SECTION PREMIÈRE
Observations préliminaires.
Qu’étoient ces animaux, quels doivent-ils nous paroître? A l’idée toute naturelle, dans ma position sur-tout, d’essayer den donner une détermination, on opposa des règles, certains usages consacrés comme autant de principes par les érudits : il est même pour ce cas un mot, parerga, qui désigne tous les aceessoires de la sculpture antique, et qui sert à exprimer l’espèce de dédain qu’on témoigne pour les accompagnements caricaturés d’un sujet principal. Cependant opposer des généralités, dont il faut d’abord qu’on suppose la prétendue infaillibilité, sans faire la part des cas imprévus, et définitivement les recommander pour détourner d’un projet d’études, cela me parut irréfléchi, et je passai outre.
Je reviens aux impressions que je reçus devant les fragments du bas-relief, qui furent d’abord déposés au ministère de 1 intérieur. Qu’étoient les animaux représentés au temps de Phidias et
d’Alcaméiie, ce lion de Némée, cette hydre de Lerne , le taureau de Crète, le sanglier d’Erymanthe, etc.? Dans quelle mesure la nature animale d’alors avoit-elle été consultée? Il y a plusieurs races ou espèees de lions, de sangliers, de taureaux, de grands serpents. Jusqu’à présent le sentiment populaire s’étoit contenté des idées un peu vagues exprimées par ces noms génériques, et l’on n’y avoit attaché aucune importance. Pourquoi, si de grandes révélations ou de piquantes observations dévoient dépendre d’études plus réfléchies et plus consciencieuses de ces vieux matériaux de la fable ou de l’histoire, renoncer à s’y livrer? Pourquoi le sentiment zoologique, devenu de nos jours plus profond et plus puissant, ne seroit-il pas de nouveau employé à chercher, à démêler ce qu’il peut y avoir de vrai, ou simplement d’emprunté à limitation delà nature, dans ces conceptions pittoresques, dans les produits les plus maniérés de l’art? Car, si ce ne sont pas des portraits réels, toujours est-il certain que l’artiste n’a pu marcher contre son but, c’est-à-dire assigner des formes pour qu elles fussent méconnues.
Une autre objection à prévenir est celle-ci : u L’histoire naturelle ne sauroit raisonnablement intervenir dans des questions de pure mythologie, et faire partie d’une discussion s’appliquant à la configuration de signes symboliques , si les douze travaux d’Hercule ne rappellent que des sujets fabuleux.» Selon ro})inion de la plupart des archéologues, qu’ont entre antres exj)rimée Court de Gébelin et Dupuis, les faits attribués à Hercule ne reproduisent, sous une autre forme , que les allégories des douze signes du zodia([ue , ne sont qu’une traduction en styU^ {pec des scènes et motifs figurantet exprimantallégoricjuementrancienne et universelle cosmogonie. Or, l’invention du zodiacpie devint
ESSAI POUR SERVIR A lÛA DÉTERMINATION
le fond d’une théogonie indienne plusieurs siècles avant le développement de la vie sociale en Euroj)e. Et comment alors , dans le bas-relief découvert à Olympie, qui ne seroit qu’une transformation de cette ancienne composition , trouver des éléments pour une zoologie grecque ?
Des esprits généralisateurs vont très vite dans des suj)positions qui embrassent tous les âges historiques. Mais défions-nous de ces penseurs, nés avec des cerveaux ardents, pour les(juels produire est un besoin irrésistible, que l’inspiration saisit avant de ])0sséder les faits , bien qu’elle les entraîne au-delà quelquefois avec bonheur au profit de l’humanité. Et, en effet, c’est pour moi une question encore entière, si les Grecs, entrant dans les voies de la civilisation, ont connu et adopté les fables indiennes^ ou si, jîartis du même point de barbarie que les sociétés dans l’Inde, ils ont eu à traverser les mêmes obstacles, à éprouver les mêmes vicissitudes, à ressentirles mêmes joies de victoires semblables, et à inventer également pour leur compte les mêmes manifestations de leurs sentiments (i).
(i) Le développement de ce sujet devoit faire le second chapitre du présent écrit: car cette question se lie à une autre assez différente que j’étudie, et dont je compte donner les résultats à la fin de mes travaux sur les ossements fossiles du calcaire oolitliique de la Basse-Normandie.
Il n’y a d’animaux possibles qu’en raison de l’essence et selon la nature des éléments ambians qui s’organisent en eux. A chaque cycle géologique, ces éléments sont plus ou moins modifiés, et alors ce sont tout autant de formes animales, qui varient dans une même raison. Or, l’homme, qui après tant d’autres animaux, est à son tour intervenu dans le courant de ces changements, offroit certes un sujet intéressant d’études, sous ces deux rapports, 1° de son apparition comme constituant une espèce bipède et à tête volumi-
Dans les appréciations de ce genre, l’on ne sauroit apporter trop de réflexion, admettre trop de distinctions. N’oublions pas les deux nécessités qui poussent l’homme vers sa destination définitive, qui aussi en restreignent les allures aventureuses;, c’est-à-dire n’omettons dans nos spéculations l’intervention ni des choses du dedans, ni de celles du dehors. Expliquons cette pensée contractée et par conséquent obscure.
