‹ Essai Psycho-Pathologique sur DantonChapitre 9 sur 25 · RE EE · texte numérisé non relu

RE EE

sonnage est lui-même plus marquant. C'est chez lui qu'on peut voir, avec le maximum de netteté, les différentes dominantes qui font les individualités.. Et c’est dans ces temps, que le psychologue et le psychiâtre peuvent le mieux examiner, suivre et apprécier les individus et leurs réactions. Aussi, ne faut-il pas s'étonner si de tels personnages sont bien souvent considérés, ou comme des héros exemplaires, ou des monstres abominables.

Un des milieux particuliers dans lesquels on peut avoir à examiner l'individu, est le milieu politique. Nous n’avons pas, ici, à l’apprécier, mais seulement à le considérer comme un des moments de la vie sociale. Et comme nous l'avons indiqué précédemment, lui aussi aura ses outrances et ses faiblesses, suivant les périodes où nous l’envisagerons.

Un des moments de notre histoire les plus remarquables, nous semble-t-il, du monde de Ia politique, est celui de l’agitation et de l'instabilité par excellence, celui de la Révolution.

L'historien, dans ses jugements, donne, suivant ses tendances personnelles, la prépondérance à l'opinion qu'il s’est faite de l’individu, ou aux conséquences de ses réactions sociales. Il nous semble qu'il faudrait toujours séparer ces deux jugements. Ce serait ainsi permettre à chacun, de composer, d’après les principales données du problème. Aïnsi, serait-on souvent amené à modifier son opinion si on examinait l'individu et ses réactions sociales, d’abord à travers un tempérament, et ensuite quelquefois, à travers une psychose. De cette façon, bien

fn 2 à

des actions bizarres, voire même illogiques, seraientelles mieux expliquées, ou seulement plus admissibles.

On a prétendu qu'il n’y avait aucun rapport entre l’homme politique et l’homme privé.

Ceci ne paraît exact que pour l'individu équilibré et qui a pu faire deux parts bien séparées de son existence.

Mais chez le déséquilibré, il en va tout autrement, car il projette partout ses tendances, ses instincts, ses passions, en totalité ou en partie, suivant le degré de contrôle qu’il conserve encore de soimême.

On connaît la difficulté du diagnostic chez le vivant, aussi devons-nous être modeste autant que prudent lorsqu'il s’agit d’un disparu. Si le vivant est

réticent dans ses paroles, confus dans ses pensées,

trop abondant dans certains détails, discret ou dissrmullé dans d’autres, mais accessible souvent à l’observation continue, en revanche dans l'Histoire, nous n'avons comme guides repères que les accidents les plus marquants. Ce sont les sommets qui émergent du massif, encore sont-ils bien souvent embrumés.

Nous nous aiderons donc des principaux dôcuments, mais ne nous appuierons vraiment que sur les faits incontestables. Les récits, souvenirs, Mémoires des contemporains, sont trop souvent des interprétations personnelles, et en cela semblables aux récits romancés de bien des malades. Et chez ceux qui ont laissé ces Mémoires, même « lorsque ce té-

NC

moin est un homme honorable, attentif çt intelligent » (Taine), doit-on toujours chercher l'intérêt qui les a poussés à tant insister sur le personnage qui nous occupe,

Ici encore, rappelons-nous l'intérêt ou la passion qu'on devine ou qui transpire quelquefois des paroles, des parents, amis ou voisins qui accompagnent certains consultants.

Et si nous regrettons tant, de manquer des précisions qui nous seraient si nécessaires pour connaître enfin les grands acteurs du passé, rappelonsnous toujours que nous ne connaissons guère mieux les contemporains, que nous sommes pourtant queljuger et à soutenir. Nous ne savons que d’après ce qu'ils montrent — pour certains c'est suffisant, pour d’autres ce n'est rien — et s'ils se sont composés un DORE ils l’ont généralement paré au maximum |

quefois appelés à

L'Histoire ainsi observée compterait peut-être autant de héros, probablement moins de monstres, mais toujours des hommes.

C’est pourquoi il nous a paru intéressant de tenter le portrait psycho-pathologique d’un des plus grands parmi les Hommes de la Révolution, laissant ensuite à chacun le soin d'apprécier, du point de vue social, les conséquences et les responsabilités.

ITT

20 Les historiens qui ont spécialement étudié la vie - de Danton, et ceux qui, au cours de leurs travaux . sur la Révolution, se sont arrêtés aux grandes figures E de l’époque, s’étonnent tous des inexplicables alteré. nances d’ardeur et d’insouciance qui jalonnent cette existence. | Récemment, M. Gaxotte écrivait : « Si redou- table dans ses bons jours, il retombait, après cha- 3e que sortie, dans une torpeur qui le rendait incapable d'efforts pour de longs moments ». Et M. Madelin disait : « Ayide d'action, encore que de nature paresseuse, il se surexcitera devant les périls, et s’il

| est victorieux, semblera se détacher de sa propre ViC- E. toire. Il sera, suivant le cas, sensible ou atroce. ___« Et quand ïil semblera tout puissant, s'affaissera 3 soudain, « saoul de larmes », dira-t-il ». Enfin, au

moment de la mort des Girondins : « Il semblait en

pleine neurasthénie, disant seulement parfois « Dan- « ton se réveillera ».

