ÉLECTION DE
Nombre des votants : 495.
Pour M. de Tocqueville . . . . 409
Pour M. le comte Le Marrois . . 70
PourM.Gisles 8
Voix perdues 8
Le soir même de son élection, sous le marché couvert, Tocqueville prononça « plein de feu » les quelques paroles suivantes : (1).
(( Le nombre des Electeurs présents a dépassé de beaucoup mes espérances.
« Ce jour m'a fait éprouver une joie non moins grande : parmi ceux qui m'ont ainsi publiquement apporté leur appui, j'ai lieu de compter beaucoup d'honorables citoyens, qui, jusqu'à présent, par des susceptibilités, que je comprenais tout en m'affligeant, m'avaient refusé leurs suffrages.
(c Vous désirez le maintien de la paix dont nous jouissons et vous avez raison. Mais vous croyez que la politique extérieure de la France pourrait être tout à la fois pacifique et glorieuse; qu'il n'y a rien de contraire dans ces deux mots: la paix et la grandeur nationale... et vous avez raison.
a A l'intérieur, vous souhaitez que le gouvernement soit fort, honnête dans son but, honnête dans ses moyens. Vous voulez une administration nationale, non un gouvernement de parti.
« Contenir le pouvoir et le soutenir, corriger les vices du gouvernement sans l'ébranler, améliorer nos institutions et non les détruire ; servir la dynastie tout en combattant les fautes et les erreurs de ses conseillers; point de réaction vers l'ancien régime, pas de révolution nouvelle... »
(1) Discours inédit.
Golte dernière phrase, rapprochement qui nous plciît^ évoque pour nous, en les résumant, les termes mêmes d'une circulaire que Renan adressera plus tard aux électeurs de Meaux (1).
Il compta peu après parmi les 102 députés qui votèrent contre les 225 « Satisfaits » ; le développ3ment des turpitudes électorales et parlementaires le révoltait. « (Guizot n'allait-il pasjusqu'à surveiller ses députés devant l'urne?) Mais le manque de discipline, de franchise, les critiques maladroites de l'opposition contre les rares succès de notre diplomatie, ne l'irritaient pas moins.
Pour échapper an dégoût qui l'envahissait, Tocqueville alors se rejeta sur les divers problèmes que soulevaient les afîaires d'Afrique. Il obtint de la Chambre qu'une Commission d'enquête fut nommée. Au mois de novembre 1S46, il débarquait à Alger suivi de Lavergne, Plichon et Béchamel.
En arrivant, il écrivit un court billet à Corcelle qui nous présente un Tocqueville différent de celui que nous connûmes en 1841 :
« Pour l'esprit que j'apporte à cette campagne, je vous assure que c'est un esprit absolument libre. Je suis décidé à laisser sur le rivage de France toutes les idées que j'ai pu concevoir de loin, de tâcher de voir et de juger par mes propres yeux comme si j'étudiais uneaffaire nouvelle, le fait est que je n'ai encore de parti pris sur rien (2). Je crois comme vous qu'une des questions les plus graves qui puissent se présenter en Afrique, est la question des rapports delà France avec les indigènes. Seulement je ne vois pas aussi exclusivement que voiis, quand vous semblez croire que c'est là la seule question politique que présente
^ -fl) iiln 1869, ef. l'excellent livre de M. Gaston Strauss : la Politique de Renan 1908, p. 293 et suiv., p. ^04.
(2) Voilà qui nous plaît. Pourquoi Tocqueville ne se débarrassât il pas toujours ainsi do ses idées préconçues ?
l'Algérie. Non, je ne saurais être de cet avis. 11 y a en Afrique trois ou quatre questions politiques de premier ordre et de la plus grande difficulté qui demandent à être vues ensemble et menées à la fois avec une attention égale. L'implantation d'une population européenne en Afrique est assurément un côté de la question aussi grand que Tautre. Ne peut-on pas atteindre les deux objets à la fois, créer une nation française en Afrique sans manquer vis-à-vis des Arabes à tous les devoirs que la morale, l'humanité et notre honneur nous imposent? Si je voulais réduire toutes les questions diverses que présente cette immense affaire en une formule je choisirais celle-là : la France ne peut se proposer ni plus ni moins que cela en Algérie. »
Il tint parole : après avoir parcouru la province d'Alger, la Métidjà jusqu'à Médéah et être revenu par Miliana et Orléansville, avoir étudié spécialement les villages et épouté les doléances des indigènes, les plaintes réciproques des autorités militaires et civiles, en rivalité constante, discuté avec Saint-Arnaud et Bugeaud, aux projets duquel il était nettement opposé, Tocqueville rentra en France, décidé à soutenir certains principes nouveaux qui différaient de ceux du gouvernement : son ami Lamoricière, qu'il avait retrouvé en Afrique, ne fut peut-être pas sans lui suggérer quelques idées excellentes (1).
{{) Cf. à G. de Beaumont, cette lettre inédite du 14 décembre 1846 : « Nos opinions sur l'Afrique me paraissent avoir été justes dans leur ensemble, bien qu'erronées et surtout incomplètes sur beaucoup dé points. Je vous conterai à mon retour tout ce que j'aurai appris et vu sans restriction et vous juj^'erez vous-même ce que nous devons garder et abandonner de nos idées. Ma position vis-à-vis de Bugeaud est parfaitement simple et nette. Je lui ai dit en arrivant et avant d'accepter de lui aucune politesse ce que j'approuvais et ce que je désapprouvais dans son gouvernement. Je lui ai annoncé en le quittant que je persévérais dans les mêmes vues ; ce que je lui ai dit je pourrais le dire devant lui à la Cbambre. Les rapports que nous avons eus ensemble
Le roi dans son discours aux Chambres en janvier 1847 annonçait le dépôt prochain d'un projet de loi relatif à l'organisation et à la mise en valeur de l'Algérie. Tocqueville intervint quelques jours après. Rendant plein hommage aux vertus militaires du Maréchal, il le montra hostile à tous les développements de la L^ociété civile et réclama que l'on confiât aussitôt à d'autres le soin du développement économique du pays. Favorable à une autorité et à une police très vigoureuses, il demanda néanmoins que certains pouvoirs secondaires fussent rendus aux chefs indigènes fidèles ; il critiqua rudement la multiplication excessive des rouages administratifs ; il recommanda une législation spéciale immobilière (étant donné l'état exceptionnel du citoyen français en terre lointaine), Tunification des services à Alger, l'abandon d'une large initiative aux fonctionnaires et aux assemblées locales^ Tamélioration enfin des voies carrossables pour permettre aux colons de transporter leurs produits dans les centres et les ports.
Nommé rapporteur de la Commission, il éclaircit davantage, dans un travail considérable, toutes les idées précédentes. Déposées sur le bureau de la Chambre le 24 mai et suivies d'un rapport en date du 2 juin, nettement hostile aux camps agricoles chers à Bugeaud, ses conclusions furent adoptées par la Commission. Avant que le débat eût commencé, le gouvernement retira son projet de loi du 27 février qui tendait à une demande de crédits extraordinaires ; Bugeaud froissé de ce recul donna sa démission.
L'Empire, un peu plus tard, devait s'inspirer de certains
m'obligent seulement à de grands égards pour sa personne, et j'étais déjà résolu à en avoir avant de venir... »
Saint Arnaud disait : « M. de Tocqueviile posait à robservation mé-
hodique, profonde, raisonnée. » Les deux hommes ne pouvaient se
laire. Cf. Annexes, pièces XV.
avis contenus dans le rapport du 24 mai 1847, sans toutefois garder l'application^ la mesure et la persévérance que Tocqueville recommandait. La voix de Prévost-Paradol s'élèvera, comme celle de son maître, vingt ans après, pour rappeler au pays tout ce qu'il devait attendre et retirer de cette France d'outre-mer.
Dès cette époque, Tocqueville ne cessa plus de suivre attentivement les progrès << du malaise singulier qui menaçait de compromettre à brève échéance dans notre pays une situation apparemment tranquille et prospère». Entre tous, sans croire une catastrophe imminente, il était frappé du spectacle qui se déroulait sous ses yeux ; un roi vieilli, entèlé (1), plus confiant que jamais en son n.inistre, ce Guizot si grand et si discutable, tout imbu de sa valeur et menant systématiquement, l'ordre de choses et les institutions, qu'il prétendait consolider, vers une débâcle certaine : plus bas, une sorte de fausse aristocratie corrompue et vulgaire, dont le système de gouvernement « avait fini par prendre, sous l'impulsion de son roi et de ses chefs, les allures d'une compagnie industrielle, où toutes les opérations se faisaient en vue du bénéfice que les sociétaires en peuvent retirer », classe qu'il était inadmissible de laisser maîtresse de la France ; plus bas encore, la masse de tous les ambitieux, des bavards, des illuminés, des oracles qui « brûlaient de se compromettre», mesusant des scandales Teste, Cubières, Praslin
(1) Cf. ce fragment inédit.
« Une pareille sphère d'action ne saurait satisfaire un esprit aussi inquiet que le mien ; comment d'ailleurs espérer raisonnablement pouvoir changer l'esprit qui préside à toutes les affaires du dedans et du dehors tant que le roi vivra ? N'est-il pas plus que jamais le maître ? »
pour exciter une foule déjà pervertie par une littérature malsaine, une presse mercantile ; tous réclamant^ au hasard, les réformes les plus différentes, exaltant les nouvelles idées sociales, excitant les appétits, les passions pour se gorger d'abord eux-mêmes au premier jour (1) ; et dans les fonds, immense, houleuse et troublée, la masse prête à se ruer derrière les remacheurs des seules formules qu'elle pût comprendre : « Le droit au travail, à chacun selon ses besoins, l'égalité ou la mort! »
Peu avant son départ pour l'Algérie, Tocqueville avait eu avec Dufaure une entrevue qui lui avait paru d'une haute importance :
« Dufaure est venu me voir avant hier, nous avons causé pendant deux heures. J'ai été très satisfait de lui. Je ne Tavais jamais vu si confiant et si résolu. Je crois son parti irrévocablement pris, et pris par de nobles motifs qui l'honorent. Cette vue me remplit de joie et d'espérance ; c'est la première fois depuis mon entrée dans la vie politique que j'envisage la possibilité de taire de la politique d'une manière tout à la fois utile et honorable, écrivait-il à Beaumont (2), »
L'idée de pouvoir constituer avec Dufaure, BillauU, Rivet, Faucher, quelques autres, c< à qui viendraient s'adjoindre les mécontents des divers bords », un nouveau Tiers-Parti plus solide, plus durable, moins bigarré, de former une élite de gouvernement, le séduisit aussitôt. C'était le but de ses plus chers espoirs.
11 s'en expliqua aussitôt sans détour, se disant prêt à sa-
(1) Se rappeler Louis Bianc au Luxembourg, le 1^^ mars, disant de son ancien protecteur Decazes, parti lavant-veille ; « J'ai couché dans son lit ! »
(2) Lettre inédite. Octobre 1846.
crifier tous ceux qui ne voudraient pas le suivre : « La perspective de se soustraire à l'odieuse domination de Thiers (1), d'occuper entre sa troupe et les maladroits de la gauche une position sûre, nettement constitutionnelle, suffisamment avancée néanmoins », se présentait enfin comme réalisable ! 11 ne se sentait plus seul, il avait trouvé des alliés sincères; serait-ce le terme de tant de misères, l'oubli des amertumes et des rancoeurs si longtemps refoulées en silence ? L'heure approchait-elle du bon combat? Dans son cœur fatigué alors une joie nouvelle semble resplendir :
c< Quelle va être la physionomie de cette législature ? confiait-il à Beaumont. Le sentiment qui, à ma connaissance, porte une foule d'hommes à vouloir sortir de l'immobilité me semble trop fort pour ne pas aboutir à une situation nouvelle. J'ai lieu de croire que cette fois Dufanre n'est plus seulement enclin, mais énergiquement décidé à agir et que Billault, animé d' une résolution au moins aussi ferme, est parfaitement d'accord avec lui. Si l'union de ces deux hommes et de leurs amis devenait intime, comme, je l'espère, si ils se complétaient l'un par l'autre, il y aurait là le germe d'une situation féconde. Le grand talent et l'honnêteté de Dufaure, l'habileté et l'esprit politique de Billault forment un ensemble de nature à donner des garanties sérieuses à tout le monde. C'est un noyau solide. Je ne pense pas que leur intention fût de déclarer la guerre à M. Thiers, mais je crois qu'ils aspirent, au sein de l'opposition, à une association d'hommes politiques travaillant ensemble et agissant ensemble dans une indépendance réelle et complète de M. Thiers, étudiant en elles-mêmes, non seulement les affaires politiques proprement dites, mais celles qui se rapportent aux réformes sociales et administratives ; en un mot, se conduisant en hommes sérieux et non pressés, race qui semble avoir disparu du monde politique depuis quelques années. Je
([) Cf. Annexe, pièce XVI, une lettre inédite, à ce propos.
n'ai pas besoin de vous dire que si l'union et la coopération cordiales de ces deux hommes et de leurs amis ont lieu, je serai avec eux de tout cœur. Car ce qu'ils font, c'est ce que nous avons voulu prématurément faire nousmêmes et ce que j'ai toujours ardemment désiré depuis de voir faire à d'autres (1). »
Un courageux discours de février 1847, à propos des mariages espagnols par lequel Tocqueville annonça que « certains de ses amis et lui, demeurant en dehors d'une majorité trop complaisante, se séparaient, par patriotisme, d'une opposition tout entière à ses intérêts, opposition qu'avec douleur ils ne pouvaient plus suivre » et la défaite du cabinet sur les affaires d'Afrique constituèrent pour la jeune coalition une entrée en ligne de bon augure. Tocqueville engageait ainsi la lutte^ le premier.
Bientôt sur son invitation pressante, les membres du nouveau parti décidèrent d'un mutuel accord, de confiera chacun d'entre eux, l'étude d'une question importante : Rivet se chargea des finances dont l'état fâcheux permettait une sévère et juste critique de la gestion ministérielle : Faucher se réserva la réforme électorale, Tocqueville les gjiestions sociales (2), Billault les travaux publics. Dufaure devait conduire, centraliser les travaux et en tirer les conséquences pratiques, les éléments d'un programme (3) : (( Hâtons-nous, lui disait Tocqueville; nous ne sommes pas près d'une révolution, mais c'est ainsi, telles que les choses se passent aujourd'hui, que les révolutions se préparent. » Dufaure malheureusement ne possédait pas les qualités d'un chef de groupe : il manquait de foi, de persévérance, de liant et d'aménité.
(1) Lettre inédite du 28 oct. 1846.
(2) Cf. plus haut, chap. m.
(3) Cf. Op. compL, t. VL p. 127 et suiv. Corresp. et lettres inédites
passim.
Les événements devancèrent hélas, toutes les prévisions ! Qui sait si les dissidents de la majorité et le nouveau groupe que Tocqueville essayait de fonder, n'eussent pas un jour formé le parti constitutionne^dont la monachie et le Parlement avaient tant besoin pour se régénérer?
Tocqueville reçut malheureusement le 4 juillet 1858, comme tous les membres de l'opposition, la lettre suivante :
Banquet de la réforme électorale et parlemefitaire.
Paris, le 3 juillet 1847.
Monsieur,
c< Le Comité central des Electeurs du département delà Seine et les Comités d'Arrondissements qui représentent toutes les nuances de l'Opposition, vous prient de vouloir bien assister au Banquet de la réforme électorale et parlementaire,qui aura lieu le mercredi 7 juillet, à six heures du soir, dans les Jardins du Château-Rouge.
« Les Electeurs de laSeine espèrent, Monsieur, que vous accepterez leur invitation et vous prient de vouloir bien adresser votre réponse au Secrétaire du Comité central.
Recevez l'assurance de notre parfaite considération.
Pour le Comité central Le Président, G. P. de Lasteyrie « Le Secrétaire Paguerre ».
Beaumont accepta l'invitation : Dufaure, Billault bientôt Faucher la déclinèrent : Tocqueville lui s'excusa sans retard : il sentait le danger d'une pareille campagne en des circonstances défavorables et songeait surtout à ses projets, qu'une semblable initiative pouvait irrémédiablement compromettre (1).
(1) Lettre inédite du 9 juillet 1847.
Il désirait sincèrement, nous le savons, que l'incompatibilité fût établie entre la plupart des fonctions administratives et le mandat de député, et il avait appuyé tous les projets déposés en ce sens^ ceux de Maurat-Bailange en 1841, Ganneron en 1842, do Sade en 1843, Remusat en 18461846 et 1847. Il s'était abstenu, par contre devant les propositions Grémieux, Duvergier en 1845 et 1847 qui demandaient Tadjonction de certaines capacités trois années auparavant il s'était prononcé en faveur de l'inscription sur les listes électorales de tous les citoyens membres du
Tocqueville ne voulait néanmoins obtenir que par les voies légales ces réformes essentielles. 11 regrettait certes, que les premières de ces revendications fussent écartées par lé Gouvernement, mais il ne désespérait pas toutefois ; la persévérance chez ses amis, le sentiment croissant du danger chez les princes et les députés de la majorité (Barante le tenait au courant de leurs inquiétudes) lui paraissant devoir induire Guizot à céder tôt ou tard.
La campagne des banquets commença : son caractère révolutionnaire, que Tocqueville avait pressenti, s'affirma aussitôt ; les radicaux extrêmes et les républicains blessèrent par les afîronts de Lille et de Rouen les chefs de la gauche dynastique, les débordèrent et les exclurent finalement ; l'incendie se propagea : une crise économique grave vint ajouter au trouble des esprits.
Ce fut sous l'impression de ce malaise unanime que le 27 janvier 1848, Tocqueville prononça le mémorable discours, dans lequel il annonçait comme imminente, une catastrophe qui renverserait la monarchie, discours, note-t-il dans ses Souve7iirs,{\) qui fut accueilli par les clameurs et les ricanements de la majorité, les bravos fré-
(l) Cf. Op. compL, Souvenirs, p. 24.
nétiques de la gauche, mais auquel personne ne voulut croire : lui-même doutait d'être si près de la vérité !
« Vous avez réussi, lui dit Dufaure, lorsqu'il descendit de la tribune, mais vous auriez bien plus réussi encore si vous n'aviez autant dépassé le sentiment de l'assemblée et voulu nous faire si grand peur ! »
Billault, Malléville, Dufaure, Lamartine avaient pris la parole les premiers sur le projet d'Adresse; mais, écrit Barrot dans ses Mémoires, «aucune intervention n'égala celle de mon ami ».
« Messieurs, disait Tocqueville, en substance, je déclare sincèrement à la Chambre que pour la première fois depuis quinze ans, j'éprouve une certaine crainte pour l'avenir; et ce qui me prouve que j'ai raison, c'est que cette impression ne m'est pas particulière ; je crois que je puis en appeler à tous ceux qui m'écoutent et que tous me répondront que, dans les pays qu'ils représentent, une impression analogue subsiste ; qu'un certain effroi a envahi les esprits pour la première fois peut-être depuis quinzeans, et que le sentiment, l'instinct de l'instabilité, ce sentiment précurseur des révolutions, qui souvent les annonce, qui quelquefois les fait naître, que ce sentiment existe à un degré très grave dans le pays...
(( On ne s'en estpas pris précédemment à la maladie mais aux symptômes... La maladie n'est pas là: elle est plus profonde. Cette maladie qu'il faut guérir à tout prix, et qui, croyez-le bien, nous enlèvera tous, tous entendez-vous bien si nous n'y prenons garde, c'est l'état dans lequel se trouve l'esprit public, les mœurs publiques...
« Ce qui existe dans la classe qui gouverne, m'inquiète et m'effraye... Les mœurs publiques s'y altèrent, elles y sont déjà profondément altérées ; elles s'y altèrent de plus en plus tous les jours... Et les mœurs privées se dépravent... Je suis navré quand je vois à quel degré la puissance de la 1^'rance s'affaiblit peu à peu dans le monde; combien s'affaiblit la puissance de ses principes, de ses idées et de ses sentiments... Kt que pensez-vous que soit l'effet produit
par un semblable spectacle sur les classes qui n'ont pas de droits et qui du sein de l'oisiveté politique è laquelle nos lois les condamnent, nous regardent seuls sur le grand thâtre où nous sommes?
« On dit qu'il n'y a point de péril, parce qu'il n'y a pas d'émeute ; on dit que, comme il n'y a pas de désordre matériel à la surface de la société, les révolutions sont loin de nous... Vous vous trompez. Des opinions y prennent racine qui doivent amener tôt ou tard, je ne sais pas quand je ne sais comment, les révolutions les plus redoutables... Est-ce que vous ne sentez pas un vent de révolution qui est dans l'air?
« Telle est^ Messieurs, ma conviction profonde; je crois que nous nous endormons à l'heure qu'il est sur un volcan ; j'en suis profondément convaincu.
« Songez à l'ancienne monarchie ; elle était plus forte que vous par son origine, elle s'appuyait mieux que vous sur d'anciens usages, sur des vieilles mœurs, sur d'antiques croyances, et cependant elle est tombée dans la poussière... Elle est tombée parce que la classe qui gouvernait alors était devenue, par son indifférence, par son égoïsme, par ses vices incapable et indigne de gouverner...
« La tempête est à l'horizon, elle marche sur vous : vous laisserezvous prévenir par elle ?
« Messieurs, je vous supplie de ne pas le faire ; je ne vous le demande pas^ je vous en supplie... Gardez vos lois si vous voulez, quoique je pense que vous ayez grand tort de le faire, gardez-les ; gardez même les hommes si cela vous plaît, je n'y fais pour mon compte aucun obstacle, mais pour Dieu, changez l'esprit du gouvernement car je vous le repète, cet esprit là vous conduit à l'abîme (1) ! »
L'habitude, que depuis maintes et maintes années les deux partis opposés avaient prise de se reprocher mu-
(1) Nous ne pouvons donner ici que ressentie! de ce discours, cf. Moniteur du 28 janvier 1840. Les citations qui suivent sont choisies dans les Souvenirs.
Rappelons que le 21 février, Emile de Girardin dit à Sallandrouze : « Dans deux jours la monarchie de Juillet n'existera plus ! »
tuellement les pires négligences et les fautes les plus graves, le manque de prise aussi, sur des parlementaires blasés, de considération d'un ordre aussi élevé empêchèrent ce discours de produire toute son action.
Les faits se précipitèrent : Tocqueville refusa, malgré les eiïorts que Barrot employa pour le convaincre, de signer la mise en accusation des ministres, « comme dangereuse étant données les circonstances et trop inspirée aux opposanls par un bas esprit de parti ». Le 24 février, il jouit, silencieusement, du scandaleux désarroi de la majorité « frappée au plus sensible, telle une meute de chiens qu'on arrache la gueule encoreà moitié pleineàla curée», quand Guizot vint déclarer, en mots brefs, que le roi Louis-Philippe appelait Mole pour former un nouveau ministère; mais Tocqueville, en cela plus clairvoyant que ses collègues, leurrés par la rancune ou l'ambition, comprit « que puisque la garde nationale pouvait renverser désormais les cabinets, le pouvoir se trouvait soudain à terre, que la face des choses changeait et que le mouvement imprimé à la machine politique semblait trop violent pour que la direction du pays dût s'arrêter dans les partis intermédiaires auxquels lui appartenait » . La révolution allait naître spontanément de cette maladie générale des esprits qu'il avait dénoncée et que transforma brusquement en crise violente une circonstance imprévue, la fusillade du 23 février.
Une étape de sa vie politique se terminait pour Tocijueville (1), cette nuit-là. Il le comprit en assistant le 24 aux derniers efïorts de la monarchie expirante. 11 allait connaître désormais des circonstances plus graves, des luttes âpres, terribles même ; il aurait sur une scène plus large un plus grand rôle à jouer ; mais si nous jetons les
(1) Cf. op. compl., t. VIT, p. 233 et suiv. Corresp,
yeux sur son œuvre pendant les neuf ans écoulés, elle nous apparaîtra néanmoins pleine de mérites et très audessus du succès qui lui fut départi.
Tocqueville nous semble donc avoir été véritablement trop négligé par les historiens de Louis-Philippe : il vaut mieux que quelques lignes de louange ou de critique déférante. (1)
« La nation ne voulait ni la révolution, ni la république : si elle s'est laissé imposer l'une et l'autre c'est que Paris, devenu depuis cinquante ans la première ville manufacturière de France, a fourni une armée d'ouvriers au parti républicain, et que, grâce à la centralisation administrative, Paris exerce une sorte de dictature sur le reste de la nation. D'ailleurs, ce ne sont pas tant des besoins, ce sont des idées qui ont amené ce grand bouleversement : des idées chimériques sur la condition relative de l'ouvrier et du capital, des théories exagérées sur le rôle que pouvait remplir le pouvoir social dans les rapports de l'ouvrier et du maître, des doctrines ultra-centralisantes qui avaient fini par persuader à des multitudes d'hommes qu'il ne dépendait que de l'Etat non seulement de les sauver de la misère, mais de leur donner l'aisance et le bienêtre... » écrivait Tocqueville à Nassau Senior après février. La lettre inédite suivante complète heureusement ce que de telles affirmations pourraient présenter d'insuffisance :
« Le vice de la Charte de 1830 et les vices bien plus grands encore de ceux qui l'ont appliqué exigeaient une
(1) Au début de Inoire ntroduction, nous avons manifesté le regret que les libéraux, pendant la seconde partie du règne de Louis-Philippe, ne se soient pas soucié davantage d'étudier et de faire aboutir diverses réformes sociales urgentes. Une exception s'impose en faveur de Tocqueville : elle est à son honneur.
profonde réforme. La nation ne pouvait plus respirer dans cette étroite atmosphère d'aristocratie bourgeoise et boutiquière dont Tégoïsme et la corruption égalaient le défaut de lumières... Cette révolution a laissé, de plusieurs côtés différents, de profondes traces qui ne seront pas effacées. Son œuvre la plus saillante est le renversement des classes moyennes et l'avènement du peuple proprement dit à l'influence politique. On a vu, pour la première fois dans notre histoire, le peuple, lui-même, agir presque sans chef, par une impulsion propre. On l'a vu faire des choses très considérables avec un ensemble merveilleux^ régulièrement, pacifiquement, mais irrésistiblement. Ce spectacle seul restant gravé dans l'esprit des hommes a une portée immense (1). »
Tocqueville ne mérite donc pas le trait que Sainte-Beuve lui décoche insidieusement : il ne rejeta pas sur des instincts médiocres ou vils la véritable cause de la révolution. Mais il sentait sous les tirades humanitaires et les explosions de joie, qui retentirent aux premiers jours, gronder le flot des passions matérielles et il en redoutait le débordement soudain, il prévoyait surtout l'impossibilité à laquelle se heurterait le nouveau pouvoir de l'endiguer sans lutte violente. Nul homme judicieux ne nourrissait alors d'autre pensée.
Nous avons trop vu combien Tocqueville se préoccupa toujours des réformes sociales, qui lui paraissaient réalisables, pour le laisser accuser d'égoïsme ou de pusillanimité. Certes, l'aristocrate était froissé d'instinct par tant de revendications matérielles : nous ne le dissimulions pas précédemment. Son âme cependant demeurait trop large et généreuse, pour que le bien fondé de certaines plaintes lui échappât. Tocqueville, disons-le, ne dédaignait naturellement personne, mais les réactionnaires responsables
(i) Lettre inédite adressée à M. Grote. Mai 1848.
R. Pierre-Marcel. 24
de cette crise et « tous les faux amis da peuple », écuineurs d'émeutes, plats copistes des jacobins, déifiés lui inspiraient une antipathie profonde.
Il n'avait ménagé ni ses reproches, ni ses sarcasmes à ce pays légal, restreint et livré au bien-être. Il se retournait maintenant contre les démagogues et leur clientèle exaspérée de ne pas obtenir la réalisation immédiate des promesses les plus folles, contre cette coterie, peu nombreuse en somme, qui ne souhaitait que maintenir pour son compte, en les multipliant, les intolérables privilèges de ses ennemis vaincus.
