éliminé successivement de ses conseils Broglie, Thiers et Guizot, ne paraissait pas se soucier d'éclairer le pays qui, lui, ne voyait dans ces perpétuels changements de ministres que l'effet de rivalités coupables entre les priacipaux parlementaires. Les questions de personnes l'emportaient alors sur les idées de réformes.

Etat de choses fâcheux qui incita Royer-Collard, dans ses conversations et ses lettres, à ralentir momentanément le zèle de Tocqueville. Celui-ci d'ailleurs hésitait ; avant que la Chambre ne fut dissoute, il écrivait la lettre suivante à son ami Beaumont (1), qui se présentait dans la Sarthe :

26 mai 1837

a Les opinions sont fort divisées sur le point de savoir s'il y aura ou s'il n'y aura pas de dissolution cette année. Les Doctrinaires croient que non ; leurs adversaires disent oui et ils ont pour eux la vraisemblance. L'amnistie a donné une détente générale en France ; c'est un moment précieux qu'il ne faut pas laisser passer sans en tirer parti ; voilà le pour. Mais le contre est dans la disposition temporisante du Roi notre maître, et dans le caractère mou et incertain de son Ministre. Cependant, je regarde la dissolution comme une chose probable et je tâche d'agir en conséquence ; mes chances pour la Normandie vont s'amoindrissant tous les jours ; les intrigues contre moi se multiplient et le Gouvernement, de son côté et sans le vouloir, vient de me porler un coup bien dangereux en nommant M. Quesneue au Conseil d'Etat. Il faut donc s'attendre à être battu sur ce terrain là; d'un

(1) Elle est entièrement inédite. Dans une lettre de novembre 1837 à Barante, que cite M. Thureau Dangin, Tocqueville s'élevait contre les lois de Septembre.

autre côté, TafTaire à Versailles semble se présenter d'une manière assez favorable : il parait, suivant certains renseignements que je reçois, que le quartier Notre-Dame me sera aisément très favorable et qu'au contraire, le quartier Saint-Louis ne votera point ou ne votera qu'à contre-cœur et comme pis-aller pour moi. C'est ainsi qu'il faut que les choses se présentent pour qu'il y ait chance de succès...

Je me tiens, du reste dans l'immobilité la plus complète car il est bien certain que ce serait se compromettre de ce côté que d'agir avant le dernier moment. J'ai donc des espérances, mais fort vagues comme vous voyez ; voilà l'état des choses. J'ai un vrai désir d'être nommé. Cependant ce n'est point un désir ardent et passionné, parce que je ne vois pas clairement ce que je pourrais faire en ce moment^ ni à un moment prochain à la Chambre. Je ne vois, ni dans les hommes, ni dans les choses rien qui se prépare de manière à me permettre de prendre un rang honorable. Je crains que cette Chambre, ou à peu de chose près, ne revienne, et que faire dans cette Chambre-ci? Toutes ces réflexions tempèrent beaucoup l'ardeur que j'ai de réussir, mais ne m'empêcheront pas cependant de faire tout ce qu'il faut pour y parvenir...

Parmi les réflexions décourageantes^ la plus pénible est celle qui fait naître la possibilité d'être isolé dans la Chambre nouvelle si, par hasard, j'y arrive. Si la dissolution a lieu celte année» votre position ne serait pas très favorable pour être nommé et cependant il est d'un immense intérêt pour tous deux que nous le soyons ensemble. Si la dissolution avait lieu, il faudrait absolument faire une pointe sur vos électeurs. »

Royer-Collard, disions-nous s'efforçait de modérer vers cette époque le désir qu'éprouvait Tocqueville d'entrer à la Chambre. Assuré, comme les doctrinaires, (auxquels il ne doit pas être mêlé, le terme ayant changé d'acception) que tôt ou tard Mole demanderait au roi une ordonnance de dissolution, il recommandait à son jeune ami

de « temporiser, de laisser faire, car agir serait une imprudence », et contredisant momentanément, sous l'influence des faits, certaines lettres précédentes, il déclarait, non sans une solennité qui étonne parfois : « La grande réputation, que vous estimez le plus précieux bien de ce monde, est plus assurée aujourd'hui par des livres tels que les vôtres, qu'elle ne peut l'être par la tribune... Non, je ne vous crois pas un orgueilleux, un ambitieux : je mets, il est vrai, moins de prix que vous à l'opinion, c'est-à-dire à l'opinion du grand nombre, car l'opinion du petit nombre est ce qu'il y a de plus digne d'être ambitionné ; c'est la vraie gloire... Vous avez tort lorsque votre impatience dévore le temps, mais ne vous découragez pas... Laissez faire sans trop vous produire et sans vous dérober. Vous appartenez à la Providence. Résignezvous donc à ce qui arrivera. L'état de notre société vous est connu comme si vous étiez vieux... Ce qui surabonde en vous, Monsieur, nous manque (1). »

Louables conseils dont Tocqueville ne sut faire qu'à demi son profit. Bien plus, dans un excès de scrupule tout juvénile, alors lors même que la dissolution n'était pas décidée, il froissa le chef du Cabinet.

Uni à lui par des liens de famille indirects, son obligé même en maintes circonstances (2), Tocqueville cepen-

(1) Cf. Lettres publiées dans les œuvres de Tocqueville, t. VII, p. i55 et suiv.

(2) Citons ces simples passages de lettres inédites écrites par Mole le 10 juillet 1835 et 12 juillet 1837. Cette dernière fut écrite un mois avant leur discussion courtoise.

a) « J'aime votre gloire, au besoin je serais jaloux pour elle, et cela parce que vous ne la devez qu'à voire seule et incontestable valeur, parce que vous l'avez acquise en dehors de tous les partis, sans vous appuyer sur aucune coterie... »

6) « Ne m'oubliez pas dans votre douce et studieuse vie: vous tenez le bon bout en ce monde ; vous y réunissez tous les vrais biens et vous y

dant n'aimait pas Mole : il désapprouvait cette aisance à passer d'un régime à l'autre, sans rien abdiquer d'une belle tenue, d'une autorité pleine de mesure et de tact ; cette manière trop élégante, trop souple l'irritait de concilier un penchant réel pour la liberté modérée avec un goût trop évident des honneurs ; ce manque d'intransigeance politique le heurtait, décoi'é surtout d'une solide réputation d'intégrité : et naïvement il jetait contre lui le mot a Machiavel » !

Donc, Mole, ayant connu les intentions de son parent, manifesta le dessein de le porter comme candidat du ministère ; mais, dès qu'il eut été informé, Tocqueville s'empressa de prolester et de repousser toute attache avec le pouvoir: « J'hésitais entre plusieurs arrondissements... lorsque je viens d'apprendre que... le préfet m'avait fortement recommandé aux électeurs de Yalognes... Il m'est impossible d'accepter une candidature officielle... Je sais à qui je parle, et si M. le Président me blâmait^ j'en appellerais hardiment à M. Mole... Je veux être en état de prêter un concours intelligent et libre, etc'estce que je ne pourrais pas faire si je me faisais nommé par le gouvernement. Je sais bien qu'il y a des gens qui en arrivant à la Chambre, oublient les moyens par lesquels ils y sont entrés : mais je ne suis pas de ces gens-là. J'y veux arriver avec la position que j'y veux tenir, et cette position est indépendante... >) 11 n'y avait pas exprimée là une déclaration manifeste d'hostilité, mais plutôt l'idée seule « qu'un homme qui se respecte doit être de l'opposition. »

Mole, aussi vif et chatouilleux, répondit aussitôt : « ...Le premier devoir est, à mes yeux, de lutter dans les élections comme ailleurs pour l'opinion qui m'a porté au pou-

ajoutez la première de toutes les f^loires, celle de grand écrivain vers laquelle vous avez déjà fait un pas de génie. »

voir, que je défends et qui m'y prête son loyal appui. Je n'admets pas que ce soit accepter un joug, dont la délicatesse ou la fierté ait à souffrir, que d'arriver par notre influence... Serez-vous plus libre si vous arrivez par les légitimistes, les républicains, ou une nuance quelconque de la gauche que par le juste milieu ? Il faut choisir; l'isolement n*est pas l'indépendance et l'on dépend plus ou moins de ceux qui vous ont élu... Je méritais que vous me parlassiez avec autant de franchise... Aujourd'hui même le ministre de l'intérieur va apprendre de moi que nous ne devons nous soutenir nulle part. Nos amis (car nous en avons) vous combattront : car en matière d'élection la neutralité est impossible. Si vous arrivez, je m'en féliciterai pour vous... (1). » Sainte-Beuve disait de cette lettre judicieuse : « on y trouve une leçon gravement donnée, et d'un ton fort digne : il y respire un sentiment fort élevé de la puissance publique que M. Mole concevait et représentait en homme formé à la grande école. »

Quelques jours après Tocqueville en remerciant le président du Conseil dissipait les ombres survenues: mais Mole garda le dernier mot ; son adversaire fut battu.

Comme la loi sur les élections l'autorisait d'opter après le scrutin pour Tune quelconque des circonscriptions où il se trouverait élu, Tocqueville avait « tâté » successivement de trois collèges : mais ni à Paris, dans le quartier Notre-Dame, où le désistement de Lanjuinais pouvait l'encourager cependant, nia Versailles, malgré les puissants appels de ses comités (2), il ne persévéra sérieusement dans son idée de briguer les suffrages ; très tard il se dé-

(1) Cf. Op. Compl., t.VI, p. 71 et suiv. Gorresp.

(2) Cf* à la fin du volume Annexes II.

cidapour la Manche. Les quelques lignes inédites suivantes d'une lettre à son père le prouvent :

30 octobre 1837.

« ... Mes afYaires vont toujours bien. Mais vous savez mieux que personne quelles chances imprévues présente un collège électoral aussi nombreux que le nôtre ; 700 électeurs! Je vous répète-, du reste, avec une grande satisfaction, qu'on n'a jamais vu dans le pays de candidature aussi honorablement et je puis dire noblement soutenue que la mienne. Je n'ai pas été faire une visite, ni écrit une lettre et malgré cela, presque toute la portion éclairée et respectée du pays vote et agit pour moi. J'attends donc sans trop de trouble le résultat de l'élection. Si je ne suis pas nommé, je me console dans la minute. Si je suis nommé, je tâche défaire une provision de sang-froid afin que vos craintes, mon cher papa, ne se réalisent pas. Croyez que l'agitation est mon élément et qu'elle ne me tuera pas, s'il ne s'y joint pas un grand travail de cabinet comme l'année dernière... »

Tocqueville avait comme adversaire, un gros propriétaire^ M. Polydor Le Marrois, très moléiste et intrigant, qui jouissait dans le pays de cette autorité spéciale que détient tout homme riche, protégé du pouvoir. Selon l'habitude d'alors^ celui-ci faisait circuler contre son concurrent des feuilles volantes non signées, où il l'accusait particulièrement, d'être noble (1), de manquer de clarté

(1) Voici quelques lignes d'un feuillet paru en dernière heure sous les auspices de Tocqueviile pour parer aux attaques de M. Le Marrois, feuillet intitulé ; « Simples réflexions d'un électeur rural à ses confrères »... « Les amis de M. le comte Le Marrois, forcés de rendre hommage au grand talent de M. de Tocqueviile, disent qu'il est noble ; c'est vrai, j'en suis fâché ; mais quoique ces messieurs ne vaillent rien en gros, il y en a d'excellents en détail ; nous le savons par expérience, nous en avons nommé qui nous ont été bien fidèles. Eh bien ! essayons encore de celui-ci, et si, dans trois ou quatre ans, il ne fait pas franchement nos affaires, nous lui donnerons congé. » (Document inédit).

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Vouloir p^fecti— pr bi piésatte Cmm ililaliai âgaifie, sidrant inîMas» ifoe je T^ax baHie cm Wèc ittstitotioas actuelles de la FiaBce. Je pc que e^^t ceci qui m'^^t pa> «lair .

Bepoi^ser sans li»talkMis et sass cfaiates loaies altnntes que le GoaTcmoamt powratt Toaloir porter libertés» majoleairct dii^gr fi ■ mt mé ■! la Frasée des Toîes prïigv^sÎT^^saBssdftirdesGntesdelaCkuie: M «t, iraiKs le saTcz aKsi bîea qw BMi. le ciie«lMre.IlToaBC»iî'n*^fr*i*^"- — :

je m'y fusse montré révolutionnaire ou servile ; mais je ne vous ai point donné ce plaisir...

Ce n'est pas sur des promesses, dites-vous, mais sur des actes, qu'il faut juger les Candidats. Je ne suis point chargé d'apprécier les actes de mes différents adversaires. Je me bornerai à vous demander, Monsieur,si la publication d'un livre politique n'est pas un acte grave, significatif et irrévocable. Vous ajoutez, et sur ce point, nous sommes d'accord, que de nos jours un nom, sans capacité, ne peut suffire. Mon livre est depuis longtemps devant le public, et chacun peut décider aisément si c'est à moi que cette vérité s'adresse. Il ne m'appartient pas de rien dire de plus. •)

Ce sieur Le Marrois exploitait malheureusement avec trop d'efficacité, contre lui, un sentiment d'anti-aristocratisme vivace encore chez les électeurs. En vain Tocqueville essaya-t-il de parer l'attaque : il n'y parvint pas et fut battu, dit-il, au cri de point de nobles ! \q jour de la Toussaint. « Ce n'est pas que tous mes adversaires ne reconnaissent que je n'ai point les préjugés qu'ils prêtent à la noblesse, mais il y a dans la tête de ces hommes quelque chose de semblable à la répugnance instinctive que les ATiéricains ont pour les hommes de couleur. L'esprit a lutté quelque temps contre cette impression ; mais le cœur a fini par l'emporter ; du reste, je suis battu, mais non abattu (1). »

Sans le féliciter de sa défaite, Royer-Gollard lui expliqua pourquoi son échec lui semblait préférable et la leçon, telle qu'il la donne, serait de mise aujourd'hui encore pour les jeunes coureurs de circonscriptions trop bouillants, et dépourvus en réalité de toute ambition sage : « Vous êtes destiné à traverser bien des événe-

(1) Cf. Op. compl., t. VI, p. 78. Corresp. Nous n'avons pu trouvé les chiffres du scrutin. La circulaire précédente est inédite.

ments ; il n'est pas avantageux de s'être engagé de bonne heure... Votre caractère est complet et votre esprit très près de ce qu'il sera jamais ; mais votre autorité n'est pas ce qu'elle sera plus tard... 11 importe qu'elle soit établie et autant inattaquable qu'il est possible, quand elle se produira dans les affaires publiques... Le moment sera venu quand vous aurez terminé votre grande entreprise et mis par là le sceau à votre réputation. Car vous serez plus fort, plus puissant, plus imposant. La vie du député, aujourd'hui, est une vie vulgaire, si même elle n'est pas abrutissante pour le plus grand nombre. Ce n'est pas là qu'il faut chercher la gloire : il faut l'y apporter (1). » Tocqueville, une fois, encore ne crut son maître qu'à demi. La session ouverte, l'opinion s'établit vite que le ministère ne pourrait pas résister longtemps aux attaques de ses adversaires ; sa majorité n'était que de quelques voix. L'union ébauchée entre les partis Guizot et Barrot pour les élections précédentes, se consolidait bien que les deux chefs ne sympathisassent pas encore : Thiers désirait se joindre à eux; le malaise politique augmentait.

