‹ Essai Psycho-Pathologique sur DantonChapitre 12 sur 25 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

À. — Georges Jacques Danton naquit à Arcissur-Aube, le 26 octobre 1759. Il était le cinquième enfant et premier fils de Jacques Danton, huissier royal, marié en deuxièmes noces à Marie-Madeleine CGamut, Ce cette union, deux enfants encore naîtront après lui.

Les parents et grands-parents sont de bonne et robuste santé, mais on ne sait rien d’intéressant, concernant leur psychisme.

De son premier mariage, le père eut cinq enfants qui moururent en bas âge, mais nous ignorons tout des causes de cette mortalité. Les frères et sœurs de Danton fourniront de longues carrières.

Rousselin de Saint-Albin nous apprend que « l'enfance de Danton n'eut rien de remarquable ». Rappelons tout de même qu'à un an, un taureau, d’un coup de corne, fendit la lèvre supérieure du nourrisson. Plus tard, encore un taureau, d’un coup de sabot lui écrasa le nez, et lui fit une assez profonde blessure qui guérit complètement — c’est une blessure analogue qui serait, dit-on, à l’origine de l'infirmité de La Bruyère. )

A sa laideur naturelle déjà aggravée, s'ajoutent encore de nombreuses et très apparentes traces de petite. vérole. Stigmates fréquents chez nos grands révolutionnaires : Mirabeau, Robespierre.

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Ses contemporains se rappellent l'avoir vu souvent « faire l'école buissonnière et employer les heures de classe à barboter dans l'Aube ». Tout jeune, les cartes avaient pour lui beaucoup d’attrait, et le brelan était sa passion.

Dans sa famille, il se montre très affectueux, praticulièrement avec sa mère, et « la tendresse obtenait ce que la crainte aurait vainement tenté d’arracher ». Tout enfant, comme nous venons de le voir, il fut un écolier indiscipliné, « il avait cependant d’heureuses aptitudes et apprenait rapidement, mais toute habitude réglée était antipathique à sa nature ».

Avec ses camarades, il était chef de bande, avait de l'autorité, et ceux-ci se conformaient volontiers à ses décisions. En dehors des jeux « il lisait ou allait se promener dans les bois ou dans les champs ».

Pour calmer et maîtriser cette nature ardente, à dix ans on l’envoie au petit séminaire de Troyes. Il est bon écolier, mais la discipline l’exaspère, et « hors de classe il se fait donner l’épithète d’antisupérieur ». Sa famille est obligée de le retirer du séminaire, et le met à la pension Richard dont les élèves suivent les cours des Oratoriens. Il ne sera pas très brillant « il s’exerçait à chercher des expressions énergiques, des tournures hardies, des expressions nouvelles », et « pour braver sans doute, il s’amusait fort de s'entendre appeler du nom peu flatteur de Gatilina ». Ses biographes commencent à noter sa paresse.

C’est alors qu'il est en rhétorique que se produit

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le remarquable « coup de tête ». Louis XVI allait être sacré à Reims le 11 juin 1775, et Danton s’échappe de Troyes, se rend à pied à Reims en quatre jours, pour « voir comment on faisait un roi ». De retour,

dans une superbe « rédaction » où il racontera le

Sacre du Roi, il fera briller les ressources de son intelligence déjà souvent remarquée, et bien que dernier de sa classe, ce succès avec quelques autres inattendus, le font finalement estimer : insignis.

[II sera toujours de ces paresseux qui, propres au coup de feu subit, réussissent là où échouent les laborieux]. (Madelin...)

Son oncle, curé de Barberey, essaya vainement d'en faire un prêtre. Il voulait être avocat, et partit pour Paris.

Il y arrive sans référence ni recommandation, se présente et est admis chez M° Vinot qui dira de lui : « Il a de l’aplomb. J’aime l’aplomb. Peut-être Danton en a-t-il trop ».