Les choses intérieures sont celles qui se manifestent dans l’homme, comme étant absolument engendrées par ses faits de propre nature; ce sont les incitations de toutes les parties de son organisation: et les choses extérieures sont tout ce ([ui l’affecte par des perceptions causées au-dehors, ou toutes les excitations de son monde ambiant, lesquelles l’astreignent et le livrent, en instrument docile, à la cohésion de ce qui le touche méçanitjuement. Que l’homme n’obéisse qu’à une seule de ces impulsions, celle du travail intérieur de ses parties organiques, il n^est susceptible dans l’ordre des temps que des mêmes actes. D’une nature dans ce cas immuable, il est par cette position, ou devient vis-à-vis de lui-même, une même cause engendrant nécessairement le même effet. Mais n’est-ce pas ce (jui se montre unic[uement et ce qui se trouve entièrement réalisé à la |)remière
neuse et sphéroïdale; et 2° d’une aptitude indéfinie dans le peil'ectioiineuieiit matériel de son être, sur-tout en commençant et cultivant la vie sociale.
C’est à de telles recherches que, dans un second article, je voulois appliquer les déterminations acquises dans le présent Mémoire; mais, arrêté tout d’abord comme je l’ai été, je me réfugie dans lo silence. Cn second chapitre devoit contenir un essai d’exj)lication du sens caché sous les formes symboliques de l’Hercule grec, une e.xplication, comme la peut concevoir et donnci un naturaliste.
époque de la vie sociale? Au sortir de la barbarie, il est plutôt excité par les susceptibilités de son instinct que guidé par les lumières dune raison intelligente; faculté adventive, mais non actuellement advenue. Ce qui appartient à sa nature intime est dans ce moment en pleine puissance d’agir et détermine toutes ses allures, non que l’homme n’ait à se débattre dans son monde ambiant, qu’il ne doive (et certes plus vivement encore) ressentir tout le poids accablant des parties environnantes, et qu’il ne soit dominé par tant de cor[)uscules qui pénétrent en lui; se rendant au cerveau par les organes des sens, alimentant la bamme de ses poumons>et changeant tous les rapports chimiques des ingesta dans ses voies digestives.
Mais toutes ces causes d’influence pour l’homme dans l’entance de la civilisation sont une constante sans différence appréciable, sur laquelle, à la rigueur, la différence des climats pourroit avoir action; c’est-à-dire sont une constante qui se manifeste comme des parties concentrées, amenées àfunité d’essence et par conséquent incapables de variations partielles, quand au contraire les modifications organiques, qui dépendent de l’âge, du jeu plus ou moins libre des organes et d’une multitude de petites circonstances provocatrices , agissent de leur chef avec autorité, et ainsi distinctement. Les hommes, dans les premiers pas de la carrière sociale, n’ont point encore assez de lumières pour réagir contre les forces de la nature, pour diriger le cours des eaux, pour assainir les lieux fangeux, enfin pour réformer en partie leur monde ambiant. Engagés dans les mêmes travaux sur divers points de la terre, ils y pensent de même, s’y répètent de même, mais ne se copient pas. Chaque peuplade se trouve célébrer ses succès par de mêmes chants triomphaux : car il n’y
a d’histoire soigneusement recueillie et écrite que parmi les nations qui ont vieilli dans la civilisation.
C’est ce que ne comprennent point quelques esprits généralisateurs, qui, au contraire, apercevant des rapports entre les tendances et les moyens des premiers actes de la vie sociale, ne manquent point dans ce cas d’attrihuer l’invention de l’ordre établi au peuple le plus ancien, et ne voient plus que des effets de réminiscences chez les générations suivantes.
Voilà par quelles séries d’idées a passé mon esprit pour concevoir comment chaque peuple, placé à d’assez grandes distances comme lieu et comme époque, aura de la même manière commencé la vie sociale et se sera de même, ou à-peu-près de même, félicité de ses succès.
Mais quant aux douze travaux d’Hercule, je m’appuie sur des preuves plus spéciales et plus directes \ c’est que le caractère et les expressions des faits attribués à ce héros sont uniquement et exclusivement grecs. Chaque nom d’allégorie a son principe dans des raisons de localités : c’est à des Grecs, et en se servant des noms de leurs villes, vallées et montagnes, qu’on parle. Ceci est manifeste dans cette nomenclature : taureau de Gnosse ou de Crète, lion de Némée , sanglier d’Erymanthe ou de Calydon, hydre de Lerne , etc. Tout est là d’invention grecque, c’est de I histoire et de la géographie entièrement helléniques (i).
J’avais besoin pour moi et mes lecteurs de ces éclaircissements :
(i) Ces réflexions dévoient préparer la dismssion d’un second chapitre. Celui-ci ne peut paroître dans le présent ouvrage; et j’aurois peut-être mieux fait aussi de supprimer tout ce paragraphe, où je ne me dissimule pas qu’on ne puisse justement trouver à blâmer le caractère d’un hors-d œuvre.
au moyen de ces explications, je puis effectivement avancer dans la composition de cet écrit , agir avec une pleine aisance dans les déterminations que je vais essayer de donner. Dans le basrelief d’Olympie, formant une page, qui n’est pas seulement recommandable par son antiquité de vingt-deux siècles, mais qui l’est en outre comme émané du grand siècle de la sculpture et comme étant le sujet original d’un commentaire fait par Pausanias, nous ne trouvons d’instruction et de souvenirs que pour trois animaux de l’ancienne Grèce. Une partie seulement des sujets exprimant les douze travaux d’Hercule nous est parvenue : HiydredeLerne, ou du moins une tête de serpent qu’on en a supposée la représentation, étoit au nombre des objets retrouvés, mais ce morceau n’a point été rapporté : c’est une perte regrettable.