Dans la circonscription de Valognes, M. Le Marrois venait de se déconsidérer par une manœuvre stupide (2) ; Tocqueville se résolut à reprendre aussitôt ses démarches (3) pour affermir sa position en vue d'une lutte pro-

(1) Cf. Op. compL, t. VII, p. <60. 11 s'agit de la fin de la Démocratie.

(2) Cf. Annexes, pièce III.

(3) Tocqueville, en juin 1837, après avoir bien hésité à l'accepter, reçut, comme Ampère, la croix de chevalier de la Légion d'honneur : Sainte-Beuve, lui, la refusa. Pour plus de consolation encore Tocqueville fut élu membre de l'Académie des Sciences morales et politiques en remplacement de Jouffroy qui passa dans une autre section, au mois de janvier 1838, et Chateaubriand se faisait lire par lui des fragments inédits de la Démocratie ! Cf. Op. compL, t. VII, p. 162 et suiv., p. 168 et suiv. Tocqueville ne retenait qu'un vote intéressant de la Chambre : la loi sur les sociétés en commandite.

chaîne. D'ailleurs il ne regrettait pas de ne point siéger dans une assemblée « où rien ne se faisait de noble ». Travaillant à la seconde partie de la Démocralie, ou visitant les notables de la région, il correspondait avec Royer-Collard qui, réélu lui, se désolait : « La France dort d'un sommeil qui n'a même plus de rêves !... x>

7 mai 1838.

« J'ai trouvé que, depuis trois mois que je n'étais venu à Paris, la face du monde politique avait notablement changé, écrivait Tocqueville à Beau mont. J'avais laissé les Doctrinaires, plats serviteurs du Roi et ardents promoteurs de la prérogative : je les retrouve parlementaires en diable et plus enragés que le tiers parti contre sa Majesté.

« Le gouvernement passe insensiblement dans la Chambre, et le Roi aura désormais bien de la peine à l'en tirer.

c< En somme, la situation présente est singulière et de nature à préoccuper ; il n'y a pas, à vrai dire, de gouvernement et il est impossible de voir comment on pourrait en créer un. Je ne crois pas que M. Guizot puisse trouver une majorité et Dieu nous préserve de M. Thiers, ou plutôt de l'un et de l'autre. Mais, chaque jour, il devient presqu'aussi difficile de se passer d'eux, que de les employer.

c< Je me réjouis de plus en plus que nous ne soyons pas dans la Chambre; car, en l'absence de nouveaux faits, il serait bien difficile d'y créer un nouveau parti ; et être obligé de se fondre dans un des anciens partis ou de rester seul est une triste alternative ». (1)

La Coalition néanmoins se cimentait peu à peu. Comme la situation extérieure était bonne, grâce à une diplomatie très habile et que la prospérité publique ne faisait que croître, pour empêcher le pays de s'engourdir dans

(1) Lettre inédite.

uae quiétude contraire à leurs intérêts, les alliés redoublaient de cris, de pointes et d'attaques. Duvergier de Hauranne, le premier, avait violemment exigé « la substitution du régime parlementaire au pouvoir personnel, et le droit pour la Chambre d'avoir le dernier mot (1) ». Très constitutionnel, épris même jusqu'à l'excès de cette idée d'équilibre gouvernemental, il n'en avait pas moins visé le roi sans prudence, et la gauche, appuyée par toute la presse d'opposition, renchérissait violemment : « Le roi règne et ne gouverne pas ; plus de politique de cour ! »

Quoiqu'effrayé de cette « poussée quasi révolutionnaire », Guizot, mortifié par son échec dans la discussion des fonds secrets, avait fini par jeter le masque: « Terminons-en, disait-il, unissons-nous, plus de ministres favoris! M et Thiers, Barrot, malgré leur méfiance pour lui, l'accueillirent. Mole résista toutefois à la Chambre des Pairs, puis à la Chambre, au cours de la discussion de l'Adresse, seul avec Lamartine (2). Soutenu par un superbe sang-froid, malgré les efforts de la gauche dynastique, du centre gauche et des doctrinaires du centre droit, il parvint à imposer la transformation complète d'un texte inspiré primitivement de la déclaration des 221 ; 221 voix lui donnèrent raison. Sorti « l'honneur sauf et grandi de cent coudées », il trouva trop faible sa majorité cependant et démissionna : Louis-Philippe le rappela bientôt, la combinaison Soult ayant échoué : une nouvelle dissolution fut alors décidée sans retard.

Tocqueville, au cours de Tannée 1838 suivit attentive-

(1) Cf. Brochure : Des principes du gouvernement représentatif et de leur application, 1838. Or, le roi, lui, disait énergiquement à Dupin : (( Je ne veux pas être un porc à l'engrais ! »

(2) « Les méchants verront bien ce que c'est que d'avoir à faire à un homme de bien qui garde le front haut, » disait Mole à Barante. Rappellerons-nous le « omnia serviliter pro dominatione?... »

R. Pierre-Marcel. 20

mont les phases de celte lutte et « tritura » sa circonscription de Valogaes. 11 agissait toutefois sans enthousiasme ; ses lettres nous le prouvent, évoquant le souvenir de celles que, plus tard^ Prévost-Paradol écrira, au cours de sa campagne de Nantes. Citons ce court fragment (1).

15 juin 1838.

« Quand je viens à toucher la matière électorale, je deviens aussitôt misanthrope, mécontent des autres et de moi-même, qui suis obligé de me servir des autres. Je trouve jusqu'à présent mes amis fort chauds, mais que de petites et vilaines passions dont il faut suivre le croisement infini, sous peine de se rompre le cou à chaque instant. La première élection sera pour nous une grande affaire, une affaire capitale. Nous jouerons dans cette bataille là une grande partie de tout notre avenir. Il ne faut pas se le dissimuler. Aussi, l'incertitude du succès ne laisse-t-elle pas, dès à présent, de m'agiter. Les élections dernières étaient pour moi une escarmouche, comparées à ce combat futur vers lequel chaque jour nous rapproche, sans donner des garanties véritables de la victoire. »

Aussitôt l'ordonnance royale promulguée, en février, la campagne électorale commença, Tocqueville « pour ne pas avoir de concurrent à gauche », fit solliciter pour lui, par les membres de son comité, le patronage de la a: Réunion Odilon Barrot (2) ». Sa position de candidat indépendant unique, le sieur Polydor Le Marrois se déclarant « Moléiste », se trouvait d'ailleurs fortifiée, malgré quelques nouvelles insinuations tendancieuses contre lui (3), candidat d'autant plus indépendant qu'il ne reçut

(1) Lettre à Beaumont. Elle est inédite.

(2) Cf. Annexes, pièces IV, V et Vi.

(3) Cf. Annexes, pièces VII.

pas de la Coalition une assistance elTective, assistance peu désirée en somme. Le ton modéré, ferme et digne de la circulaire qui suit, contraste, on l'avouera, singulièrement avec les diatribes virulentes, les accusations passionnées, les injures dont s'accablaient alors partisans comme opposants du ministère (1) :

A Messieurs les Electeurs de r arrondissement de Valognes.

13 février 1839.

Messieurs,

« L'annonce des élections générales me ramène de nouveau devant vous.

« Plus de 80 Electeurs indépendants de Tarrondissement de Cherbourg avaient bien voulu m'écrire pour m'offrir la candidature de l'opposition dans cette dernière ville. J'ai exprimé toute la vive et profonde gratitude qu'u.ie pareille démarche faisait naître; mais j'ai déclaré, en même temps, d'une manière positive, qu'un lien d'honneur m'attachait désormais à l'arrondissement de Valognes, et que, quoiqu'il pût arriver, je ne saurais me présenter ailleurs que dans le pays où, sans me connaître personnellement, on m'avait déjà si généreusement accordé un grand nombre de suffrages. J'ai fait remarquer d'ailleurs que ma manière de voir sur ce point n'était pas récente, mais qu'elle avait été manifestée depuis longtemps, puisqu'aussitôt après les élections dernières, j'avais acquis des propriétés dans Tarrondisse-

(1) Guizot, Thiers, Barrot marchaient d'accord bien qu'ils eussent chacun leur comité propre, Berryer et Garnier Pages les appuyaient. Cf. pour tous les détails M. Thureau-Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet.

Le retour de Mole au pouvoir et la dissolution avaient stupéfié les coalisés qui se croyaient vainqueurs en janvier.

Cf. Annexes, pièces VIII, les attaques dont, par exemple Royer- Collard fut l'obet pour avoir défendu Mole. Cette circulaire est inédite.

ment de Valognes et que j'y avais transféré mon domicile politique; je me flatte que ces raisons seront comprises et appréciées par les honorables citoyens auxquels je les adresse.

c( Je ne doute pas, Messieurs, que dans la circonstance présente, on ne fasse courir de nouveau les bruits absurdes et calomnieux qui ont été répandus sur mon compte, il y a 18 mois.

« Je dois, avant tout et pour la dernière fois, les flétrir.

« On vous dira que je suis un ennemi caché des institutions et de la dynastie fondées en juillet 1830. Méprisez ceux qui vous tiennent un pareil langage. J'ai prêté serment en 1830, j'ai exercé depuis des fonctions publiques et je n'ai jamais su ce que c'était que de vouloir renverser un gouvernement que j'ai servi.

« On vous dira encore qu'appartenant à une famille ancienne, je veux ramener la société aux anciens préjugés, aux anciens privilèges, aux anciens usages ; ce sont encore là non seulement des calomnies odieuses, mais ridicules. Il n'y a pas en France, et je ne crains pas de le dire en Europe, un seul homme qui ait fait voir d'une manière plus publique, que l'ancienne société aristocratique avait disparu pour toujours et qu'il ne restait plus aux hommes de notre temps qu'à organiser progressivement et prudemment sur ses ruines, la société démocratique et nouvelle. Nul n'a fait plus d'efforts que moi pour montrer qu'il fallait, sans sortir de la monarchie, en arriver peu à peu au gouvernement du pays par le pays. Je n'ai point renfermé ces opinions dans des paroles obscures qu'on explique, qu'on rétracte ou qu'on nie suivant le besoin du moment, mais dans des écrits qui restent et qui m'engagent aux yeux de mes amis aussi bien qu'à ceux de mes adversaires.

« Les mêmes hommes qui essaieront de me peindre à vous comme un représentant du pouvoir absolu et des idées féodales, s'efforceront peut-être de me montrer comme un homme anarchique et comme un novateur dangereux. C'est encore là une calomnie. Je veux, il est vrai, un pro-

grès constant, mais je le veux graduel, faime la liberté et non la démagogie. Je sais que la l^rance a tout à la fois besoin d'indépendance et de repos, et qu'il faut lui éviter toute révolution nouvelle. Du reste, Messieurs, je n'aime point l'obscurité. J'aime la lumière et je veux vivre au milieu d'elle. Si quelques-uns d'entre vous conservent des doutes sur mes opinions, qu'ils me fassent l'honneur de venir me voir, j'achèverai de me montrer à eux sans détour. Si l'on préfère m'écrire, qu'on le fasse; je répondrai. Si, enfin, le corps électoral tout entier veut m'entend re, je suis prêt à paraître au milieu de lui et m'exposer de tous côtés à ses regards. J'ai toujours pensé que pour un homme qui se destine à la vie publique, la véritable dignité ne consistait pas à éluder des interpellations, mais à y répondre. Gela est vrai du Candidat, plus encore du Député. Tl faut que le Député vive en quelque sorte en présence du corps électoral ; qu'il lui explique ses votes du haut de la tribune, s'il a le talent d'y monter, ou que du moins il les lui fasse connaître par des rapports directs, qui, pour être utiles et paraître sincères, doivent être fréquents.

(( Je répète donc que je répondrai et sur le champ à toutes les interpellations individuelles ou collectives qui me serontfaites. C'est ma volonté; c'est mon devoir. Quant aux lettres anonymes, et surtout à celles que l'on publie le jour de l'élection, afin qu'on n'ait pas le temps d'y répondre, je n'ai rien à en dire, sinon que ce sont de lâches et déloyales manœuvres que les honnêtes gens de tous les partis flétrissent. .

<< Je vous ai montré avec netteté mes opinions, je vous montrerai de même ma position présente.

c( Ce n'est pas moi qui ait contribué à amener la situation grave et périlleuse où nous sommes, puisque je n'avais aucun accès ni dans les conseils de la Couronne ni dans les Chambres. Je suis un homme nouveau qui n'apporte dans les circonstances nouvelles qui se présentent, qu'un esprit libre, un amour ardent et sincère du gouvernement représentatif et de la dignité du pays. Cette position que les circonstances m'ont faite, je la garderai, quoiqu'il ajrive, non seulement par respect :pourmûi-mjême, mais

je ne crains pasde le dire, par dévouement pour mon pays ; car je pense que dans les circonstances présentes, il importe de voir entrer, dans les conseils de la Nation, des Députés qui, tout en professant les doctrines de l'opposition, n'apportent point aux afïaires de passions excitées et de griefs personnels fâcheux. Je suis fermement attaché à des principes, mais je ne suis pas lié à un pai'ti. Je suis à plus forte raison dans une complète et entière indépendance vis-à-vis du Gouvernement ; je ne suis pas candidat ministériel et je ne veux point l'être. Recevez, Messieurs, l'expression de ma considération la plus distinguée.