Tocqueville discernait au reste les républicains animés de louables intentions. Sans partager leurs illusions, sans approuver tous leurs actes, il ne craignait pas de leur ['aire largement crédit, espérant, non sans crainte du res'e, que les fautes de leurs dangereux alliés d'extrêmegauche (1), les obligeraient tôt ou tard à se retourner vers les hommes d'expérience et que la nécessité leur imposerait des mesures empreintes de modération. Il s'était même plu à louer la tenue générale des émeutiers, pendant les premiers jours de mars, tout en plaignant « ces malheureux qui croyaient soudainement réalisable un progrès immense de l'humanité vers le bonheur et la justice, grâce à la bonne volonté de tous et à l'intervention du pouvoir», et s'il avouait sentir le pays environné de grands périls, le spectacle que lui donnait le peuple, proprement dit le réconfortait, ce peuple, disait-il, qui manque de lumières, mais qui a des instincts que je trouve dignes
(1) Cf. ces lignes... « Je n'estime pas que le parti républicain en lui-même, se soit jamais élevé à plus de 500.000 à 600.000 hommes. Ce qui fait la force de ces hommes c'est leur activité, leur énergie et surtout la manière dont ils sont groupés sur des points qui, révolulionnairement parlant, peuvent être considérés comme les points stratégiques de la guerre civile... »
d'admiration, car on y rencontre, à un degré qui m'étonne et qui serait de nature à surprendre les étrangers, le sentiment de l'ordre, l'amour vrai du pays et un très grand sens dans les choses dont il peut juger par lui-même et dans les matières où les rêveurs ambitieux ne l'ont pas trompé (1). »
Après quelque temps d'incertitude légitiire (2), son parti fut donc pris ; aucun lien de sympathie ne l'avait jamais uni à la royauté déchue ; une restauration des Bourbons lui paraissait plus que jamais impraticable ; ce qu'il fallait éviter, coûte que coûte, c'était l'anarchie ou une dictature. Quoique adversaire en principe delà République, il estima donc que seule une République honnête pourrait alors préserver la France de l'un des deux maux qu'il redoutait le plus ; sans hésitation, sans arrièrepensée il décida de risquer, pour « la défense des lois qui constituent la société même, sa personne, sa fortune et son repos (3) ».
« Au milieu de toutes les causes d'agitation d'esprit qui existent aujourd'hui, il y a cependant une grande raison de satisfaction pour l'intelligence, écrivait-il dès le 7 mars,
(1) Se rappeler le type du vrai républicain d'alors, Dussardier de VEducation sentimentale.
Cf. Op, compL, t. VI, p. 136. Correspondance, cf. aussi ce fragment inédit (mars). « Ce qui fait espérer que nous parviendrons à asseoir paisiblement le gouvernement républicain, c'est le calme extraordinaire qui règne jusqu'à présent dans les esprits d'un bout de la France à l'autre, l'absence de passions violentes qui se rencontrent, l'union qui existe dans toutes les classes. Mais il y a Paris ! » ajoutait-il.
(2) Tocqueville raconte (pages 96 et suiv., de ses Souvenirs) qu'étant venu le voir le 29 février. Ampère exalta, par esprit littéraire, la révolution nouvelle ; Tocqueville le rabroua et se livra soudain à une charge terrible contre « nos folies éternelles. » Nerveux, il se laissait vite aller à son humeur, mais il se reprenait.
(3) Cf. Op. compL, Souvenirs,!^. 126.
c'est qu'il n'y a pas deux routes à suivre. Quelle que soit l'opinion théorique qu'on puisse avoir sur la Monarchie et la République, la question n'est plus posée entre ces deux genres de gouvernement. Après ce qui s*est passé en France depuis 60 ans, la royauté n'est plus possible. Il ne s'agit plus que d'une chose, c'est de savoir si nous aurons une bonne ou une mauvaise République (1). »
Un sentiment particulier toutefois, plus obscur, digne néanmoins d'être noté, se mêlait à cette résolution honorable, cette courageuse volonté de combattre et d*agir.
Le caractère socialiste de la nouvelle révolution avait frappé Tocqueville et celui-ci se sentait moins effrayé pour le présent que pour un avenir proche ; un fait aux conséquences inquiétantes, le tourmentait : l'apparition d'étranges systèmes, des plans les plus bizarres de transformation sociale, échappés impétueusement à l'esprit de novateurs hallucinés, systèmes, plans développés dans la presse, aux clubs, en plein vent, par « des sophistes », enseignant mille et mille badauds surpris, troublés, bientôt convaincus. Ce n^était plus les théories centralisatrices précédemment signalées; « c'en était le commentaire le plus audacieux, les plus subversives déductions, l'illustration monstrueuse ou grotesque » ! Or, Tocqueville avait compris qu'une foule désœuvrée, opprimée par une crise économique et financière très grave et déçue en ses premiers espoirs, ne supporterait pas longtemps un tel régime d'excitation continue, sans se soulever tout entière et se livrer aux pires excès, à des folies sanglantes (2).
Cette perspective, si pénible fut-elle, pour obséder Tocqueville, ne le retenait pas néanmoins autant qu'on le pourrait croire tout d'abord. Le monde parlementaire de
(1) Lettre inédite à Stoffels de mars 1848.
(2) Cf. G. Flaubert. Op. déjà cité les admirables pages sur la révolution de février, les clubs, etc.
la Monarchie de juillet, la médiocrité, la monotonie fréquente des événements qui s'y déroulèrent, la petitesse des passions, l'immoralité politique, les résistances étroites des hommes qui dirigeaient les affaires l'avaient rebuté ; écrasé entre les divers partis dynastiques, il s'était énervé, désespéré, cherchant une ligne de conduite, une voie qui le conduisit « vers plus d'air et de clarté »... Or soudain une crise terrible confondait tous les anciens acteurs, a II en sortait, il est vrai, une cohue désordonnée, mais où l'habileté devenait moins nécessaire et moins prisée que le désintéressement et le courage, où le caractère était plus important que l'art de bien dire ou de manier les hommes, mais surtout où il ne restait plus aucun champ libre à l'incertitude de l'esprit : ici le salut du pays, là, sa perte... » Tocqueville se sentait presque renaître (1) !
Aussi après avoir « le fusil en main » pris part à la répression de la tentative du 16 avril, et quoique fâché de quitter Paris sous la menace de nouveaux coups de force, « le groupe modéré se défendant mal et n'ayant aucun chef pour le conduire », Tocqueville se rendit dans la Manche, afin d'y affirmer des chances, que l'établissement du suffrage universel et du scrutin de liste pouvait rendre moins certaines.
11 trouva « toutes les classes du pays liguées contre la démagogie parisienne ». On ne discutait pas la légitimité du régime républicain ; mais la propriété, chez tous ceux qui en jouissaient, était devenue « une cause de fraternité; les anciennes haines d'opinion, les anciennes rivalités de caste et de fortune n'étaient plus visibles» ; il n'y avait momentanément plus trace de divergences politiques ; « tous se considéraient comme des frères ayant un même intérêt à défendre, l'héritage commun » (2). Dans presque
(1) Cf. Op. compl. Souvenirs, p. 123 et suiv. Cf. Annexes, pièce XVII.
(2) Cf. Op. compl. Souvenirs, pp. 120-J30.
toute la France, sauf en quelques grands centres, le mêrae élan se confirma bientôt.
Une nuée de candidats s'était abattue sur la région ; des clubs se Fondaient partout. Tocqueville, moins par adresse encore que par dignité, respect de lui-même, refusa de répondre à leurs convocations et « on lui sut plus gré de cette révolte en face des nouveaux souverains qu'aux autres, de leur obéissance ou de leur platitude ». Il se contenta de répandre une circulaire « qui eut un succès, qui rétonna lui-même et le rendit en quelques jours l'homme le plus populaire du département » : nous en extrayons les passages caractéristiques : (1)
« Messieurs et Ghers Concitoyens,
« L'élection générale qui doit régler les destinées de notre patrie et décider de notre sort à tous, va avoir lieu. Je viens seulement me mettre aux ordres du pays. J'ai demandé à être votre Représentant dans des temps paisibles et faciles. Mon honneur me défend de refuser de l'être dans des temps qui sont déjà pleins d'agitations et qui peuvent devenir pleins de périls. Ainsi donc, chers Concitoyens, je ne vous demande point vos voix mais je suis prêt à vous consacrer mon temps, ma fortune et ma vie, voilà ce que j'avais d'abord à vous dire.
« Mon second objet, en vous écrivant, est de vous faire connaître de quelle manière j'envisage la situation actuelle et les devoirs qu'elle impose. J'ai toujours jugé que les institutions démocratiques et républicaines étaient l'avenir de la France, j'ai fait plus que de concevoir cette pensée ; il y a déjà près de quinze ans que je l'ai exprimée à plusieurs reprises dans un livre que chacun de vous peut consulter ; mais, je ne le nie pas, j'espérais que nous pourrions arriver graduellement, doucement sans secousses, sans crise financière, sans suspension du travail national, en un mot sans révolution, à l'aide de ré-
(1) Cette circulaire est inédite.
formes successives et ménagées, à la République et à !a Démocratie. Je n'avais aucune raison d'aimer la dynastie qui vient de tomber. Je ne lui ai jamais rien demandé. Elle ne m'a jamais rien donné. Mais j'avais prêté serment à la Charte de 1830, je suis resté jusqu'au bout fidèle à ce serment. La Révolution qui vient de la détruire s'est opérée non malgré moi, mais sans moi. La Royauté ainsi renversée, quel bon citoyen, quel homme de sens pourrait songer à la relever, celle-là ou une autre ?
« Qui pourrait vouloir restaurer à l'aide d'une nouvelle révolution, un principe si peu viable? Qui voudrait relever avec effort sur la terre de France et y planter peut-être dans le sang, un arbre que l'expérience a montré sans racines. Ce quisortiraitmaintenantde nouvelles révolutions, savez-vous quoi? Le despotisme militaire. Vous n'en voulez pas, citoyens, ni moi non plus. Que Dieu en préserve la France ! Que reste-t-il donc: si ce n'est la République?
« Quant à moi, dès que la République a été proclamée, je Tai acceptée sans hésitation, je l'ai adoptée sans arrièrepensée. J'ai voulu fermement, non seulement la laisser subsister, mais la soutenir de toutes mes forces. Je le veux encore.
« Mais ce n'est pas assez de vous dire que je veux la République si je n'ajoute comment je la comprends. La République pour moi, c'est la Liberté vraie, sincère, réelle pour tout le monde, dans les limites de la loi, c'est le gouvernement du pays par la mnjorité libre du pays. La République pour moi, c'est par excellence le règne du droit de chacun, garanti par la volonté de tous ; c'est le respect profond pour tous les genres de propriété légitime. Je n'ai point oublié que j'ai vu sous mes yeux une vaste République celle des Etats-Unis, atteindre le plus haut degré de la prospérité et de la grandeur, en suivant ces maximes. Croyez que ce n'est qu'en les adoptant que nous pouvons prospérer nous-mêmes et rester grands.
c( Il y a des gens qui croient que la République doit être guerroyante et conquérante, qu'elle est appelée à porter dans toute l'Europe, par la guerre, ses idées et ses lois. Je ne suis pas républicain de cette manière ; la gloire
et la sécurité de la République française me paraissent être de révolutionner l'Europe par des exemples et non par ses armes ; il ne faut pas qu'elle soit un feu qui brûle le monde, mais un feu qui l'éclairé...
Agréez, Messieurs et chers Concitoyens, l'assurance de mon respect et de mon dévouement.
a Alexis de Tocqueville. »
Valognes, ce 19 mars 1848.
Deux réunions lui suffirent pour gagner les agriculteurs de Valognes et les ouvriers de Cherbourg ; il se débarrassa des deux commissaires « républicains radicaux » de Ledru-Rollin, dontTun était, la veille, orléaniste très fidèle et l'autre « avait passé par les salons du premier Empire avant d'arriver à la démagogie »; quelques séances du Conseil général lui permirent de consolider ses chances et le 23 avrils jour de Pâques, après un court passage au château de Tocqueville, dont nous trouvons le rappel dans ses Souvenirs, il conduisit lui-même les électeurs de son village à Saint-Pierre, pour le scrutin. Le soir même il regagna Paris. Il y apprit qu'il venait en tête de la liste du département avec 110.704 suffrages sur 120.000 votants : cette campagne menée hardiment, se terminait par un grand succès.
« J'espère que l'Assemblée nationale sera modérée, disait-il à Beaumont, et pourvu qu'elle soit libre, je ne doute pas qu'elle n'établisse des institutions raisonnables ; mais sera-t-elle libre ? D'ailleurs les difficultés que les faits lui opposeront, ne seront-elles pas insurmontables? Ce ne sont pas les difficultés politiques que je redoute le plus ; ce sont les difficultés économiques et financières. On a rempli la tête des ouvriers d'espérances chimériques. En voulant les réaliser, on arrêtera le travail, on fera disparaître le capital et on amènera une crise financière et industrielle plus
grande, je le crains bien, qu'aucune de celles que nous ayons jamais eues(l). »
La prévision était juste. Tooqueville cependant tablait sur la maladresse des meneurs révolutionnaires qui, en n'imposant pas les élections au lendemain du 28 février, avaient manqué « d'obtenir une Chambre selon leur cœur et laissé échapper une dictature qu'ils auraient pu tenir quelque temps dans leurs mains ». Oubliant que leurs grand? ancêtres s'étaient concilié la nation par des réformes profondes, eux avaient ^cru qu'il suffirait d'établir le vote universel et multiplier les promesses pour appeler le peuple au secours d'un régime instable : ils ne firent que se précipiter plus tôt du pouvoir, mais après une lutte terrible, dont ils gardent, avec Falloux et ses amis, la responsabilité devant l'Histoire.
Aussi bien notre intention n'est pas de peindre cette période troublée ni de paraphraser les Souvenirs : nous ne mettrons en lumière que les points laissés dans l'ombre jusqu'ici.
Malgré la multitude, la diversité, l'inexpérience surtout quasi unanime de ses membres, défauts flagrants, dus à cette déplorable centralisation qui avait interdit tout développement de la vie locale, toute éducation politique en France, « l'Assemblée plut à Tocqueville par ses tendances ». Pour la première fois, depuis qu'il était entré dans le monde politique, il se sentait mêlé au courant d'une majorité, à la tête de laquelle il suivait la seule direction que son goût, sa raison et sa conscience lui indiquassent : repousser les Montagnards, sincèrement maintenir et organiser la République, mettre un terme aux innovations imprudentes des socialistes d'Etat, vaincre la
(1) Lettre inédite, fin avril 1848.
démagogie par la démocratie. Cette impression fut, hélas, toute passagère.
(( Nous périrons faute de chefs, écrit bientôt Tocqueville, les anciens dynastiques qui ont occupé la scène sous l'ancienne monarchie ne peuvent encore prendre les affaires : ils seraient suspects, » et mécontent, se croyant inutile, en vain, par l'intermédiaire d'un nommé Champeaux, secrétaire, Factotum de l'orateur, Tocqueville multipliait auprès de Lamartine, les avis les plus désintéressés, le pressant d'employer la force morale que lui et l'Assemblée possédaient encore pour affermir le gouvernement en face de la masse ouvrière mécontente et rassurer la France irritée contre Paris (1). Mais s'il admirait son talent et son courage, Tocqueville n'aimait pas Lamartine : il lui refusait toute confiance, prétendant n'avoir jamais rencontré un politique moins animé de la véritable pensée du bien public séparé de sa propre fortune, plus prêt à bouleverser le monde pour se tailler un grand rôle, plus préoccupé de l'effet immédiat à produire. Le chef du gouvernement provisoire « suivait, vers cette époque, la voie tortueuse(le qualiQcatif estdur)qui devait le conduire si tôt à sa perte », s'efïbrçant de dominer les Montagnards, sans les abattre, et de ralentir le feu révolutionnaire, sans Téteindre, redoutant par dessus tout « de laisser retomber la direction de l'Assemblée entre les mains des vieux parlementaires, avant d'avoir atteint ce souverain pouvoir qui s'échappait pourtant chaque jour de ses mains ».
Jointes au souvenir de sa généreuse mais imprudente intervention en faveur de Ledru-Rollin, lors de la nomination de la Commission, executive, sa demi-connivence
(1) Cf. Op. compl. Souvenirs, p. 165 et suiv. : « L'esprit de Lamartine se reflétait dans la sottise de Champeaux comme le soleil dans un verre noirci à la fumée, qui fait voir celui-ci sans rayon, mais plus net qu'à l'œil nu. »
— :no —
avec la Montagne et ses tergiversations irritaient tous les éléments modérés du pays, si elles avaient au moins le bénéfice de diviser les chefs radicaux entre eux.
Tocqueville voyait nettement le péril grandir. L'attentat du 15 mai contre les représentants, les colères suscitées par la fermeture de certains clubs, une conversation qu'il tint avec George Sand (1), peu après les élections complémentaires c< qui mirent le comble au désespoir des ronges (2) », la fête du 21 mai, puis les manifestations qu'engendra le décret du "^l juin sur les ateliers nationaux, furent pour lui les derniers signes avant-coureurs d'une tempête qu'il redoutait depuis longtemps : lorsqu'elle éclata le 23 juin, il ne fut pas plus surpris qu'il ne l'avait été cinq mois auparavant par la chute de la royauté : « cette disposition du reste lui devenait habituelle ». Tocqueville remplit avec sang-froid, pendant ces journées terribles, la mission dangereuse que TAssemblée lui confia d'aller stimuler le courage des troupes et des gardes nationaux sur les lieux du combat. Gomme nous aimerions toutefois que, l'après-midi du 24, lorsqu'il s'éleva contre la mise en état du siège de Paris, « par une instinctive horreur contre la dictature militaire, » il eut, devançant
(1) Cf. Op. compl. Souvenirs^ p. 203, « J'avais de grands préjugés contre M"^^ Sand, car je déteste les femmes qui écrivent, surtout celles qui déguisent les faiblesses de leur sexe en système .. Malgré cela elle me plut. Je lui trouvai des traits assez massifs, mais un regard admirable : tout l'esprit semblait s'être retiré dans ses yeux, abandonnant le reste du visage à la matière ; ce qui me frappa beaucoup fut de rencontrer en elle quelque chose de l'allure naturelle des grands esprits ». G. Sand avecJ.Favre était alors le principal rédacteur des Bulletins de la République qu'avait fondés Ledru-Rollin et qui, paraissant tous les deux jours, avaient pour tâche de propager « l'Evangile démocratique »> dans les campagnes.
(2) Le gouvernement avait essayé de retarder ces élections ; la menace d'une interpellation Faucher, sur le conseil de Tocqueville, contraignit à le décider.
le jugement des années, stigmatisé, en quelques mots brefs, les véritables instigateurs de cette lutte navrante : les démagogues aveugles et l'extrême droite cléricale, tous ceux qui avaient dit, dans l'an comme dans l'autre sens, les tragiques paroles : « 11 faut en finir (1) ! »
Par 496 sufTrages, à la majorité absolue des voix, Tocqueville avait été, le 17 mai précédent, élu l'un des premiers, membre de la Commission de Constitution, commission dont il dit aussitôt « qu'en l'envisageant dans son ensemble, il était facile de voir qu'il ne fallait pas s'attendre à une œuvre bien remarquable ». Jugement exact, mais dans lequel entre trop le souci de se faire pardonner un certain manque d'énergie regrettable. Ne sommes-nous pas fondé, en effet, à déplorer que des hommes tels que Dufaure, Barrot même et surtout Tocqueville n'aient pas mieux su s'imposer à force de patience, de ténacité,de vigueur, plutôt que de s'y laisser dominer, conduire et finalement décourager par d'ex-fonctionnaires imbus de principes monarchiques et napoléoniens, par divers radicaux despotistes, quelques journalistes et deux rêveurs, (2) tenant chacun pour un système particulier, énervés, fiévreux, c( pressés par une Assemblée persuadée que le pays serait sauvé, dès qu'il posséderait des institutions stables », si
(1) M. Senior rapporte dans ses Conversations, que dans un entretien qu'il eût le 25 mai avec Beaumont, MoIé, Cousin et Tocqueville tous furent d'accord qu'une bataille sanglante se déroulerait dans les rues avant trois mois et que le parti anarchique y serait détruit.
(2) Cf. Op. compl. Souvenirs, p. 258 et suiv. M. de la Gorce dit dans son Histoire de la seconde République française que la première réunion eut lieu le 19 et que Barrot fut le premier à proposer d'organiniser fortement la commune. Tocqueville dit le 22 et met en avant Lamennais. Mous le croyons plutôt, car nous savons quelle importance Lamennais ne cessa de donner à la décentralisation : de plus, tel Corménin, il avait en poche son projet écrit de constitution.
différents de ces hommes sûrs de leur but et bien au courant des moyens à prendre pour l'atteindre, qui, sous la présidence de Washington, rédigèrent jadis la Constitution d'Amérique.
Hostile à une déclaration des droits, Tocqueville fut battu avec Barrot et Lamennais (qui en démissionna de colère) sur la proposition de fixer fortement d'abord l'état politique administratif de la commune (1), c'est-à-dire de refondre notre système de centralisation ; il fut battu encore, par la faute de Dufaure, sur l'opportunité d'une double Chambre, quoi qu'il eutlumineusement démontré que c< le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif naturellement jaloux Tun de l'autre et placés dans un tête-à-tête éternel, sans la faculté de recourir à l'arbitrage d'un troisième, seraient aussitôt en mauvais procédé ou en guerre et y resteraient constamment jusqu'à ce que l'un eût détruit l'autre » (2) ; si bien qu'il se découragea. Il se reprit pour soutenir, mais en vain, qu'un président élu par le peuple deviendrait fatalement un prétendant à la couronne, qu'on aurait tort de ne point le faire nommer, selon la méthode américaine, par des délégués et, qu'en cas où la majorité ne serait pas obtenue dès le premier tour, l'Assemblée devrait alors être chargée de choisir entre les candidats. Il fit, par contre, triompher le fâcheux amendement de Beaumont qui impliquait la non-réélection du président; il montra, sans résultat, la fragilité des compromis adoptés relativement à
(1) Tocqueville dit à ce propos : « C'est une maxime insolente de soutenir que l'Etat est le tuteur des Gouvernés et doit forcer les individus à bien faire leurs affaires. La conséquence principale de la révolution de 1848 est de donner plus de liberté à l'individu, non de le lier comme on le propose. »
(2) Arbitrage et troisième pouvoir sont, mots inexacts. On lui objecta qu'un pouvoir législatif divisé serait trop faible devant un homme. Tocqueville dit « deux Chambres sont plus respectables qu'une seule et moins capricieuses ». Papiers inédits.
la position que les ministres occuperaient entre le chef du pouvoir exécutif et l'Assemblée ; il prit enfin une part active dans l'établissement des tribunaux des conflits et de délits politiques, obtint l'inamovibilité des juges et refusa de prendre part au vote absurde sur la nécessité d'une triple délibération prise au 4/5 des voix pour entraîner la revision (1).
En réalité, dans cette Commission présidée par un personnage de second ordre, Gormenin, envahissant et prétentieux, le véritable juriste manqua, libéral et docte tout ensemble qui, par des observations constantes inspirées de l'expérience et du bon sens, aurait fait triompher la raison. Le mélange adopté des vieilles théories de notre droit public et d'institutions anglo-saxonnes ne produisit qu'une œuvre bâtarde, dans laquelle aucun des problèmes constitutionnels, même les plus simples, ne se trouvaient résolus: « Il faut convenir reconnaît Tocqueville, que si plusieurs d'entre nous avaient eu la volonté de se soustraire à la tyrannie de notre président, ils auraient fini, en s'entendant, par y parvenir. Mais le temps manquait pour les grandes discussions et le goût aussi. L'immensité et la complication du sujet effrayaient et fatiguaient d'avance les esprits... On craignait de se jeter dans des luttes violentes... Nous cheminâmes ainsi jusqu'à la fin, adoptant
(1) Cf. ces opinions curieuses que Tocqueville rapporte : a Dufaure proposa d'interdire le remplacement et d'obliger tout le monde à satisfaire en personne au service militaire, mesure qui eut détruit toute éducation libérale si on n'avait beaucoup réduit le temps de ce service on désorganisé l'armée si on avait fait cette réduction. » La remarque valait d'être faite : au reste Tocqueville avec une perspicacité admirable annonça ce que deviendrait l'armée dans une démocratie : les officiers tombant peu à peu au rang de vulgaires fonctionnaires, les grands chefs n'étant pour la plupart que des vieillards, « grande cause de revers », la carrière militaire peu honorée et de moins en moins suivie etc. Cf. Op. compl., t. III, p. 444 et suiv. Dém. en Am.
de grands principes explicitement, à propos de petits détails... sans nous bien rendre compte de la force relative des différents rouages et de la manière dont ils pouvaient fonctionner ensemble (1). »
Lui qui reprenait tous ses moyens dans un cercle restreint, pourquoi ne surmonta-t-il pas ici la répugnance que ses collègues lui inspiraient ? L'aveu qu'il fait de son attitude explique et rachète en partie sa faute. Mais le strict devoir l'obligeait à montrer plus d'énergie, d'habileté, de constance aussi et un rôle moins neutre l'eût honoré davantage. Faut-il donc qu'en politique l'honnête homme manque trop souvent d'énergie et de souplesse ?
Lorsque le rapport eut été rédigé (2) par Marrast et que les délégués des bureaux l'eurent examiné contradictoirement avec la Commission, pour en arrêter définitivement les termes^ la discussion générale s'ouvrit le 5 septembre : Tocqueville à plusieurs reprises, deux fois principalement, y intervint, le 12 septembre lors du débat sur la question du droit au travail qu'il combattit (3) et avant
(1) Op. Gompl. Souvenirs, p. 267.
(2) Cf. Ce fragment inédit, 27 août 1848.
«... La Commission de Constitution a fini son œuvre depuis huit jours. Demain, le rapporteur nous lit son travail. La discussion commencera jeudi ou lundi; le pays l'appelle à cors et à cris. C'est un malade qui croit que chaque pilule qu'on lui prépare va le remettre en santé. Le nouveau préambule n'est autre chose que ce que nous avons préparé chez Vivien. Ce n'est pas un grand monument. Mais cette rédaction, si elle manque de grandeur, est du moins raisonnable et sans danger... »
(3) Cf. nos chap. II et III in fine, et ce fragment inédit d'une lettre écrite à Beaumont, nommé depuis peu, ambassadeur en Angleterre :
14 septembre 1848.
« Vous comprenez combien cette discussion de la Constitution m'absorbe et m'agite. Je suis plus tranquille aujourd'hui qu'il n'y a trois jours, parce que j'ai enfin expectoré le discours qui me pesait depuis que je suis dans la vie publique, je n'ai jamais reçu de si vives
Lamartine, contre les anaendemenls Grévy et Leblond, à propos du mode d'élection du Président. Mû par un tout autre sentiment que le grand tribun, il défendit malheureusement les mêmes conclusions, s'appuyant en particulier sur cette déplorable raison indigne de lui, a qu'après avoir annoncé à la nation qu'on lui accordait le droil, qu'elle avait toujours souhaité, dénommer le chef du pouvoir exécutif, il n'était plus possible de le lai dénier et de le lui refuser plus longtemps »!
Les 300.000 suffrages recueillis par Louis Bonaparte aux élections complémentaires du 17 septembre auraient dû l'avertir cependant, lui qui tant de fois avait prévu le danger. 11 devait dans ses Souvenirs regretter cette faute, qu'il commit uniquement pour ne pas abandonner Gavaignac et Dufaure (1), mais qui s'excuse d'autant moins que
el de si nombreuses marques de sympathie. Ce qui m'a causé le plus de satisfaction, c'est que j'ai été aussi chaudement approuvé par les Républicains de la veille qui n'appartiennent pas à la Montagne que par nos amis du lendemain et surlendemain. Quant à la Montagne proprement dite, elle m'aurait mangé si je m'étais laissé faire. » Cf. Moniteur du 13 septembre 1848.