Il « fait » le Palais. Il reprend dans la Seine les baignades de l'Aube, et c’est à la suite d’une double partie d'escrime et de natation que, pendant plusieurs sémaines, il est sérieusement malade. Il emploiera sa convalescence « à lire l'Encyclopédie tout

entière » (!) et Montesquieu.

Entre temps, il ira à Reims chercher la licence qui lui permettra de s'inscrire au barreau. En peu de temps, il dut probablement fournir un gros effort de travail. Quoique Brissot avoue être allé « acheter à Reims » ses degrés, et Roland « fit son droit » à Reims également, en cinq jours |

Lé 5g mars 1787, il achète la charge de M° Huet de Païsy avocat es conseils, et le 10 juin de la mêmé annéé, il épouse Gabrielle Charpentier. Sa jeune et fraiche épouse dont David a laissé un portrait, est la fille du propriétaire du Café du Parnasse, « un des établissements de limonadier dés plus considérés

de Paris » fréquenté principalement par la jeunesse

du Palais, et où Danton, depuis déjà longtemps, venait jouer aux dominos, en buvant sà « demi-tasse ». H semble très épris de sa femme.

Le ménage viént habiter sur là paroisse de Saint- Sulpice, cour du Commerce. La vié y èst agréable, confortable, les causes sont assez nombreuses, et il lés gagne presque toujours. On réçoit souvent, Île maître de maison est cordial, a. et aimé de ses collaborateurs.

Mais, le 25 avril 1789, meurt de petit Danton, né l’année précédente. Les Contemporains remarquent une douleur frénétique qui arrache au père de véfitables rugissements.

Ainsi nous voilà arrivé à la veille de l'ouverture des Etats Généraux.

Dans toute cette période de son existence que nous connaisons àssez mal, il nous semble déjà possible de distinguer les principales qualités, et de notables défauts.

L'intelligence est belle et souvent remarquée, de même que l’indépendancé de caractère, la cordialité, la sympathie, le raÿonnemient qui se dégàgent de sa personne. Affectueux et tendre dañs sa fatnille et dans sôn ménagè, il est également aimé de ses

collaborateurs. S'il aime la vie et les plaisirs, il demeure homme de foyer, tenant à son confort. S'il est naturellement éloquent, il ne peut qu'être servi par son intelligence et sa bonhomie.

Mais l'amélioration de l'individu doit être lente et inégale, car il ést parésseux et a horreur dé la régularité. Aussi si sa réussite professionnelle est moyenne et honorable, pouvons-nous penser qu’il a plutôt le « don des affaires » que lé « goût de la chicane », car dans cette carrière, particulièrement, il doit être desservi par son antipathie des habitudes, là où le travail doit être régulier, préparé, continu, et méticuleusement dosé.

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B. — Nous entrons maintenant dans la période la mieux connue de la vie de Danton, malheureusement aussi pour notre étude, elle est la plus courte.

Danton apparaît la Révolution déjà commencée.

Que faisait-il, alors qu'on préparait les Etats Généraux, qu’on rédigeait les Cahiers ? IL est avo-

cat, il est orateur, et on ne trouve nulle trace d’ac- -

tivité politique chez celui qui va devenir subitement un des chefs de la Révolution ! De cela aucune explication historique n’est fournie. L'intérêt de ses affaires, les joies de la famille, ce ne sont pas là des raisons suffisantes pour comprendre son absence, puisque subitement il va tout quitter, et le 13 juillet 1789 son ancien confrère, l'avocat Lachaud, entrant aux Cordeliers, aperçoit « un énergumène » qui, « d’une voix frénétique », appelle les citoyens aux armes « pour repousser 15.000 brigands rassemblés à Montmartre, et une armée de 30.000 hommes prête à fondre sur Paris, le livrer au pillage et égorger les habitants ». | 3

Il n’est pas à la Bastille le 14, maïs, dans la nuit du 15 au 16, il est à la tête d’une troupe des Cordeliers qui tente de faire irruption dans la Bastille afin, a-t-on dit, de visiter les cachots et vérifier si aucun traitre n’a été épargné. Il ne semble pas que telle soit la raison. Dans le district des Cordeliers,

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où assurait que « Monsieur Danton » avait étouffé un complot contre la liberté.