« Alexis de Tocqueville. »

Les journaux de Paris se disputaient le jeune publiciste et Tobligeaientàde perpétuelles rectifications: il dut^ après le scrutin même, écrire aux Débats pour protester contre la qualité que le journal ministériel lui donnait de (( constitutionnel » c'est-à-dire de candidat du gouvernement. La campagne fut très ardente : Tocqueville dut prouver et reprouver que si l'administration ne soutenait pas son concurrent, c'était parce que celui-ci avait trouvé moyen de se brouiller, en 1838, avec le président du Conseil et non pas parce que lui, Tocqueville, était l'allié de M. Mole ; que personnellement il avait la fortune suffisante pour briguer les suffrages sans être néanmoins un riche propriétaire, que tout dans sa vie et son œuvre témoignait de ses sentiments libéraux et que^si son père, ses frères gardaient leurs convictions légitimistes, lui, restait partisan de toute monarchie progressive. 11 fut élu enfin le dimanche 2 mars, avec une assez belle majorité (i). Le len-

(1) Cf. Annexes^ pièce IX et X. Nous n'avons pas retrouvé les chiffres du scrutin. Sa majorité fut « considérable » dit- il lui-même. Nous ne reproduirons pas toutes les circulaires que Tocqueville faisait ré-

demain paraissait dans les diverses feuilles locales la note suivante :

(c A peine le résultat du scrutin fut-il connu, qu'une grande partie des électeurs se porta vers la demeure du nouvel élu pour le saluer de vives acclamations. C'est plein des émotions bien légitimes que lui causait ce triomphe tout nouveau pour lui, que M. Alexis de Tocqueville improvisa l'allocution suivante :

Messieurs,

L'Evénement qui vient d'avoir lieu et plus encore peutêtre la manière dont la population semble Taccueillir pénètre mon âme des plus profonds sentiments de gratitude... Je sens qu'il ne me reste plus qu'un moyen de reconnaître tant d'estime et de bienveillance, c'est de montrer que j'en suis digne, c'est de faire voir par chacun de mes actes que l'amour pur et désintéressé du pays et non l'ambition me guide. Vous m'imposez de grands, d'austères devoirs. J'espère avoir toujours le courage de les remplir.

J'entre aux affaires libre de tout engagement vis-à-vis du Gouv-ernement ou vis-à-vis d'un parti, décidé à y

pandre ; elles nous démontrent que les procédés de jadis ne sont pas très différents de ceux que l'on emploie aujourd'hui. Signalons toutefois que l'un des plus beaux titres de Tocqueville a l'honneur de se voir élire était celui d'écrivain, d'auteur de la Démocratie. Nous imaginons mal un candidat faisant actuellement de ses œuvres un drapeau. Notons encore, comme une note plaisante dans le tableau, ces premier !s notes d'une circulaire : « Un vieillard voyant arriver sa dernière heure conduisit ses enfants... » ; suit l'apologue connu du trésor pour démontrer qu'il est urgent de voter pour un candidat capable d'encourager l'agriculture. On en était arrivé parmi les partisans de M. Le Marrois à répéter que les principes des deux candidats diiïéraient si peu, qu'une comparaison seule devait se faire entre les deux hommes: M. Le Marrois n'y gagnait pas. (Lettre du sieur Lecouflet, le 25 février 1839. Documents inédits).

faire prévaloir non des hommes mais des principes. Je vous l'ai dit avant le combat; je veux vous le répéter après la victoire.

Il est une autre déclaration que je saisis avec empressement l'occasion de faire : je ne me considère point comme le Représentant d'une classe particulière de la population. Je suis le Député de tout l'arrondissement et de tous ceux qui Thabitent...

Je pars le cœur rempli du souvenir de mes amis, mais de ce jour, j'aime à le dire, j'ai oublié le nom de tous mes honorables adversaires. »

Depuis lors, soit comme député, à la Chambre, soit comme représentant du peuple à l'Assemblée constituante et à la Législative, il conserva toujours le mandat de ses concitoyens et l'exerça jusqu'au 2 décembre i851.

Tocqueville sortait vainqueur « mais un peu triste de la lutte » ; son amour-propre souffrait « de certains compromis » qu'il s'était vu obligé finalement d'accepter, « des biais » qu'il avait dû prendre. Si son indépendance à l'égard des coalisés comme du ministère vaincu le satisfaisait, il discernait néanmoins toutes les difficultés qui bientôt surgiraient. Alors il s'inquiéta : a Quand moi, je serai député, vous pouvez être assuré que je remuerai ciel et terre ! », écrivait-il gaiement au début de sa campagne. Deux mois plus tard il sollicitait anxieusement l'aide, les conseils de son compagnon de jeunesse (1), et son émoi, ne saurait nous faire sourire, car il témoigne d'un sentiment très louable du devoir :

(l) Beauraout venait d'être élu dans la Sarlhe.

11 mars 1834.

... « Mon ambition n'est pas de porterie titre de député mais d'agir, mon cher Beaumont... Je vous le demande comme le plus grand service que vous ayez été jamais à même de me rendre. J'ai besoin de votre présence, de vos conseils, de l'effort combiné de votre esprit et du mien dans ces premiers temps si difficiles pour tout le monde, mais surtout pour moi qui arrive en donnant par avance de grandes espérances, que je ne pourrai peut-être point réaliser. Je vais donc jouer d'ici à six mois la partie de toute ma vie ; il faut que vous m'aidiez à tenir mes cartes et à conduire mon jeu... (1) »

Aussi bien pouvait-il hésiter sur la route à suivre. La Coalition, que les légitimistes et les républicains n'avaient appuyée qu'en haine de Louis-Philippe, n'était qu'une majorité d'opposition non de gouvernement : les dissentiments réapparurent vite entre les chefs et la crise se prolongea plus de soixante jours, sans que le roi par esprit de représailles tentât aucun effort pour la dénouer, laissant ses vainqueurs se débattre et se brouiller. La folle équipée de Blanqui et de Barbés, en effrayant la bourgeoisie, amena finalement Soult au pouvoir le 12 mai, mais aucun des alliés de janvier ne figurait dans le ministère. Gaizot se trouva désigné pour l'ambassade de Londres, Thiers resta comme candidat éventuel à la Présidence du Conseil : 0. Barrot était joué.

Tocqueville, suivi de son ami Beaumont, était venu siéger, au milieu de la confusion des partis, entre le centré gauche et la gauche. 11 décida de guetter la première occasion qui lui permettrait d'aborder la tribune sans s'immiscer dans les querelles dont le spectacle lui répugnait.

(1; Lettre inédite, (fragments) Il écrivit à Kergorlay dans le même sens.

Le ministère ayant, fin juin, demandé aux Chambres le vote d'un crédit de un million « pour frais de médiation entre la Porte et Mehemet AU victorieux, cependant qu'il repoussait maladroitement la proposition britannique de s'opposer à l'intervention russe )^ le jeune député le 2 juillet 1839 vint, entre autres orateurs, critiquer la politique du gouvernement. Dans un discours honorable^ il analysa les intérêts différents des quatre grandes puissances et conseilla une sorte d'entente collective, basée sur l'annulation du traité d'Unkiar Skelessi ; il s'attacha ensuite à démontrer la nécessité selon lui de maintenir un slatii quo conciliable avec la situation créée par les succès du vice-roi d'Egypte, sous la condition que chaque gouvernement garderait le droit d'occuper un point du territoire turc, au cas où l'un des Etats signataires dérogerait à l'accord. (1)

Son avis raisonnable mais peu pratique,, ne prévalut pas. Dans leur sens, Lamartine, Guizot, Barrot n'eurent pas plus de bonheur et Tocqueville put ainsi se déclarer satisfait d'un début qui fut généralement bien accueilli.

c( J'ai parlé et j'ai eu *du succès, écrivit-il le 3 juillet à Kergolay. Tu es le premier auquel je veux faire part de ma joie. La question était horriblement difficile, la Chambre fatiguée. J'ai cependant été écouté d'un bout à l'autre avec un profond silence et plusieurs fois interrompu par des approbations. Je ne me dissimule pas cependant que mon discours était froid et ^^xïç^ et quelquefois l'improvisation pénible; mais en somme c'est un excellent début, qui me place très bien à la Chambre et aura dans la Normandie un grand et favorable contrecoup. Tous mes amis sont enchantés. Tu ne seras pas, je pense, celui qui se réjouira le moins. Je vais faire im-

(1) Cf. Moniteur du 3 juillet 1839.

ôiÔ

primer mon discours à part. Dès que j'en aurai un exemplaire, je le l'enverrai. Je te dirai une bien bonne chose : tu sais que je suis de la commission d'esclavage. Il paraît que je vais en être nommé rapporteur. C'est une bonne occasion pour moi de traiter la plume à la main une grande affaire. Si je réussis, cela complétera l'impression produite par mes paroles. » (1)

Le même mois, nommé, ainsi que l'annonce la lettre précédente, rapporteur de la commission chargée d'examiner la proposition de Tracy relative aux esclaves des colonies, il rédigea une œuvre excellente dans laquelle évoquant ses souvenirs d'Amérique, il flétrissait, précédant ici Rémusat et Broglie, « une plaie hideuse » et demandait qu'on mît fin, non certes immédiatement, mais bientôt « à un spectacle déshonorant pour l'humanité, moyennant juste indemnité aux propriétaires, et certaines mesures qui prépareraient les affranchis aux habitudes du travail libre ». Trois ans plus tard, dans le journal le Siècle, il reprit les mêmes conclusions, que la République de février devait sanctionner.

La session finit pour lui sur une petite mésaventure qui mit à l'épreuve sa conscience un peu timorée. La crainte d'être suspecté d'accointances avec les éléments extrêmes transparait bien dans les lignes suivantes (2) :

(1) Lettre inédite. Chateaubriand le félicita par ce billet inédit.

Lundi 7 juillet.

J'avais lu votre discours, Monsieur. Je viens de le relire. Je suis tout glorieux de le tenir de vous. C'est un excellent discours cVaffaires, pratique et qui vous annonce bien comme homme sérieux et qui sait entrer dans la politique et l'usage des faits. Je vous félicite, Monsieur et

je suis, etc.

Chateaubrianp.

(2) Lettre inédite.

Caen, 4 août 1839. (1)

« Il s'est passé beaucoup de petits événements depuis que nous ne nous sommes vus; le plus important, c'est la création du comité relatif à la loi électorale, comité dans lequel on m'a fourré malgré moi et à l'aide de petites ruses assez peu loyales mais fort à l'usage des partis. Deux des membres nommés sont venus me trouver; ils m'ont dit qu'il ne s'agissait que de faire discuter secrètement par des hommes appartenant à toutes les nuances, les idées relatives à la réforme électorale ; que cette réunion n'avait rien de solennel, que c'était un tra\ail intérieur et caché que l'opposition faisait dans son sein, qu'il s'agissait seulement de m'entendre. J'ai été à la première séance où j'ai aperçu que je ne me trouvais qu'avec des membres de la Gauche et de l'extrême Gauche ; je n'y suis plus retourné ; ce qui n'a pas empêché de carionncllcr aussitôt mon nom au bas du programme publié, sinon par la réunion, du moins par quelques-uns de ses membres. La position était très critique pour moi ; c''éidiii ma faute d'avoir laissé accoler mon nom dans une circonstance aussi grave à ceux d'Isambert, Carnot, etc., et autres esprits faux ou violents; c'était surtout une faute d'avoir agi de manière à ce qu'on pût m'attribuer en partie un projet de réforme, auquel je suis loin de donner les mains ; cela me donnait de plus, un air d'opposition violente et radicale... D'un autre côté, comment sortir de là sans être taxé d'inconséquence et sans blesser et irriter la gauche avec laquelle je ne dois pas me brouiller? J'ai écrit une lettre... Je crois que toutes les nuances nécessaires y sont gardées; elle n'a point indisposé la Gauche et j'ai vu qu'elle faisait plaisir à mes amis du centre gauche. Malgré tout, la faute est faite et ne peut se réparer en totalité. Tout cela prouve qu'en politique, il ne faut considérer que son intérêt et ne pas se laisser entraîner par des considérations de personnes. C'est Barrot et Chambolle qui m'ont attiré dans ce mauvais pas; il est

(1) Lettre inédite à Kergolay, 12 août 1839.

vrai qu'ensuite, ils ont paru un peu honteux et que le dernier surtout a fait ce qu'il a pu pour m'en tirer. »

Six mois à peine écoulés de présence au Parlement, quelle mélancolie, quel dégoût il exhale :

d L'avenir ne se présante pas à mes yeux sous d'agréables couleurs. Je crains, en vérité, que les grands événements et les grands hommes ne soient disparus pour toujours et que la destinée de notre génération ne soit de s'agiter sans fin et sans gloire au milieu de cette fourmilière incommode, que nous avons actuellement sous les yeux ! »

Il était en droit de se plaindre : la Coalition, pour justifiée dans ses origines, avait dépassé son but par ses excès, inquiété la France et l'Europe, atteint la monarchie et déconsidéré, aux yeux du peuple, le régime parlementaire. Elle aboutissait aux plus médiocres compromis : un cabinet sans prestige tenait la place du grand ministère annoncé : les divers chefs politiques ne dissimulaient pas leurs rancunes les uns à l'égard des autres et méditaient, chacun séparément, une revanche prochaine : « Le public le sentait, dira Rémusat plus tard, et cette année 1839 marquait le début d'une ère d'indifTérence et de mépris pour le système inauguré en 1815 ! )">

Tocqueville revint à la (Chambre en automne (1) sans espérer voir les hommes ni les circonstances se modifier beaucoup (2) ; mais déjà certaines préoccupations plus

(1) Il avait échoué contre Michaud en 1839 à l'Académie française.

(2) Cf. Ce fragment inédit d'une lettre à Léon Faucher.

4 octobre 1839.