(i) Tocqueville écrivait à G. de Beaumont le 27 octobre 1848.
« Nous avons eu hier l'une des séances les plus solennelles et les plus profondément émouvantes dont nous ayons été témoins depuis l'ouverture de l'Assemblée nationale. Cette grande assemblée a flotté pendant cinq heures dans un doute et dans une anxiété universels, cherchant son chemin à travers des abîmes. Cavaignac et Dufaure l'ont entraînée, malgré elle, dans la voie du vote immédiat. Dieu que la responsabilité leur soit légère. J'ai voté avec eux pour ne pas les abandonner mais en les blâmant. Nous faisons un métier de casse-cou. Je ne vois pas trop, il est vrai, ce qu'on gagnerait à attendre; mais je vois clairement le péril à peu près certain auquel on s'expose en se pressant. Cette considération était pour moi détermiQante. Aussi n'ai-je pas cessé de proposer à la Commission de constitution le renvoi de la nomination de président après les articles organiques (Mole l'avait appuyé vigoureusement et sagement). J'avais d'abord eu la majorité pour cette idée, je l'ai ensuite perdue par le même procédé qui a entraîné hier la Chambre, la pression opérée non sur les esprits, mais sur les
dès le 27 juin, il considérait comme transformé le tempérament même de la nation, et se rendait compte qu'au vertige de l'indépendance allait succéder la crainte, le dégoût même des institutions libres.
Malgré le danger pressant, il s'était élevé le 24 juin aussi bien contre la déclaration de l'état de siège que contre la remise au général Cavaignac de pouvoirs dictatoriaux , par « instinct plus que par sagesse », car il estimait au fond ce chef chargé, bien malgré lui, de verser le sang de ses concitoyens, et « dont l'idéal n'était pas loin de celui de Washington ».
(( Nous sommes mieux que nous ne l'avons jamais été, écrivait-il à son ami Randot le 15 juillet. Nous ressemblons à un malade qui a échappé à une crise depuis longtemps prévue, qui devait l'emporter en une nuit, et qui n'a plus qu'une fièvre maligne ordinaire (1).
Tout en prenant part aux travaux de l'Assemblée (il avait été nommé vice-président, et président des Commissions chargées d'étudier les diverses questions soulevées parla récente abolition de l'esclavage et par la reprise du travail dans les prisons etc.), Tocqueville suivait en observateur les diverses phases d'une politique qui allait aboutir au déplorable vote du 10 décembre.
Les mesures souvent louables, prises par les ministres d u général Cavaignac, ne ramenaient qu'en apparence la sécurité,dans la nation. Le débat relatif aux conclusions delà
volontés par Cavaignac. 11 était temps, alors que je l'ai proposée, de la faire accepter par l'Assemblée et le pays. Quoi qu'il en soit, c'est le cas de dire avec Lamartine : Aléa jacta est ! » (1) Fragment inédit.
H. Pierre-Marcel. 25
grande Commission d'enquête sur les événements de juin le prouva bien et démontra que les colères, les rancunes, toutes les anciennes passions couvaient sous la cendre. Cavaignac malheureusement, sans apaiser les radicaux, irritait les réactionnaires, qui gagnaient du terrain, et l'espoir de voir s'établir une République modérée s'affaiblissait de jour en jour.
« L'incertitude de l'avenir est toujours extrême, confiait Tocquevillo à Beaumont vers ce temps-là (l), La nouvelle société n'est pas assise ni en train même de s'asseoir. L'opinion légitimiste fait des progrès effrayants. Le Gouvernement s'en étonne et s'en alarme, mais il se méprend sur la cause. La France n'est légitimiste qu'en désespoir de cause. Le légitimisme n'est pas la maladie, mais le symptôme ; la maladie, c'est la misère des pauvres, la gêne des riches, l'inquiétude de tous. Le remède serait un retour ferme et continu aux vrais principes de l'ordre et aux hommes qui représentent ces principes. Jusque-là, le pays cotitinuera à se croire en révolution et le mal ne fera que s'aggraver. Le Gouvernement est dirigé par une pensée énergique et honnête, mais il montre à chaque moment une insuffisance ou une inexpérience déplorable. Il n'y a réellement que deux ministres dans le cabinet ; tous les autres sont ou impuissants ou dangereux. Tandis que Cavaignac et Lamoricière combattent le socialisme dans la Revue, Sénard, ministre de l'Intérieur, soutient des doctrines socialistes à propos du travail de 12 heures, et Goudchaux, ministre des Finances met en avant dans le Comité des finances, les doctrines du même genre les plus alarmantes ; et Vaulabelle, ministre de l'Instruction pabli(|ue, inquiète de son côté tous les hommes libéraux ou religieux, sinon par ses actes, du moins par ses propos que vous pouvez imaginer sans que je vous les rapporte. Quant à l'inexpérience, elle se trahit à chaque instant d'une manière effrayante...
(l) Lettre médite.
Vous savez, par une expérience qu'ils n'ont pas, qu'un Gouvernement qui blesse à la fois tous les organes de la Presse se met en péril, ils ont été amenés, à cela par les criailleries d'anciens amis et par une théorie de bascule, qui est d'une application bien dangereuse dans les temps si critiques où nous sommes et dans l'état présent des esprits (1). »
Lettre qui précise la situation avec une parfaite exactitude : Tocqueville désirait vivement que Gavaignac appelât aux aifaires le petit groupe des anciens constitutionnels progressistes, dont il faisait partie et résolus alors aux actes qu'une prudente énergie commandait. Déjà Louis-Napoléon s'agitait dans l'ombre ; pour éviter de nouvelles et déplorables aventures, Tocqueville se déclare prêt à s'unir même aux plus notoires de ses anciens adversaires, aux partisans de l'ordre quels qu'ils fussent : on les materait plus tard 1
Le 24 septembre il écrit à Beaumont :
« On s'attend à chaque instant à quelque grande échauffourée de Louis-Napoléon. Je suis convaincu qu'on exagère, et que la plupart de ces craintes sont très chimériques. Mais la situation n'en est pas moins bien grave. Ge qu'elle a de plus grave à mes yeux, c'est la diminution rapide de la popularité de Cavaignac au dedans de l'Assemblée et au dehors. Vous me dites que la chute de Gavaignac serait un grand malheur. Par Dieu ! je ne le sais que trop, c'est pour cela que je suis si effrayé. Oui, que vous dirai-je? Il faudrait aller jusqu'à la Réaction ce serait le seul moyen de sauver la République, d'y rattacher un peu les cœurs et les espérances et de faire réussir la candidature de Gavaignac... Le parti de la République honnête et modérée a presque disparu hors de l'Assemblée. On est placé entre une petite minorité qui veut la
(1) Cette lettre sera pubhée en entier ultérieurement.
République sociale ou rouge, et une majorité immense qui ne veut entendre parler d'aucune République quelconque. Voilà la situation vraie. L'Assemblée est aujourd'hui suspendue, sans que rien la soutienne, entre ses deux opinions extrêmes. La majorité ne représente plus pour ainsi dire rien dans le pays. »
Cependant, peu après le scandale du banquet de Toulouse, Gavaignac, pour éviter le vote de défiance qu'un scrutin du 11 octobre laissait craindre, demanda le jour même la levée de l'état de siège et modifia son ministère : Dufaure, Freslon et Vivien membres du parti modéré furent appelés pour remplacer Senard, Recurt et Vaulabelle. Aux difficultés, que suscitaient les menées montagnardes renaissantes, et la discussion à la Constituante du mode d'élection présidentielle, s'ajoutait l'effroi d'une crise politique mal définie encore : l'heure était grave.
Dufaure proposa Tocqueville pour le Ministère de l'Instruction publique. Gavaignac, quoi qu'il fut en bon termes avec ce dernier, refusa : le chef du pouvoir exécutif s'opposait à gouverner par l'intermédiaire de modérés trop notoires. Mais pour ne pas laisser Tocqueville sous une fâcheuse impression, il lui offrit de représenter la France à la conférence projetée à Bruxelles, pour régler les afïaires germano-austro-italiques (1) .
Les mesures prises en faveur des ministres démissionnaires, qui contredisaient la déclaration très nette de Dufaure le 16 octobre, ne furent pas sans persuader définitivement la grosse majorité de l'opinion que Gavaignac ne
(1) Rien ne peut mieux éclairer ces pourparlers, les circonstances qui précédèrent la campagne électorale et les maies résolutions de Tocqueville qu'une lettre inédite écrite le i2 à Beaumont : le ton fiévreux qui la caractérise n'en est pas un des moindresjattraits. Cf. Annexe, pièces XX.
saurait jamais se soustraire à la domination des éléments suspects de la gauche, et malgré les elTorts de son ministre de l'Intérieur, il perdit ainsi la confiance des modérés. Or, Louis-Napoléon poursuivait victorieusement ses intrigues : le 27 octobre, Tocqueville écrivait à Beaumont, au sujet du débat que souleva dans l'Assemblée le mode d'élection du Président :
« Nous avons vu hier les deux partis les plus opposés, les amis particuliers de Gavaignac et de Louis-Napoléon, travailler avec la même ardeur et amour pour le même résultat. Il est évident pourtant que les uns ou les autres se trompent, lesquels? L'avenir prochain nous l'apprendra. La négociation qui a précédé la création du nouveau Cabinet, a eu le résultat funeste de prouver à tous les anciens chefs de parti, que vraisemblablement ils n'auraient jamais rien à espérer de Gavaignac... Je considère Barrot comme gagné à Louis-Napoléon. Gelui-ci a dîné chez lui il y a deux jours, et par une conversation que j'ai eue avec le même Barrot, j'ai pu aisément juger que dans la passion qu'il éprouve contre la République et dans la crainte qu'il ressent de rester définitivement fruit sec, après une vie si prolongée, le rôle de Mentor du petit grand homme lui sourit beaucoup. Je crois donc que son parti est pris, autant du moins que Barrot prend son parti. Le parti de Thiers est également pris, quant à ne point aider Gavaignac ; mais il reste à savoir si il se portera lui-même candidat ou si, comme il le dit^ il laissera faire, se réservant d'imposer ses amis au nouveau président, sans que lui, daigne prendre un autre rôle que celui de protecteur et de tuteur. Les légitimistes sont incertains, mais ils ont de l'humeur. Au milieu de ce feu croisé d'ambitions ou de rancunes personnelles, Abbattuci serpente en tous sens, promettant ici, promettant là, se glissant à toutes les oreilles et déployant une fertilité de moyens et une activité prodigieuses.
Les adversaires du gouvernement le savent bien^ aussi n'ont-ils plus garde d'en appeler au souvenir de Napoléon
concurront; ils ne jurent que par le Napoléon conservateur et ratTermisseur de la société.
« Un autre péril que je commence à entrevoir dans l'obscurité de l'avenir et qu'il peut être utile de vous signaler est celui-ci : je crains, sans aucune raison positive de le craindre, mais par un instinct qui pourrait bien ne pas me tromper, je crains, dis-je, que Cavaignac et Lamoricière ne cachent au fond de leur âme, le désir et le projet de se soustraire à l'obligation de placer Louis-Napoléon, si il est élu, à la tête des affaires, à l'aide d'un coup d'Etat. Je le crains, et rien en effet ne serait plus à craindre (1). »
Si Tocqueville se trompait ici, du moins ne se leurrait-il pas sur l'évolution de Barrot, deTliiers et de Mole qui, par mesquine antipathie pour Cavaignac, se rapprochaient de Louis-Napoléon. Fidèle au général, lui, personnellement, manifestait un profond dégoût pour cette attitude des anciens chefs de groupe. Lumineusement, le premier, il annonce :
« Il ne faut pas s'y tromper, la candidature de Louis-Napoléon signifie en bon français : « A bas la République! » et j'ai bien peur que d'ici à l'éleclion, ce caractère n'apparaisse de plus en plus, ce qui serait assurément à notre détriment. Aujourd'hui les deux candidatures sont ainsi posées: Cavaignac adhésion à la République, Napoléon protestation contre la République. Cela me suffit (2). »
En vain, le voyons-nous se bercer de quelque espérance. Ni le manifeste du 11 novembre, ni l'admirable plaidoyer du chef du pouvoir exécutif, le 25, ni les mesures prises en faveur du Pape à la fin du même mois (3), ne vinrent
(1) Fragments d'une lettre inédite.
(2) Cf. Annexes, pièces XIX et XX.
(3) Cf. Annexes, pièces XXI et XXII.
renforcer, comme on pouvait s'y attendre, les chances de Gavaignac, c< qui allait finir en Lamartine, c'est-à-dire glisser entre la République rouge et le parti de l'ordre ! » La malheureuse aiïairesdes récompenses nationales, indignement exploitée par les partisans de Bonaparte servit d'argument suprême pour décider d'une bataille, désormais gagnée par eux. Le 8, Tocqueville comprit que la cause de Gavaignac était perdue : au reste, il le désirait presque, car en cas d'une « non-élection du Bonaparte » il croyait à une émeute dans Paris.
Beaumont quitta l'Ambassade de Londres dès que le résultat de l'élection présidentielle fut connu : Tocqueville se démit le même jour de ses fonctions de plénipotentiaire (1) : puis les deux amis résolurent de se maintenir dans l'expectative.
0. Barrot, auquel le prince payait ainsi ses services, devint président du Gonseil, en se voyant imposer pour collègues, entre autres, le légitimiste Falloux et le républicain Bixio. Tocqueville suivit alors les premières phases de la lutte, qu'il avait dénoncée comme inévitable entre le chef du pouvoir exécutif et l'Assemblée, désapprouvant les avances que fît la gauche à Louis-Napoléon, puis, lorsque celles-ci eurent été repoussées, l'opposition bientôt factieuse des Montagnards. Las cependant de voir les députés diminuer leur prestige dans des ridicules escarmouches contre le président, il se prononça pour le rejet du rapport Grévy, qui impliquait la prolongation pure et simple des pouvoirs de la Gonstituante jusqu'au vote des lois organiques ; il espérait que des élections nouvelles éclairciraient la situation.
« Un voile épais soustrait aux regards l'avenir le plus prochain. La nation n'a plus d'autre passion dominante
(1) Cf. Annexes, pièce XXIII.
que celle du bien-être, et chez un peuple en cet état tout est possible », écrivait-il en mars à StofTels, et progressivement il s'énervait de son inaction. Sa santé ébranlée le préoccupait, l'attristait : malgré le choléra qui dévastait Paris, il jugeait indispensable néanmoins de demeurer « au poste où le devoir le maintenait » ; pris entre le Gomité de la rue de Poitiers, dont il avait refusé de faire partie, et la faction démagogique reconstituée (1), il sentait l'urgence de lutter pour le petit groupe du centre gauche, « qui pouvait être le parti du salut ! »
Au début du mois de mai, sans se rallier positivement au ministère, ému par les efforts de Barrot et de Faucher, qui sans affecter Tindifférence, visaient à l'impartialité et se posaient en défenseurs d'une liberté très acceptable, Tocqueville renoua avec le président du Conseil des rapports quelques peu refroidis depuis le 10 décembre. Nommé membre de la Commission extraordinaire des prisons par Barrot lui-même, il écrivit à celui-ci une lettre très amicale qui confirma cet heureux rapprochement.
(1) Cf. ce fragment inédit à G. de Beaumont, 22 mars 49.
«... Je ne voua écris que deux mots, mon cher ami, n'ayant à vou^ apprendre rien de particulier et que les journaux ne puissent vous faire connaître. Vous y verrez la conduite factieuse qu'di tenue hier l'opposition et comment elle a été sur le point d'amener la dissolution de l'Assemhlée, l'appel à la guerre civile et, suivant toutes probabilités, le renversement immédiat de la République. La folie a heureusement tourné en faiblesse et beaucoup de ceux qui voulaient s'abstenir ont fini par voter blanc. Il est vrai de dire que, de son côté, le Gouvernement n'est guère raisonnable de provoquer sans nécessité évidente de pareilles séances. Dufaure n'aurait pas pu assister plus que vous à la réunion générale de la Commission d'Afrique. l'ai fait remettre la séance à lundi. J'ai choisi ce terme un peu éloigné par le vif désir que j'ai de vous voir assister à cette première séance quia beaucoup d'importance...
La situation créée par cette discussion sur les clubs est assez grave pour que je vous conseille de ne rester absent que si vous avez des râlons très sérieuses de le faire ; moi je demeure. »
Dès qu'il fut assuré de son élection à la Législative, Tocquevllle partit pour l'Allemag-ne se reposer quelques jours. Le scrutin, on le sait, donna 70 sièges seulement aux républicains de sa nuance : les démocrates socialistes, contre toutes les prévisions, en obtenaient 180 et les conservateurs 500. La majorité passait donc à droite et les hommes de février même les plus notoires, comme Lamartine, se trouvaient exclus.
Jusqu'au 20 mai, les résultats furent imprécis : l'éclat de quelques victoires « des rouges », celle de Ledru-Rollin par exemple, d'une part, et de l'autre, la peur d'une réaction brutale agitaient les esprits. Pour rassurer l'opinion, éviter aussi d'être obligé de faire appel aux légitimistes ou aux Orléanistes nommés en masse, Louis-Napoléon, par une dérogation singulière aux règles les plus courantes du parlementarisme, avant même que la Législative eût remplacé la Constituante, pria Barrot de remanier son ministère (Bugeaud qu'il préférait se mourant). C'est ainsi que le 19, Tocqueville reçut à Francfort une dépêche qui le rappelait d'urgence ; il ignorait la décision du président ; mais sentant que le moment de payer de sa personne était venu peut-être, malgré son mauvais état physique, il résolut de rentrer sans délai. Le jour même, il écrivit à Beaumont :
« ...Je compte partir demain et être à Paris aussi vite qu'on peut aller sans passer de nuit.
Il me paraît possible, comme à vous, que Dufaure soit appelé au pouvoir...
Je crois que Louis-Napoléon a, contre Dufaure, des préjugés si enracinés et si forts, qu'il n'y a qu'une très grande pression extérieure, qui puisse l'amener à lui donner une place dans son Conseil. En admettant que le pouvoir fut offert à Dufaure, mon avis est que celui-ci ne devrait pas faire la même faute qu'avec Gavaignac et accepter d'abord, Fauf à s'entendre ensuite sur les condi-
lions, mais s'entendre tout de suite et, avant de conclure, savoir précisément à quoi on s'engage. Je sens trop, du reste, l'extrême gravité du moment, pour ne pas vous dire, avec la plus véritable sincérité, que je mets de côté tout sentiment personnel et que je suis parfaitement prêt à être quelque chose ou à n'être rien, suivant que la chose paraîtra utile. Quant à vous, je n'admets pas la possibilité de ce que vous dites. La répugnance contre vous n'est pas plus forte que contre Dufaure et, tout en comprenant, par mon sentiment préféré, le sentiment d'abnégation, que vous m'exprimez, je ne comprendrais pas que Dufaure entrât sans vous. Du reste, je persiste à penser que celui-ci ne sera pas mis en demeure, ou ne rendra pas une offre acceptable. Qu'il prenne bien garde surtout, de n'être pas pris de nouveau, parles habiles, comme un remplaçant provisoire, qu'on met à une place très difficile à tenir, avec l'intention de la lui reprendre, dès qu'il l'aura rendue meilleure. S'il se trouvait en position de prendre un parti, il faudrait avec grand soin veiller sur lui, car son esprit, qui aperçoitsouvent des pièges imaginaires, ne voit pas toujours les dangers réels. El, sur ce point comme sur tant d'autres, je suis heureux de vous savoir près de lui. »(1)
Dans ces lignes Tocqueville perçait à jour la pensée de Louis-Napoléon : le ministère nouveau ne devait servir qu'à dissimuler l'évolution entre le précédent régime, bien défectueux mais relativement libre encore, et la mainmise du prince sur les affaires, grâce à la complicité de ses partisans, devenus membres d'un nouveau cabinet. La mort de Bugeaud l'obligeait à reculer ses projets ; le futur Empereur, en servant ses calculs, flattait le sentiment public sans rien abdiquer de ses projets, puisqu'il n'appelait, près de lui, que des hommes de transition. On allait adjurer ceux-ci, dès le 24, de sauver la société.
(l) Ces fragments sont inédits.
Les conservateurs qui s'imaginaient non seulement vaincre, mais anéantir les Montagnards, se montraient désemparés pour être restés au-dessous du triomphe qu'ils avaient rêvé, etles Montagnards, qui s'étaient crus perdus, étaient aussi enivrés de joie et d'audace, que si les élections leurs eussent conféré la majorité dans la nouvelle Assemblée... L'émotion se propageait. « De toutes parts, on reconnaissait qu'il ne pouvait plus être question de sortir de la République et qu'il ne restait qu'à opposer les républicains modérés aux rouges... »
Barrot, maintenu au pouvoir, se tourna vers DuFaure, puisque Mole, Thiers et leurs amis refusaient, non sans égoïsme,de se cliarger du gouvernement avec lui, quoiqu'ils entendissent rester les maîtres et ne voulussent pas que le ministère se composât d'hommes sur lesquels ils n'auraient eu qu'une faible prise. Le prince-président, lui, se montrait simplement décidé à conserver dans le cabinet ses agents les plus dévoués. Le péril grandissait. On parlait, à propos de l'expédition contre Rome, d'une nouvelle mise en accusation des anciens ministres par l'Assemblée « in extremis, pleine de fureur et désireuse d'un éclat violent avant de disparaître » ; une émeute dans la rue était imminente, dont les résultats enfin connus des élections et le lamentable échec d'Oudinot fournissaient aux Montagnards un double prétexte ; « tout le monde se préparait à sortir de la Constitution, le parti extrême réclamant plus qu'elle et les partis monarchiques beaucoup moins! L'anarchie menaçait la France. »
= Sollicité d'entrer dans le ministère, (l'exemple des chefs de la majorité le prouve), quel politique n'aurait pas senti de légitimes hésitations le poindre puisque, devenu ministre, il cheminerait au milieu de pires embûches et des dangers, pour se sentir abandonné au premierjour meilleur, par ceux qu'il aurait rassurés?
Or, Tocqueville,et c'est là véritablement où il nous apparaît doué d'une rare force d'âme, Tocqueville, disonsnous, n'hésita pas. Il était physiquement afTaibli, sans confiance dans la Législative, triste de tant de maladresses naguère commises, inquiet de l'avenir : « Non, je n'hésitai pas, écrit-il dans ses Souvenirs, car l'idée d'occuper un poste dont la crainte écartait tant de gens et de tirer la société du mauvais pas dans lequel on l'avait engagée, flattait, tout à la fois, mon honnêteté et mon orgueil. Je sentais bien que je ne devais faire que passer au gouvernement sans m'y arrêter, mais j'espérais y rester assez de temps pour pouvoir y rendre quelque service signalé à mon pays et pour m'y grandir moi-même. Gela suffisait à m'entraîner (1) » !
Fier langage qui nous laisse une impression de mâle sincérité, et qui tranche avec la sécheresse de tant de politiciens plus célèbres.
Sans doute, insinueront quelques censeurs revêches, Tocqueville se désavoua lorsqu'il accepta un portefeuille des mains du prince, qu'il avait combattu six mois auparavant et dont il redoutait encore les desseins : calomnie ou critique maligne, reproche sans portée î Benjamin Constant, Prévost-Paradol crurent, un jour, pouvoir se prêter à l'application de leurs principes, par le gouvernement même qu'ils criblaient de coups naguère encore et dont les chefs, lassés ou momentanément affaiblis, semblaient vouloir se soumettre et accepter un partage de prérogatives, jusqu'alors jalousement défendues. Nous ne discuterons pas d'ailleurs ici les motifs qui les guidèrent : leur acte en particulier se défend plus ou moins. Mais pour Tocqueville et ses amis la question se présentait très différemment : elle se réduisait à tenter un dernier
(l; Cf. op. compl. Souvenirs^ p. 289 et suiv., p. 297 et suiv.
effort pour préserver la nation des troubles démagogiques les plus graves et des projets qu'un ambitieux nourrissait contre l'indépendance de ses concitoyens, pour écarter aussi les dangers que lui faisait courir une diplomatie hasardeuse. Les hommes de cœur qui acceptèrent cette rude tâche, malgré la présence dans le cabinet d'adversaires ou de collègues malveillants, ces hommes Barrot, Dufaure, Lanjuinais, Tocqueville méritent donc qu'on les place en lumière et leur rende pleine justice.
Les pourparlers durèrent jusqu'au 2 juin. Dufaure, sollicité d'entrer seul dans la combinaison, comme ministre de rintérieur, refusa, si on ne lui adjoignait au moins Tocqueville, que Mole, malgré son rôle critiquable durant cette crise, encourageait : « Fasse le ciel que l'on s'entende pour sortir d'un conflit d'où peuvent naître les plus grands malheurs lui disait-il : vous et vos amis y pouvez beaucoup » ou bien encore : (( Soyez tranquille, personne ne peut se méprendre sur vos intentions. Il est convenu entre nous de vous porter si nous nous décidons à prendre une vice présidence de plus à l'Assemblée (pour l'élection du l"" juin). Hier soir notre réunion a manifesté à l'unanimité son désir de conciliation et même de fusion avec vos amis : malheur à ceux qui dans ces moments suprêmes conservent d'autres sentiments! » Tocqueville restait sceptique malgré l'apparente sincérité de ces appels, et vonlait des garanties.
Nommé vice-président par 336 voix sur 586 volants, il se sentit plus fort après ce succès. Ne pouvant obtenir l'Instruction publique, qu'il désirait et que gardait Falloux, qu'appuyaient les légitimistes, les catholiques et Louis-Napoléon, il parla brusquement de se retirer ; Barrot lui offrit alors les Affaires étrangères que Rémusat, circonvenu par Thiers, refusait. Le poste était pé-
rilleux : certains, Rivet entre autres (1), lui conseillèrent de s'abstenir. Tocqueville, pour ne pas se soustraire aux obligations qu'il estimait devoir contracter, se décida néanmoins à risquer l'aventure ; son attention, du reste, s'était souvent portée sur les questions extérieures et il venait d'étudier avec soin, quelques mois auparavant, la situation de l'Europe en vue de la conférence projetée à Bruxelles. Il ne fit qu'une réserve : la désignation certaine de Lanjuinais comme ministre du Commerce et de l'Agriculture : « c'était un ami calme, méthodiquf^, prudent, têtu, d'une loyauté absolue, un associé très sûr et indispensable pour que le petit groupe modéré obtint la prépondérance^ dont il avait besoin pour bien faire et... retenir Dufaure dans la ligne droite (2). »
(1) Tocqueville parle dans ses Souvenirs d'un échange d'observations qu'il eut par écrit le soir du 1®'' juin, à dîner, sous la table, avec ce dernier ; on l'a supprimé, le voici : il explique en partie ce qui va suivre. En tête se trouve à l'encre : « Conversation par écrit entre moi et Rivet à table avec mes amis à la veille d'accepter le Ministère. » (Le reste est au crayon ; Hivet écrit le premier.)
)) Il faut fermer à Thiers et à Mole la porte du cabinet sous peine d'être trahis, or Falloux la leur rouvrirait et vous trahirait.
— Que dites-vous de la combinaison dans laquelle Passy est aux Affaires étrangères, et moi à la place de Falloux?
— Je n'ose rien dire, car vous vaudrez mieux aux affaires étrangères que Passy, mais il est déjà engagé dans le courant actuel et vous y êtes étranger.
— Que dites-vous de la combinaison en général et do ce qui me regarde en particulier?