Ainsi, on le voit déjà membre influent, écouté, et chef parmi les Cordeliers. Il va arriver rapide- . ment à la présidence, et en sera bientôt même, le « chéri président ». Il vit au milieu d’un véritable état-major bigarré, où l’on remarque Fabre d’Eglantine, Marie-Joseph (Chénier, Fréron, le terrible boucher Legendre, le savetier Simon, Chaumette, Paré l'ancien camarade de Troyes qu'il fera ministre, Collot d'Herbois, Théroigne de Méricourt.

Mais pour être en état d’agir rapidement et puissamment, il va falloir écrire ou diriger des journaux. Le journaliste du district « la plume de Danton », ce sera Camille Desmoulins. [Paresseux devant le papier, Danton a, par contre, trouvé dans le jeune publiciste une plume, s’en est servi et ne le lâchera plus].

Il est maintenu tous les mois à la tête de cette « république des Cordeliers » qui possède sa monnaie ; des jetons de bronze qui portent sur le revers « Sous la présidence de Georges-Jacques Danton ». Mais si en quelques semaines il a déjà parcouru tant de chemin, il va se dépenser pour monter plus haut encore. Si l’on s’agite beaucoup dans le district, c'est Paris qu'il faut conquérir. Ausi, dès le début de septembre, il engagera la lutte contre l'Hôtel de Ville.

Les Cordeliers ont une opinion sur tout, et prétendent l’imposer autour d’eux. Ils ont une police particulière, ils veulent ratifier ou infirmer les nominations des autres districts, ils réhabilitent le co-

médien, réglementent le commerce des farines, les convois de pain... [En bas de tous ces audacieux arrêtés, un nom se lit : d'Anton. Car cette débauche de démocratie aboutit déjà à une dictature au petit pied].

Le 30 août, chaque district devait élire 5 députés, afin de former la Commune provisoire. Danton ne se fait pas élire. Mais, à la suite d’une décision des Cordeliers relativement à l’impérativité des mandats, il fallut toute l'autorité de Bailly devant l'Assemblée Nationale, pour faire approuver la résistance de l'Hôtel de Ville devant le petit avocat des Cordeliers. |

Toujours contre Bailly et l'Hôtel de Ville, il va se faire le redoutable protecteur du terrible Marat de l'Ami du Peuple, contre qui un décret de prise de corps a été rendu le 8 octobre. Il mettra tant d'ardeur à cette défense assaisonnée de menaces, que le 17 mars, un décret de prise de corps est lancé par le Châtelet contre « le dit sieur Danton ».

Le Comité des rapports, l'Hôtel de Ville, la Commune, le ministre, l’Assemblée Nationale même, tout est älerté, et dans tous les districts parisiens il est question du « cas de M. d’Anton ».

Dans l'arrêté du 18 mars, Danton va utiliser tous ses dons d'avocat pour se retirer prudemment — et fin mai l'affaire sera close. [Il avait le double bénéfice d'avoir été plaint comme une victime et admiré comme un lutteur.]

En ces quelques mois nous avons assisté à une véritable métamorphose. Le paisible avocat de la

Cour du Commerce est devenu politicien ; d’abord membre des Cordeliers, il en est rapidement chef,

s’entoure et s'appuie sur un Etat-Major bigarré. La

folle activité qu’il déploie d’abord à l’intérieur du

district, déborde rapidement, et au printemps, son

nom s'impose à Paris, et même à l’Assemblée Nationale.

Par quels moyens s'est-il poussé aussi rapidement ? Par son. énergie, par son influence sur ses concitoyens, et par l’habileté avec laquelle il les a conduits à la notoritété — ce qui les flattait, et lui profitait.

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