« Qu'augurez-vous de la session des Chambres ? Je ne serais pas étonné qu'elle ne se traîne aussi misérablement que la précédente. Je ne vois pas de symptômes de réveil dans la nation ; et quant au ministère, il fait tout ce qu'il faut pour la laisser dormir. »

graves rassaillaient. Troio aimées auparavant, en janvier 1836, il avait écrit à son ami Nassau Senior : a L'activité presque fébrile qui nous caractérise en tout temps quitte la politique pour se porter vers le bien-être matériel. Ou je me trompe fort, ou nous allons voir d'ici à peu d'années d'immenses progrès dans ce sens. Cependant le gouvernement aurait bien tort de s'exagérer les conséquences de cet heureux état de choses... A mesure que la fatigue des dernières années cessera de se faire sentir, on verra les passions renaître... On sera tout surpris de voir quel orage se soulèvera tout à coup contre lui ! » (i)

Dès janvier 1840, il disait à Eugène Stoffels, son camarade d'enfance :

« Je n'ai pas besoin de te peindre l'état misérable dans lequel est la Chambre ; il suffit de considérer le pays pour le comprendre ; carie pays est l'original et en même temps la copie de son parlement : le même pêle-mêle existe partout; la même absence de croyances et presque d'opinions... Je crois que, la formation d'un nouveau parti ne serait pas impossible ; mais... il faudrait avoir à proposer quelque chose de très différent de ce qui se fait et c'est ce qui ne me paraît pas possible pour le moment; ce gouvernement manque de moralité et de hauteur.

... Il n'y a en réalité à l'heure qu'il est que deux grands partis en France (je mets en dehors les Légitimistes qui ne sont qu'un petit noyau) ces deux partis sont composés de ceux qui ne possèdent point et qui veulent posséder et qui ont pris je ne sais trop pourquoi le drapeau de la République et de ceux qui possèdent et qui veulent garder ce qu'ils ont avec le gouvernement actuel ». (2)

Heine, la même année, dans sa Lutèce d'avril puis en décembre 1841, Stein en 1842, Lamartine devaient parler

(1) Cf. Op. compl.y t. VII, p. 148, Correspondance.

(2) Fragments inédits.

aussi de « ces passions obscures et de ces flammes latentes, dont une révolution et la république sortiraient tôt ou tard ! »...

Le 7 novembre 1840, Tocqueville précisait mieux encore :

« Au-dessous de cette classe moyenne (qui est ellemême très divisée sur la question) se trouve une nation plus irritée qu'effrayée, irritée contre le prince qui la gouverne... Mais ce ne sont pas les seules passions anarchiques qui renversent les trônes : cela ne s'est jamais vu; ce sont les mauvais sentiments s'appuyant sur de bons instincts. Jamais le parti révolutionnaire n'eût renversé la branche aînée, si celle-ci n'eut fini par armer contre elle le parti libéral (l)... » et le 30 novembre dans une courte intervention il dénonça les hommes qui, (( sous le manteau de la République », cherchaient « à fomenter une agitation dangereuse, sans but défini... »

Au mois de février cependant, Soult, u étranglé par des muets entre deux portes », s'était retiré sur le refus pur et simple que la Chambre lui avait notifié de prendre en considération la nouvelle demande de dotation pour le duc de Nemours : Thiers le 1®^ mars lui succéda. La dernière partie de la Démocratie venait alors de paraître et Guizot, en remerciant Tocqueville d'un exemplaire reçu à Londres lui écrivait :

« Les choses ontgrandi bien plus que les hommes : vous en savez toute la grandeur... aussi je prends plaisir à vos idées même quand je ne les partage pas. Pourquoi ne pensons-nous pas de même ? Je n'en trouve pas de bonne raison. Je pense beaucoup à vous quelquefois avec inquiétude : je ne désespère pas de gagner du terrain... Hélas c'est du dedans que vient la force au dehors. Faites en

(1) Cf. Op. compl.y t. VII, pp. 181 et 182, Correspondance.

sorte que je puisse parler au nom d*un avenir un peu long (1). »

Mais le jeune député gardait une méfiance, une antipathie instinctive pour le huguenot ambitieux et cassant dont l'alliance avec Thiers lui semblait pleine d'hypocrisie, un rapprochement entre le centre droit et le centre gauche ne pouvant pas être durable. En mai, il se trouva naturellement parmi les députés qui refusèrent, sagement d'élever à deux millions le crédit pour le retour des Gendres (2); en juin, dans un rapport repris plusieurs années de suite, et fait au nom de la commission chargée d'examiner le projet de loi sur la réforme des prisons qu'avait présenté Rémusat, ministre de l'intérieur, il reprit presque toutes ses idées de 1832(3). Cependant Tocqueville projetait un voyage d'étude sur les côtes d'Algérie, quand la nouvelle du traité de Londres vint le retenir.

Malgré ses fautes diplomatiques, il considéra comme indispensable de soutenir le cabinet et bien que la jactance et les rodomontades bruyantes des journaux officiels contre Palmerston et les Anglais lui parussent blâmables, il approuva la ferme attitude de Thiers : « La guerre n'est ni à désirer, ni à provoquer : nous ne saurions en commencer une avec plus de chances contre nous... Ces reflexions qui ne m'empêchent pas, au fond de moimême, de voir avec une certaine satisfaction toute cette

(1) Lettre inédite. Nous extrayons les lignes suivantes d'un billet, inédit aussi, de Mole à ïocqueville envoyé vers ce temps-là :

« Vous avez un grand et long avenir, mais il sera semé d'épreuves car les complications ne font que s'accroître et les hommes que de diminuer. »

(2) Cf. Annexes, pièce XI Thiers pour faire une diversion aux affaires d'Orient qui se compliquaient, n'hésita pas à stimuler cette fièvre dangereuse, il dut acheter des journalistes pour se faire d'abord donner raison.

(3) Cf. Op. compL, t. VII, p. 180. Correspondance.

crise. Vous savez quel goût j'ai pour les grands événements et combien je suis las de notre petit pot-au-feu démocratique et bourgeois » disait-i) à Beaumont (1). Or, Thiers lui écrivait trois jours plus tard, le il août 1840, en le remerciant de lui avoir envoyé sa 2^ partie de la Démocratie :

« J'étais à Eu, des intérêts fort graves m'y retenaient auprès du Roi et de M. Guizot pour décider les questions que ferait naître la folie de Boulogne. Au milieu de tant d'affaires urgentes, je n'ai pu écrire à personne... J'ai toujours compté sur votre précieux appui dans les circonstances graves où nous sommes tous placés, non pour moi, mais pour le pays dont l'intérêt le plus urgent aujourd'hui est une imposante union.

Je crois n'avoir pas une faute à me reprocher... Le revirement a été des plus brusques. Je m'y attendais toutefois depuis une vingtaine de jours et j'ai pris mes résolutions. Pour moi je sais toute la gravité de cette situation, car la France est entre la guerre générale d'une part et entre l'abdication du rôle de grande puissance, de l'autre...

... 11 ne faut pas... céder péniblement à une coalition de fous et d'absolutistes. Nous ne serions pi us les seconds en Europe, mais les derniers... J'ai encore beaucoup d'espoir de sortir d'ici sans une conflagration générale. Toutefois, je n'affirme rien. J'nttends et je compte sur les hommes doués d'un cœur et d'un esprit élevés, comme vous. Le nombre n'en est pas grand, mais ils entraînent les autres. » (2)

Tocqueville n'aimait pas le turbulent ministre. Sa démission en octobre, après l'attentat de Darmès, ne le contrista pas. Gomme 0. Barrot et la gauche, comme «les Saints », Beaumont et ses amis, il lui reprochait d'avoir

(1) Les lignes qui précèdent sont inédites.

(2) Cette lettre est inédite. Palmerston, à la nouvelle de la révolte de Syrie venait de régler la question orientale selon ses vues.

R. Pierre-Marcel. 21

éludé, « en bon élatislo qu'il était », cortaiiiesréfornies proposées en 1838, tels l'extension du droit électoral h tous les citoyens portés sur la liste du jury, l'établissement de certaines incompatibilités parlementaires véritablement indispensables, le renvoi au jury de tous les délits politiques, la révision deslois de Septembre; d'avoir ainsi leurré et compromis une fraction importante de sa majorité, autorisé aussi Louis-Philippe, en rappelant Soult et Guizot, à se prévaloir d'un précédent fâcheux, d'une négligence coupable (1). Il lui en voulait également, non certes pour sa belle et vaine énergie des derniers temps, mais pour l'imprudence commise d'encourager, d'exciter la presse belliqueuse qui, loin de servir la cause nationale, effraya, par ses audaces, la classe pacifique et autorisa le brusque recul du monarque, accentua l'humiliation de la France et suscita dans le pays des ressentiments, des colères et des dégoûts profonds contre la monarchie.

Exposant à StuartMill, quelques mois plus tard, ses idées sur cette crise douloureuse, Tocqueville continuait en ces termes, après un résumé singulièrement clair, presque « historique » de la situation : « Placés entre... deux partis exclusifs, la position des hommes comme moi a été très difficile et très perplexe. Je ne pouvais approuver le langage révolutionnaire et propagandiste de la plupart des partisans de la guerre. Mais abonder dans le sens de ceux qui demandaient, à grands cris et à tout prix, la paix, était plus périlleux encore... Ne serait-il pas nécessaire que des voix fermes et indépendantes s'élevassent pour protester au nom de la masse de la nation contre cette faiblesse ; que des hommes qu'aucun lien ni pacte n'en-

(1) Mémoires de 0. Barrot, t. I, p. 355 et suiv. Tocqueville dès 1837 protestait contre le maintien d'une législation « que seule une nécessité tout immédiate avait pu faire excuser ».

chaîne encore, qui bien évidemment n'otit ni tendances napoléoniennes, ni goûts révolutionnaires, que de pareils hommes vinssent tenir un langage qui relevât et soutint le cœur de la nation et cherchassent aie retenir dans cette pente énervante qui l'entraîne chaque jour davantage vers les jouissances matérielles et les petits plaisirs (1) ».

Malheureusement dans le cabinet Soult du 29 octobre, Guizot, ministre des affaires étrangères était déjà le maître et Louis-Philippe l'avait appelé pour éviter une guerre coûte que coûte : « Puisque les signataires du traité de Londres ne cédaient pas, il fallait bien céder ! »

Tocqueville alors entra définitivementdans l'opposition, une opposition « non démagogique, mais cependant très ferme », et il y entra mû par la volonté de réagir contre des tendances gouvernementales nouvelles qu'il redoutait, avec la conviction, l'illusion peut-être aussi « que Ton n'a quelque chance de maîtriser les mauvaises passions du peuple qu'en partageant celles qui sont bonnes. »

11 allait donc désormais combattre le pouvoir : il le fît sans colère et sans haine, parfois vigoureusement, toujours à regret ; il s'y décida, révolté contre tant d'égoïsme et d'aveugle inertie, parce qu'il sentait que l'on acculait chaque jour davantage la monarchie aux abîmes, sous le mépris et sous la haine, en flétrissant les cœurs.

11 ne vota pas la loi qui décidait la construction d'une enceinte fortifiée continue et de forts détachés autour de Paris (2) ; puis, afin de se distraire et de trouver de nou-

(1) Cf. op. compL, t. VII, pp. 186-187 etc. Correspondance. Une pente n'est pas u énervante » remarquait Sainte-Beuve.

(2) Cf. cette note inédita sur ce projet dit « d'embastillement » très discuté alors :

« Je suis obligé de suspecter beaucoup la loi des fortifications, non seulement par considération du succès et par égard pour mes amis, mais encorft à cause de ma position particulière et du lien que mes

veaux élénieut^ d'occupalioii, Tocqaeville s'embarqua au mois d'avril 1841, pour l'Algérie, en vue d'y faire ce voyage d'études qu'il projetait déjà l'année précédente ; Beau mont l'accompagna.

«... Toute la question se réduit pour moi à ceci, écrivaitil le 20 décembre 1840 à Lamoricière, son ami.

Pouvons-nous espérer, en continuant quelque temps encore le grand effort, de nous établir d'une façon assez stable et assez naturelle pour pouvoir diminuer très considérablement notre dépense et nos armées? Je doute fort qu'il en soit ainsi, et la domination de l'Afrique que je crois possible, me paraît malbeureusement l'affaire d'un peuple qui n'aurait pas d'affaire et qui serait maître de la mer, conditions dans lesquelles nous ne sommes pas ».

De tels doutes provenaient surtout chez Tocqueville de son peu de confiance en nos capacités colonisatrices ; parmi ses notes inédites se trouvent quelques curieuses idées, dignes d'être relevées pour leur vérité indiscutable aujourd'hui encore (1).

« Ce qui s'oppose à ce que les Français aient de bonnes colonies :

On n'y verra s'y engager que des hommes auxquels la

ennemis ne manquent jamais de supposer entre moi et les opinions légitimistes. Et cependant, il y a du mérite à s'abstenir car l'opposition commet en cette circonsta!ice deux fautes, je dirai presque deux crimes dont la postérité lui demandera compte :

V Celle d'avoir voté;

2° Celle plus grande encore (nous les volants) de n'avoir point pris les précautions nécessaires pour en diminuer le danger et circonscrire le gouvernement. Voilà ce qui ne saurait l'excuser d'aucune manière, car il dépendait de l'opposition de faire passer le gouvernement par toutes les positions. » Que de scrupules pour peu de chose l

([) Beaumont en a publié des fragments très modifiés au tome VIII des Œuvres compL, p. 267 et suiv. Ta lettre qui précède est inédite.

médiocrité de lears talents, le délabrement de leur fortune, et les souvenirs de leur vie antérieure interdisent l'espoir d'un avenir favorable dans leur pays.

Il est facile de remarquer dans notre caractère national un singulier mélange de penchants casaniers et d'ardeur aventurière. Le Français a naturellement le goût des plaisirs tranquilles; il aime le foyer domestique dont les joies lui tiennent plus au cœur qu'aucun autre homme du monde : mais arrachez-le à ses habitudes tranquilles, transplantez-le sous un autre ciel, le plus civilisé deviendra l'amant passionné de la vie sauvage.