— Je trouve la combinaison fort aventureuse et je suis fort hésitant pour ce qui vous touche ; Falloux et Buffet à la fin c'est trop. Quant aux Affaires Etrangères elles me semblent le point de mire de toute l'opposition. »
(2) Cf. billet inédit à V. Lanjuinais.
2 juin 49.
« ... Mon cher ami. Vous avez sans doute appris déjà que vous êtes Ministre de l'Agriculture et du Commerce, et moi Ministre des Affaires étrangères. Quoique je sois bien souffrant, après mille difficultés, j'ai
Cette exigence faillit tout perdre : car Falloux refusait de laisser partir Buffet qui occupait la place.
(( Mon cherTocqueville, écrivait, du Ministère de la Justice (1), Barrot désespéré, la combinaison que nous avons formée, grâce à votre patriotisme, ne tient plus qu'à une chose dont l'importance ne me paraît pas assez grande pour nous détruire et nous mettre en face d'un terrible avortement. 11 s'agit de laisser, dans le cabinet. Buffet qui y est déjà. Je vous en supplie, accordez-moi ce point et le Cabinet se trouve formé et nous abordons aujourd'hui l'Assemblée. Nous attendons votre réponse avec impatience; qu'elle soit affirmative je vous en conjure. »
Tocqueville tint bon cependant : il était couché, le matin du 2 juin, épuisé par la fièvre, quand Falloux luimême, « ce gentilhomme qui l'attirait sans lui plaire » vint, le voir, pour le supplier de céder : Tocqueville persista dans son refus. Alors le vicomte dissimulant son humeur, se leva pour prendre congé de lui. Tocqueville croyait les choses perdues. Non pas, M. de Falloux surmontant son dépit, se refusait à compromettre l'œuvre qu'il s'était résolu et engagé successivement chez M"^ Swetchine, M™* Thayer et place Saint-Georges de mener à bien : la loi sur l'enseignement. « Il n'est pas dit qu'une considération particulière m'aura fait rompre... une combinaison si nécessaire, je resterai seul au milieu de vous. Mais vous n'oublierez pas, j'espère, que je ne suis pas seulement votre collègue, mais votre prisonnière. » La défaite ne pouvait être ni plus spirituelle ni
accepté, mais à la condition que vous seriez dans le cabinet. C'était de ma part sine qua non...
Vous êtes dans tout le cabinet le seul homme sur lequel je me repose avec confiance. Venez bien vite, nous faisons- là une entreprise bien périlleuse, mais nous ne pouvons nous refuser à notre pays. »>
(1) Cette lettre est inédite.
plus galante. Le jour même, par décret présidentiel, le Ministère se trouva ainsi constitué: Présidence du Conseil et Justice: Odilon Barrot; Intérieur : Dufaure ; Affaires étrangères : Tocqaeville ; Finances; Passy ; Guerre: Rulhière ; Marine : Tracy ; Instruction publique : Falloux ; Travaux Publics : Lacrosse ; Agriculture et Commerce : Lanjuinais.
Dans ses Souvenirs^ Tocqueville a trop bien dessiné, fouillé même, la physionomie de ses collèguco, trop soigneusement énuméré les actes qui signalèrent leur commun passage aux affaires, et consacré un trop longchapitre à la gestion de son propre département, pendant les cinq mois qu'il le dirigea, pour qu*ici encore nous trouvions utile de nous étendre ; d'autres études nous le commandent du reste (1).
Si nous mettons à part Tracy, Lacrosse « dont l'insuffisance notoire tenait pour ainsi dire leur succession toujours ouverte » et Falloux, qui « ne représentait dans le Conseil, là comme ailleurs, que TEglise », « le cabinet possédait la force très grande que donnent, à des ministres une origine semblable, des instincts identiques, d'anciens liens d'amitié ou une confiance mutuelle et une visée commune. » Tous ou presque tous, mais à des degrés différents, voulaient maintenir la République (bien qu''on ne comptât pour ainsi dire plus de Républicains en France), parce qu'ils ne voyaient rien de prêt ni de bon à mettre à la place, et que seul, pour eux, Louis-Napoléon consti-
(1) Cf. Op. compl. Souvenirs. De la page 306 à la page 410. Odilon-Bar- ROT, Op. cit., t. III. Cf. P. de la Gorge, Op. cit., l. II, au livre XIII, § III, au livre XVII, § I. Robert Dreyfus, Quarante -huit. Précis historique de la loi Falloux et l'expédition de Rome. Cahiers de la Quinzaine, 1907. Conversation de Nassau-Senior déjà cit., p. 285 et suiv., 302 et suiv. Emile Ollivier. L'Empire libéral, t. II, etc.
tuait un danger perpétuel», puisqu'il guettait la circonstance favorable d'instaurer son gouvernement d'intrigants, d'aventuriers et de valets. Hélas! trois partis, irréconciliables entre eux, plus ennemis les uns des autres, qu'aucun d'eux ne l'était du présent régime, se disputaient l'avenir! »
Avec des chances et dans des circonstances bien différentes, c'était un peu l'effort, trop vite interrompu, de fin 1847, que Tocqueville, aidé par ses amis, s'imaginait reprendre : préserver la France d'une révolution ou d'un coup d'Etat, en ralliant coûte que coûte tous les hommes épris de liberté.
Tocqueviile, Lanjuinais^ Dufaure et Barrot se déclarèrent résolus à ne tolérer aucune entreprise contre les institutions républicaines; les autres membres du Conseil manifestèrent ou feignirent de partager la même pensée. Louis Bonaparte les reçut le lendemain 3 juin, poliment ; ils n'attendaient pas davantage ; Dufaure s'était naguère prononcé presque outrageusement contre sa candidature ; d'autres avaient voté au grand jour pour son compétiteur (1).
(1) Cf. Op. compl. Souvenirs. Il fautliretout le portrait que Tocqueviile dessina du prince, (p. 313 et suivantes). « Il était très supérieur à ce que sa vie antérieure et ses folles entreprises avaient pu faire à bon droit présumer de lui... Capable de ressentir de l'affection, il était propre à la faire naître chez ceux qui l'approchaient; sa conversation était rare et stérile... sa dissimulation qui était profonde... s'aidait singulièrement de l'immobilité de ses traits et de l'insignifiance de son regard, car ses yeux étaient ternes et opaques comme ces verres épais, destinés à éclairer la chambre des vaisseaux, qui laissent passer la lumière, mais à travers lesquels on ne voit rien... Sa passion de jouissances vulgaires et ce goût du bien-être s'étaient encore accrus avec les facilités du pouvoir.,, son intelligence était incohérente, confuse, remplie de grandes pensées mal appareillées. Il les avait péniblement ramassées dans des méditations solitaires loin, du contact des faits et des hommes, car il était naturellement rêveur et chimérique... 11 était difficile de
R. Pierre-Marcel. 26
Au moment où le ministère entrait en fonction, les hostilités reprenaient devant Rome, sur une dépêche transmise le 29 mai, par ordre du Président, et malgré un vote de la Constituante, le 11 mai, qui interdisait au gouvernement toute nouvelle attaque contre la ville. Ledru-Rollin, soutenu par la Montagne, réitéra sa demande de mise en accusation de Louis-Napoléon et de ses anciens ministres; au nom de la Constitution violée, il affirma le droit du peuple à se lever pour défendre ses droits.
Tocqueville, bien qu'il désapprouvât la manière dont l'expédition de Rome avait été entreprise et conduite, et qu'il eût déclaré « ne prendre de responsabilité que pour l'avenir » , répliqua vertement au chef de l'Extrême-gauche : « Vous et vos complices cherchez uniquement à produire une agitation permanente et désastreuse, et vous n'hésitez pas, afin de la produire, à semer les mensonges et les calomnies (1). »
Le nouveau ministre « très ému, mais très déterminé », fut applaudi à outrance; Thiers vint lui témoigner toute sa sympathie. L'Assemblée repoussa la demande de mise en accusation.
l'approcher... sans découvrir une petite veine de folie courant au milieu de son bon sens... Il se fiait à son étoile et il se croyait fermement l'instrument de la destinée, etc. »
(1) Cf. Moniteur du 13 juin 1849. Cf. ce fragment inédit d'une lettre écrite fin mai 1849, à G. de Beaumont.
... «J'ai appris avant-hier, en arrivant à Cologne, les mauvaises nouvelles de Rome et la séance dans laquelle avait eu lieu l'interpellation de J. Favre. Je sais trop incomplètement les faits pour avoir une opinion sur toute cette déplorable affaire. Ce que je vois de plus condamnable jusqu'à présent dans la conduite du Gouvernement, c'est d'avoir chargé d'une opération aussi difficile de toutes manières, un homme comme Oudinot. Si, comme je le pense, ce sont de petites passions qui ont fait faire un pareil choix, l'acte est inexcusable. La connaissance de ces nouvelles m'a fort troublé, fort attristé et j'ai regretté, en les recevant, d'être parti... »
Le 13 juin, le lendemain, l'insurrection prévue éclata. La mise en état de siège de Paris, de Lyon et de seize départements, appuyée par Cavaignac, fut votée ; mais dans la capitale, la lutte circonscrite pardes charges sur les boulevards et autour du Conservatoire, ne dura que quelques heures. Ledru-Rollin s'échappa; les auxiliaires lui avaient manqué.
Ce succès obtenu, les difficultés commencèrent. Ne s'appuyant en réalité que sur quatre vingts membres de la Législative, les chefs du Cabinet durent louvoyer entre les différents groupes de la majorité. Suivant les conseils de Tocqueville, chacun décida délaisser à Falloux les m^ains libres pour qu'il défendît^ selon ses vues, sa loi devant la Commission de l'enseignement ; puis, pour rassurer les conservateurs, ce qui d'ailleurs parut facile, la nécessité rimposant, Barrot et Dufaure suspendirent certains journaux révolutionnaires, firent mettre en accusation trente représentants notoirement impliqués dans TéchaufTourée du 13 juin et présentèrent même, « car le seul moyen qui restait, après une si longue révolution, de sauver la liberté était de provisoirement la restreindre )>, trois lois qui furent votées. L'une suspendait les clubs, l'autre réprimait les écarts de la presse, et une troisième enfin régularisait l'état de siège. La gauche prolestait, mais Dufaure lui tenait tête avec sa vigueur enflammée.
Malheureusement, celui-ci, ayant dirigé le Ministère de rinlérieur sous Gavaignac, se refusait à destituer nombre de fonctionnaires républicains, nommés naguère par lui. En vain Tocqueville le suppliait-il d'abdiquer tout amourpropre, de se débarrasser des médiocres pour donner confiance dans les intentions du pouvoir et acquérir le droit de défendre, contrela majorité, tous les hommes capables et intègres, lui recommandant de flatter certains intérêts particuliers, pour n'avoir rien à céder sur l'essentiel, de
faire toutes les concessions possibles enfin, car Tunique garantie de force que possédât la République était le maintien du Cabinet aux affaires !
Mais gros bourgeois de l'Ouest, ennemi des nobles et des prêtres, Dufaure n'écoutait pas ces avis raisonnables; il bataillait contre Falloux, qui l'agaçait par la souplesse de ses manières, éconduisait, rabrouait les solliciteurs les plus accrédités et les renvoyait à uq directeur de service plus rude que lui encore ; « si bien que l'on tombait chez lui d'une haie vive sur un fagot d'épines ».
Par ailleurs, les chefs de la majorité. Mole, Thiers se montrèrent constamment réservés, n'admettant pas que le ministère put s'établir solidement ni au sein de la Législative, ni à l'Elysée ; ils voyaient le prince sans cesse et formaient comme un cabinet occulte à côté du cabinet responsable, intriguaient même avec lui, jusqu'à préparer, au mois de juillet, une sorte de coup de force, qui échoua d'ailleurs, sur le refus formulé par Berryer d'y participer (1). De son côté, Louis-Napoléon tantôt favorable, tantôt hostile à ses ministres, ne leur créait que des difficultés.
Tocqueville cherchait bien « à étouffer, dans le cœur du président, les pensées du rêveur fataliste qui se croyait appelé à être le maître de la France, et par elle à dominer l'Europe, pour flatter les tendances de l'épicurien qui ne se souciait peut-être pas de monter plus haut, s'il était assuré de conserver sa position présente (2). » 11 lui laissait entrevoir que l'article 45 de la Constitution, qui interdisait la réélection, serait peut-être changé, sinon, que par une attitude modérée, prudente, il obtiendrait dans le
(1) Ce coup d'Etat au petit pied avait pour but de remanier la Constitution, renforcer les pouvoirs apparents du Prince-Président, tout en gouvernant, eux, par l'Assemblée : c'était absurde.
(2) ISote inédite. Cf. Op. compl. Souvenirs, p. 350.
pays, un nombre considérable de voix au prochain scrutin et que l'Assemblée céderait.
Dufaure, hélas, n'imitait pas son collègue et froissait constamment le prince, dont Falloux, lui, stimulait les ambitions secrètes, « pour ramener la religion catholique au pouvoir». Placé entre une majorité énervée par les clameurs de ses clients, auxquels Barrot refusait d'abandonner le gouvernement des affaires locales et le président bienveillant, mais fourbe, et pressé par ses acolytes de saisir enfin le pouvoir, le Cabinet dès le 1*' octobre n'eut plus aucune chance de durée. Lorsque le 31 du même mois, les débats sur l'affaire de Rome se terminèrent à son désavantage, Louis-Napoléon, en plein Conseil, exposa les dissentiments qui rendaient une séparation inévitable ; tous les ministres donnèrent leur démission.
Nous analyserons, non moins succinctement les négociations que Tocqueville conduisit, pendant les cinq mois de son passage aux Affaires étrangères ; les sources abondent sur elles. Sauf la question de Home déjà très étudiée, les autres incidents ont perdu aujourd'hui, du reste, tout intérêt direct.
« Quand je fus installé, je fus effrayé du nombre des difficultés que j'apercevais, mais je ne tardai pas à faire un certain nombre de remarques qui me tranquillisèrent, lisons-nous dans les Souvenirs, J'observai d'abord que les affaires ne devenaient pas toujours plus difficiles en devenant plus grandes, ainsi que cela apparaît volontiers de loin; c'est plutôt le contraire qui est le vrai : leurs complications ne croissaient point avec leur importance. De plus, celui dont la volonté influe sur la destinée de tout un peuple^ trouve toujours sous sa main plus d hommes e?i état de l'aider y de le décharger des détails, plus disposés à Uencourager, qu'on ne saurait en rencontrer dans les œuvres se^
condaires et dans les rangs subalternes, Eafin la grandeur même de l'objet qu'on poursuit, surexcite à un tel point toutes les forces de Tâme, que si la tâche est un peu plus difficile, Touvrier est beaucoup plus fort (1). »
Remarque très fine, qui vaut qu'on la médite ; si Tocqueville gagna dans ce ministère c< le plus grand des biens de ce monde », la confiance en lui-même^ reconnaissons qu'il n'y perdit pas, tels beaucoup d'autres, cette franchise de cœur dont nous ne saurions nous passer.
Il se garda aussi d'introduire, derrière lui, l'un de ces personnels encombrants dont les politiciens d'aujourd'hui se font suivre. 11 nomma simplement ambassadeurs, près des puissances les moins sympathiques à la France, deux amis sûrs, choisit « un secrétaire diligent » et désigna, pour chef de son cabinet, le Comte J. Arthur de Gobineau.
Familier des Serre, des Remusat, des Kergorlay, chez lesquels Tocqueville l'avait connu, ce Gobineau, « qui nous revient par l'Allemagne», comme le lui prédisait son ministre sagace, était alors un grand jeune homme de trente-quatre aas, fougueux, original, épris d'idées neuves et d'élégance, aristocrate intraitable, railleur,souverainement fier, goûtant les paradoxes et rejetant tous ceux qui ne témoignaient pas d'un profond mépris pour le vulgaire, cherchant encore sa voie, auteur de romans délaissés et d'une bonne étude sur Gapo d'Istria, perdu cependant parmi le fatras des documents, qu'il accumulait en vue de son Essai sur l'inégalité des races humaines.
Vers 1843-44, lui ayant demandé quelques services relativement à un projet d'étude sur le développement de la morale dans les temps modernes, qu'il médita pour TAcadémie des Sciences politiques, sans y donner suite,
(1) Cf. Op. compl. Souvenirs, p. 356 et suiv.
Tocqueville s'était plu à goûter chez son jeune ami, une vive intelligence, une rare supériorité de cœur, bien qu'il lui reprochât « une certaine allure de journaliste ». Le voyant avide d'effort, et plutôt dans la gêné, tout naturellement, il le pria en 1849 de lui servir de collaborateur. Heureuse aventure qui rapproche pour nous deux hommes si différents I
c( Au moment où j'entrai au ministère, l'Europe était comme en feu, bien que l'incendie fut déjà éteint en certains pays, rapporte Tocqueville dans ses Souvenirs. Mais d'autres dangers nous menaçaient, la plupart de nos agents, créatures de la monarchie, détestaient furieusement au fond de leur cœur le gouvernement qu'ils servaient... d'autres que la révolution de février avait tirés d'une obscurité où ils auraient dû toujours vivre, appuyaient au contraire sous main les partis démagogiques : le vice du plus grand nombre était la timidité ». En outre trois hommes, par le rang qu'ils avaient occupé jadis, s'arrogeaient le droit de diriger notre politique étrangère : Molé^ Broglie et Thiers. Quant au président, c( c'est surtout dans le maniement des affaires extérieures qu'il faisait voir combien il était mal préparé au grand rôle que l'aveugle fortune lui avait donné... (1) »
Non sans adresse, Tocqueville se concilia l'un en le tenant soigneusement au courant de ses négociations et en l'initiant à tout ce qu'il ignorait, les autres « en les accablant de déférence » et en leur demandant, avec une modestie calculée, des conseils « dont il ne profita presque jamais ». 11 remplaça l'ambassadeur de Vienne par Beaumont et celui de Saint-Pétersbourg par Lamoricière, pour lequel il avait une vive amitié, homme pétulant et supé-
(1) Cf. Op. compl. Souvenirs, p. 362 et suiv.
rieur, dangereux en France par ses propos inconsidérés contre Louis-Napoléon, et très vite agréé par l'Empereur de Russie ; puis, cherchant à mettre quelque lumière dans une situation périlleusement trouble^ il résolut de réserver pour l'avenir l'exécution de ses propres desseins, qu'il sentait irréalisables à cette époque et dont il ne put qu'indiquer les tendances; certains historiens n'ont pas laissé de les discuter.
« Ce n'est pas à une nation démocratiquement organisée comme la nôtre... qu'on peut laisser prendre l'habitude de sacrifier ce qu'elle croit sa grandeur à son repos, les grandes affaires aux petites ; ce n'est pas à une pareille nation qu'il est sain de laisser croire que sa place dans le monde est plus petite, qu'elle est déchue du rang oii l'avaient mise ses pères ! » projetait-il de lancer un jour à Guizot ; et s'il atténua l'expression de cette apostrophe (1), Tocqueville ne considérait pas moins ces idées comme le fond même de sa pensée politique... Donc, maintenir la France à la tête des nations, autant pour stimuler l'énergie nationale que pour satisfaire un légitime orgueil, voilà le but que tous les gouvernements, quels qu'ils fussent, devaient poursuivre sans défaillance et sans vaine audace, appuyés sur une force militaire solide, dans un esprit de justice égaie pour toutes les races humaines. La résistance, que ministre il voulut opposer progressivement à la Russie et à l'Autriche, lors du conflit, qui éclata entre ces deux puissances et la Turquie, au sujet des réfugiés hongrois, nous fournit un exemple de la manière dont Tocqueville comprenait le rôle dé son pays.
Une autre idéele domina toujours également: celle d'une entente avec l'Angleterre. « Je regarde ce pays^ disait-il
{[) Note inédite. Cî. aussi le discours inséré au Moïiiteur le 29 jan- Yier 1843.
à Nassau-Senior comme notre grande source, notre grand modèle de sagesse, de modération politique » et, malgré sa passion pour tous les beaux élans désintéressés, il ne se retenait pas d'admirer le sens pratique, dont s'inspira la diplomatie d'outre-Manche, cette suite admirable d'hommes d'Etat froids, tenaces, qui, résistant à tout sentimentalisme, fondèrent implacablement la grandeur britannique. En face des difficultés, qui ne cessaient de diviser les deux peuples^ Tocqueville se désolait : « Je ne sais si l'union intime et permanente de l'Angleterre et de la France n'est pas une chimère, mais c'est une belle chimère (1). L'idée de ces deux grands peuples, si grands par les armes, si grands par les arts, si grands par Tesprit, enveloppant en quelque sorte l'univers de leurs vastes bras et le forçant à se tenir en repos et en paix, cette idée là est grande, et, quel que soit l'intérêt particulier de ma patrie, si elle ne se réalise, il faudra le regretter pour le bonheur du genre humain! » Les quelques rares périodes de sa vie, durant lesquelles un rapprochement franco-anglais se produisit, en 1843, 1844, octobre 1849, et 1851-55, lui procurèrent une vive satisfaction, si profonds fussent ses doutes sur la durée possible de ces bons rapports (2).
Aussi bien ne pourra-t-on jamais blâmer un tel point de vue, mais plutôt l'opinion qu'il émit sur l'instauration nécessaire d'un empire germanique, pour nous protéger de la Russie, opinion que n'est pas sans expliquer le refus, aux Parlements de Francfort et d'Erfurt, de la couronne impériale par le roi de Prusse, ou plutôt, par le déjà tout puissant conseiller Bismarck, qui avait mainte raison pour regarder toute acceptation^ dans ce sens, comme prématurée.
(1) Cf. Op. compL, t. VI, p. 414, 461, t. Vil, 241, 243, 326, 328, 414, 419, etc., etc. Correspondance.
(2) Cf. Op. compl. SouvenirSf pp. 382, 383.
« L'intérêt de la France est-il que le lien de la Confédération germanique se resserre ou se relâche? disait Tocqueville en 1848. La réponse qu'on fera à cette question dépend de la réponse qu'on fera à cette autre : « Quel est, au vrai, le péril que fait courir la Russie à l'indépendance de l'Europe ? » — Quant à moi, qui pense que notre Occident est menacé de tomber tôt ou tard sous le joug ou du moins sous l'influence directe et irrésistible des tsars, je juge que notre premier intérêt est de favoriser l'union de toutes les races germaniques, afin de l'opposer à ceux-ci. — L'état du monde est nouveau ; il nous faut changer nos vieilles maximes, et ne pas craindre de fortifier nos voisins, pour qu'ils soient en état de repousser un jour^ avec nous, Tennemi commun (1). »
Mais dans une autre circonstance, Tocqueville disait à Beaumont :
«... Je sais très bien tout ce qu'il y a de dangereux pour la France, au point de vue de sa politique permanente, à ce qu'il se fonde une unité gouvernementale en Allemagne» ; et devant Nassau-Senior, qui louait Palmerston de favoriser la Prusse contre la Russie, il déclarait : « Ceci peut être vrai en ce qui concerne les intérêts de l'Angleterre, mais la France ne peut pas voir, avec plaisir, un nouvel accroissement d'une grande puissance militaire tout contre sa frontière. »
Ne déclarait-il pas « chimérique » la volonté exprimée par Louis-Napoléon de contracter une alliance avec l'un des deux grands Etats de l'Allemagne, « pour refaire la carte d'Europe et y efTacer les limites que les traités de 1815 avaient tracées à la France »?
Dès 1864, Tocqueville aurait évidemment transpercé les
(1) Cf. Conversations, p. 230 et suiv. Il aurait pu imaginer ce rôle digne d'une Pologne reconstituée.
desseins du ministre de Guillaume de Prusse. Si la politique des nationalités lui pouvait plaire par son caractère de justice, il gardait trop de bon sens pour la croire praticable encore dans « une Europe féodale ».
Peu après que le Cabinet eût été constitué, tous les mouvements nés de notre révolution se trouvèrent étouffés : la réaction triomphait en Sicile, en Toscane, en Allemagne, en Autriche et en Hongrie.
Ne pouvant prendre le rôle de restaurateur de Tordre ni songer à placer la France à la tête des novateurs, puisqu'il était impossible de conseiller ceux-ci, et qu'on ne pouvait les soutenir au dehors, sans aller, au dedans, contre un instinct national pacifique (1), Tocqueville résolut de se maintenir lout d'abord, strictement, dans le rôle de conciliateur sage, mais énergique. Après la victoire que venaient de remporter les gouvernements autocrates (2), la Suisse se trouva encombrée de réfugiés. N'ayant pu persuader à la petite république d'expulser tout au moins les meneurs et de ne pas résister aux injonctions de l'Autriche et de Frédéric Guillaume, qui parlaient l'un et l'autre de venir faire la police sur le territoire helvétique, Tocqueville se retourna et conseilla aux puissances limitrophes, pour mater la confédération, de refuser toute amnistie et tout permis de retour aux fugitifs, si inoffensifs fussent-ils. On le crut, sa ruse réussit; encombrée de douze mille aventuriers, obligée de les nourrir, la Suisse elle-même les chassa : ils fuirent en Angleterre.
Un peu plus tard, bien que regrettant l'importance prise parla Prusse dans la répression de mai-juillet 1849, voyant l'échec du parti de Gotha causé, autant par la mauvaise volonté des Princes et la rentrée en scène de l'Autriche
(1) Cf. Annexes, pièce XXIII, fragments inédits.
(2) Cf. Annexes, pièce XXIV, lettre inédite.
délivrée des Hongrois, que par la prévoyance de Bismarck (l),Tocqueville jugea prudent de s'abstenir de toute intervention dans la crise intérieure allemande ; il reporta ses soins vers le Piémont qui négociait, sans succès^ avec François-Joseph, depuis la bataille de Novare.
Laissant entendre aux divers Etats intéressés que le gouvernement français ne souffrirait pas qu'un pays si voisin perdît son indépendance et ses institutions constitutionnelles récemment acquises, il s'entremit pour hâter la signature d'une paix nécessaire. Les négociations paraissaient être sur le point d'aboutir quand, le 19 juillet, les Autrichiens rompirent soudain l'armistice ; indigné de ce procédé, Tocqueville fit ordonner, en Conseil des ministres, la concentration de l'armée de Lyon et manifesta un tel mécontentement près de la Cour de Vienne que le 6 août la paix fut signée.
H montra autant de sagesse, sinon de vigueur, dans l'affaire des réfugiés hongrois. Certes, il déplorait l'entrée en ligne des troupes russes qui subordonnât l'Autriche au Tsar, dans l'écrasement des troupes de Dembinski et de Kossuth et « les malheurs de tout un peuple infortuné » ; mais il jugea toute représentation vaine. Un incident grave le tira brusquement de sa neutralité : passés après leur défaite sur le territoire ottoman, les deux chefs de la révolution et quelques généraux polonais réclamèrent notre appui, tandis que les ambassadeurs austro-russes exigeaient de la Porte qu'on les leur livrât, contre toutes les règles du droit des gens. Les ministres d'Angleterre et de France engagèrent le Sultan à la résistance. Alors les deux Cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg rappelèrent leurs ministres.
A Londres l'opinion prit feu ; bientôt le gouvernement
(1) Cf. Annexes, pièce XXV, fragment inédit.
décida qu'on ferait des représentations près de Nicolas comme de François Joseph,, et que l'escadre anglaise se rendrait devant Gonstantinople pour donner confiance au Sultan. Le Foreing-office nous demanda d'imiter cet exemple. Perplexe, Tocqueville sollicita une réunion du Conseil des ministres : il exposa les dangers d'une pareille attitude pour la France, la Porte et la Pologne, attitude que balançait certes le désintéressement d'une si prompte intervention, mais que devait tout au moins précéder l'approbation très chaleureuse des encouragements donnés à Abdul- Médjid par notre ambassadeur; ses collègues et le Président, après quelques hésitations, penchèrent néanmoins pour une action immédiate. Une lettre personnelle du Sultan au Tsar et quelques conversations avec celui-ci, très finement tenues, par Lamoricière, vinrent heureusement apaiser cette fâcheuse querelle ; Nicolas comprit sa faute ; l'Autriche se hâta de l'imiter ; la diplomatie anglaise en fut pour une mise en scène trop précipitée (1).