Nous avons voulu revoir les jugements portés par d’autres auteurs, parmi lesquels nous citerons M. Mathiez : « Il y à deux Danton... Celui de la légende, le patriote ardent el cocardier, qui rêve d’a-

chever l’œuvre séculaire de la monarchie défunte.…. mais il y a un autre Danton, le vrai Danton, un politicien retors et sceptique qui désespère prompte- ment du succès de la Révolution. Les malins ou

les prudents nous diront peut-être que les deux Danton ne sont pas inconciliables ...que la logique des faits n’est pas celle des raisonnements, et qu'il y a du temps à tout et pour tout. »

M. Gustave Le Bon : « À un moment donné, Danton devint l'âme de la Révolution, mais il était dépourvu de ténacité et de fixité dans la conduite. »

Albert Sorel : « ...Et tous ces contrastes se succèdent spontanément par accès, par sursauts. La raison et la politique procèdent en lui comme, chez d’autres, l'instinct et la passion. ...Ce travail méthodique l’excède, les écritures l’énervent : il les évite non seulement parce qu’elles sont compromettantes, mais parce qu’elles le fatiguent. Dans le péril, il a toutes les audaces, dans le courant de la vie, il a toutes les paresses.

On le verra tout d’un coup broncher dans les incertitudes, s'arrêter, se dérober au moment où il faudrait donner en plein, cédant à un irrésistible besoin de détente, d’oubli, de repos, de bonheur. »

Taine : « ...ses goûts larges, ses besoins alternatifs de fougue et d’indolence, ses appétits de jouissance et de domination, ses rudes et violents instincts d'expansion, d'initiative et d'action... ...Ce qui lui convient, ce n’est pas la discipline régulière d'une vieille société qui dure, mais la brutalité tumultueuse d’une société qui se défait ou d’une société qui se fait. Pàr tempérament et par caractère, il est un barbare. »

Miguet : « Ardent, accablé de dettes el de begence de son tempérament orageux, était fort mobile. »

Mignet : « Ardent, accablé de dettes et de besoins, de mœurs relachées, s’abandonnant tour à tour

à ses passions ou à son parti, il était formidable dans sa politique, lorsqu'il s'agissait d'arriver à son but, et redevenait nonchalant après l'avoir atteint. »

Thiers : « Danton fut l’homme haineux, violent, mobile et tour à tour cruel et généreux. »

Et enfin, dans l'ouvrage de M. Madelin spécialement consacré à Danton, et auquel il nous faudra toujours revenir, nous pouvons relever parmi beaucoup d’autres :

C'était, en apparence, un homme de fer, ...très au fond, Danton était un nonchalant. D'ailleurs énergique au suprême degré dans les moments de crise, et capable, tout à la fois, d’une inconcevable

- audace et d’un infatigable labeur, brusquement, il s’affaissait quand la crise s’apaisait : se déclarant anéanti, il était effectivement vite épuisé, ayant toujours mal pesé ses forces et s'étant surmené. Quand, par surcroît, à la fatigue s’ajoutait quelque déception, cette fatigue prenait vite l’allure d’une vétitable neurasthénie. »

Etant donné ces opinions en apparence concordantes, il nous a semblé intéressant de préciser et comparer ces accès, voir s’il y avait un lien centre eux, examiner leurs répétitions dans le temps et l’espace, leur intensité, leurs causes.

C’est alors que nous avons remarqué que ces

accès survenaient sans cause, n'étaient précédés ni accompagnés d'aucune affection organique, que rieñ ne les faisait prévoir, que la fatigue ne les conditionnait pas seulement, mais qu'un rythine semblait les entretenir et les renouveler, et qu'à un accès d'hyperactivité succédait un accès de dépression,

précurseur lui-même d’un autre accès d'expansion psychique — en résumé, que sa vie se présentait sous

forme d’oscillations continues ét en sens contraire.

Précisonis tout dé suite que notre étude ne portéra que Sur uñe partie dela vie de Danton, de juillet 1789 au 16 Gérminal dé l’an Il, époque de beaucoup la mieux connue, où les actes se succèdent à dates suffisamment rapprochées pour être étudiées dans leur suite et leur ensemble. | :

Loin de nous l’idée d'expliquer ce qui, jusqu’à Maintenant, a paru inexplicable pour les uns, mal expliqué pour Îles autres. Nous nous bornons à ajoutér aux explication historiques variées, l'interprétation psychiätriqué des mêmes faits. Îl ne nous appatient pas non plus de prendre parti, nous ne prétendons que donner une explication suppléméntaire à ce qu'on pourrait appeler les éclipses, lés inégalités, les écarts de Danton.

Page 1