Ces deux dispositions opposées sont singulièrement défavorables à l'établissement d'une colonie : et on ne peut déterminer la population pauvre à s'en aller chercher fortune hors de sa patrie. Nos habitudes politiques sont de plus peu défavorables à la fondation et surtout au développement d'une colonie... A trois mille lieues, la métropole ne devrait pas avoir la prétention de tout diriger. Considérons l'Angleterre. On a vu au contraire la France s'efîorcer sans cesse de transporter au delà des mers des principes de gouvernement et des'habitudes administratives que repoussait la nature même des choses. On veut tout prévoir à l'avance, tout diriger, tout surveiller. On craint de s'en rapporter au zèle ou plutôt à l'intérêt des colons et d'un autre côté l'éducation politique que le colon français reçoit dans sa patrie le rend peu propre à se passer facilement d'une tutelle. L'étude de l'histoire nous renseigne suffisamment. »

En parcourant la seule région comprise entre Alger et le camp d'Eddis, Tocqueville put déjà se rendre compte des fautes commises, de ce despotisme administratif irritant, plus excessif outre-mer qu'au sein delà métro- rK pôle, du danger qu'il y avait à laisser s'établir un empire arabe dans les terres, sans le combattre et le détruire aussitôt. Après un retour qu'un grave malaise précipila.

Tocqueville écrivit, le 15 juillet 1841, à Léon Faucher pour conclure (1) :

c( Tout ce que je sais sur l'Afrique sera toujours à votre disposition ; vous ne l'ignorez pas. Mais quelque pressé que je sois de voir entreprendre la colonisation et de voir se former des Compagnies colonisantes (ce qui serait, je crois, un bon moyen d'arriver au but), j'ai une grande répugnance à me mettre, quant à présent, en avant sur ce point; et v^ous allez comprendre cela tout de suite. Je suis convaincu que tant que les choses seront en Algérie sur le pied où elles sont maintenant, tant que la Colonie sera régie d'après la Constitution actuelle, vous n'y attirerez pas de colons sérieux, ou si vous les y attirez, vous ne les retiendrez pas. A l'heure qu'il est, il faut être fou pour venir ou pour rester en Afrique. On n'y trouve ni sécurité pour les personnes, ni sécurité pour les biens : on n'y rencontre d'un gouvernement civilisé que la gêne sans les bienfaiis. Surtout il n'y a pas de milieu entre l'abandon complet et je ne dis pas la conquête, mais la domination entière (2). »

Souffrant encore delà fièvre dangereuse qu'il avait con-

(l)Cf. aussi ce fragment d'une lettre inédite à son père.

Alger, 12 mai 1841.

ff... Le général Bugcaud récemment nommé gouverneur général paraît se faire ici des ennemis. Cet homme a toutefois de certains mérites éminents. Il entend bien cette guerre et il en impose aux x'Vrabes... Malgré que j'eusse là beaucoup de documents, la vue des lieux m'a surpris et, quant aux habitants, je vois régner, quant à présent, dans leurs opinions de si prodigieuses divergences que j'éprouve une sorte d'étourdissement intellectuel. »

(2) Le 23 décembre 1841, il fut élu en remplacement de M. de Céssac à l'Académie française. (Le roi avait soutenu Vatout contre lui). Mole qui fit triompher sa candidature lui écrivait l'après-midi même: u Vous êtes-nommé et je voudrais être le premier à vous l'apprendre : je parie que j'en suis plus heureux que vous. »

Ils étaient réconciliés : la constitution du ministère Soult qui déçut Mole, avait facilité leur entente.

tractée six mois auparavant et qui ne laissait pas d'agir sur son être moral, Tocqueville intervint le 18 janvier 1842 dans la discussion générale du projet d'Adresse qu'il refusa de voter. Il prit ce jour-là, officiellement, contre le ministère et Guizot particulièrement, la position qu'il devait garder jusqu'en 1848.

Une année auparavant, il avait déjà blâmé la politique extérieure du cabinet; depuis lors, la convention du 13 juillet 1841 « était entrée dans la législation de l'Europe » : il le regrettait, mais « les faits accomplis l'obligeaient à s'incliner». Il interpella donc le gouvernement sur la situation intérieure du pays. Après avoir déclaré être relativement peu ému des désordres et des attentats récents, il dénonçait tour à tour des faits plus graves, l'anarchie, l'égarement des partis dans la Chambre même, par suite des volte-face successives des anciens chefs de la Coalition, la déconsidération du régime représentatif, kl dépravation croissanle des mœurs politiques ; il montrait « les ministres cherchant à prendre chaque représentant par ses intérêts, le goût des fonctions s'introduisant dans toutes les classes..., une meute de candidats aux emplois, capables^ pour obtenir des places, de recourir à une révolution, chacun étant déplorablement assuré que la faveur peut tout, l'intérêt local prédominant sur l'intérêt général, le député n'étant plus que le valet de ses électeurs et le ministère demeurant immuable devant ces scandales et ces périls » : et Tocqueville réclamait, non pour le pouvoir central des attributions nouvelles, mais la réforme des lois sur les élections et sur la presse, l'assainissement des procédés gouvernementaux, l'union de tous les honnêtes gens à quelque parti qu'ils appartinssent, pour réagir et sauver le pays... (1).

(1) Cf. Mohiteur du 19 janvier 1842.

Nobles paroles aussi justes qu'inefficaces! « Je ne veux pas traiter une afTaire particulière sans parler de quelque chose qui domine toutes les affaires particulières et influe sur chacune d'elles : l'état de l'esprit public. Je voudrais ne rien dire qui sentit l'esprit de parti, qui eut l'air d'une exagération et je tâcherai de rester le plus près que je le pourrai de la vérité » notait Tocqueville, sur une feuille isolée de sou brouillon, critiquant ainsi lui-même la portée trop générale de ses reproches, et il confiait à Ampère son (( manque secret d'espoir sur le résultat final d'un pareil sermon (1) ». En se défendant de vouloir renverser le ministère, il retirait toute efficacité véritable à son discours : quoique très applaudi par la gauche, et le centre gauche, il parla vainement.

Aux élections de juillet 1842, menées avec une impitoyable ardeur, autant par le ministère, qui usa de tous les moyens d'intimidation et de pression en son pouvoir que par des opposants exaspérés, Tocqueville dut se défendre vigoureusement.

Traité à nouveau dans les circulaires de M. Le Marrois et les journaux officieux soit de légitimiste par conviction, de libéral par tactique, de conservateur par expédient, de (c Moléiste renégat » ou de démocrate dangereux(2), il fut obligé de mener, comme en 1839, une très rude campagne. Nous extrayo-ns de sa principale circulaire les passages suivants :

A MM: les Electeurs de l'Arrondissement de Valognes.

Messieurs, Je pensais que les rumeurs mensongères qu'un intérêt

(1) Cf. Op. compl.. t. Vif, p. 191 Correspondance.

(2) Cf. Annexes, pièce XII. On avait ausfi parlé d'une candidature de Tocqueville à Metz. La circulaire suivante est inédite.

électoral avait fait naître, il y a cinq ans ne se renouvelleraient plus, et que quatre sessions passées par moi à la Chambre dans le plus grand jour de la publicité, forceraient de renoncer enfin à ces mauvaises attaques. Je me trompais. Cette fois, c'est le pouvoir lui-même qui semble diriger les coups dont je suis l'objet, il cherche à persuader au pays que je suis un légitimiste déguisé qui veut renverser le gouvernement. De pareilles imputations ne seraient pas seulement de nature à nuire à ma rééleciion, elles pourraient et cela serait bien autrement grave à mes yeux, porter un sérieuse atteinte à mon caractère... Je me dois à moi-même de repousser avec indignation une aussi injurieuse équivoque. Je le dois aux amis de la dynastie qui m'ont appuyé, je le dois à ceux mêmes des légitimistes qui m'ont donné leur suffrage...

Je vous avais toujours dit, Messieurs, que j'avais la ferme résolution de soutenir le gouvernement. J'ose vous dire qu'il n'est pas un seul homme dans la (Chambre qui ail douté de mes paroles.

Mes actes d'ailleurs ont été en parfait accord avec elles. Je vous avais dit que je ne me joindrais à aucun des partis extrêmes. En efl'et, j'ai toujours siégé à côté des membres les plus modérés de l'opposition. La plupart sont devenus mes amis.

Je vous avait dit que quoique partisan persévérant et ardent de la liberté, je voulais que la liberté eût de sages limites. Mes paroles et mes actions à la Chambre ont toujours été la mise en pratique de cette maxime. J'avais avancé dans mes écrits que les institutions républicaines ne conviennent pas à la France. Le 30 novembre 1840» j'ai stigmatisé devant la Chambre les hommes qui, ont fait plusieurs fois la guerre à l'ordre. Je ne suis donc pas. républicain, comme on a osé l'insinuer à quelques-uns d'entre vous. Je suis libéral et rien de plus. Je l'étais dès avant 1830; je le suis encore.

Je vous avais dit que n'étant retenu d'avance dans les liens d'aucun parti, voulant éclairer et contenir le gouvernement, mais non le renverser, je ne ferais pas d'opposition systématique.

J'ai combattu, il est vrai, le ministère actuel dès son origine. Je le combats encore. Voici mes moîifs. Que le pays soit juge entre le Ministère et moi.

A l'intérieur, j'ai cru et je crois que le Ministère, tout en parlant souvent de moralité publique, prouvait tous les jours, par sa manière de conduire les affaires et de mener les hommes, que la moralité publique n'était point sa règle. Il m'a paru que plus qu'aucun autre, il cherchait en flattant l'ambition particulière des citoyens à leur faire renier leur opinion publique et qu'il habituait ainsi chacun d'eux à placer son intérêt individuel au-dessus de l'intérêt général.

Le pays voit en ce moment par quelles démarches, par quelles promesses, on s'efTorce de gagner un à un les Electeurs et d'entraîner leur vote. Ce spectacle est soui^ ses yeux. Eh bien ! qu'il sache qu'on ne cesse d'agir de la même manière pour obtenir l'adhésion des Députés... Je ne demandais point au Ministère de proposer beaucoup de lois nouvelles, mais je voulais qu'il exécutât loyalement, dons l'esprit aussi bien que dans la lettre, les lois que nous avons. La tendance visible du ministère a au contraire été, non de violer ouvertement la Constitution, qui oserait le faire aujourd'hui? mais ce qui de nos jours est plus dangereux, de l'éluder. Cette tendance s'est manifestée principalement dans la manière dont il a agi à l'égard de la plus tutélaire de nos libertés, celle de la presse, aussi bien qu'à l'égard de la plus tutélaire de nos lois, celle du jury.

Mais c'est principalement à cause de sa politique extérieure que j'ai fait de l'opposition au Cabinet. Je pense deux choses. La première, c'est que dans l'état actuel de la France, la paix est le bien le plus désirable et le plus nécessaire. La seconde, c'est que pour ne pas compromettre la paix, aussi bien que pour conserver la dignité du pays, il faut bien prendre garde de se montrer obséquieux ni humble envers l'étranger.

Cette dernière attitude est cependant celle que le Ministère a constamment prise et prend encore vis-à-vis de TEurope. Je suis convaincu, qu'en agissant de cette ma-

nière, il nous conduit rapidement vers la guerre qu'il serait si important d'éviter...

Les Elecleurs voudront-ils lui donner raison contre moi? En résumé, Messieurs, tout ce que je vous avais annoncé que je serais, je l'ai été, tout ce que vous attendiez que je lîsseje crois l'avoir fait. C'est donc vous-mêmes qu'attaque le Ministère en m'attaquant...

Une opposition modérée et désintéressée l'étonné et Finquiète, il voudrait s'en débarrasser à tout prix...

En ce qui concerne les questions d'ordre matériel, le budget des recettes atteint 1 milliard 300 millions, malgré cet immense revenu l'Etat ne cesse de dépenser plus qu'il ne reçoit. Le déficit est déjà très considérable... A cette charge générale se joint celle des besoins locaux des départemen(s et des communes. Cependant on projette sans cesse des dépenses nouvelles. (1) »

Valo^'nes ce 2i juin 1842.

Ainsi Tocqueville adhérait pleinement aux critiques formulées par 0. Barrot dans la circulaire du 1"" juin 1842. Le traité du 20 décembre 1841, sur le droit de visite, qui aggravait les clauses des conventions de 1831-1833 l'avait indigné (2), lui comme la plus grande partie de la

{{) Tocqueville qui regrettait l'échec, par suite de l'aveuglement des partis et de l'opposition de Thiers en 1836, de la proposition, Mole impliquant la construction de six grandes lignes ferrées par l'Etat, avait voté le projet présenté par le ministère Soult. Cf. aussi ces quelques lignes d'une autre circulaire :

c( On dit, il est vrai, d'une manière générale, qu'à la Chambre fai figuré avec ardeur dans une opposition qui réunit les deuxpoints exlrémes ; les partisans de la révolution de 93 et les défenseurs du régime absolu. Cela est faux. Je n'ai pas toujours été de l'opposition et mon opposition a toujours été modérée et dynastique.

Valognes, le 8 juillet 1842. »

(2) Peut-être eut-il tort. Cuizot en voyant Peel son ami succéder à Melbourne et arriver au Foreing Office, fit-il là une concession qui ne nous coûtait, au fond, nul sacrifice et nous autorisait, par la suite, sur un autre terrain, à plus d'exigences en échange.

Chambre ; mais la nouvelle majorité fut plus conciliante lors de la première puis de la seconde aiTaire Pritchard.

Tocqueville déplorait tous ces heurts, ces froissements franco-anglais. 11 nourrissait pour nos voisins une vive sympathie, de Tadmiration même et son mariage n'avait pas été sans resserrer encore des liens déjà très intimes avec de nombreuses familles, des personnalités souvent éminentes d'outre-Manche ; il ne cessait donc de blâmer les deux gouvernements « qui, sous couleur de chercher des terrains d'entente, ne manquaient jamais de susciter les difficultés propres à diviser plus profondément les deux peuples ».

Rentré à Paris, il fut nommé membre de la Commission d'enquête, réclamée par 0. Barrot, pour examiner les faits de corruption électorale que l'on reprochait au ministère; mais la mort tragique du duc d'Orléans, survenue le 10 juillet, vint lui fournir l'occasion d'un acte d'initiative important que nous relaterons avec quelques détails.