Quant à l'affaire de Rome, Tocqueville ne s'en occupa jamais que « la mort dans l'âme (2) ». Obligé de prendre la suite de politiques maladroits, il ne cessa de considérer l'expédition entreprise comme une aventure sans issue, susceptible tout au plus de compromettre noire influence
(1) Cf. Annexes, pièces XXV et XXVI, quelques dépêches inédites, d'une rare clarté.
C'est avant ces difficultés que Lamoricière, ayant dit au tsar Nicolas, qu'il n'avait rien à craindre, en principe, de la République, reçut cette réponse qui vaut qu'on la rapproche de celle de Bismarck en 1873... : «< Je ne me soucie pas de vos affaires. Le seul gouvernement que je ne puis pas tolérer chez vous est une monarchie constitutionnelle... »
(2) M. de la Gorge au tome II de son Histoire de la seconde République française (p. 205) reproche à Tocqueville de s'être montré dans ces circonstances trop nerveux et impressionnable. Oudinot, nous le disons, ne lui inspirait aucune confiance et il prévoyait bien les suites de l'expédition ; l'avenir ne lui donna-t-il pas raison?
en Italie. A ses yeux, nous n'avions aucune chance, si le Pape était rétabli, d'obtenir, de lui, l'instauration, dans ses États, d'un régime plus libéral ; le parti de Gaëte semblait bien une faction pleine d'étroits et stupides préjuges, la démagogie romaitie « une poignée de brouillons, indignes qu'on les traitât en gens respectables », quant au général Oudinot qui commandait nos troupes, Tocqueville le tenait pour un chef incapable, dont son constant souci fut d'obtenir la destitution (1). S'il persévéra dans une voie si rocailleuse, il le fit, autant par impossibilité momentanée de rétrograder, que pour interdire à l'Autriche de prendre notre place et de ruiner ainsi complètement la liberté au centre de l'Italie.
Le 5 juin, Tocqueville remplaça M. de Lesseps, qui avait échoué près des triumvirs^ par Corcelle, son ami, dont les conseils, depuis son retour de Gaëte en décembre 1848^ hostiles à la politique d'expectative, n'avaient malheureusement pas été suivis. 11 le chargea de rester dans le camp français et de soutenir aux députations romaines que « le but unique de l'expédition était d'assurer l'indépendance du chef de l'Eglise, la franchise des Etats pontificaux et la paix du monde, caries gouvernements autrichien, espagnol et bavarois s'agitaient. »
Malgré les cardinaux, qui recommandaient pour plus de promptitude un bombardement général, sur les observations de Tocqueville, le siège poussé méthodiquement ne fut désastreux que pour les quartiers du Transtevere. Une première attaque, le 21 juin^ nous rendit maîtres de la Porte Saint-Pancrace ; enfin le 3 juillet, après de nouveaux
(Ij On lui accorda cette satisfaction, quant à Oudinot. Bedeau partit : mais l'annonce du succès du 3 juillet l'empêcha de dépasser Marseille ; on eut le tort de vouloir laisser à Oudinot le soin d'achever les négociations en récompense de son succès. Cf. Conversations déjà cit., p. 29o.
combats, notre petite armée pénétra dans Rome, acclamée par les papistes et les commerçants; l'échec de Lcdru- Rollin à Paris, n'était pas sans avoir découragé les partisans d'une résistance désespérée.
Quelques jours auparavant, le 23 juin répondant à deux interpellateurs qui lui reprochaient d'abandonner les peuples au joug des tyrans, et même de les combattre, sans voir par ailleurs la coalition européenne qui se préparait contre la République, sous les auspices de l'Angleterre et de la Russie, Tocqueville, très applaudi, avait fait bon marché de « ces craintes présentes, car, disait-il, j'ignore l'avenir )> et dé(^laré qu'il n'encouragerait a jamais, au péril de la France, des insurgés avides d'anarchie et dont les excès ramènent toujours en arrière les populations qu'ils prétendent libérer (1) ».
Cependant le 15 juillet, le drapeau pontifical fut hissé au sommet du château Saint-Ange, et l'on chanta un Te Deiim à la basilique de Saint-Pierre ; le 31, le cardinal vicaire arriva et par une suite de mesures intempestives et maladroites (2) provoqua, parmi les Romains, dans le
(1) Çiî. Moniteur du 26 juin 1849. N'y aurait-il pas trace des craintes manifestées vaguement par les interpellateurs, dans cette dépêche inédite postérieure envoyée à Lamoricière : « Un point que l'affaire d'Orient rend capital, c'est l'attitude de la Prusse vis-à-vis de Vienne et de Saint-Pétersbourg. Si ces cabinets veulent sérieusement entrer en lutte, il leur faut gagner la Prusse. Tant que l'Allemagne presque tout entière sera en travers de l'Europe entre eux et nous, nous serons couverts, mais l'Autriche et la Russie ne veulent-elles pas faire rentrer la Prusse dans le giron de la coalition? La Prusse et l'Autriche ne se sont-elles pas déjà mises d'accord, par quelque arrangement secret aux dépens des petits Princes? Rien ne mérite plus notre attention qu'une pareille question. N'oubliez pas de me faire part de vos observations et de vos prévisions à cet égard. Dans la situation actuelle il devient urgent de remplacer à Berlin M. de L... Je crois que je vais faire nommer là T... » *
(2j Cf. A Beaumont ce fragment inédit : (Affaire de Rome). « Ce mal-
corps d'occupation, et au sein du ministère, un vif mécontentement; Tocqueville se montra, avec juste raison, fort irrité :
« Je n'ai pas besoin de vous dire combien notre affaire de Rome me donne d'embarras et de soucis. Je n'ai jamais cru qu"on put sortir bien de cette entreprise. Faire une restauration et, qui plus est, une restauration cléricale et en repousser les conséquences naturelles et, en quelque sorte, nécessaires, cela, de quelque manière qu'on s*y prenne, n'est guère possible. Aussi ai-je toujours borné mon espérance à finir, non pas bien, mais passablement. Ce modeste résultat n'est pas encore très certain. Les autorités pontificales à Rome (grâce à la prodigieuse stupidité du Général Oudinot) se sont mises à faire de la réaction à cœur joie. Mais l'ordre de s'opposer, au besoin par la force, à toute mesure violente a été donné et s'exé" cute (1). »
Peu à peu il apparut que Pie IX serait intraitable sur
notre demande d'une constitution et de la sécularisation
des pouvoirs administratifs. Oudinot^ Corcelle, Rayneval
se perdaient près de lui en vains entretiens. Circonvenu
par l'Autriche, le Pape résistait, laissant espérer qu'il
heureux gouvernement de prêtres a un appétit de vengeance politique dont vous ne pouvez vous faire une idée et je crains bien que Corcelle qui était excellent quand il fallait prier le Pape, ne vaille plus rien maintenant qu'il faut lui résister... »
(l) Fragment d'une lettre postérieure à Lamoricière. « Voici les concessions que le gouvernement français demande en vain au pape :
(( 1° Une nouvelle reconnaissance des principes généraux de liberté et de sécurité, proclamés par le Pape dans son célèbre statut du 17 mars 1848 ; 2** Une nouvelle organisation des tribunaux romains ; 3" Un code civil analogue à celui du Piémont ou de Naples, qui en réalité vient du code Napoléon ; ^° Une municipalité élue et des Conseils nationaux. Le Pape, par son motu proprio du 14 octobre 1848, avait créé une Assemblée nationale, une Consulte, qui pouvait examiner mais non légiférer. Nous demandions qu'elle eût le pouvoir délibératif en matière d'impôts) ; 5° La sécularisation de l'administration publique ». Ce fragment est inédit comme celui qui précède.
accepterait, quelque jour, des institutions municipales et provinciales élargies, une Consulte d'Etat en matière de finances; il se retranchait habilement derrière les avis des diplomates étrangers, qui lui recommandaient de préparer une restauration bienveillante, suivie plus tard de réformes progressives, sous la condition que les troupes françaises s'éloigneraient, pour laisser à ses actes un caractère spontané.
Aussi Tocqueville, obligé de poursuivre des négociations dont il comprenait l'inutilité, finit-il par en arriver aux menaces respectueuses vis-à-vis du Saint-Siège; puisque Pie IX, dominé par le cardinal Autonelli, créature de la Cour de Vienne, cessait d'être le pontife libéral que nos plénipotentiaires avaient cru entrevoir sous les apparences, notre ministre jugea bon de préciser sa volonté : il désirait voir non seulement une transaction se produire, si difficile fût-elle, entre la démocratie romaine et l'absolutisme clérical, mais encore la Papauté entrer immédiatement dans la voie de l'apaisement et des réformes ; sinon la France se considérerait comme jouée. Le fait d'avoir été sollicités de rétablir Tordre à Rome, nous donnait des droits sur la volonté du Pape.
En vain^ Gorcelle le suppliait de parlementer encore ; le 7 août, au grand effroi de M. de Falloux, qui avouait cependant, lui-même, regretter les progrès de l'intransigeance cléricale à Rome et à Gaëte, Tocqueville déclarait, sur une interpellation du sieur Arnaud démocrate, qu'il travaillait à établir en Italie la juste influence qui nous était due, à rendre au Pape son indépendance, à obtenir pour les États romains des institutions et des réformes libérales, ajoutant qu'il souhaitait comme chrétien, que l'Eglise ne s'écartât pas sans nécessité de Tesprit du siècle. Bientôt le 19, il envoya une dépêche à Rome dans laquelle il était dit en substance : « Nous sommes des conseillers R. Pierre-Marcel. 27
qui portons l'épée au côté, qu'on ne l'oublie pas! (l)» D'ailleurs la majorité conservatrice de l'Assemblée s'énervait d'une situation, qui paraissait se compliquer chaque jour et acculait progressivement le Pape comme notre diplomatie aux plus fâcheuses extrémités; son inquiétude, son déplaisir, se traduisaient par des critiques contre le Président. Le prétexte était bon surtout pour Thiers et Molé, de laisser paraître enfin leur mécontentement ; Louis-Napoléon n'avait-il pas repoussé leurs avances? Bien des yeux se dessillaient (2) :
c< Il se fait ici, un singulier mouvement dans les partis, écrivait Tocqueville à Beaumont fin août.
Les principaux hommes politiques qui se sont coalisés, au 10 décembre pour faire arriver le Prince Louis à la Présidence, se refroidissent visiblement pour lui, et tendent peu à peu à devenir ses adversaires. En attendant, ils abandonnent l'idée de faire un coup d'Etat pour prolonger son pouvoir. Une mauvaise humeur assez vive règne contre lui dans la majorité! Mais en dehors do lui, que veulent-ils? Que peuvent-ils? Je l'ignore et ils l'igno-
(1) Corcelle se rebiffait, il était plus catholique que son ami; celui-ci écrivait à Beaumont :
« Quoique l'affaire de Rome ait diminué d'intensité, elle me cause bien des soucis et des embarras. Corcelle me fait tourner la tête. Nous avons eu, vous et moi, une bien mauvaise inspiration en renvoyant là. Au-dessus de la dépêche officielle que je vous envoie se trouve une lettre particulière (c'est la seconde) où il me demande en termes très aigres de le remplacer. Vous avez pu voir, de plus, que, dans la dépêche officielle, il a soin de relever de prétendues contradictions de ma part, qui n'existent que dans son imagination, ou plutôt dans sa volonté de ne pas suivre les instructions précises. C'est bien la peine de prendre pour agents ses meilleurs amis. »
(2) « 11 y aura toujours, ajoutait Tocqueville, intérêt à ce que, quel que soit l'homme qui exercera une influence prépondérante sur la religion, il ne puisse subir une inlluence dont les gouvernements et les peuples puissent souffrir. » Ce trait était dirigé contre T Autriche. Cf. Moniteur du 9 août 1749»
rent eux-mêmes. Ils suivent des impressions plus que des calculs, comme si, dans le temps où nous vivons, il n'était pas dangereux de s'abandonner ainsi en aveugle à des impressions. Quand je considère avec quelle facilité on oublie ainsi les rudes leçons de l'an dernier et du commencement de cette année, je ne puis croire que nous soyons hors des Révolutions (1). »
Louis-Bonaparte qui avait favorisé la prise de la cité papale, comme un moyen de se populariser, voyant l'opinion flotter et s'exciter, froissé aussi du rappel des contradictions entre son passé et sa conduite présente, dont on ne cessait de le harceler, se résolut à jeter bas le masque et à brusquer ses résolutions.
L'attitude, que prenait Tocqueville en face des fauxfuyants du Saint-Siège, ne lui déplaisait pas ; mais au sein du Ministère, des dissentiments se faisaient jour ; Falloux hostile à toute immixtion dans la politique pontificale, dissimulait sa mauvaise humeur en se détachant peu à peu de ses collègues, et Barrot, comme Dufaure, ne cachait pas qu'on s'était trop hâté de rétablir le Saint-Père.
Aussitôt que la Législative eut été prorogée, un matin de fin août, le Président, après le conseil des ministres, mit sous les yeux de Tocqueville, une lettre signée de lui, dont le destinataire, le colonel Edgard Ney, aide de camp du prince, se trouvait à Rome depuis peu.
Elle se synthétisait ainsi : « La République française n'a pas envoyé une armée pour étouITer la liberté italienne... Dites de ma part au général Rostolan qu'il ne doit pas permettre qu'à l'ombre du drapeau tricolore, on commette aucun acte qui puisse dénaturer le caractère de notre intervention. Je résume ainsi le rétablissement du pouvoir lemporel : amnistie générale, sécularisation de l'administration, code Napoléon, gouvernement libéral... »
(1) Lettre inédite.
Falloux n'assistait pas à la réunion ; Tocqueville comprenant toute la gravité de cette missive, demanda la permission de la communiquer au ministre de Tlnstruction publique. Celui-ci crut prudent de ne pas la blâmer pour ménager les susceptibilités de Louis-Napoléon... La lettre partit, sous la condition qu'elle ne serait pas publiée.
Dix jours plus tard, Tocqueville apprit qu'on la répandait à profusion dans tous les quartiers de Rome (1) ; Pie IX suffoqué quitta Gaëte, pour se mettre en sûreté à Portici, dans le palais du roi de Naples, « loin des Français traîtres et parjures ». Alors devant ce scandale, Tocqueville, de l'assentiment même de ses collègues, ne crut plus possible, le 6 septembre, d'empêcher pour le lendemain rinsertion au Mon//é'?^r (section non officielle) ; mais comme \di Patrie, organe officieux de TElysée, déclarait, le 8, que c'était de concert avec ses ministres que le prince venait d'envoyer ce document, Tocqueville et Falloux protestèrent, outrés de cette façon cavalière d'entrer en communication avec l'opinion par dessus les membres du Cabinet.
Cette épître étrange, contraire à toutes les convenances diplomatiques^ si elle inquiéta tous les esprits sensés^ trouva plus.de partisans que de détracteurs en France. Mais à l'étranger, sèchement approuvée par les Cabinets de Londres et de Berlin, dont les plénipotentiaires redoutaient les « triumvirs rouges », elle n'enfanta que des blâmes à Vienne et à Saint-Pétersbourg ; les libéraux italiens, eux exultaient. Néanmoins, le 14 septembre, en lui montrant tous les dangers d'une rupture^ Corcelle obtint du Pape la publication d'un édit de réformes pour le 19 au Journal de Rome. Bientôt connu, ce fameux Motu Proprio
(1) Il en avait refusé la publication dans le «Journal de Rome ». « C'est une barricade sur la route de Naples à Rome » dit le Pape un peu plus tard.
ne satisfit personne: les exceptions à l'amnistie se trouvaient si nombreuses qu'elles rendaient celle-ci inefficace.
Tocqueville ne dissimula pas sa colère et sa tristesse. En vain^ depuis qu'il conduisait, à son corps défendant, ces négociations laborieuses entre Rome et Paris, s'était-il efforcé de modérer Louis Bonaparte et de stimuler la Cour pontificale ; en vain avait-il ménage soigneusement le Président et le Pape, négocié avec l'Autricbe pour susciter, en sous-main, une pression étrangère sur Pie IX et risqué par là même sa réputation, son bon renom 1 Toutes ses peines n'aboutissaient qu'au plus inefficace des compromis : « Ce Moiii proprio est dévisoirey écrivait-il, et l'amnistie est cruelle. y> Son mécontentement s'accrut encore contre Gorcelle ; aidé de Rayneval^ celui-ci obtint cependant du Saint Père, l'interprétation la plus large que l'édit pouvait impliquer.
Finalement le ] *' octobre, le cabinet déposa sur le bureau de l'Assemblée, qui venait de reprendre ses séances, une demande de crédits pour couvrir les frais de l'expédition romaine. La commission, chargée de la vérifier, nomma Thiers pour rapporteur.
Dès le 9, Barrot était menacé d'une interpellation d'Emmanuel Arago, que Victor Hugo et les membres de l'extrême gauche appuyaient. Notre ministre, le 19 au matin, écrivit au Président du Conseil la lettre inédite suivante, dont celui-ci reprit un peu plus tard à la tribune les termes pour son compte (1) ; elle mérite qu'on la publie en tête des débats, car elle précise exactement la pensée qui guida Tocqueville au cours de cette longue discussion :
c( J'ai appris hier au soir de bonne source que Emmanuel Arago, auquel vous aurez à répondre, a l'intention d'attaquer
(1) Cf. Moniteur du 20 octobre 1849.
tout à la fois, la lettre du Président et le Motu Proprio. S'il en est ainsi votre terrain sera aussi bon que possible. Vous pourrez défendre le Président et sa lettre^ sans sortir de notre politique...
11 faut mettre ffugo et ses amis au pied du mur par des interrogations pressantes : « Vous voulez absolument obtenir du Pape un ensemble d'institutions plus complet que celui qu'il croit pouvoir donner ; vous voulez l'obtenir immédiatement, afin de sortir le plus tôt possible de Rome, et, cependant, vous déclarez que vous ne voulez pas user de violence. Quel est votre moyen pour atteindre ces deux résultats à la fois? Dites-le, nous le discuterons; mais jusqu'à ce que vous l'ayez donné, je suis fondé à vous dire que vous parlez des aiïaires comme des hommes qui ne sont pas chargés de les conduire, et que vous voulez avoir en parole la gloire d'un succès, que vous savez bien que vous ne pourriez pas obtenir par les actes, si vous étiez au pouvoir. »
Quant à notre politique à nous, je pense qu'il faut bien rétablir son caractère libéral, modéré, sensé, et défier tous ceux qui veulent plus ou moins qu'elle, de formuler un amendement qui réunisse la majorité dans l'assemblée.
Evitez, si vous m'en croyez, de lier directement le fait du séjour de notre armée et la durée de ce séjour avec le fait des négociations. On verrait là une menace, et ce serait à mon sens, un terrain dangereux. Il faut bien plutôt dire, si je ne me trompe, pourquoi nous ne nous en allons pas encore d'Italie^ que de préciser jusqu'à quand nous avons l'intention d'y rester. Nous ne pouvons quitter seuls l'Italie ; nous ne pouvons la quitter jusqu'à ce que la tranquillité soit assurée; jusqu'à ce que le gouvernement pontifical soit dans les conditions qui peuvent l'assurer. La seule de nos demandes au Pape qui nous soit contestée par le parti catholique, c'estle vote de la Consulte. Je crois que, sans la moindre animosité contre Montalembert, il est bon, en retraçant le tableau de nos négociations, de le maintenir comme un désir légitime de la France ; je vous enverrai dans une heure, lorsque mes bureaux ne seront plus déserts, des pièces qui établissent que celle modeste institu-
tion, qui choque tant les catholiques, avait été proposée par le Cardinal Antonelli et admise dans l'origine parle Pape. Je vous enverrai également les arguments qu'ont présentés nos négociateurs quand on leur a refusé ce qu'on leur avait d'abord offert.
Je vous demande pardon de ces avis. On ne peut jamais se placer exactement dans le point de vue de celui qui va parler et il faut qu'il arrange sa bataille lui-même ; de plus c'est l'écolier qui donne des conseils au maître. Mais le maître étant en même temps l'ami, l'excusera j'espère. Ce à quoi je tiens par dessus tout, c'est qu'après votre discours, on ne puisse établir une distinction raisonnable entre ce que vous aurez dit et ce que j'ai dit moi-même, cela serait très fâcheux pour nous et très possible pour moi. »
Louerons-nous la clarté, la franchise de ces lignes?
Cependant Thiers les 15 et 16 octobre avait lu son rapport; il approuvait l'expédition de Rome et le Motu proprio tout ensemble ; il ne faisait pas la moindre allusion, par contre à la lettre envoyée au Colonel Edgard Ney. C'était piquer le Président dans la partie la plus sensible de son amour-propre (1).
Les esprits perspicaces, calmes jusque-là, virent poindre aussitôt des difficultés graves. Les membres de la Montagne se refusaient à laisser dans l'ombre la missive du 18 août, car ils voulaient flatter le prince en le brouillant avec la majorité et empêcher un accord de se produire entre la France et le Pape ; dans leurs discours, Mathieu de
(1) Cf. Lettre inédite écrite à Lamoricière un mois auparavant : « Notre situation ministérielle intérieure est toujours à peu près la même qu'à votre départ. La majorité nous tolère, plus qu'elle ne nous soutient. Les principaux chefs de parti ne me paraissent pas toutefois vouloir entrer au pouvoir, ce qui rend probable le maintien du cabinet. Dans la nation elle-même nous sommes en progrès et, du côté du Président, je crois à l'envie de nous conserver. Quoi qu'il en soit, rien ne me parait encore préparé pour nous succéder, et, par conséquent, les périls ne me semblent pas immédiats... »
la Drôme, Gavaignac et Victor Hugo ne visèrent pas un autre but, le 19 octobre.
La veille même, le 18, Tocqueville avait pris, en premier, la parole et, brillamment soutenu, dans un limpide exposé des négociations, que, si le succès ne couronnait pas ses efforts respectueux près de Pie IX, il fallait en incriminer la cour de Gaëte seule, le cardinal Antonelli particulièrement, car lui, personnellement, n'avait jamais oublié que, selon les vues et les désirs primitifs de la France, l'expédition de Rome devait aboutir à une restauration constitutionnelle du Souverain pontife, restauration toute libérale et clémente... (1) Sans parler de l'amertume que le rapport de Thiers avait suscitée chez le Président, il ne dissimula pas que la majorité poussait trop loin l'approbation du Motu proprio. Au fond, sans le laisser paraître, il s'irritait que les chefs de la majorité affectassent un empressement, qui n'allait pas sans quelque condescendance protectrice désobligeante vis-à-vis du Ministère.
Le lendemain Montalembert obtint un grand succès, en parlant « de l'Eglise si faible, de cette faiblesse qui fait sa force aux yeux des âmes généreuses. »
Aussi bien, mieux qu'un récit forcément écourté, la lettre inédite suivante de Gobineau à Beaumont résumera clairement les péripéties de cette crise mémorable :
Paris 20 octobre 1849.
Monsieur,
« Nous sommes au beau milieu des débats sur l'affaire de Rome et le Ministre est tellement occupé et absorbé
(1) Cf. Moniteur du 18 octobre 4849. S'efforçant de trouver des similitudes entre ses dépêches et la lettre à Ney, Tocqueville se défendit d'avoir jamais eu la pensée d'abuser de la force, pour agir sur le pouvoir pontifical, « contre lequel toutes les puissances de la terre se sont usées et s'useront. »
par cette situation qu'il me charge de vous écrire pour lui. Vous aurez donc d'assez pauvres appréciations pour cette fois et je le regrette, car jamais encore, depuis quatre mois que nous sommes ici, nous n'avons eu un moment aussi critique et soit dit sans nulle emphase, aussi solennel.
Vous avez connaissance déjà sans doute du rapport de M. Thiers ; voilà le champ de bataille, oii la Montagne, par amour du bruit, du scandale et de ce qui peut s'ensuivre, et les partisans de M. V. Hugo ont voulu surtout concentrer le débat, non pas à cause de ce que ce rapport affirme, mais à cause de ce qu'il dissimule. Legrand point c'est qu'il n'a pas parlé de la lettre du Président de la République, par conséquent il l'a réprouvée, par conséquent le Président de la République est attaqué, offensé, donc il faut que son ministère vienne à son aide, le couvre, ce qu'il ne peut faire qu'en approuvant la lettre, qu'en l'adoptant, qu'en arborant tout ce qu'elle demande comme devant être de toute nécessité accordé, et, en définitive, qu'en rompant en visière à ceux qui réprouvent une politique de ce genre. Voilà le thème.
Malheureusement, M. le Président de la République et son entourage n'étaient pas aussi éloignés de ce point de vue qu'on aurait pu le désirer. De son côté, M. Thiers désapprouve la lettre du 18 août avec une hauteur qui, dans le rapport, n'a pu choisir d'autre alternative que d'éclater ou de se taire et l'on a pu craindre que M. Barrot, épousant la passion de M. le Président de la République et surexcité par l'aspect et les ennuis des négociations entretenues depuis tant de mois avec la cour de Gaëte, ne fut bien près à son tour, d'exaspérer la vivacité de M. Thiers, si M. Thiers était vif^ par la vivacité de sa riposte. Voilà la situation d'avant-hier au matin quand la discussion a commencé et les difficultés contre lesquelles M. de Tocqueville avait à lutter. Je ne vous parle pas des efforts des jours précédents, efforts multipliés, pour améliorer un état de choses aussi périlleux, et qui n'avaient pas été absolument sans résultats. On avait f»u calmer M. Thiers, calmer M. Barrot, mais il n'était pas certain que le même effet eût été produit sur l'esprit de M. le Président de la République.
« M. de Tooqueville a posé la discussion. C'est lui qui a ouvert le débat par un discours incontestablement le meilleur, le plus ferme et le plus net et le plus habile qu'il ait encore prononcé. Du reste, comme ce discours est de ceux qui ont une valeur intrinsèque, indépendante de la mise en scène oratoire, vous pourrez en juger par vous-même et je ne m'y étendrai pas. Je vous dirai seulement qu'en établissant la question non point sur le terrain ou dans les fondrières de la lettre du 18 août, mais au cœur de l'affaire de Rome en elle-même, ce discours mettait la discussion là où elle pouvait seulement se développer, sans atteindre aucune des susceptibilités en présence. Vous remarquerez que dans la droiture très appropriée au sujet et au but qui caractérise cette belle exposition, la lettre du 18 août n'est pas mise de côté, n'est pas mise en dehors du fait politique et y conserve une place ; mais elle est reléguée hors des limites officielles et diplomatiques par cette épithète de familière qui a é(é très remarquée, très bien sentie, très approuvée comme lui donnant précisément sa place. Le discours du Ministre a été un grand et bel acte de sagesse et de sagacité gouvernementales.
Je ne vous dirai pas toutefois, Monsieur, que M. le Président de la République en ait été pleinement satisfait. Il n'a pas, à ce qu'il semble, tenu compte de différentes difficultés existantes et il aurait souhaité que sa lettre fut non pas admise dans sa substance mais adoptée et défendue de tous points par le cabinet. Après la séance, le soir, il a parlé dans ce sens assez hautement et s'est plaint de ce qu'on le laissait seul en face du rapport agressif de la Commission. Dans une semblable disposition d'esprit, la séance d'hier a dû lui apporter des satisfactions, mais ces satisfactions lui sont venues d'un côté qui d'ordinaire ne lui en prodigue pas. Déjà^ la veille, M. Mathieu de la Drôme s'était étendu avec éloges sur la lettre ; M. Cavaignac est venu, à son tour, la louer dans les termes les plus expressifs. Son discours, quant au but que se proposait le général, n'a pas été à ce qu'il semble, nettement compris. M. de Tocqueville pense qu'il ne veul rien
dire, ou bien que la portée en est peu louable. Dans tous les cas, c'est M. Victor Hugo qui, en dehors de toute espèce d'arrière-pensée plus ou moins favorable à l'auteur de la lettre, s'en est montré le champion le plus décidé. Son langage paraît avoir beaucoup plu et M. le Président de la République passe pour l'avoir loué. Je ne sais si vous trouverez bien propre à vous servir, la manière dont il parle des affaires de Hongrie. Quoi qu'il en soit M. de Montalembert est venu après M. Victor Hugo et il est hors de toute discussion qu'il a mis en déroute les discours du préopinant et de M. Mathieu de la Drôme et inspiré à l'Assemblée les idées, les passions les plus en désaccord avec ce qu'on a appelé longtemps l'esprit de l'époque. Je n'insisterai pas sur ce point qui n'est pas l'objet. de cette lettre, mais je vous prierai de remarquer seulement, Monsieur, que M. de Montalembert, s'il a peut-être indiqué par une allusion lointaine qu'il n'approuvait pas la lettre, ne l'a du moins pas attaquée directement^ discrétion qui le sépare de ses amis du parti catholique, dont l'organe (le journal V Univers) s'exprimait en termes très superbes sur le cabinet et sur le Président le matin même.
Aujourd'hui la discussion va continuer. On attend des hasards. M. le Garde des Sceaux ne se trouvera pas répondre à une autre personne qu'à M. Emmanuel Arago qui va parler avant lui. Peut-être ne dira-t-il rien qui surexcite la verve de M. Thiers et peut-être les dispositions un peu véhémentes de M. le Président de la République ne trouveront-elles pas d'aliment. Ainsi, vous le voyez, nous sommes au milieu des peut-être, et nous avons peut-être une bombe qui va éclater dans quelque coin. En tous cas, M. de Tocqueville ne croit pas pouvoir admettre une intervention passionnée de M. le Président de la République, dans cette affaire, à son encontre, et il n'admet pas qu'il puisse accepter un blâme, dans quelque mesure et dans quelque forme que ce soit, qui lui serait imposé quant à sa conduite au sujet de la lettre.
Voilà, Monsieur, les affaires qui se traitent encore aujourd'hui, qui peut-être peuvent se prolonger et ne finir pas ce soir et qui. en définitive, pourraient, sans qu'on eût
le droit de s'en montrer trop surpris^ amener les plus grosses conséquences.
Midi. Je voulais en rester là de cette affaire, mais je me suis interrompu pendant deux heures environ et il est venu à mes oreilles différents bruits dont voici le résumé. Je crois ne pouvoir trop vous mettre au courant, Monsieur, des progrès d'une affaire aussi vitale. Le bruit est devenu public et court les boulevards que le Président de la République et surtout son entourage sont irrités et montés dans le sens du discours de M. Victor Hugo. Ils poussent, assure-t-on, M. le Garde des Sceaux et lui demandent de défaire pièce par pièce l'édifice élevé à la conciliation par M. de Tocqueville. Ce serait une bataille livrée à la majorité. Avec quelles forces, quelle perspective de succès, je n'en sais rien. Mais voilà ce qui se dit. Le ministre est au Conseil et il s'occupe directement et avec une insistance très caractéristique^ de raffermir, si toutefois il y a lieu, Monsieur le Garde des Sceaux dans la voie commune. Nous verrons ce soir les résultats.
«Gomme je ne doute pas que cette tension des faits et (If s esprits ne vous préoccupe, j'aurai l'honneur de vous écrire un mot demain par la poste et, comme de juste, en me tenant dans un vague d'expression suffisant.
« Adieu^ Monsieur, mettez je vous prie mes respectueuxhommages aux pieds de M"® de Beaumont et croyez-moi bien votre plus affectionné et dévoué serviteur.
c< Arthur de Gobineau. »
La discussion tourna court, mais Louis-Bonaparte ne se contint plus. « Il estimait que l'heure était venue d'en finir avec son ministère composé de trop honnêtes gens et avec une majorité qui le criblait de traits. » Ce fut inutilement que Barrot essaya de concilier la missive du 18 août et le Motii proprio^ après avoir refusé au prince de lire une lettre menaçante pour la majorité, dans laquelle il était dit que lui. Président, briserait les résistances « d'une autre nature » qui s'opposaient à la fin honorable de l'expédi-
tion. Ce fut inutilement aussi que, touchée par le patriotique désintéressement du Cabinet, la majorité vota les crédits, que Pie IX même fit tenir que son retour à Rome était décidé. Persuadé « qu'il payait les frais de ce triple accord, tout spontané » et impatient de se libérer d'une tutelle gênante, Louis-Napoléon se résolut à provoquer un conflit décisif, en parlant de remplacer sans raison Rostolan et Gorcelle.
Les ministres s'y opposèrent. « Je crains quelque folle entreprise » écrivait Tocqueville le 26 octobre... Cinq jours passèrent. Malade, écœuré, Barrot partit à Bougival ; Falloux s'était déjà rendu dans le midi. Malgré sa fatigue extrême (1), Tocqueville restait à son poste, et Dufaure ne quittait plus son cabinet. Le 31^ le prince les fît demander avec leurs collègues encore à Paris et, leur exposant ses griefs, leur reprochant de n'avoir pas obtenu de grandes concessions du Pape, surtout de ne l'avoir pas assez défendu les 18 et 20 octobre, les pria de lui remettre leur démission. Le jour même, 31, ils la lui adressèrent sans retard. Le Président fit lire à l'Assemblée un « message manifeste »^ dans lequel il déclarait n'avoir obtenu, malgré toute sa bonne volonté, qu'une neutralisation de forces au lieu d'une fusion de nuances ; comme dépositaire du pouvoir exécutif il se déclarait résolu à ne plus choisir que des hommes aussi préoccupés de sa responsabilité que de la leur, de l'action que de la parole, et capables de mettre
(1) Tocqueville disait à Beaumoiit quelques jours auparavant (fragment inédit) :
« P. S. Je suis fatigué, tourmenté et un peu découragé en vous écrivant. Il y a en ce moment trop et de trop grandes affaires. Je plie sous le faix. Et puis, mon cher ami, quelle misère que de diriger les affaires étrangères d'un peuple, qui, ayant le souvenir d'une force immense et, dans la réalité, une puissance limitée, aspire à tout, et, au fond, ne veut, et peut-être ne peut rien oser. Il vaudrait mieux planter ses choux. ))
en pratique le système qui avait triomphé au 10 décembre »... Les noms d'Hautpoul, Rouher, Fould, Parieu, F. Barrot, Bineau etc., parurent dès le lendemain au Mo* niteur. La République était virtuellement renversée.
Le 2 novembre, jour où le général d'Hautpoul vint lire son incolore déclaration devant les députés, Tocqueville envoyait à Beaumont une lettre, dont nous publierons les fragments que voici (1) :
2 novembre i842.
« Je ne sais quel sera ici mon successeur, car il est à peu près certain, que Rayneval n'acceptera pas, (il refusa en efYet, ce fut le général de la Hitte qui prit les Affaires étrangères). Je ne crois même pas qu'on se soit flatté qu'il accepte. On a voulu en ce moment gagner du temps.
c< Pendant toute la journée d'avant-hier on a couru après un ministre des Affaires étrangères sans pouvoir en attraper un. On avait d'abord pensé à Persigny, à la Moskov^a. Ces choix ont dû être écartés, comme ridicules ou peu dignes. Le poste proposé à deux ou trois autres personnes respectables a été refusé par elles. On s'est donné quinze jours de tentatives en nommant Rayneval.
« Jusqu'à présent le coup d'Etat au petit pied a peu de succès et n'est pas pris au sérieux, bien qu'il apparaisse comme un symptôme bien sérieux de l'avenir. Je m'attends cependant qu'il sera suivi d'un assez grand calme pendant quelque temps. Mais après ce calme il faudra compter sur des complications infinies et bien dangereuses. »
Tocqueville voyait juste : les bons procédés dont^ aussitôt après son coup de force, Louis-Bonaparte ne laissa pas d'accabler très habilement les membres les plus influents de la majorité, et certains discours empreints du plus parfait constitutionnalisme qu'il prononça, autorisè-
(l) Cette lettre est inédite.
rent le rétablissement d'une entente apparente. Mais le 4 novembre Tocqueville dévoilait les prochaines raisons d'une rupture, que bientôt les deux partis de TElysée et de TAssemblée consommèrent définitivement :
4 nov. 49.
c( ... Il y a des causes accidentelles et superficielles qui ont pu précipiter la crise qui vient d'avoir lieu. Mais la cause profonde et permanente, c'est d'une part la conviction que le Président avait acquise que non seulement nous ne l'aiderions pas dans le coup d'Etat final, mais que nous ne le laisserions pas s'y préparer et se mettre en état de se passer de nous ce jour-là; de l'autre, le désir de gouverner et surtout de paraître gouverner par luimême. Il croyait que, peu à peu, on le laisserait tomber dans l'ombre et que le pays finirait par le perdre de vue. Il a voulu se montrer dans toute son indépendance vis-à-vis de nous et de l'Assemblée nationale, c'est pour çà qu'il a choisi le moment où la majorité nous était le plus assurée et qu'au lieu de prendre pour ministres les chefs de cette majorité, il a été chercher, dans les parties infimes des partis, les hommes dont il voulait se servir. Voilà les causes vraies de l'événement. Le Président est un monomane qui n'abandonnera l'idée impériale qu'à son dernier soupir. 11 est audacieux jusqu'à l'imprudence et à la folie ; mais en même temps il est sympathique et apathique. Je sais que ce qui est vrai de lui, ne l'est pas de son entourage ; si je suis bien informé, on rappelle autour de lui tous les hommes de main du parti; on forme une nouvelle association du 10 décembre ; en un mot, on se prépare, à la guerre, mais on n'y entraînera pas le maître immédiatement. Je le crois décidément brouillé avec Thiers. Celui-ci a senti qu'il n'avait aucun rôle à jouer avec cet homme qui est aussi ingouvernable qii'inca fiable de gouverner. Quelle que soit la mobilité de Thiers, je le crois aliéné pour toujours ; je crois pouvoir en dire autant des légitimistes. Vous voyez qu'ils n'ont aucun représentant dans le cabinet. Le message a été particulièrement insultant pour
eux, de plus, je crois au Président, l'idée qu'il doit se faire une popularité à leurs dépens. Mole est toujours à vendre, c'est le plus sot intrigant de toute la bande...
Ainsi donc, il y a plusieurs partis principaux de la majorité qui paraissent aliénés à tout jamais et décidés à ne pas concourir à la résurrection de l'empire. Je n'en oserais dire autant de la masse, et je penche même à croire que le Président la regagnerait aisément et l'amènerait à servir ses desseins, s'il en avait la volonté et le talent. Cette masse qui n'aime pas l'Empire aime encore moins la République et surtout tremble de donner accès aux Rouges... Mais ce n'est point là le point de vue du Maître... 11 ne veut à aucun prix être ni surtout paraître l'instrument ou l'agent, ou la créature, ou le protégé d'une majorité parlementaire (1). »
Epuisé par cinq mois de responsabilités incessantes qu'il n'avait assumées que très las déjà, souffrant même, Tocqueville fut condamné au repos le plus profond ; un mal de poitrine se déclarait. Mais il resta fort devant cette misère nouvelle, « car sa conscience ne lui reprochait rien. »
En quittant le Ministère, il se rappelait ses efforts pour rapprocher tant d'intérêts différents, sa constance à maintenir la paix, sans diminuer le prestige de son pays et malgré l'état de faiblesse, de torpeur, d'anarchie latente qui caractérisa les six mois de son passage aux affaires, ses soins aussi à rétablir entre l'Angleterre et nous (2), une entente rendue précaire par l'hostilité presque invariable du Cabinet britannique pour notre expédition contre Rome. Il partait suivi des sympathies du corps diplomatique (3) et libre de tout pacte avec la Droite ou la Gauche.
(i) Lettre inédite à Beaumont. Cf. Annexes, pièce XXV, lettres inédites.
(2) Cf. Op. compL, t. VII, pp. 241 et 249. Correspondance.
(3) • Le corps diplomatique tout entier m'a témoigné des regrets très vifs et qui m'ont paru sincères. » Lettre inédite.
Pcar une inadvertance, qu'explique la légèreté de son esprit, Louis-Napoléon, queséduisirent une franchise, une délicatesse, une énergie si fréquemment mises à l'épreuve, repoussé ailleurs, (Barrot venait de lui refuser le cordon de la Légion d'honneur), espéra près de Tocqueville un aimable accueil. Le gentilhomme se montra aussi ferme que le tribun :
24 nov. 49.
c( Le Président, peu de jours après la chute du Cabinet m'a écrit une longue lettre de sa main, dans laquelle, après m'avoir parlé très vivement de son amitié pour moi et de son regret de s'être séparé de moi, après avoir protesté contre l'idée d'avoir voulu m'appliquer certaines parties de son message, il m'engageait à le venir voir. J'y ai été une fois, de l'avis de mes amis, pour n'avoir pas l'air de bouder et, malgré ses instances, je n'y suis plus retourné depuis. Je lui ai fait dire par Vittard que j'étais touché de son procédé et plus encore de sa réception, mais que j'espérais qu'il voudrait bien comprendre ma situation, que le public, qui ne connaissait que le contenu du message, ignorant la correspondance privée qui l'avait suivi, s'étonnerait de me voir dans les salons de l'Elysée, lorsque presque tous les hommes de la majorité s'abstenaient d'y aller, ceux mêmes qui n'avaient jamais été de nos amis... La seule conduite à tenir vis-à-vis du pouvoir exécutif dans ce temps-ci est de se montrer à son égard pacifique, bienveillant même et inflexible. Quant aux Burgraves, il n'y a aucune conduite soutenue à attendre d'eux dans aucun genre ; ce sont des bâtons flottants sur un océan de vanité ; et après les avoir vus sur le point de déclarer une guerre ouverte et intempestive au Président, je ne serais pas étonné d'apprendre qu'ils se sont rapprochés de celui-ci, jusqu'à vouloir renverser de concert avec lui la constitution... »
Comprenant, qu'étant donnée sa faiblesse physique, il n'avait plus momentanément aucun rôle à jouer dans une Assemblée, dont il déplorait les passions rétrogrades, il se R. Pierre-Marcel. 28
tint loin des discussions, prévoyant que, la loi sur la liberté de l'enseignement votée, le conflit renaîtrait plus âpre et désastreux entre deux pouvoirs, « dont l'un écraserait l'autre, avec la France pour complice (1). »
Du lit, où la maladie le tint couché pendant l'hiver 1849-1850^ Tocqueville continua cependant à suivre les phases d'une lutte, dont il pressentait l'inévitable issue. Les élections du 10 mars et du 28 avril, qui jetèrent l'etTroi parmi les conservateurs, lui semblèrent plutôt les symptômes d'un sentiment très naturel de résistance ouvrière contre l'esprit de réaction à outrance qui inspirait le pouvoir et la Chambre. Aussi critiqua-t-il la loi du 31 mai^ qui, c( pour une loi destinée à maintenir le principe de suffrage universel, assimilait sans prudence, aux populations flottantes, un nombre considérable de citoyens très utiles et très sûrs » et, quand, parti pour la Manche, souffrant encore, il apprit la prorogation de la loi de 1849, restrictive de la liberté de réunion et l'accentuation des mesures prises contre la presse par Dufaure en juin 1849, inopportunes désormais, il blâma la majorité qui se dépopularisait ainsi, sans aucun bénéfice tangible ni pour elle, ni pour le régime parlementaire (2).
La nomination d'une commission de permanence hostile au prince président, les voyages de celui-ci durant l'Eté, les manifestations de Saint-Maur et de Satory, l'incident Neumayer ne lui laissèrent plus aucun espoir ; les représentants se consumeraient en efforts stériles, en protestations vaines ; Louis-Napoléon poursuivrait jusqu'au bout ses avantages et triompherait.
(1) Cf. Lettre inédite à Gustave de Beaumont.
(2) En septembre, Tocqueville réélu président du conseil général de la Manche dut recevoir Louis-Napoléon à Cherbourg; il s'en tira par une allocution très habile et très... vague... Cf. AnnexeSf pièce XXVIII et Op. compL, t. IX, pp. 572 et 573.
Le 2 novembre, le général Ghang-arnier, sur lequel l'Assemblée fondait toutes ses espérances, interdit aux troupes de Paris de se livrer à aucune acclamation sous les armes et pendant les revues... Tocqueville écrivit, aussitôt, prévoyant ainsi le message présidentiel du 12 (1) :
« J'ai appris l'ordre du jour de Ghangarnier qui m'a jeté dans la plus cruelle inquiétude. Heureusement que le Président, fidèle à ses antécédents, après avoir avancé a reculé, mais il ne faut pas s'y fier... Une lutte entre les deux pouvoirs peut donc être plus prochaine que je ne le pensais, à moins que les représentants, revenant en masse des départements^ ne fassent, sur les têtes chaudes des chefs, l'effet de la douche froide sur la tête des fous. Je crois et j'espère que cela se produira. Je n'ai pas le temps de développer mes pensées, mais croyez bien ceci : c'est que les chefs du Parlement s'illusionnent grandement sur la force que possède le Parlement dans le pays. Celte force est encore assez grande, mais elle demande à êlre ménagée avec la plus extrême prudence, si on veut la conserver.
Personne, au fond, ne s'occupe des questions qui nous surexcitent à Paris... Dites et redites cela sur tous les tons pour l'amour de Dieu, ou nous allons voir, pour un
(1) Tocqueville écrivait peu après ce même message : {lettre inédite)
Naples 24 novembre 1850.
Mon cher Beaumont,
«...En arrivant ici, il y a trois jours, j'ai Iule message du Président.., Je trouve le message très habile et d'une habileté qui devrait servir à bien des gens de modèle ; il respire le goût du repos, l'amour de la concorde et de la paix; c'est pour me servir d'une phrase de S... gratter la nation dans l'endroit ou elle sent que la peau la démange. Un tel langage indique d'avance au pays de quel côté viendront les agressions et il fait peser sur l'Assemblée toute la responsabilité des premières luttes. Ce langage, je le répète, devrait servir de modèle à bien des gens ».
temps, non seulement la ruine de la République, mais celle des institutions libres... (1) »
Tocqueville, en revenant de la Manche, avait d'abord pensé ne point quitter Paris pour ne pas abandonner ses amis, Dufaure, Rivet, Beaumont, Lanjuinais ; mais son délabrement physique parut tel, qu'on lui conseilla de gagner le midi dès l'automne, pour passer quelques mois en Ralie. 11 se soumit à cette douloureuse et sévère précaution. Alors, très loin, là-bas, sur le rivage de Sorrente, « chaque matin, désespéré aux nouvelles reçues », il attendit qu'on le rappelât.
L'inutile entrevue du prince, le 9 janvier, avec les chefs de la majorité, le changement de cabinet, la disgrâce de Ghangarnier consommèrent la rupture entre l'Exécutif et le Législatif; les heurts se multipliaient et détachaient la nation du Parlement ; par besoin d'ordre et de stabilité, la France glissait vers le despotisme.
Dans ses conversations avec Ampère et Nassau-Senior (2), dans ses lettres, Tocqueville se livrait aux plus
(1) Fragments inédits ; Cf. cette lettre inédite à G. de Beaumont :
29 janvier 1851.
... « Les derniers journaux que j'ai vus sont ceux du 19, ils m'ont fait connaître le vote de l'Assemblée, qui a admis l'amendement Sainte Beuve et déclaré officiellement la défiance... J'Ignore quelle sera la conséquence du vote de l'Assemblée mais je suis, quoiqu'il arrive, bien aise que ce vote ait lieu. Je crois qu'on aurait pu, de part et d'autre, empêcher que les choses en arrivassent à cette extrémité, mais, puisqu'on y était parvenu, tout valait mieux, selon moi, qu'une reculade de l'Assemblée...,
J'avoue que, jusqu'au dernier moment, j'ai cru à la faiblesse de l'Assemblée; j'y ai cru, surtout quand j'ai vu le texte de la rédaction de la commission. Prendre pour champ de bataille l'éloge de Ghangarnier était courir à la défaite, car sur un pareil terrain, on ne pouvait attirer l'opposition et, quant à la majorité, elle est moitié gagnée par le pouvoir, ou effrayée par l'opinion de ses électeurs... »
(2) Conversations, pp. 283 et suiv., 310 et suiv.
sombres pressentiments ; il jugeait la situation inextricable, (( une dissolution étant trop dangereuse, une mise en accusation folle et vaine, un coup d'Etat parlementaire sans issue y), et il n'imaginait pas « la possibilité d'améliorer le présent staiu quo, de le corriger, tout brusque changement devant être pire, si ce n'est peut-être par une revision de la Constitution ». 11 ne dissimulait pas du reste que les esprits étaient dans des dispositions si mauvaises, « qu'ils finiraient toujours par so ranger du côté de l'Exécutif, quelles que dussent être ses folies ou ses usurpations tant ils étaient las ou irrités. » Et malgré son horreur pour les rapprochements historiques, Tocqueville ne pouvait se défendre d'évoquer notre état social entre Fructidor et Brumaire... (1).
Or, par l'intermédiaire des assemblées locales^ une pensée bientôt très puissante se fit jour dans le pays : prévenir la crise de 1852 et autoriser Louis Bonaparte à être réélu, ce Bonaparte défenseur des libertés civiles, de l'ordre et de la propriété ! Il fallait donc modifier la constitution. Le vœu national n'allait d'ailleurs pas au delà. Vers le mois de mars 1851, les pétitions affluèrent sur le bureau de la Chambre ; Léon Faucher, le nouveau ministre de rintérieur les encourageait à l'instigation du Prince ; par contre, beaucoup de députés réactionnaires et radicaux de l'Assemblée se déclaraient hostiles à tout changement constitutionnel.
Ce fut une proposition du duc de Broglie, contresignée par 233 représentants « dits de la réunion des Pyramides », qui détermina la Législative à renvoyer ces nombreuses demandes devant une Commission unique, dont Tocqueville, qui rentrait d'Italie, fut élu rapporteur et
(1) Il semble bien que c'est à cette époque, que Tocqueville écrivit les chapitres publiés au tome V de ses Œuvres sur la situation de la France à la fin du Directoire.
Broglie lui-même président (l) ; les divers partis s'y trouvèrent représentés.
L'extrait des Procès-verbaux de cette Commission nous révèle les hésitations qui se firent jour lors de la discussion générale ; les avis se balancèrent. Voici le passage qui nous intéresse particulièrement (2) :
... « Interpellé sur l'ensemble des propositions, M. de
(1) Cette Commission était composée de MM.de Moutalembert, Moulin, Dufour, Jules Favre, de Mornay, de Tocqueville, Berryer, de Corcelle, de Broglie, Charras, de Melun (du Nord), général Cavaignac, Odiion Barrot, Gharamaule, Baze.
Sur quinze votants, M. de Tocqueville obtint 8 voix, M. de Broglie 5, Odiion Barrot 1, M, de Gorcelle 1. (Il avait prié ses collègues de voter pour Tocqueville).
Tocqueville considérait cet effort prématuré : « Pourquoi disait-il, provoquer si longtemps à l'avance une agitation dangereuse ? » Cf. la lettre inédite suivante en date du 31 mai : elle est adressée à Lanjuinais :
31 mai 1851.
... « Le mouvement en faveur de la révision se développe de plus en plus dans le pays, dans quelle proportion exacte, je l'ignore et personne, je pense, ne le sait encore, 220 représentants ont déjà signé une demande en révision qui sera déposée, je crois, lundi prochain. Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne suis pas des signataires, quoique la presque totalité de mes collègues de députation ait pris cette initiative. Passy a eu la faiblesse, à ce qu'on m'assure, d'apposer son nom, et Barrot, celle de déposer publiquement à la tribune une pétition ayant cet objet. Je ne comprends pas qu'on s'engage ainsi d'avance dans une question qui peut changer autant de faces, à la discussion. Quant à moi, je suis décidé à ne point prendre de parti d'icilà, bien que penchant toujours à croire qu'on aurait tort de se séparer dans cette circonstance de la quasi-totalité des intérêts conservateurs du pays, qui s'engage visiblement dans jcette voie. Barrot rêva toujours ministère... »
(2) Titre exact : Extrait des procès-verbaux de la Commission chargée d'examiner les proportions relatives à la révision de la Coiistitu-
Ijon.
Juillet 1851.
Tocqueville accepte non sans beaucoup de réflexions et d'hésitations la revision delà Constitution.
« Ce qui détermine son opinion ce n'est ni lepétitionnement, ni même le désir de corriger les vices intrinsèques de la Constitution.
Une foule de sentiments divers pousse aux pétitions. Une administration fortement centralisée, disposant de nombreux agents, a tous les moyens d'exciter un tel mouvement. Voilà ce que l'orateur a pu dire dans son bureau, en présence de ministres, qui ne l'ont pas contredit.
D'autre part la revision est une crise dont les inconvénients, les dangers ne seraient pas compensés par l'avantage de corriger les vices intrinsèques de la Constitution. Mais l'élection du 10 décembre a fait au pays une situation, d'où Ton ne peut sortir que par la violence, l'illégalité ou la revision.
Entre les divers dénoûments, le choix de l'orateur ne peut pas être douteux. 11 votera pour la révision et pour la révision totale, parce qu'il ne comprendrait pas que le mandat d'une Assemblée constituante fut limité.
Il pense que si la France n'est pas mûre pour la République, elle est encore moins prête pour la monarchie. A ce point de vue, tout en déclarantqu'il y a lieu à révision, l'Assemblée devrait indiquer qu'il faut réviser dans le sens républicain. Quant aux moyens pratiques d'obtenir le vote de révision, il s'agit de démontrer à la minorité que c'est le moindre danger auquel la République puisse être exposée et surtout de lui donner satisfaction par le rappel de la loi du 31 mai... tant qu'elle n'aura pas été modifiée. On ne pourra pas raisonnablement demandera ceux qui Tout repoussée de voter la révision.
Enfin la révision doit être légale, essentiellement légale ; et quelle que soit l'issue du débat sur les propositions soumises à la Commission, l'Assemblée doit prendre l'engagement de maintenir la Constitution envers et contre tous... Parlant après le duc de Broglie qui demandait la revision intégrale parce que la constitution est mauvaise et immédiate parce qu'il n'y a pas de temps à perdre, M. de Tocqueville déclare qu'il pense comme M. le duc de Bro-
glie; il admet la révision, il la croit dangereuse mais nécessaire : il faut des concessions mutuelles pour accroître le nombre de ceux qui la voteront.
En ce qui concerne la légalité, il faut plus que la déclaration qu'on ne s'associera pas à des actes inconstitutionnels... 11 faut des témoignages de respect pour le principe salutaire de la légalité ; il faut aussi dire qu'on est décidé à la faire respecter partout le monde. L'orateur blâme l'intervention do l'administration dans l'œuvre du péti" tionnement, moyen politique qui tend à dénaturer l'expression de l'opinion publique et peut devenir très dangereux.
11 s'agit, sans engager autrement l'avenir, de reconnaître la nécessité actuelle de la République ; non de décider d'une manière définitive entre la République et la Monarchie, et de trancher la question du droit supérieur, éternel, de la République, dans le sens de la doctrine du général Gavaignac.