Selon le projet de loi déposé un mois plus tard, le 9 août 1842, en cas de mort du roi Louis-Philippè, le prince le plus proche du trône dans l'ordre de succession se trouvait investi de la régence, sous la responsabilité des ministres, la garde et la tutelle du roi mineur étant réservées à sa mère. Dès que la discussion fut ouverte, Ledru-Rollin soutint la nécessité d'un appel au peuple ; Berryer démontra les embarras et les inconséquences du régime que l'on préparait ; Lamartine (1) lui, défendit

(1) Cf. Ce billet écrit par Thiers à Tocqueville :

« Je tiens d'une personne qui l'a entendu, que Lamartine se vante de rompre l'union de la gauche et du centre gauche par son discours d'aujourd'hui, de rappeler la gauche à la dignité de ?es convictions... Je crois donc que vous ou G. de Beauraont devez y penser un peu, pour être prêt à lui dire quelques mots... je vous avertis...

Tout à vous de cœur malgré les projets de désunion... »

brillamment sa thèse de là régence maternelle qu'il devait, six ans plus tard, faire si tragiquement échouer.

Thiers, dit M. Thureau-Dangin, désirait que, par discipline monarchique, la Gliambre votât presqu'à l'unanimité la loi de régence, telle que le cabinet la présentait. Le jour où l'on examina les articles dans les bureaux, il réunit chez lui seize membres de l'opposition du centre gauche ou de la gauche dynastique : Rémusat, Duvergier de Hauranne, Oucos, Ghambolle, Beaumont, Tocqueville, etc. et les pressa de ne pas hésiter devant une manifestation loyaliste indispensable; Barrot s'était déjà, par ailleurs, engagé à le suivre.

La théorie de Lamartine reposait sur cette idée de poète : u la Chambre profitera du droit qu'elle détient de pouvoir choisir, après un événement fatal ! ». Guizot qui, secondé par Villemain, agissait en véritable chef du gouvernement, critiqua l'erreur de substituer un principe nouveau fragile aux principes fondamentaux de la monarchie.

Tocqueville se leva le 19 pour combattre l'application du principe héréditaire ! M. Guizot, disait-il, avait voulu permettre à la gauche de se montrer dynastique sans crainte de paraître ministérielle, la manœuvre était habile et bien concertée avec M. Thiers. Mais lui ne voulait pas que l'on manquât aux lois du régime parlementaire et au concept de la souveraineté nationale, ni que l'on remît au hasard la destinée du pays ; un enfant et un régent peut-être incapable (Nemours !) refTrayaient ; il exigeait la régence élective.

Personne, parmi les ministres et les partisans du projet, ne s'inquiéta au premier moment : Tocqueville n'entraînerait certainement que quelques amis : on fit surtout valoir son hostilité contre Thiers dont il ne cessait de blâmer l'esprit d'intrigue et le manque de franchise.,.

L'effroi fut grand au contraire, quand le surlendemain, l'on vit Barrot monter à la tribune pour appuyer Tocqueville et laisser entendre que « la séparation était faite entre les ambitieux et les honnêtes gens (1) ». Tocqueville l'avait vu la nuit précédente, en compagnie de Beaumont, et l'avait aisément persuadé de se rallier à l'amendement de Sade qui, sans ruiner le projet du Cabinet, établissait simplement la consécration du régent par les Chambres.

La bataille finale fut chaude ; Thiers ulcéré combattit la thèse du pouvoir constituant au nom de l'histoire ellemême et, tout en se déclarant l'adversaire du cabinet, affirma sa volonté de consolider la monarchie. La loi fut votée : les pairs, sur le rapport de Broglie, l'adoptèrent le lendemain.

Aussi bien des sentiments divers paraissent avoir agité Tocqueville vers cette époque. Très en froid depuis août avec Guizot et Thiers, (2) satisfait d'une intervention

(1) Cf. Moniteur, 20-22 août 1842.

(2) Le fragment inédit suivant précise bien les raisons de l'attitude que Tocqueville adopta, attitude très doctrinale qui dut lui plaire par le développement des principes qu'elle autorisait :

« Le Roi, comme tu as pu t'en douter, a fait son arrangement avec M. Thiers et celui-ci, en conséquence, voulait persuader à l'opposition de laisser passer sans observation la loi de Régence, quelque contraire qu'elle soit au bon sens et à notre droit public. J'ai obtenu de l'opposition de faire le contraire et tout en protestant de son désir de maintenir la monarchie, de soutenir bcs principes sans lesquels elle ne serait plus qu'un rouage d'ambition inférieur aux mains des ministériels puisqu'elle renfermerait moins de talent. Je lui ai persuadé cette ligne de conduite, malgré M. Thiers, ce qui a amené cette espèce de rupture entre elle et M. Thiers que tu as pu voir. C'est là-dessus que le Parlement s'est séparé. J'ai pris dans cette circonstance avec mes amis une position plus haute même au point de vue positif que précédemment, puisque nous avons marché dans une voie où l'opposition s'est cru obligée de nous suivre. »

' « A son frère Edouard, 24 août 1842. Cf. encore ce fragment inédit

qui le plaçait au premier rang- dans l'opposition, éloigné de Royei'-Gollard qui, désormais, ne siégeait plus 5 la Chambre, tantôt écœuré par les mesquineries innombrables, la sécheresse, « l'aridité désespérante » de la vie parlementaire et doutant de lui-même (1), tantôt saisi par l'ambition de s'imposer davantage, il semble alors avoir hésité entre plusieurs voies.

L'idée de fonder un parti, de former un faisceau de bonnes volontés et de talents, sous-entendue déjà dans une lettre précédente écrite à Kergorlay, lui revient finalement :

c< Il est évident que dans l'état de désorganisation et d'anarchie où se trouvent tous les anciens partis^ la déconsidération où sont tombés leurs chefs, l'état de souffrance morale où est le pays, du dégoût qu'il éprouve tout en se laissant conduire par l'habileté proprement dite, il est évident que la base la plus nouvelle, la plus honorable et la plus utile qu'on puisse trouver pour la création d'un nouveau parti c'est un rappel énergique à la moralité politique. Ce parti aurait d'abord pour lui les hommes réellement honnêtes, il s'augaienterait des hommes gênés dans les liens de leur ancien parti ou d'une ambition peu pressée auxquels il donnerait un asile honorable et une sorte de terrain neutre sur lequel on pourrait se tenir en attendant. L'objet de ce parti serait plutôt d'user d'une autre manière des institutions que nous

daté de la môme époque : a M. Thiers et ses amis particuliers se montrent furieux contre moi, d'un autre côté Barrot et Lamartine me font toutes les avances imaginables. Ma partie est embrouillée et difficile. J'espère toutefois avec l'aide de Dieu en sortir à mon honneur. »

(1) Cf. Op. compL, t. VII, p. 195 Correspondance, etc. « Les qualités qui me manquent m'empêchent de prendre un premier rôle dés à présent dans la Chambre; je ne vois pas un seul homme que j'estime assez pour marcher derrière lui. Cela semble me condamner à un isolement sans compensation et qui me désespère. Il me faut un apprentissage, mais sous qui le faire ? Qui rallier? » (Lettre inédite à Kergorlay) La lettre qui va suivre est inédite.

avons que d'en créer de nouvelles. Voici les avantages. Voilà les inconvénients qui y tiennent ; l'honnêteté politique est assurément un système et une donnée très pratique, mais en tant qu'elle ne consiste qu'à porter de l'honnêteté dans chacun des actes du gouvernement et de l'administration; mais elle ne peut servir à une discussion ni devenir un terrain parlementaire. A peine peut-elle fournir des points de ralliement à ceux qui vous soutiennent, c'est une formule très vague et partant très impuissante, si on ne la précise dans certains changements qu'on demande dans les lois. Pour se servir de la moralité politique comme lien d'un parti et la faire tourner à autre chose qu'à augmenter sa considération personnelle, il faut donc la personnifier et la préciser dans un certain nombre de réformes, c'est à cela qu'il faut s'appliquer (1). »

Cependant Tocqueville se rapprochait d'Odilon Barrot. Il lui écrivit bientôt la lettre suivante, mordante diatribe contre Thiers qui résume bien les griefs de tout un groupe, et précise admirablement l'antipathie profonde de notre publiciste contre l'ancien ministre; elle se termine par l'ofîre discrète de fonder, sur les bases précédemment indiquées, un parti qui exclurait les conservateurs et les radicaux, « cette race d'individus nécessaires dans le sein de l'opposition, qui, par une inconséquence étrange, sont partisans de la Centralisation et de la liberté et adversaires du pouvoir (2) ».

16 septembre 1841.

« Vos actes et vos paroles dans cette difficile affaire (vote de la Régence) auraient encore augmenté l'estime

(1) Fragment inédit. La lettre sera publiée tout entière ultérieurement par le comte de Tocqueville.

(2) ISote inédite, cf. celle-ci encore : « L'introduction d'une opposition radicale dans les Chambres serait un bonheur pour un parti comme celui que je désire fonder. »

et l'affection que j'avais pour vous, si ces seutinients-là pouvaient croître.

« Je sais que la conséquence en est de desserrer et peut-être de briser les liens intimes qui unissaient M, Thiers à l'opposition. Cette perle est très grande. Personne mieux que moi ne comprend quelle est la valeur pratique de M. Tbiers et l'utilité qu'il pouvait y avoir à s'en servir. Si on avait pu savoir toujours précisément dans quelles limites s'arrêtait l'allinnce et si on avait pu faire comprendre cette situation complexe au pays, je regretterais l'amitié politique de M. Thiers ; jr* no la regrette pas.

« Je ne crois pas qu'on parvienne jamais à établir un commerce sûr avec M. Thiers ; avec lui je défie à l'avance de savoir précisément ce qu'il faut céder et ce qu'on peut • être assuré de retenir. Aussi ai-je souvent aperçu au fond de l'âme de ses meilleurs amis un fond de défiance incurable. Il empêche qu'il ne sorte de tout concert rien de grand et d'efficace.

« M. Thiers n'a de commun avec nous que le désir sincère d'agrandir le rôle de la France au dehors. Quant à la politique journalière du dedans, connaissez-vous quelqu'un dans la Chambre de plus foncièrement illibéral que M. Thiers, plus ennemi des droits individuels, plus centralisateur, plus résolu à marcher vers la fin qu'il se propose par tous les moyens? Une coopération (avec vous) n'a et n'eut jamais été du goût de M. Thiers. Comme il n'avait point en vue le succès de certaines idées, mais seulement l'agrandissement de sa personne, son efTort constant a éié de nous amalgamer à lui.

« Pour rendre l'opposition capable de gouverner, il fallait, suivant lui, qu'elle apprit à faire bon marché de la morale en matière politique, qu'elle se défit de toutes ses manies philanthropiques et libérales^ ce qui est inadmissible, car assurément, M. Thiers n'ignore pas plus que nous que dans un paysaussi bas de politique que la France, le principal fait qui puisse encore distinguer l'oppositioil de la majorité aux yeux du pays, c'est son honnêteté politique... honnêteté sans doute, habile et sage.

R. Pierre-Marcel. 22

« Mais il esi évideiil ([ue le lumps ni le pays ne prèieul pas aux grandes nouveautés politiques, fussent-elles désirables, elles ne sont point opportunes; il faut que l'opposition se rende bien compte de cette nécessité, maintenant redevenue minorité, elle peut être modérée sans passer pour deshonnète ou pour dupe. Je pense que le rôle le plus convenable, est celui de la défensive. Le pays, en effet, ne comprend pas bien ce qu'on veut lui dire quand on lui parle de droits nouveaux. Il est las et effrayé de marcher^ mais il ne veut pas reculer; l'opposition qui se bornerait à vouloir arrêter cette marche rétrograde ne l'effrayerait pas. Les mille tendances qui se manifestent dans tous les actes journaliers, montrent que nous sommes en pleine retraite ; une opposition qui se bornerait à défendre pied à pied la lettre et l'esprit de la Constitution serait sur un terrain beaucoup plus forte que celle qui voudrait opposer des tentatives d'innovation. Gela serait de la véritable et en même temps de l'honnête pratique. C'est d'ailleurs une erreur de notre pays de croire qu'une opposition ne peut vivre qu'en apportant de très grands changements dans les lois existantes. L'histoire parlementaire de l'Angleterre et de TAmérique montre très clairement le contraire... L'opposition ne fit elle que montrer qu'elle tirerait un autre parti que la majorité des lois actuelles et qu'elle les appliquerait dans un sens plus national, aurait encore un grand rôle plus libéral. Or ne pensez -vous pas comme moi que ce qui retarde le plus le développement des institutions libres en France, c'est la crainte de ceux qui les prônent? La nation aime la liberté, mais elle a peur du parti qui lui en parle.

« Ce qui m'a toujours profondément blessé dans la gauche, c'est le peu de libéralisme réel qui s'y rencontre : la gauche est encore bien plus révolutionnaire que libérale. Tant que l'opposition n'aura pas modifié ses instincts, elle ne sera bonne qu'à amener des révolutions nouvelles ou à faire le lit du despotisme.

« C'est une entreprise très ardue que de transformer en hommes modérés, raisonnables et libéraux, la plupart

de nos hommes de la gauche. Vous le pouvez car, après

vous, quelle est rindividualité puissante?

c< Si en face de ce gouvernement corrupteur et habile, il ne s'étîiblit pas enfin une grande opposition qui puisse ranimer la nation sans la révolutionner ou reiïrayer, qui soit à la fois honnête et expérimentée, modérée et ferme, dans laquelle le pays puisse sentir les éléments d'un gouvernement meilleur, c'en est fait parmi nous de la liberté, nous n'aurons du gouvernement représentatif que sa corruption et ses faiblesses... Certes, ce n'aura pas été la peine de traverser cinquante années si laborieuses et si sanglantes pour en arriver là... »

Nul ne contestera le bon sens ni la qualité morale et pratique de telles idées. La réf^onse de Barrot(l) ne se fit pas attendre, et malgré l'idéalisme un peu vague qui l'inspirait, elle ne manquait pas d'une réelle grandeur. Tocqueville, hélas, ne parvint jamais à placer sa confiance dans le chef de la gauche. S'il le considérait comme profondément honnête, il le sentait peu prudent, capable de contracter des alliances dangereuses, de s'engager trop vite et trop loin^ au hasard des événements : il le soupçonnait surtout d'être moins libre qu'on ne le disait vis-à-vis de la fraction extrême de son groupe. Or, Tocqueville regardait toute concession impossible en ce sens. Pourquoi fallait-il, une fois de plus, que le manque de confiance le retint d^igir lui-même, de susciter, par la plume et la parole, un mouvement dont il aurait pris la tête?

« J'aimerais mieux rester tout seul dans un coin de la Chambre, que de me laisser absorber dans le sein de la Gauche, telle qu'elle se présente aux yeux du pays, répétait-il. Je ne m'unis à elle, que pour tâcher d'agir sur elle et, si je n'y réussis pas, je veux garder, du moins, la

(l)Cf. Annexes, pièce XIV. Les fragments qui précèdent sont inédits.

nuance qui m'est propre. J'ai cru utile de faire entendre tout cela à Barrot, qui, je crois, l'a d'autant plus compris, que ses instincts sur ce point seraient tout semblables aux miens, s'il était libre...

« Je me bornerai à ceci : néanmoins je suis tout aussi déterminé que vous à agir tant que je pourrai, durant la session prochaine, mais vous me désespérez en me parlant d'un grand rôle. Je sais mieux que personne ce qui me manque pour un rôle de cette espèce, à commencer par la confiance en moi-même. De plus, que voulezvous faire de considérable sur cette mer morte de la politique? Ce qui fait les grands rôles dans les affaires publiques, ce sont les grandes passions publiques. Il n'y a pas d'homme qui puisse lutter avec éclat contre l'apathie, l'indifférence et le découragement de toute une nation. Assurément je ne suis pas cet homme. J'ai beau allumer un grand feu dans mon imagination, je sens le froid général, qui pénètre de toutes parts en moi, malgré mes efforts ; il éteint le verbe (1). »

Bientôt pourtant il tenta un nouvel effort.

Le 28 janvier 1843, dans la discussion du projet d'Adresse au roi, il démontra « l'impossibilité de livrer la conclusion de l'affaire du droit de visite à M. Guizot, désavoué en 1842 par la Chambre » : et proposant comme solution de nos difficultés avec l'Angleterre l'abolition des marchés d'esclaves, il terminait ainsi : f( La France est assez forte pour maintenir sa position et son droit, sinon pour faire la loi et se livrer à ses penchants ambitieux. On peut donc demander de la dignité et de la fermeté au gouvernement, non des grandes entreprises et de l'audace : on chercherait vainement à agir par Félan révolutionnaire ; la France n'a plus pour elle que ses forces régulières et organisées, et c'est déjà beaucoup (2). »

(1) Lettres inédites à Beaumout, novembre, décembre 1842.

(2) Moniteur du 29 janvier 1843.

Jusqu'au dernier moment, il projeta d'aborder la question d'Espagne, mais il déclarait ne savoir quel conseil positif donner à la suite du bombardement de Barcelone par Espartero :

« Quand un gouvernement ennemi de la France tombe, il faut en être content ; quand un Gouvernement ami s'élève^ il faut désirer qu'il dure. Les analogies d'opinions politiques ne suffisent pas pour nous lier à un parti, dans un pays qui est purement et simplement en révolution, et où les institutions politiques ne sont pas encore choses sérieuses. La seule attitude, à mon avis, de l'opposition, quant à présent, vis-à-vis de l'Espagne, c'est l'altente et la neutralité (1). »

Deux mois plus tard cependant, le 2 mars,àpropros d'une demande supplémentaire de crédits pour les fonds secrets, il critiqua particulièrement « la timidité maladroite, coupable » de notre diplomatie et protesta contre cette '< idée gouvernementale » que le pays ne pouvait rien tenter de considérable à l'extérieur sans compromettre la monarchie et périr lui-même (2).

Il termina en recommandant la conclusion d'une entente douanière avec la Belgique dont le séduisaient les résultats politiques (3), si cher^ économiquement parlant, dût-on acheter ceux-ci : c^ Mais tout le monde sait que vous ne vous mettrez jamais en avant, concluait-il ; eh bien, en agissant ainsi, on peut arriver à fonder la tranquillité d'un règne, jamais la permanence d'une dynastie ! ))

(1) Lettre inédite à Kergorlay.

(2) Moniteur du 3 mars 1843.

(3) Cf. Op. compl, t. VII, pp. 202-203. Correspondance. Tocqueville pensait évidemment aux effets de Tunion douanière allemande ni'ro la Prusse et les petits Etats.

Tocqueville avait cependant conscience de guerroyer en vain : aucune solution positive ne sanctionnait jamais ses discours et il lui devenait (( difficile de se tenir sur le champ de bataille avec quelque avantage ». Son idée de ne rien changer aux institutions et cependant de modifier profondément le mode et les procédés de gouverner la France^ comme toutes les idées complexes qui ne peuvent être comprises que par l'étude d'un grand nombre de faits, ne pénétrait pas, il le'sentait, dans le monde parlementaire, encore moins dans la foule : l'attitude et le langage du parti d'opposition lui rendaient au reste, le succès quasi impossible :

« Je suis placé, écrivait-il à Kergorlay, entre la majorité qui dit : tout est bien, institutions et Gouvernement; le centre gauche qui dit comme moi, qu'il ne faut changer que la manière de gouverner mais qui entend la changer à l'aide de maximes et par l'action d'hommes qui me répugnent ; et enfin la Gauche à la tête de laquelle se place de plus en plus M. de Lamartine et qui dit : il faut changer et la manière de gouverner et la principale au moins de toutes les institutions, la loi électorale. Rester tel que je suis au milieu de ces différentes fractions de la Chambre représentées par des hommes aussi éminents, en gardant une individualité reconnaissable et obtenant quelque puissance sur les esprits, devient de plus en plus difficile (1). »

Malheureusement un autre sujet d'ennuis vint surprendre Tocqueville. Les attaques croissantes contre l'Université de la Gazette de France^ de VAmi de la Religion, de V Univers, où Veuiilot commençaità écrire, tous trois journaux cléricaux^ et certains pamphlets comme celui du chanoine Desgarets excitèrent, parmi les indépendants, des

(1) ïrayincnt iacdit.

craintes légitimes et de rades colères. Querelle fâcheuse que des blessures d'amour-propre et des calomnies envenimèrent progressivement. Tocqueville comprit le péril et dénonça la lourde et grave méprise dans laquelle l'opposition risquait de se laisser tomber, si, par représailles, une fois de plus, celle-ci mettait en discussion le principe même de la liberté d'enseignement « qui n'est qu'une branche, disait-il, la principale peut-être de la liberté de penser, pour laquelle nos révolutions ont été faites. »

La poussée anticléricale nouvelle, se produisit donc malgré lui, au sein des libéraux, car, pendant les six derniers mois de 1843, nul ne chercha plus consciencieusement près de Dufaure, de Passy, de Duvergier de Hauranne, de Barrot (1) le terrain, sur lequel l'entente aurait pu s'établir à propos de cette délicate question des réformes universitaires projetées.

(' L'opposition, trouvons-nous dans une note inédite • rédigée vers octobre, doit montrer chaque jour davantage qu'elle ne conserve rien des habitudes révolutionnaires : mais il importe plus que jamais qu'elle se montre fidèle aux véritables principes de la Révolution. Son intérêt autant que son devoir est de montrer du respect pour les croyances, les opinions même qu'elle ne partage pas,

(l) Lettre inédite d'octobre 1843. Tocqueville finissait ainsi : « Qu'espérer lorsqu'on voit par exemple l'absurde guerre civile que se livrent en ce moment plusieurs des journaux de l'opposition à propos des fortifications de Paris. Le Ministre, en sortant évidemment de l'esprit et de la lettre de la loi de 1841, par les ouvrages nouveaux qu'il élève et le projet qu'il montre de concentrer à Paris tous les grands établissements militaires du Royaume, nous fournissait à tous, quels qu'eussent été nos votes lors de cette loi, un excellent champ de bataille pour nous réunir et combattre l'ennemi commun, sans avoir de concessions gênantes à nous faire mutuellement... Quand je vois l'opposition manquer à ce point d'esprit de conduite, il est bien naturel que je pense à ceux qui, comme vous, sont faits pour la diriger. <,

de ne jamais laisser opprimer ses adversaires et de préférer ses doctrines à ses passions...

Défendre les libertés attaquées, reprendre les libertés enlevées, remettre sans cesse sous les yeux du pays moins les droits nouveaux qu'il pourrait conquérir, que ceux qu'il a perdus depuis 1827, lui dévoiler ebaque jour les violences et plus souvent les ruses qu'on emploie pour fausser ses lois les plus tutélaires et lui arracher ses plus précieuses conquêtes les plus chèrement achetées, arracher enfin à ses adversaires le masque constitutionnel dont ils se couvrent, telle devrait être, suivant moi, l'unique tâche qu'a devant elle, quant à présent, l'opposition : il faut aussi qu'elle devienne plus pratique... et plus libérale ! »

Tocqueville devait être déçu une fois encore, malgré « les témoignages de bienveillance et d'amitié » reçus de tous côtés. Nous le voyons regretter bientôt « ces divisions misérables qui travaillent les adversaires du cabinet et qui, en rendant celui-ci plus fort, n'ont pas l'air de vouloir cesser de longtemps». Sa susceptibilité au reste n'était-elle pas pour une part dans bien des difficultés qu'il rencontrait? Fin décembre, il s'était malgré ses répugnances, rapproché un peu de Thiers, grâce à l'entremise de quelques amis (1). Soudain il éclate : on renouvelait justement la Commission chargée d'examiner les questions universitaires :

« Je trouve en rentrant chez moi, mon cher Barrot, écrit-il d'une traite, la Pairie dans laquelle je lis que tous les hommes indépendants doivent se réunir pour faire entrer M. Thiers dans la Commission afin qu'il y défende

(1) Le fragment inédit qui suit laisse entrevoir ce fait {lettre inèdile à Beaumont).

c Je leur ai néanmoins exprimé à la fois la volonté de rester dans ma nuance et le désir de trouver des terrains où nous puissions tous combatire ensemble le ministère... »

3io —

leurs opinio)is. Ce matin, le Siècle déclarait contre-révolutionnaire et Liltramonlain tout écrit qui n'avait pas, en cette matière, les opinions de M. Thiers. Je vous avoue franchement que je trouve cela absolument intolérable.

Qu'ils placent dans les seules mains de celui-ci la direction de cette grande affaire et le traitent comme la personnification de notre parti, voilà, je vous le confirme, ce qui me remplit de douleur et d'indignation quand je pense que ces idées, contre lesquelles on s'efforce de soulever les préjugés et toutes les passions du moment, ne sont pas seulement les nôtres, mais les vôtres, mais celles de M. de Sade, de M. de Tracy, Corne, Beaumont et j'ose le dire de ce qu'il y a de plus éclairé et de plus honorable dans la Gauche, dont ces journaux prétendent être les représentants. Je ne sais ce que vous comptez faire; mais, quant à moi, je ne plierai pas la tête sous cette dictature de bas étage, et je ne me laisserai pas imposer par elle des doctrines non seulement contraires au libéralisme actuel, mais à celui de tous les temps.

Si vous laissez écraser non seulement nos meilleurs amis, mais nos propres idées, si vous laisser M. Thiers s'élever sur le débris de vos opinions pour se mettre, à l'aide de cetle question, à la tête de l'opposition, que voulez-vous que nous fassions, sinon quitter une arène ou Ton trouve contre soi non seulement ses adversaires mais ses amis ? (1) » *

L'homme tout entier vibre et frémit. Il n'était d'ailleurs pas moins irrité contre le clergé, contre lesMontalembert et autres « qui venaient de compromettre la plus admirable des causes, la plus juste, la plus solide, la plus constitutionnelle, une cause de droit commun » par leurs prétentions absurdes, leurs déclarations de principes inadmissibles, leurs folles attaques contre des personnalités plutôt modérées. En vain s'efforçait-il de se persuader

(1) Cette lettre est inédite.

^ 3in —

que « les passions bouillomiaieiit seulement chez les individus composant les deux troupes, car elles tenaient plus en réalité à la statégie parlementaire qu'au fond de l'opinion publique » Bientôt il dut avouer que « la brèche, presque fermée trois ans plus tôt, se rouvrait pour s'élargir comme en 1828 » et que c'était ainsi la réalisation de son meilleur rêve qui se reculait au plus profond d'uu avenir incertain (I) : c< Alors je me dis quelquefois que nous aurions mieux fait de rester à écrire des livres concluait-il; mais le Rubicon est passé et maintenant il n'y a plus qu'à marcher aussi énergiquement et aus>i loin que nous le pourrons dans le sens de la grandeur de notre pays et de notre propre honneur (2) î »

Mâle affirmation en des instants pénibles, qui vaut qu'on la rappelle pour montrer, chez Tocqueville^ la constante volonté de surmonter les plus cuisants déboires.

Il se loue soudain d'un succès remporté sur une petite scène, au Conseil général, à Saint-Lô : ne pourra- t-il jamais faire mieux ailleurs ? « D'où viendrait cela? De mon détestable défaut : l'incurable défiance de mes forces ! Làbas j'avais foi en moi.» Et Tocqueville de gravement sourire : « Donc travaillons à notre perfection, ajoute-t-il, la mélancolie est l'ennemie mortelle de la politique, je le sais! Qui pourrait dire, du reste, dans un temps et dans un pays comme le nôtre ce qui arrivera d'ici à dix ans? Supportons donc le présent de manière à ne point perdre l'avenir; et pour cela ne faisons pas la chose que nos ennemis et ceux de nos idées souhaitent le plus : ne nous décourageons pas (3). »

(1) Cf. plusieurs lettres inédites que publiera M. Redier, et t VIII, p. 212 et suiv., Correspondance.

(2) Lettre inédite à Beaumont.

(3) Cf. Op. compL, t. VII, p. 208 Correspondance et lettre inédile.

Aussi voyons-nous Tocqueville abandonner ses griefs contre le Centre gauche en 1844 et se rapprocher de Biliaut et de Dufaure, quand ceux-ci proposèrent, sans bonheur du reste, lors de la discussion de l'Adresse, un amendement impliquant l'approbation des pourparlers relatifs aux futurs mariages espagnols mais la défiance envers Guizot, amendement auquel Barrot s'était opposé.