L'orateur déclare en terminant qu'il ne voudrait pas lui-même s'engager à tout jamais à la République et qu'il ne cherchera jamais à imposer aux autres des maximes de foi qu'il n'accepterait pas lui-même pour sa propre conduite (1). »
Tant de réticences et de précautions allaient se retrouver, fatalement, dans le rapport que Tocqueville présenta le 8 juillet à la Législative; elles furent d'autant plus visibles que la Commission elle-même n'avait pas su prendre un parti décisif. Exposant les difficultés de l'état politique dont souffrait la France, Tocqueville montra comment, par la faute des législateurs de 1848, les conditions défaillaient d'un gouvernement régulier ; il peignit l'inquiétude qui gagnait les esprits ; il prédit la ruine prochaine de la Constitution, si elle n'était pas corrigée de ses vices les plus sensibles ; personnellement il adhérait au prin-
(\) Cf. aussi pour tout ce début et cette période, !e t. IV (200 premières pages) des Mémoires de Barrot (déjà cit.)
cipe d'une révision totale, opérée par une Assemblée constituante, mais au nom de sa Commission divisée (9 voix pour 6 contre), il déclara laisser peser sur l'Assemblée la responsabilité de la décision qu'il fallait prendre.
« Ces deux grands pouvoirs égaux par l'origine, lut-il à la Tribune (1), inégaux par le droit, condamnés par la loi à la gêne, conviés en quelque sorte par elle aux soupçons, aux jalousies, à la lutte, obligés pourtant de vivre, resserrés l'un contre l'autre, dans un tête-à-tête éternel, sans rencontrer un intermédiaire ou un arbitre qui puisse les concilier ou les contenir, ce ne sont pas là les conditions d'un gouvernement régulier et fort... Dans les pays libres, et surtout dans les pays de démocratie, oii le bien comme le mal ne peuvent s'accomplir qu'à l'aide des masses, il faut avant tout conserver leur affection et leur confiance. Lorsqu'elles sont inquiètes, troublées, souffrantes, et qu'elles réclament un remède, leur refuser ce remède, parce qu'on le juge moins efficace qu'elles ne l'imaginent, c'est les désespérer, c'est les pousser à prendre, avec d'autres conducteurs, une autre conduite et d'autres maximes politiques. Ainsi, dans le même mois et à quelques jours de distance, le pouvoir exécutif et la puissance législative changeront de mains...
Et dans quelle contrée de la terre, messieurs, cette éclipse prévue et totale du pouvoir doit-elle se faire remarquer? Chez le peuple du monde qui, bien qu'il ait renversé plus souvent qu'un autre son gouvernement, a le plus l'habitude et sent plus qu'aucun autre peut-être le besoin d'être gouverné. Le seul moyen d'empêcher cette crise, c'est de remettre momentanément tous les pouvoirs entre les mains d'une Assemblée constituante qui aura pour elle l'autorité de la nation même et la force de la
(i) Cf. Op. cit., t. IX, p. 574 et suiv.
jeunesse... Si une élection inconstitutionnelle avait lieu, qu'arriverait-il? La Constitution tout entière serait renversée, renversée par une impulsion soudaine, par un elTort irréfléchi, sans qu'il restât debout aucun pouvoir légitime qui eût le droit de rien édifier à sa place. Et qu'est-ce que la Constitution? C'est la légalité, c'est le droit...
Le statu qiio actuel, doit aboutir presque nécessairement, soit à l'usurpation, soit à Tanarchie, en tout cas, à la ruine de la République et peut-être de la liberté. »
— « Vous n'avez pas fait là, monsieur, une des moindres actions de votre vie publique, ni une des moindres œuvres de votre vie intellectuelle », lui écrivait Gobineau et beaucoup d'hommes éminents le félicitèrent (1).
Ne le dissimulons pas néanmoins : la grande impartialité comme l'inquiétude du rapporteur nuisit à la cause défendue. En laissant trop entendre que « son avis ne prévaudrait pas de réunir une Constituante », dans une Assemblée incapable de se décider, malgré le danger qui la menaçait, en pressentant l'échec de ses conseils et le maintien d'un ordre de choses dont l'observation conduirait fatalement « à l'usurpation ou à l'anarchie », en permettant que transparut ainsi le découragement d'une âme réputée si haute, Tocqueville ne sut pas prendre le rôle du chef énergique qui réconforte, ranime, surexcite, galvanise les énergies mourantes et sauve la dernière chance de succès.
Il avait trop distinctement compris le danger de remettre en discussion une œuvre, qu'aucun parti ne voulait plus défendre et ne désirait modifier, transformer, qu'à son profit, œuvre qui seule encore opposait un obstacle légal aux entreprises de tous les hommes ligués contre la Répu-
(l)Gf, Correspondance avec Gobineau déjà cit., p. 172.
blique ; il prévoyait trop aussi que Louis-Napoléon coûte que coûte conquerrait sa réélection... (1) !
Après lui Gavaignac, Michel de Bourges, Victor Hugo, au nom des radicaux protestèrent contre la révision ; Falloux la demanda pleine et entière ; Berryer, avec une sublime grandeur, en douta tristement ; Dufaure la repoussa; Barrot la défendit. Au vote, la majorité numérique se trouva considérable en faveur des conclusions personnelles de Tocqueville, mais il manqua près de 100 voix pour que le chiffre légal fut atteint.
Pendant la prorogation, le prince président s'efforça de se concilier l'armée, par une nouvelle guerre en Afrique ; la bourgeoisie, en exploitant contre les Montagnards les craintes, que justifiaient les troubles du Sud-Est et de TArdèche ; les masses, lorsqu'il demanda l'abrogation de la loi du 31 mai.
On parlait toutefois de la canditature possible du prince de Joinville à la présidence ; le 4 octobre Tocqueville écrivit la lettre suivante (2).
« Dans la crise où nous sommes, j'étais profondément convaincu et je le suis encore (c'est le seul point pratique sur lequel nous différions) que le meilleur et peut-être le seul moyen de sauver la République, s'il en existe, eut été la réunion d'une Assemblée constitutionnelle. Je crois que le pays ne renferme point le personnel d'une majorité législative qui veuille l'empire ; je crois que les monarchistes sont divisés, peut-être dans d'autres proportions que celles d'aujourd'hui, mais d'une manière assez analogue, et qu'on serait dans l'impossibilité de créer autre chose que la République ; peut-être même rendrait-on le mode d'élection présidentielle meilleur, et, en tous cas, s'il en sortait la faculté de réélire Louis Bonaparte, cela
(1) Cf. Conversations, déjà cit., p. 311.
(2) A Dufaure, elle est inédite.
me paraîtrait œuvre moins dangereuse, que ce qui va arriver car, pour moi, vous Sîivez que je n'ai jamais varié sur ce point, sa réélection illégitime est certaine. Je sais que je n'ai pas de preuve à donner, je me borne à exprimer ma conviction et à en appeler à l'avenir. J'ai donc été de l'avis de la révision et j'avoue que j'y persiste.
Maintenant je n'ai pas besoin de vous dire que je suis décidé à lutter jusqu'au dernier jour pour la légalité et contre l'usurpation, non, à vrai dire, par l'espérance de réussir mais par respect pour moi-même et pour tomber avec mes idées. Quant à la candidature du Prince de Joinville, je la vois avec plaisir parce qu'elle peut au moins diviser les voix, diminuer la force morale du Président après l'élection, affermir la lutte contre lui sur les débris des institutions ; mais comme je vous le disais je ne crois pas que nous devions y entrer. 11 s'attachera toujours, quoiqu'on fasse, parce que c'est dans la nature des choses, l'idée d'une tentative de restauration orléaniste à cette candidature, et, en effet, comment se dissimuler les périls que son succès ferait courir à la République ?
...Thiers lui-même ne me niait pas l'autre jour qu'un des avantages de la Présidence du Prince serait que si la France régulièrement voulait rentrer dans la Monarchie, la maison d'Orléans se trouverait avoir, pour ce momentlà, le pouvoir de fait en ayant un des siens à la tête de la République. Cela ne m'empêcherait pas de voter pour le Prince de Joinville, mais uniquement comme contraint et forcé, parce que je suis placé entre lui et un candidat inconstitutionnel. »
En demandant le rétablissement du suffrage universel, Louis-Napoléon provoqua la démission de ses ministres. Des bruits de coup d'Etat circulèrent ; Tocqueville n'y crut pas ; le 15 octobre il disait à Lanjuinais en lui faisant part de l'émotion qui régnait parmi les conservateurs :
« Mon cher ami, les journaux d'aujourd'hui vous apprendront la décision qu'a prise le Président de la République.
Gela jette les esprits dans une inquiétude que je crois prématurée. Bien des gens s'imaginent que le changement du Ministère n'est que le prélude d'un coup d'Ktat ; pour mon compte je ne le crois pas, mais je ne me dissimule pas pourtant que cet acte met le Président sur le chemin qui y conduit (1). »
Les pourparlers devaient être longs pour la reconstitution du Ministère, et sauf dans les feuilles de l'Elysée, l'opinion se montrait si unanime à blâmer le prince, que Tocqueville voyait peut-être, dans ces critiques, la promesse d'une ultime alliance de tous les modérés contre le prétendant :
18 octobre 18ol.
« ...Que va-t il sortir de toutceci? Peut-être encore quelque misérable replâtrage ; mais en tous cas, je l'espère, une forte diminution dans la position du Président. Si maintenant toutes les nuances de la majorité pouvaient s'unir, nous serions les maîtres. Mais s'entendront-elles, même dans ces circonstances suprêmes? J'en doute (2). »
Après le vote du 13 novembre, qui rejetait la demande présentée par le nouveau Ministre d'abroger la loi du 31 mai, plus encore après le malheureux incident dit « de la proposition des questeurs », l'Assemblée donna bien l'impression d'une cohue sans force ni discipline, incapable d'offrir la moindre résistance au premier coup d'audace qui serait tenté contre elle. Le 2 décembre, dès neuf heures, en compagnie de quelques collègues, Tocqueville s'efforça de pénétrer dans le Palais-Bourbon ; s'étant vu repoussé, il gagna la mairie du X® arrondissement, oij se trouvaient réunis, sous la présidence de Berryer, de nombreux députés, qui protestèrent au nom des lois violées
(1) Lettre inédite.
(2) Lettre inédite au même.
« ce qui était leur honneur comme leur faiblesse » et votèrent le « décret » de déchéance. Bientôt arrêté, vers trois heures, il partagea le sort des représentants qui, entre deux rangs de soldats, furent conduits à la caserne du quai d'Orsay, où il passa la nuit, « nuit qui ne fut pas tragique, racontait Tocqueville le 31 décembre ; l'élite de la France par l'éducation, la naissance, le talent, et surtout l'esprit de conversation se trouvant enfermée dans les murs de cette bâtisse. La grande lutte dans laquelle nous avions joué courageusement notre rôle était finie ; nous avions fait notre devoir, couru quelques périls; nous en prévoyions d'autres et nous nous trouvions dans cet état d'excitation que le danger et le combat afïrontés à plusieurs engendrent, quand ils ne sont pas trop redoutables. Au lieu de dormir nous passâmes la nuit à nous lancer de paillasse à paillasse, des anecdotes et des bons mots. » Le lendemain, par ordre spécial, Tocqueville fut libéré. La mort de Baudin, puis les massacres du 4 lui démontrèrent l'inutilité de toute résistance immédiate.
Il prévoyait depuis trop longtemps l'acte infâme que venait de commettre Louis Bonaparte, aidé de ses complices, (L bande d'aventuriers militaires et de bourgeois avilis », pour s'en irriter violemment. Maisdans l'indifférence que le pays témoigna pour cette usurpation et les crimes qui la suivirent, Tocqueville trouva le motif de constatations amères ; une servitude si prompte lui parut bien la preuve décisive du manque de goût pour l'indépendance véritable, qui caractérisait l'esprit public.
Un grand nombre de représentants notoires de l'Assemblée rachetaient, sans doute, leurs tergiversations, leurs fai-
blesses, leurs fautes anciennes par une attitude très digne, tnais, hélas, la grosse majorité du pays, dans sa crainte du désordre et son effroi pour toute lutte politique nouvelle, se jetait sans regrets entre les bras d'un histrion, qui usurpait c< le prestige d'un nom qui déjà suffisait à le faire maudire ».
<r Ce qui vient de se passer à Paris est abominable, écrivaitTocqueville le 14 décembre, fond et forme, et, quand les détails seront connus, ils paraîtront encore plus vilains que le gros de l'événement lui-même. Il était enfermé en germe dans la Révolution de février, comme le poussin dans l'œuf ; pour l'en faire sortir, il ne fallait que le temps nécessaire à l'incubation. Du moment où l'on a vu apparaître le socialisme, on a dû prévoir le règne du sabre. L'un engendrait l'autre. Je m'y attendais depuis longtemps et bien que j'éprouve beaucoup de honte et de douleur pour notre pays et une grande indignation contre certaines violences et certaines bassesses qui passent la mesure, je ressens peud'étonnement et nul trouble intérieur. Non seulement je ne veux pas faire d'opposition au nouveau gouvernement, mais je souhaite très sincèrement qu'il dure un certain temps. La nation, en ce moment, est folle de la peur des socialistes et du désir passionné de retrouver le bien-être. En cet état, elle est incapable et, je le dis bien à regret, indigne d'être libre. Et toute tentative qu'on ferait pour rétablir les institutions de la liberté échouerait contre les idées et les mœurs. 11 faut que la nation, qui a Oiblié depuis 34 ans ce que c*est que le despotisme bureaucratique et militaire, quand la loi ou la publicité ne le contient pas, le rapprenne. Il faut qu'elle le goûte de nouveau et, cette fois, sans l'assaisonnement de la grandeur et de la gloire; il est nécessaire qu'elle le goûte assez longtemps pour être amenée à désirer quelque chose de mieux et pour comprendre que le bien-être même... ne s'achète point par le sacrifice de la liberté et de la dignité humaine (1). »
{{) Fragment d'une lettre inédite.
Vigoureuse et hautaine conception du châtiment qu'un peuple encourt lorsqu'il s'est abandonné; sévère critique dont la tristesse qui la pénètre relève mieux le prix. Oserons-nous dire néanmoins, que Tocqueville eut rempli, avec une autorité plus décisive, ce rôle d'implacable censeur, si lors des derniers mois qui précédèrent le coup d'Etat, il s'était prodigué davantage ?
Après avoir manqué l'occasion de faire personnellement aboutir la révision, ne pouvait-il, aux alentours du 17 novembre par exemple, se lever derechef et prenant Ha parole, rassurer l'opinion contre ce « spectre rouge », dont on la jouait, dénoncer rudement les exécrables ambitions du prince, vitupérerle « parti du président », cingler les Montagnards comme les chefs de la Droite et du Centre, lancer un suprême appel aux sentiments généreuxqui sommeillent toujours au fond des âmes même les plus veules, offrir à l'Assemblée le troublant spectacle d'une conscience que révoltaient tant d'incertitudes, de lâchetés, ouvrir enfin à des collègues persuadés d'être isolés dans le pays et menacés par des ennemis invincibles, une route qui les conduirait au moins vers l'affirmation de leur honneur, vers la résistance^ vers le combat ! — Oui, telle était la mission suprême que nous aurions désiré voir Tocqueville assumer, plutôt que de le considérer ferme et silencieux, entre ses amis, et préférant, par générosité, par sacrifice, ne pas se séparer « de ceux qui marchaient vers l'abîme », presque inutile ainsi à sa cause et à sa patrie !
Aussi bien, la ruine consommée de laRépublique, Tocqueville rentra dans la vie privée pour se vouer à l'œuvre qu'il ne devait pas pouvoir conduire jusqu'au terme, sa grande enquête sur les origines de la P>ance contemporaine, dont le premier volume, lorsqu il parut, impressionna vivement l'élite et jeta une lueur nouvelle sur un nom déjà vénéré. « Le démocrate opportuniste par besoin vivre »
que l'étude sur les Etats-Unis avait révélé au monde politique en 1835, y faisait place à un moraliste inquiet de l'avenir. Sentant qu'il ne verrait jamais, sa vie durant, aboutir l'effort, que son goût du bien lui faisait irrésistiblement conseiller aux hommes, Tocqueville refusait néanmoins quant à lui de se croire vaincu ; droit contre le malheur, il maintenait son regard tendu au loin pour discerner quelque motif de recouvrer l'espérance ; mais une mélancolie plus profonde assombrit dès lors sa pensée.
Il ne songea pas à persévérer dans sa lutte contre Louis Bonaparte; les troubles du Midi venaient de déconsidérer aux yeux de la classe moyenne toute alliance avec le peuple, et les représentants modérés les plus actifs étaient exilés, dont le bouillant et sympathique Lamoricière auquel, le 31 janvier 1852, Tocqueville exposa les motifs qui l'induisaient à ne pas solliciter le renouvellement de son mandat de député :
« Quelque restreints que soient les moyens de l'opposition dans la nouvelle Assemblée, celle-ci y pourra gêner le pouvoir et le porter à des actes qui mettront le despotisme plus en vue et le rendront plus pesant. Partant de là, je désire qu'il y arrive un certain nombre d'hommes indépendants. Je n'ai pas, du reste, besoin de vous dire que je ne veux pas y être, en quoi je suis imité par presque tous ceux qui ont joué un rôle dans les anciennes assemblées. Nous serions là sans dignité et avec moins d'utilité que le premier venu ; car il faut bien reconnaître que ce pays n'est pas guéri de la mauvaise humeur, que lui ont donnée les dissentiments et les luttes stériles de la dernière Assemblée^ et que pour le moment, ce que les anciens hommes parlementaires ont de mieux à faire dans l'intérêt du retour à la liberté parlementaire, c'est de ne se mêler ostensiblement de rien et d'attendre ce que produiront les fautes de Bonaparte; car celui-ci R. Pierre-Marcel. 29
en fera et beaucoup et de toute espèce, n'en doutez pas (1). »
Ce fut, de la part de Tocqueville et de ses amis, comme un acte mûrement décidé (2),
Tocqueville personnellement, au mois de mars 1852 donna sa démission de président du Conseil général de la Manche, et le 29 avril il prit congé de ses électeurs de Montebourg.
Mais quelque temps après, lorsque le gouvernement, contre l'attente générale, eut décidé que les conseillers généraux continueraient à être nommés au suffrage libre des citoyens, le président devant être seul désigné par le gouvernement, rélection terminée, une hésitation parut possible. Barrot (3), Beaumont^ Tocqueville se consultèrent ; celui-ci le 1" juillet écrivit à son vieux camarade :
« Je suis aussi embarrassé que vous et ne sais trop non plus que faire. Gomme vous, j'ai reçu des ouvertures, et comme vous, je m'en suis tiré d'une manière évasive. Ma pente me conduit à ne point me laisser nommer...
Tous ceux néanmoins, qui peuvent arriver au Conseil général, me paraissent devoir le faire, ceux surtout qui
(1) Lamoricière se trouvait à Bruxelles, fragments inédits.
(2) Le 2 avril 1852, Tocqueville écrivait encore à Lamoricière ces lignes inédites :
<( Dufaure va bientôt partir pour la campagne ; je l'ai tourmenté, et je crois avec succès, pour qu'il reprît à Paris la robe d'avocat. Il y aura bientôt une action politique à exercer de ce côté là. Poussez-le aussi dans ce sens quand vous lui écrirez. Beaumont est enterré tout vif en Touraine. Je vais moi-même m'enfermer à Tocqueville, où il me tarde d'être. La seule chose qui aide à supporter le poids presque insupportable du présent, est la tenue de tous les anciens hommes poliLiques, dont il n'y a aucun de quelque valeur qui ait encore fait mine de se rapprocher ; je ne parle pas de ce B.. ; c'est un drôle, qui, depuis longtemps ne comptait plus dans nos rangs, j»
(3) Cf. Annexes, pièce XIX.
n'ont pas trop marqué dans la politique des derniers temps. Ces assemblées restées nombreuses et électives auront nécessairement de la puissance et en prendront à mesure que l'esprit public se réveillera. C'est, de plus, la seule institution sûrement libérale qui nous reste, celle où Ton n'a pas l'air de donner la liberté en empêchant qu'on puisse s'en servir. Les élections du Conseil général ne peuvent pas être faites par l'administration et on ne peut empêcher le Conseil général de tenir dans sa main l'administration locale. C'est, en un mot, une vraie liberté publique et ceux, qui veulent en faire un usage libéral, auraient tort de ne s'en pas servir. Mais reste toujours à examiner la position particulière des individus. Il est certain que tous nos amis ont refusé le serment. Lanjuinais vient de m'écrire qu'il l'avait refusé. Quelques-uns reviendront-ils sur leur détermination? Je vais écrire à Barrot pour saisir ce qu'il fait. Comme renseignement cela peut être utile (1). »
Tocqueville s'abstint en définitive.
Selon ses prévisions, les électeurs n'avaient nommé en mars que les députés officiels ; une résistance, de sa part, si vive fut-elle, au sein d'un Conseil départemental lui parut, (idée contestable), sans but défini : « Il n'y a rien à faire pour nous, jusqu'à ce que l'esprit libéral renaisse en France. Jamais je n'ai eu de conviction plus ferme et plus tranquille que celle-là, » écrivait-il encore à Beaumont, dont il raillait ailleurs l'attente d'un prochain revirement dans l'opinion publique : « Où en êles-vous mon bonhomme? Vous radotez. On parle toujours de l'imminente proclamation de l'empire. Le fait est, que rien ne serait plus aisé et que jamais plus grande usurpation n'a présenté moins d'obstacles... (2) » On le vit bien après le plébiscite du 20 novembre.
(1) Fragments inédits; l^»" juillet 1852; cf. Annexes in fine»
(2) Fragment inédit.
Cependant s'il estimait possible, utile même que Napoléon se^raaintint un long temps sur le trône, afin de dégoûter pour toujours la nation du Césarisme et réveiller en elle « le besoin vital » de franchise politique, Tocqueville ne laissait pas de prévoir les difficultés et les malheurs, par lesquels la France devrait passer, avant de voir la chute d'un régime tyrannique : « L'Empereur tombera, plus tard que beaucoup ne le croient, et il tombera, non sous nos efforts, mais sous les coups des étrangers qu'il se sera aliénés », disait-il devant Nassau-Senior; prédiction singulièrement émouvante, qui prouve combien peu Tocqueville se laissait duper par les promesses et les tirades pacifiques de Louis Bonaparte.
Il n'en regardait pas moins, non sans douleur, comme provisoirement détruites, les institutions dont il avait « espéré la force de son pays » et il souffrait d'être contraint d'admettre que « la grande et terrible » Révolution contenait en elle-même le principe d'un nouveau despotisme si étroit, de sentir « peser un profond, un immense silence qui facilitait l'hébétement, l'apathie de ses semblables, à l'endroit de la politique », de constater surtout que l'Eglise elle-même s'unissait au spoliateur de nos droits et semblait vouloir justifier, par son adhésion empressée, certains crimes dont rien, pour lui, n'effacerait le souvenir.
Aussi, lorsqu'il considérait tant de servilité jointe à tant de satisfaction etde quiétude matérielles étalées au jour, des « fureurs » le saisissaient parfois ; il se découvrait alors une âpre misanthropie et refusait presque de croire que notre nation sortirait jamais du bourbier, où elle se laissait plonger, reniant notre génie, doutant même de notre destinée. Puis, dans un effort, il se reprenait soudain :
c( 11 y a des moments de tristesse, écrivait-il à Lamori-
cière^ où je me demande, si la France n'a pas trouvé son gouvernement naturel, le seul dont elle soit digne ? Je persiste à ne pas le croire. L'ère révolutionnaire ri*est close ni ici ni ailleurs. Et ceci n'est encore qu'un incident du grand drame qui n'est pas près de finir. Ceux mêmes qui jouent la farce actuelle n'ont aucune foi dans la durée de la pièce. Chacun ne songe qu'à jouir beaucoup et vite, de peur de ne pas jouir longtemps. Les classes éclairées refusent obstinément leur confiance; les hommes de mérite, dans tous les genres, leur concours. ... Après tout, on ne me persuadera pas qu'un gouvernement absolu et sans aucun contrôle, privé de l'appui de la partie la plus habile, la plus sage et la plus honnête de la nation, et conduit par une bande d'aventuriers et de coquins, ait en lui-même des conditions de sagesse, par conséquent de durée (1). »
Bientôt, il exaltera, durant la guerre de Grimée, le courage, les vertus admirables du peuple, refusant de croire qu' « aucun despote puisse longtemps asservir une pareille race d'hommes » !
Cette suite ininterrompue de chutes et d'élans, forme l'histoire des sept années que Tocqueville vécut encore. Par ailleurs, la préparation de son long travail, le commerce de quelques intimes l'absorbaient complètement : il vivait très digne^ en aristocrate méprisant auquel la faction gouvernementale n'inspirait que du dégoût, la classe moyenne du mépris. « Ne sommes-nous pas des étrangers en France, confiait-il à Odilon Barrot et pour retrouver quelques-uns des charmes de la patrie, avonsnous d'autres ressources que de nous communiquer souvent nos sentiments et nos pensées? Nous ne pourrons nous passer les uns des autres que quand notre pays nous sera rendu. Cela arrivera un jour, mais quand? je l'ignore (2) ».
(1) Fragment inédit.
(2) Cf. Op. compL, t. VII, p. 287.
11 mouiut trop tôt pour le savoir, et Ton ne peut se tenir d'un émoi douloureux, au souvenir d'une pareille destinée, brisée si vite, lorsque rien n'avait ranimé encore tant de rêves meurtris et que soutenait seule, la volonté hautaine de ne pas abdiquer, jointe à un amour passionné pour la France (1).
Si le mal ne l'avait pas terrassé en 1859, quelle place dans l'opposition, dès 1860, quel rôle après 1870 aurait tenus Tocqueville ? Nous pourrions raisonnablement l'imaginer ainsi.
Favorable au projet d'une fusion entre les deux branches royales, naturellement porté vers le comte de Cbambord, mais partisan d'un régime constitutionnel et hostile au principe du droit divin, il était voué à occuper, entre les légitimistes, dont il redoutait les partis-pris, et les orléanistes qu'il n'aimait guère, une position de juste milieu incompatible avec une autorité effective (2).
Peu épris, nous le savons, des formes républicaines, les craignant pour la tendance à la démagogie qu'elles impliquent, il aurait suivi, sans doute, l'exemple d'un Rémusat, se tenant volontiers à l'écart des luttes ardentes, entre 1863 et 1870, contre le pouvoir impérial, moins rapproché de Thiers cependant, puis, après nos revers,
(1) Cf. Correspondance avec Gobineau, iyi fine.
(2) Cf. Conversations déjà cit., pp. 250, 253, 305, 3U et suiv., 337 et ces lignes inédiles d'une lettre à Beaumont :
« Je sais, que le comte de Chambord a écrit pour engager des légitimistes à se tenir à l'écart des fonctions publiques. Mais ils ont tant souffert dans leur vanité ou leur cupidité de s'être abstenus pendant le règne de Louis-Philippe et de n'avoir pas pu, depuis la République, qu'ils me paraissent décidés à prendre cette fois à tout prix, leur revanche. »
M. Antoine Redier publiera une lettre qui confirme le précédent passage.
travaillant, dans sa con:iplète mesure, au relèvement de la patrie, membre des commissions de législation, pour finir sénateur inamovible, « parmi les conseillers d'une politique large, conciliante et ferme, s'efforçant de rallier les esprits généreux, franchement ouverts aux espérances d'une société nouvelle, et défendant, contre toutes les violences et en dehors de tout esprit de parti, la France et ses libertés (1) ».