Néanmoins las de piétiner sur place et malgré les railleries injustes dont on accabla tous ces ambitieux prétendus, qui voulaient être « à la fois de Topposition et presque de la majorité », le leader delà Gauche accepta de se prêter, pour les grandes circonstances, à la réalisation de l'alliance que Tocqueville recommandait. Le « Conseil des Dix » fut fondé qui comprenait: Thiers, Rémusat, Vivien, Duvergier de Hauranne, Billault, Havin, Abbatuci, Beaumont, Tocqueville et Barrot (1).

Tocqueville s'en sépara vite : les menées scandaleuses de Thiers avec Palmerston contre Guizot, par Tintermédiaire d'un Italien obscur, auraient suffi à l'écarter d'une coalition « trop faible, quoique remarquable par ses^ membres, et peu disciplinée ». Vers cette époque, la direction officieuse d'un journal lui prit, au reste, le meilleur de son temps ; elle devait lui coûter les 1.500 frs. de rentes « qui représentaient son aisance (2). »

« Notre côté faible, périlleux c'est la presse » disait-il

(i) Cf. ceUe lettre inédite de Duvergier de Hauraniie, pleine de sens : « D'après ce qu'on a rapporté de votre réunion, nous aurons, je crois, de la facilité à nous entendre. Quant à moi, vous savez mon sentiment. Je crois que dans les questions où les deux fractions de l'opposition sont en désaccord, elles auraient tort de vouloir avoir l'air du même avis, mais en même temps je désire ardemment qu'elles s'unissent toutes les fois qu'elles peuvent le faire, sans abandonner leur drapeau particulier. » Tocqueville exprimait souvent la même idée, nous le savons.

(2) Lettre à Gorcelle, citée par M. d'Eichthal.

très justement à Beau mont l'année précédente. Cette constatation le préoccupait et lui pesait Nous Timaginons volontiers, car nous savons l'importance que Tocqueville attribuait aux journaux, à leur action sur le public et à leur nécessité pour soutenir un parti et défendre un programme. Il résolut donc de posséder «, au sein de la presse opposante une feuille complètement indépendante » dans toutes les questions de politique intérieure et extérieure, une tribune pour défendre, entre autres principes, ceux de la liberté d'enseignement et de la liberté d'association.

Le 19 mars 1844, il écrivit à son frère Edouard :

« Tu sais qu'il existe un journal assez répandu, qu'on nomme Le Commerce. Une occasion se présente, à moi et à mes principaux amis de la Chambre, de nous emparer de ce journal et d'en faire l'organe habituel de nos idées. Tu sais quel serait pour nous l'immense avantage de posséder ainsi et d'appliquer tous les jours à notre profit une des plus grandes forces de publicité. Mais, pour en arriver là, il faut se procurer J50.000 francs. Tu sais bien que ce n'est pas moi, ni même la plupart de mes amis qui les fourniront. Pour les obtenir, nous avons eu l'idée de nous adresser à quelques grands intérêts t rès respectables et jusqu'à présent à peine représentés dans la Presse. Parmi ceux-là se trouve surtout l'Agriculture. Nous avons pensé qu'il pouvait être utile à l'Agriculture d'être assurée de faire enregistrer ses plaintes ou exposer ses idées dans un des grands journaux de Paris, et nous avons imaginé que peut-être cet intérêt-là pourrait nous aider à trouver le capital nécessaire (1). »

Le Commerce était connu jusqu'alors comme une feuille très radicale, rédigée par des écrivailleurs hargneux, pleine de petites notes tendancieuses, d'entre-fîlets aigresdoux, sans style ni esprit, fort pauvre d'informations et

\i) Lettre inédite.

monotone dans son épanchement continu de fiel et de venin. Tocqueville, sans figurer en nom, changea la rédaction et soutenu par quelques amis, Beauraont, Gorcelle, entre autres, surveilla les articles de tête et releva le ton général du journal.

Malgré ses soins, il s'aperçut vite du peu de succès qui allait couronner cette louable tentative : si Le Commerce prit une allure plus franche, plus sérieuse surtout^ au point de vue politique étrangère, plus modérée, plus honnête, il n'en demeura pas moins un assez panvre organe ; le personnel manquait faute d'argent ; nul polémiste ne relevait^ de son talent, la médiocrité des autres collaborateurs ; « le nerf de l'esprit politique, la variété, la science des faits faisaient totalement défaut ». Tocqueville, trop souvent absent pour exercer une influence effective, le savait mais se taisait : « Le rédacteur en chef est un homme estimable, confiait-il à un intime, pourtant il faut bien le dire, il est au-dessous de sa tâche ! » Seules quelques études de Gobineau nous plairaient [aujourd'hui! (1)

En résumé ce fut une déplorable affaire : bien qu'il prétendît n'être positivement responsable que de ce qu'il signait^ quelques rares études sur l'Angleterre, prises dans ses anciennes notes de voyage, Tocqueville passait pour l'inspirateur des critiques, dont les scribes du Commerce, avec l'espoir de donner un regain de vie à leur feuille, ne se faisaient pas faute d'abuser contre la presse de droite et de gauche. Las de bailler presque seul, contre toute prudence, des fonds supplémentaires pour maintenir le journal, ne trouvant nulle aide extérieure, quasi abandonné par ses collègues, criblé de traits par les fidèles de

(I) Tocqueville lui reprochait cependant d'exalter trop Alfred de Musset « en somme peu connu ». La remarque vaut d'être notée.

Thiers, il liquida les comptes et abandonna une direction dont il ne retirait que de gros ennuis et un sérieux dommage pécuniaire.

Néanmoins Tocqueville ne se tint pas au premier abord pourvaincu. « Sans donner son argent^ ni vouloir prendre cette fois la responsabilité directe des publications », il fut sur le point d'obtenir la surveillance d'un journal projeté, le Soleil, en collaboration avec quelques amis dont Beaumont. l^>oissé de son échec au Commerce^ énervé de voir « Thiers et ses doctrines régner sans contestation possible et représenter l'opposition dans la presse, se sentant suspect », il résolut de tenter un nouvel efîort(l):

«... Pour rentrer en grâce, il aurait fallu faire acte de repentir ; et c'est ce que je ne pouvais pas faire, écrivait-il en octobre. Gela même eut été inutile et me fussè-je fait assez petit pour passer par le trou d'une aiguille, je ne m'en fusse pas mieux trouvé. On ne m'eut plus dit d'injures, mais on aurait fait autour de moi ce silence profond et malveillant qui est pire que l'éclat de la colère. On m'aurait placé délicatement sous une cloche pneumatique pour m'y laisser étoufîer et on se serait encore trouvé très généreux. J'aime mieux combattre.

Voilà une de mes raisons ; mais une autre que je crois être la première (je dis je crois, car je connais assez l'humanité pour avoir appris qu'il est bien difficile de voir clair, même dans son propre cœur), c'est qu'indépendamment de l'intérêt de ma personne, c'est celui de mes idées. Je n'ai jamais varié comme vous savez dans mes opinions sur M. Thiers. J'ai toujours vu en lui le plus dangereux ennemi que les idées libérales aienten France. Or, avec le Commerce, disparaissait la seule représentation des idées libérales dans la Presse; non seulement les idées achevaient de disparaître, mais elles dispa-

(1) Cf. Annexes, pièce XV.

raissaieiit sans même que le pays le vit; il ne pouvait non plus savoir même désormais qui cédait à M. Thiers et qui lui résistait et nous autres, qui représentons les instincts les plus purs et les plus élevés de la Révolution française, on nous accablait, ou tout au moins on nous désarmait au nom même de cette Révolution, tandis que ceux qui ne représentent que ses instincts matériels ou ses goûts arbitraires restaient les maîtres. L'entreprise à laquelle je suis indirectement attaché réussira-t-elle? Je l'ignore. Je vous avoue que j'ai les plus grands doutes à cet égard (1)... »

11 échoua ; le journal ne parut même pas, le banquier s'étant trouvé dans Timpossibilité de réunir les souscriptions nécessaires, par suite de l'état de gêne financière, qui pesa sur la place de Paris, à la fin de 1845.

Alors Tocqueville ne persévéra plus dans ses idées; il se sentait trop seul vraiment et un peu écœuré de tant d'indifférence pour une œuvre nécessaire. 11 n'en gardait pas moins ferme la volonté de continuer la lutte :

« Je suis affligé, écrivait-il, à son ami Corne, mais je ne suis pas mécontent : j'ai fait tout ce qu'il était possible à un homme de faire, pour créer dans ce pays un journal qui représentât et soutint ce que je croyais et crois encore être le véritable esprit de la Révolution française. Je soutiendrai ces doctrines tant que je serai à la Chambre, de tout mon pouvoir et de toutes mes forces, à tous risques et fussè-je seul à le faire (2)... »

Auparavant, en avril 1845, profitant du court débat, que souleva l'interdiction opposée par Martin du Nord, ministre de la justice, à quelques sectes protestantes d'exercer leur culte, sous le même bénéfice que les

(1) Lettre inédite à Beaumont d'octobre 1845

(2) Lettre inédite de novembre i84S.

deux Eglises reconnues, Tocquevillc développa devant la Chambre ses idées sur la liberté de conscience, idées exemptes de toute prudence mesquine, animées d'une foi presque excessis^e dans la sagesse finale des hommes, idées qui plaisent par leur largeur, leur claire noblesse, et dont nous avons déjà donné précédemment une analyse suffisante. Son discours, qui ne fut sanctionné par aucun vote, obtint néanmoins un légitime succès ; des applaudissements nourris saluèrent, entre autres, ce beau passage qui vaut d'être retenu : (1)

(( Pour moi, je suis convaincu (et cette conviction, dûtelle rester individuelle et isolée, ne serait pas moins ferme à se produire), je suis profondément convaincu que, dans ce pays de France, la religion n'obtiendra jamais sur les cœurs l'empire qui lui est dû; qu'elle ne poussera jamais les âmes à la hauteur où elle peut les élever ; qu'elle ne sera jamais complètement grande, si elle s'éloigne de la liberté; et d'une autre part, je suis profondément convaincu que, si la liberté se sépare d'une manière définitive et complète des croyances, il lui manquera toujours ce que je lui ai vu avec tant d'admiration dans d'autres pays, il lui manquera toujours cet élément de moralité, de stabilité, de tranquillité, de vie, qui seul la rend grande et féconde (2). »

Dans la seconde affaire Pritchard cependant, nettement hostile d'abord aux tergiversations gouvernementales, Tocqueville blâma ensuite le recul diplomatique de Louis-Philippe et de Guizot. Son attitude au reste demeura empreinte d'une grande modération et le Commerce fut maintenu toujours dans les sages limites que commandait une ferme critique. Loin de rappeler comme toute

(i) Cf. au ch. m de notre livre.

(2) Cf. Moniteur du 29 avril 1845.

la presse d'opposition les anciens griefs que l'on nourrissait coatre la diplomatie anglaise, Tocqueville suppliait qu'on modérât les passions si violemment excitées une fois encore : « Notre devoir est de nous tenir au niveau de ce qu'il y a de juste et de légitime dans le sentiment national, répétait-il, mais jeter de l'huile sur le feu me paraît presque coupable dans les circonstances si critiques où nous sommes (1). »

Ses conseils restèrent inécoutés au Parlement, et le grand élan patriotique, dont Tocqueville s'était d'abord félicité, s'abaissa au niveau de querelles, d'intrigues parlementaires ; et finalement l'humiliation de la France lui pesa moins que la conduite maladroite, les explosions de chauvinisme des Gauches, qui cherchèrent à exploiter une situation difficile contre le pouvoir, et accentuèrent ainsi, dans le pays comme en Europe, le sentiment de l'affront que l'on nous faisait subir.

Rappelant peu après cette triste crise, Tocqueville concluait ainsi : « La déconfiture du libéralisme en France ne vient pas seulement des fautes et des vices de la nation, mais surtout des vices et des erreurs de l'opposition, qui, à l'heure qu'il est, ne représente rien, que l'esprit révolutionnaire et serait parfaitement incapable de se transformer au besoin en gouvernement... » (2)

Ayant besoin de solitude « pour se retremper loin d*un milieu délétère », il resta fort tard cette année-là dans la Manche ; nulle nécessité ne l'obligeait à revenir ; il ne voyait aucun rôle à jouer dans les premiers temps de la session, ni aucune grande affaire où son vote fût requis. 11 désirait entrer seulement, s'il le pouvait, « ce qui était fort improbable », dans la Commission du Budget. « Je ne se-

(1) Cf. Op. compL, t.'VI, p. 124.

(2) Fragment inédit. Ce fut vers cette époque que Tocqueville commença un grand travail sur l'Inde qu'il n'acheva jamais.

R. Pierre Marcel 23

raïs pas fâché, ocrivait-il à LaiijiiinrJs, d'avoir toute la session prochaine un travail aussi absorbant et aussi instructif que celui-là », mais il ne fut pas nommé : les conservateurs unis aux amis de Thiers l'exclurent.

11 remporta par contre, après avoir été déjà réélu très aisément conseiller général en novembre 1845, un vif succès aux élections législatives du l^' août 1846, survenues après la dissolution du 2 juillet, succès flatteur bien que prévu : Guizot ne soutenait aucun candidat contre lui, M. Polydor Le Marrois, découragé^ refusant d'affronter une nouvelle campagne. Tocqueville n'avait jugé utile que d'adresser les quelques lignes suivantes aux électeurs de Valognes.

 Messieurs les électeurs.

« Déjà deux fois vous m'avez accordé vos suffrages : une élection générale doit avoir lieu... Si le pays croyait devoir de nouveau me confier son mandat, je l'accepterais avec respect et reconnaissance.

« Qu'ai-je à ajouter de plus? Depuis sept ans que j'agis et parle en votre nom, il n'y a personne parmi vous qui n'ait eu l'occasion de juger mes intentions et mes actes.

Je vous avais dit en 1839 que je voulais fermement maintenir les grands principes qui ont triomphé dans les révolutions de 1789 et 1830.

« Je m'étais engagé à veiller avec dévouement sur les intérêts particuliers de notre pays, ai-je failli à ce devoir? J'ose croire que je suis resté précisément tel que je m'étais dès rorigine montré à vous. Croyez donc, etc.

Valognes, ce 21 juillet. »

Le résultat du scrutin fut décisif en sa faveur ; c'était son premier grand succès électoral.

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