Bien plus, s'il avait atteint un assez grand âge pour discerner les premiers symptômes de l'évolution contemporaine, Tocqueville se serait, sans nul doute, abandonné à des craintes nouvelles; les partis, dits libéraux d'Europe, en faisant le jeu des éléments socialo-despotiques ou en se réfugiant dans une infructueuse politique négative, l'auraient déçu ; l'extension des pouvoirs de l'Etat et la tendance de plus en plus nette des individus à se libérer de toute contrainte morale, à multiplier leurs droits au détriment de leurs devoirs, l'eussent effrayé ; la généralisation du mal bureaucratique, des marchandages électoraux, la déprimante confusion entre les pouvoirs administratifs et la puissance gouvernementale, la légèreté, le laisser-aller intime, l'appétit efTréné de jouissances des classes supérieures, « qui doivent l'exemple parce qu'on les regarde », auraient fini par le persuader faussement que tous ces vices sont inhérents à notre race et à la société contemporaine. Peut-être aurait-il même discuté le bien-fondé de certaines réclamations justifiées?... Tel jadis^ malgré la brutalité de leur expression, il se serait efforcé plutôt d'en
(1) Gréard sur Prévost-Paradol, Op. cit., p. 13G. « Parmi les milliers de possibilité, celle qui me paraît le plus vraisemblable est que pendant la plus grande partie du siècle prochain, la France sera gouvernée par une monarchie constitutionnelle, qu'interrompra de temps en temps une révolution despotique ou démocratique. » (Tocqueville à Nassau- Senior.) Cf. Conversations déjà cit., p. 307).
dégager les meilleurs principes, cherchant à les tempérer par une éducation morale des âmes.
N'ornons Tocqueville cependant d'aucun trait imaginaire. Quels qu'aient été ses défauts, sa timidité, rappelonsnous ses actes de clairvoyance, de courage et de désintéressement, sa constante dignité. 11 préféra toujours la lutte au repos, la franchise à l'intrigue et au silence ; distinguant, mieux qu'aucun autre, les éléments complexes du problème social moderne, il chercha, selon ses forces, à les concilier inlassablement. Nulle formule, du reste, n'éclairera mieux sa pensée secrète, que cette phrase prononcée un jour devant Gobineau : « C'est toujours un grand crime de restreindre ou de détruire la liberté d'un peuple, sous prétexte qu'il en fait mauvais usage. » (1)
(1) Cf. note médite: comparer Correspondance, t. VII, p. 290. Le général d'Hautpoul avait nommé, fin 1849, Gobineau premier secrétaire à la légation de Berne et le jeune diplomate s'était rallié à l'Eaipire « par goût de l'autorité. »
CONCLUSIOlN
Malgré ses rares mérites, Tocqueville est presque abandonné ; comme tous les précurseurs, on l'a rejoint puis on le dépasse insensiblement, et la gloire, qu'autorisait la qualité de son exemple, lui semble elle-même refusée.
11 repose au fond de l'humble tombe, choisie jadis conîre l'église de son village, près de la mer, parmi des champs silencieux, et Chateaubriand, lorsqu'il exile son corps sur un rocher breton, nous touche moins que l'homme qui préfère cette simple retraite dans la mort.
Figure attachante! Réduisons-la, une dernière fois, à quelques traits nets; elle nous fournira l'illustration d'idées qui nous plaisent et nous lui rendrons ainsi un hommage mérité.
Nul ne vaut que par le but qu'il a visé, le désintéressement de ses actes, la probité de sa cause; nul ne s'élève, s'il n'entreprend et n'accepte sa plus rude et haute tâche ; nul ne s'affirme, s'il ne discerne entre les multiples tendances qui caractérisent sa nature morale et son esprit, celles qui sollicitent seulement le meilleur de lui-même et restent en harmonie avec ses instincts primordiaux, ses facultés dominantes.
Tocqueville, lui, son existence entière, poursuivit, sans varier, l'instauration d'un régime de liberté, d'ordre et de justice, la grandeur éclatante de son pays dans la paix du monde, le respect des consciences et le progrès matériel et intime des
déshérités; il poursuivit cette œuvre malgré les angoisses, les susceptibilités, les déboires d'une âme trop tendre, révêtant ses protestations ou ses vreux d'une forme courtoise ; il s'y consacra de toutes ses forces souvent défaillantes, animé par la légitime ambition qu'il primerait un jour, non pour dominer insolemment et satisfaire des goûts dispendieux, mais pour payer plus efficacement d'exemple et mieux exercer au loin son activité chaleureuse; il ne chercha enfin qu'à susciter des hommes et à éveiller leurs plus nobles espoirs d'indépendance et de dignité : cette œuvre pourrait déjà suflire. Mais Tocqueville se compose mieux encore. Faible de corps, inquiet d'esprit, prudent et réservé, loin pourtant de s'absorber ou de se distraire, comme tant d'individus de sa classe, il ne laissa pas de retenir au cours de ses travaux et de ses manifestations politiques, les seuls problèmes qui le poignaient, le tourmentaient entre tous ; il ne les éluda pas, mais, les reprit, les approfondit, de telle sorte que, né monarchiste et patricien, il étudia pendant vingt-cinq ans la marche de la démocratie républicaine à travers les nations modernes, se gardant de toute plainte ou de toute colère, et cherchant plutôt à dégager les bienfaits possibles d'une transformation sociale dont les conséquences le froissaient ; doué d'une clairvoyance singulière, très libéral, plus ouvert encore que modéré, il sut concilier son libéralisme avec des idées sociales très progressives et, à ses dépens, occupa par devoir et sincérité, une position d'attente, un juste milieu, qui, pour lui permettre de ne rien dissimuler de certaines vérités impérieuses, le limita en face des factions rivales au rôle très ingrat de moraliste sévère ; par deux fois il s'efforça courageusement d'en sortir, mais ses appels ne furent pas écoutés. 11 se roidit alors, puis^ de très haut, élevant chaque jour une voix plus ferme, plus éloquente et pathétique, il résolut d'enseigner ceux qu'il n'avait pu convaincre, et mourut, en remettant stoïquement à son Dieu un cœur
sans tache, qu'avaient brisé trop d'émotions généreuses.
Si bien, (et c'est là peut-être le motif essentiel de son échec), qu'il ne manque en définitive à Tocqueville pour nous pleinement satisfaire qu'une seule qualité : l'audace de s'interdire toute confusion avec lui-même^ de pénétrer pleinement ses tendances essentielles, la volonté de rejeter les notions opposées à son meilleur espoir, le véritable équilibre moral; il subit trop dans son effort l'incertitude de ses choix.
Il se connaît et se juge certes ; mais il balance^, se questionne et se ronge ; il aime l'action, et souhaite imprimer sa trace sur la terre^ il recule néanmoins devant un parti à prendre; il hésite entre deux mondes, celui du passé qu'il vante plus qu'il ne l'aime, celui de l'avenir qu'il craint mais n'ose condamner ; aristocrate d'inclination, il ne croit plus à l'élablissement possible d'une aristocratie en France; démocrate par raison et démocrate affiné si nous osons le dire, il ne croit guère à la réalité d'une démocratie chez un peuple comme le nôtre ; il critique ce qu'il préfère, il admet ce qu'il n'aime pas, et sans décider entre les deux régimes qui se présentent, il cherche à les épurer de tout despotisme, puis les rapproche et les concilie.
Louable hospitalité ! Erreur toutefois pour lui qui veut s'affirmer, car les idées qu'il unit paraissent alors se contredire, et l'effort de les distinguer, de les classer, rebute ou fatigue. On hésite, on passe ; nous sommes resté.
Nul spectacle n*est, en effet, plus digne de retenir davantage que le combat d'un homme loj^al contre lui-même, hors du domaine de la littérature et des faux semblants romantiques, combat repris sans cesse, puisque jamais Tocqueville ne s'imposa sans retour l'une de ses vérités. Franc démocrate ou aristocrate irréductible, tel il pouvait établir avec logique son meilleur personnage, et, dans l'un comme Tautie rôle, il serait parvenu aisément à développer sa pensée dominante. Il n'y réussit pas. Regrettons donc qu'il se soit alourdi de vains
scrupules, quand il tenait entre ses mains la règle de ses actes : « Etre un exemple pour préparer et multiplier une élite d'hommes libres. »
Mais peu nous doivent importer pareilles contradictions secrètes puisque nous arrachons mieux que lui, à son âme, le principe qui l'excita toujours; et nous honorerons Tocqueville, parce qu'il nous otîre une admirable interprétation du devoir.
Lui reprocherons-nous, par contre, d'avoir donné le nom de démocraties à des sociétés trop différentes, et négligé les mille inQuences ethniques, historiques, économiques, religieuses qui se mêlèrent au sentiment d'égalité, pour produire les divers états d'âme modernes? Le blâmerons-nous d'avoir confondu quelquefois la démocratie elle-même avec le simple progrès des mœurs, la diffusion des lumières, si relative encore? Nous nous en voudrions de reprendre des critiques trop aisées.
Ferons-nous observer que Tocqueville considéra évidemment comme trop démocratique, notre inclination particulière, toute nationale, à renier, au hasard, les œuvres du passé, à ébranler les pactes les plus fondamentaux, à innover sans cesse, à nous éprendre de théories extravagantes, à céder sur nos principes par lâcheté de ne point paraître suffisamment (f avancés », cependant que nous traînons en réalité bien souvent au fond des mêmes ornières, que nous n'améliorons rien de ce qui peut renouveler notre éducation politique ? Non, car Tocqueville l'a pressenti mainte fois. Regretterons-nous que ses plus secrètes espérances se soient abattues devant les mornes perspectives d'un despotisme d'Etat triomphant, plutôt que de soutenir leur essor par delà les nécessités d'une évolution toute transitoire, faite de luttes économiques et sociales ? Mais ce serait contester la valeur même des louables, des légitimes inquiétudes, suscitées en lui par l'examen plein
(le sagacité, de prudence auquel Tocqueville, sa vie entière, soumit la société moderne.
Reconnaissons plutôt qu'il lui manque un certain optimisme utile. Hors de l'idéal mi-chrétien, mi-bourgeois, dont quelques penseurs audacieux ont depuis quarante ans commencé à saper les bases, Tocqueville ne voyait pas de salut possible pour l'humanité ; raison latente de ses peines, car l'aristocrate individualiste se révoltait en lui spontanément contre les conséquences, les principes même de notre idéologie antihéroïque. S'il eut courageusement pris parti contre elle, de quelle clarté heureuse pourraient alors s'empreindre, entre autres, les lignes que voiii : « Loin de reprocher à l'égalité l'indocilité qu'elle inspire^ c'est de cela principalement que je la loue. Je l'admire en voyant déposer au fond de l'esprit et du cœur de chaque homme cette notion obscure et ce penchan' instinctif de Tindépendance, préparant ainsi le remède au mal qu'elle fait naître... Le monde qui s'élève est encore à moitié engagé sous les débris du monde qui tombe, et au milieu de l'immense confusion que présentent les affaires humaines, nul ne saurait dire ce qui restera debout des vieilles institutions et des anciennes mœurs et ce qui achèvera d'en disparaître... Ayons donc de l'avenir cette crainte salutaire qui fait veiller et combattre, et non cette sorte de terreur molle et oisive qui abat les cœurs et les énerve (1). »
C'est toutefois le privilège de ceux qui ont lutté, sans relâche, pour l'ennoblissement de la personne humaine et affronté, avec conscience, des sujets passionnants; chacun, plus tard, trouve dans leurs travaux et leurs actes, des formules riches et pleines, des notions profitables : « Vous ne pouvez empêcher les vérités sociales de se développer selon les temps et dans leur ordre et il vaut mieux que ces vérités soient si-
(t) Cf. Op, compL, t. m, dernier chapitre, in fine, Dém. en Am.
gnalées par des hoainies qui appartiennent à un autre principe que par des hommes dont l'intérêt naturel rend les doctrines suspectes... (1) », disait Chateaubriand à Tocqueville non sans raison, et ces paroles complètent la pensée qui précède.
Pour avoir exclusivement choisi, comme sujets de ses méditations des faits qui l'opprimaient, Tocqueville, auteur s'entend, arrive presqu'à nous plaire ; la tension contre luimême, qu'implique son labeur, nous étonne ; le sérieux, la gravité mélancolique de ses avis, sa volonté de ne jamais excéder la juste louange ou la critique sévère nous retiennent ; par tant de modération douloureuse, il nous inspire une sympathie attendrie, une grande confiance ; il nous fournit ainsi des raisons solides pour renforcer toute thèse qui suppose la défense de nos droits, le progrès de nos mœurs, le souci de nos obligations; tranchons net, pour tous les sociologues, Tocqueville s'est présenté, s'offre et s'offrira toujours comme un conseiller nécessaire, ufi robuste et ferme appui.
Sans doute Le Pla}^, par exemple, étant données ses idées, ne pouvait manquer de considérer comme mauvaise, l'influence de Tocqueville ; il tenait le livre sur l'Amérique pour « une œuvre dangereuse ayant causé beaucoup de mal ))^ et déplorait « que les prédictions, qu'on y rencontrait, eussent convaincu les honnêtes gens qui se rattachaient au passé ou restaient indécis entre le bien et le mal, découragé les classes supérieures ». Reproche trop intéressé pour nous émouvoir, mais qui renferme une remarque appréciable, a Persuadé que le monde pouvait être changé par l'exemple de quelques vieilles familles conservant des idées patriarcales, Le Play demeurait ermé invinciblement à l'idée de nécessité historique », et ne pouvait pas reconnaître l'immense service que Tocqueville
(1) Lettre publiée par M. Antoine Redier dans la Revue française^ 4e numéro du mois de juillet i909.
rendit à ses contemporains, lorsqu'il les plaça devant un problème simple, trop simplifié peut-être même, et dont il leur imposa utilement les principales données, dissipant ainsi bien des ombres.
Au vague aphorisme de Serre et Royer-CoUard « la démocratie coule à pleins bords » il substituait cette vérité : « le développement graduel de l'égalité constitue le passé et l'avenir de notre histoire, nous devons nous accommoder à un état social nouveau... » ; affirmation d'une indiscutable portée.
La meilleure preuve de l'aclion de Tocqueville sur les esprits vers 1840, nous est fournie par Proudhon, qui en appelle nettement au publiciste libéral, dans la brochure intitulée Ja Célébration du Dimanche et dans son premier mémoire relatif à la propriété. La nécessité historique du mouvement égalitaire lui semble un fait indéniable, prouvé socialement désormais, qu'il poursuit sur le terrain économique ; par ailleurs, la conception du progrès apparaît également, chez lui, d'ordre tout moral : « l'humanité se perfectionne lorsqu'elle s'élève au-dessus de ce qu'il y a en elle de fatal », elle déchoit (c quand elle perd successivement ses mœurs, la liberté, le génie, le courage véritable, la foi, l'audace physique etc. » (1). Les visions des deux écrivains apparaissent donc ici corrélatives et convergent sur ces deux points ; disons plus, Tocqueville et, après lui, Proudhon, par cette introduction, dans leur sociologie, du mouvement continu, se séparaient de toutes les théories fondées sur la croyance en des réalités absolues ; ils affirmaient, mieux que les doctrinaires et les philosophes allemands,l'existence exclusive de re/«//o?25, et, grâce à eux, les théories évolutionnistes s'enrichissaient d'applications précieuses.
(l)Gf. pour ce qui précède : Georges Sorel, Op. cit., p. 245 et suiv., et Paul RiBOT, Exposé critique des doctrines sociales de M. Le Play, p. 201. Thiers, dans des lettres inédites encore, reconnaissait avoir été profondément ému par la préface de la Démocratie. Nous tenons ce renseignement de M. André Lebey.
S'il ne laisse pas en coite occurrence de rapprocher iM. Bergson et le moraliste socialiste, M. Georges Sorel néglige de leur adjoindre Tocqueviile ; mais il invoque ailleurs l'historien de Y Ancien Régime, exaltant l'impression de surprise salutaire, que celui-ci produisit chez ses contemporains, lorsqu'il prouva comment les institutions de la France moderne datent de la monarchie, comment aussi les Révolutionnaires et l'Empereur restèrent beaucoup plus conservateurs qu'on ne l'imaginait, démonstration des plus remarquables pour l'original et perspicace théoricien de la violence prolétarienne, qu'il nous agrée de rattacher directement au publiciste libéral et qui, ainsi, rend à Tocqueviile une place honorable, parmi les initiateurs du mouvement de réaction contre la caste bourgeoise administrative des commis et des sophistes, imbus d'esprit cartésien et de principes despotiques, gens dont Tinfluence ne cesse de corrompre notre société depuis deux siècles [\).
D'autre part, entre les principaux adeptes des idées libérales, Tocqueviile occupe une situation éminente, depuis longtemps indiscutée. Royer-GoUard la lui avait promise jadis, sensible^ dans une évolution dernière, aux idées que son jeune ami venait défendre.
Mole, maintes fois piqué, cependant, « parce cousin si froid )) vis-à-vis du trop haut fonctionnaire qu'il sut être, ne manquait jamais de le flatter élégamment ; Broglie, Rémusat l'accueillirent et leur sympathie déférante se traduisit, quand ils le virent trop tôt mourir, par de nobles paroles, des regrets éloquents ; Dufaure le consulta, se rendit même parfois à ses avis ; Odilon Barrot, grand cœur, mal servi par une volonté incertaine et un esprit confus, revenait toujours à lui pour racheter ses fautes, et l'aimait et le révéra ; Lamartine, que sa passion de popularité éloignait autant de Toc-
(i) Cf. Réflexions sur la violence et les Illusions du Progrès, passim.
querille que cerlaiaes de ses idées l'en rapprochaient, l'apprécia respectueusement. Tous reconnaissaient la forte qualité de son jugement, la hauteur de ses vues (1).
Mais c'est parmi la génération, qui atteignit vers 1850 sa première maturité, que ïocqueville s'élève au rang d'un maître; il s'y hausse dérinitivement, lors de la publication de VA)icien Régime^ et quand il disparait, au nom de leurs prédécesseurs immédiats et de leurs compagnons, tels Vacherot, Bersot, Jules Simon, Scliercr, Gréard, ïaine et vingt individualités brillantes, qui saluaient sa mémoire au passage, Laboulaye et Prévost-Paradol lui consacrèrent des études pieuses, empreintes d'une admiration singulière, d'une tristesse aussi, qui s'harmonisait, non sans grandeur, avec les louanges décernées ; Laboulaye cette intelligence nette, souple et fertile, ce parfait honnête homme, aimable et simple ; Paradol merveilleusement doué, prompt, de si fringante allure, notre dernier doctrinaire, le plus sensible et le plus séduisant, l'un comme l'autre partageant, avec leur héros, la même certitude inquiète dans la fatalité de la démocratie, le même amour de la gloire, la même ambition épurée du gouvernement, la même foi aux principes libéraux, dont ils considéraient l'application dans notre pays « tantôt avec une noble confiance, tantôt avec une sorte d'angoisse voisine du décourage*ment « ; l'un et l'autre recueillant, avec ferveur, la pensée de Tocqueville, pour l'élargir et la magnifier, pensée qui ne devait se dissocier quo, lorsqu'Albert Sorel et Boutmy, ses derniers gardiens, moururent ; eux seuls la saisissaient encore tout entière et conservaient d'elle, intact, le précieux dépôt. (2) Loin de nous, cependant, l'intention de prétendre que les
(1) Nous ne pouvons fournir toutes les preuves de ces allégations; qu'il nous suffise de renvoyer à des citations précédentes et aux œuvres. Mémoires ou Souvenirs àe ceux que nous nommons.
(2) Cf. Gréard, Prévost-Paradol : Etude suivie d'un choix de lettres, 1894, M. Faguet a écrit de fort belles pages sur Tocqueville, c. f. Op. cit. T.IIL
R. Pierre-Maugel 30
idées de Tocqueville aient sombré dans l'oubli : elles vivent, au contraire, mais elles n'évoquent pas, cbez ceux qui les partagent, le nom du politique admirable qui les formula. Sort commun à tous les libéraux, par ailleurs trop dépréciés; on ne cesse maintenant d'opposer la morgue de leurs exigences politiques à l'insuffisante envergure de leurs conceptions sociales, les principes mêmes de leur pensée aux nécessités de l'économie nouvelle et on synthétise leur doctrine à Texcès, sans tenir compte du réel souci, chez quelques-uns, de la concilier avec l'évolution moderne. Nul d'entre nous, n'est riche pourtant que de leur foi profonde, et la passion de cette indépendance, de ce respect dus à chaque personne humaine, qui luit dans les cœurs vaillants, nous apparaît comme le retlet de leur plus haute flamme.
Ils ont aussi affermi en nous le besoin d'une probité publique : « La moralité n'est pas réservée à ceux qui ont une mission, mais d'abord à eux, disait Renan. Celui qui occupe un rang à part dans l'humanité doit s'imposer des devoirs austères ; nous ne sommes pas plus grands parce que nous sommes haut placés, mais nous avons plus de devoirs et plus de responsabilités... » Louable pensée, que notre publiciste justifia entre ses maîtres et ses disciples et dont nous nous armerons vigoureusement contre les faibles ou les désenchantés, qui tiennent pour axiome qu'on ne peut être politique et honnête homme; affirmation aussi, par laquelle chacun d'entre nous se trouve obligé de préférer à sa quiétude rela» tive,si précaire et inutile, un combat sacré (1).
(t) N'est-il pas un programme tout tracé qui s'impose?
Divisions de la France en régions considérées comme unités politiques et administratives, divisions basées sur le chiffre de la population, les rapports ethniques et les intérêts économiques. A) Réforme électorale : principe maintenu de l'élection au suffrage universel ; les députés et les conseillers régionaux ou municipaux seront nommés au scrutin de
Recueilloas donc cet enseignement, puis à ceux qu'oppriment les pectacle de nos dissensions, le souvenir d'abdications douloureuses et du pacte conclu entre divers politiciens français, et une puissance étrangère, contre un homme d'Etat,qui voulait rendre, à notre pays, son rang au milieu des peuples, rappelons l'alliance de Palmerstonet de Tliiers contre Guizot, évoquons tant de défaites subies et bientôt surmontées, tant de chutes suivies d'éblouissants éclairs !
A ceux aussi qui parlent de décadence, répétons hardiment, pour qu'ils les méditent et s'y rendent, ces paroles vigoureuses que Boutmy inscrivait naguère en tête de son dernier livre : « Toute société recèle des forces latentes dont l'observateur n'a pas la mesure, des puissances de réaction contre le mal, qui s'amassent sous des apparences de langueur, des germes nou-
liste selon les principes de la représentation proportionnelle. Modification des modes de scrutin au sein des Assemblées. B) Réforme administrative : au centre de la région, maintien de la hiérarciiie et de la division administrative actuelle, sous-préfets dans les préfectures existantes, statut des fonctionnaires dirigé contre l'intrusion des parlementaires dans les mécanismes de gestion. C) Réforme de r enseignement ^ unification de l'enseignement primaire, simplification du programme au point de vue théorique, développement, au point de vue des notions pratiques et morales, rehaussées par un emploi constant des hauts faits, des exemples historiques. Epurement du personnel. Liberté des enseignements secondaires et supérieurs ; adoption du système libéral anglo-saxon.
Dans un autre ordre d'idées : création définitive du bien de famille insaisissable ; monopole de l'alcool et lutte violente contre la dépupo* lation par des taxes considérables, proportionnelles au nombre d'enfants et à la fortune du célibataire ou des conjoints. Dans un autre ordre d'idées, établissement de Chambres d'arbitrages mixtes, fixation progressive d'un minimum de salaire, établissement des retraites ouvrières basées sur le principe de l'obligation mutuelle et avec participation de l'Etat (impôt spécial) ; réformes syndicalistes (contrat collectif, participation aux bénéfices, etc.) balancées par une juridiction prudhommale sévère, multiplication des écoles professionnelles, enfin accroissement de nos forces militaires pour protéger notre évolution intérieure.
veaux où dorment des formes inconnues. Il est juste d'accorder à chaque peuple le bénéfice de ces chances favorables : le politique doit être du parti de la vie contre celui de la mort, » surtout lorsqu'il songe à notre propre pays, (l)
Deux moyens s'offrent à nous pour susciter les énergies défaillantes : l'association et la presse, que Tocqueville nous recommanda.
Dans notre temps de parlementarisme et d'égalité, l'individu se trouve naturellement isolé : entraîné par la passion commune de s'élever et de jouir, il recourt aux expédients pour être satisfait ; client de ses mandataires ou de quelque secte étroite, plat envers le pouvoir, lâche et méprisable, sans caractère, sans fierté, il se traîne et s'avilit chaque jour. Afin de lui rendre confiance, l'élever, le rallier, l'association se présente comme le seul moyen efficace.
De cette association, telle qu'il faut la concevoir pour qu'elle soit féconde en résultats heureux, les cadres ne sont même pas déterminés et nul groupement ne nous en fournit l'image. Non plus qu'un journal affranchi de ces pressions et de ces procédés communs aux grands organes de publicité moderne, la ligue n'existe pas encore, qui, rayonnant sur la France, gardienne respectueuse mais vigilante du droit et de l'exacte justice auprès des pouvoirs publics, groupera peu à peu les opinions, les intérêts les plus différents, dans le but particulier d'obtenir une salubrité politique croissante ; ligue d'éducation ot de patronage moraux, constituant en face de la puissance collective anonyme, toujours mise au service d'intérêts, de partis-pris spéciaux, une aulre puissance d'équilibre, de stabilité, abondante en initiatives, capable de fournir, lors de crises sociales graves, les éléments de travail et de sécurité nécessaires à la continuation de la vie publique et forte de ces qualités particulières qui caractérisent notre génie, mais dont l'Etat et
(1) Cf. BouTMY, Op. cit,, pp. 17 et 18.
le personnel dirigeant nous apparaissent trop souvent dépourvus.
Or, pour provoquer le mouvement d'attention et de sympathie, favorable au succès d'une pareille entreprise, quelques hommes peuvent suffire, s'ils acceptent comme vraie, de toute leur âme, cette hautaine formule : « Les individus qui ont des principes fermes, n'ont pas besoin d'abord de réussir. »
Aussi bien, en eux, le souvenir devra prévaloir et revivre de certains êtres d'élite, tels, entre autres, Tocqueville et ses pairs.
Qu'ils envisagent fièrement puis surmontent les pires déboires, et si des rivalités les séparent, qu'ils évitent de se condamner jamais : « lorsque des amis de la vérité n'ont pas marché ensemble et ne se sont pas mutuellement soutenus dans leurs travaux, à l'heure où ils entrevoient le terme de la vie, où ils se reposent et se recueillent, parvenus sur les hauteurs... ils se reconnaissent, se rapprochent dans une commune espérance et une mutuelle équité. Union tardive, et peut-être inutile pour leur propre temps... mais non pour leur gloire et pour leur cause, car ils arrivent ainsi ensemble, en rangs complets et serrés, devant les générations qui leur succèdent, puissants peut-être un jour par leurs idées... dans cet avenir dont Dieu seul a le secret (1). »
Avec son goût si franc de la justice et de la gloire, Tocqueville le pensait et le savait. Toutefois soumis à sa destinée, il contint l'ardeur, dont il brûlait, dans les austères limites fixées par sa conscience, subissant un rôle un peu etîacé pour ne pas déchoir et préférant une autorité restreinte, toute morale, au fragile bonheur d'une popularité qu'il eut certainement acquise en dépassant ses idées.
Mais, contre ses doutes et ses peines, 'il négligea trop un
(0 Guizot, discours prononcé devant l'Acadétnie française, le 24 janvier 1861, lors de la réception du Père Lacordaire, qui succédait à Toc' queville.
élément précieux de réconfort : le légitime orgueil que pouvaient lui inspirer le souvenir de ses travaux et le sentiment de l'exemple qu'il laisserait, lot ici-bas des gens de bien ; il oublia que des cœurs fervents se rencontrent, qui recueillent la meilleure part d'un esprit généreux et qu'enflamme le sacrifice d'une vie à la défense d'un idéal, quel qu'il soit, pour lesquels, chaque parole vibrante, chaque enseignement donné, ne se perd ni ne s'efface.
Combien moururent tristes ou désolés, qui se croyaient vaincus et dont la mémoire nous soutient, nous exalte : L'Hôpital, Pavillon, Vauban et Vauvenargues, Camille Jordan, lui Tocqueville, compagnons douloureux mais âmes hospitalières et chaudes, passionnées pour le bien, si grandes, et dont nulle tache ne diminue l'éclat ! Au long de notre course, à travers mille écueils, ce sont des phares dans la nuit.