‹ Essai sur Aeneas Sylvius PiccolominiChapitre 3 sur 15 · Ï B85AI · texte numérisé non relu

Ï B85AI

pouiTait dire à la gloire de Nicolas V, il s'écriait : K Mais ils termineront par ces mots, qui couvriront tout le reste comme d'un voile de deuil : Sous son pontificat, Constantinople aëté prise et pillée! Jene sais s'ils ajouteront qu'elle a été incendiée : une fois entre les mains des ennemis, il vaut mieux qu'elle soit livrée aux flammes que conservée. Vous vous êtes efforcé de lui porter secours ; les princes niaient le danger; et cependant, c'est à vous que la postérité mal instruite reprochera cegrandmallieur'. u On sait en effet que Nicolas V, ce docte pontife, cet illustre protecteur des lettres, n'eût point laissé succomber sans défense la ville de Constantin , s'il avait été secondé, si, cetteannée même, iln'avaiteuàcombattre, dans les murs de Rome , la conjuration républicaine de Stefano Porcari.

^neas était parvenu à communiquer son ardeur à Tâme indolente de Frédéric III*. u Jamais, écrivait-il, je n'ai vu l'Empereur plus attentif. » — « Il n'omettra rien pour la cause de la foi*. » C'est sans doute le secrétaire qui dicta cesmots, adressés par le prince au souverain Pontife : n II nous appartient à nous, empereur, etdéfenseurde l'Église, d'enflammer de plus en plus le zèle dont vous êtes dëjàfflnbrasé ^. n

* Ep. 162.

■ Ep. 155.

^ Ep. 163. On y retrouve des phra&es d'uac attire lettre

SDB iENBAS SYLVtOS PICCOLOHINI. 45

Frédéric eiiToya aussi une lettre d'exhortation à Cbarles VU , dictée el conçue par son conseiller ". Enfin, celui-ci représenta son maitre à la diète de Ratisbonne, et l'assemblée fondit en larmes à la peinture qu'il fit des calamités de la Grèce. On rédigea un décret conforme à ses propositions et l'on convint de se rassembler de nouveau à Francfort ";

Mais ^ncas prévoyait l'inutilité de ses travaux, sans pour cela'se décourager. Il montre admirablement que l'unité chrétienne du moyen âge était rompue :

H Adiré vrai, je n'espère pas réussir: la chrétienté n'a plus de tète ; on ne rend plus au Fape ni à l'Empereur ce qui leur appartient. Il n'existe plus d'État qui n'ait son souverain particulier. Fersuadera-t-on il tant de princes de prendre les armes? Et , supposé qu'ils y consentent, à qui confiera-tK>n le commandement? Quel ordre établira-t-on dans l'armée ? Qui nourrira cette multitude? Qui comprendra ces différents idiomes? Qui gouvernera ces mœurs diverses? Qui conciliera les peuples d'Angleterre et de France, de Gènes et d'Aragon, d'Allemagne, de Bohême et de Hongrie?... Gènes s'armera-t-elle contre les Turcs dont elle est, dit-on, tributaire? Venise est l'alliée des musulmans... Les Espagnols ont leur guerre sainte contre Grenade. Le roi de France ap-

d'JE.ne»»; Ëp. 162. Voir encore les Ep. 142, l46, 147, 156, 164 , pleines des voeux de l'apôtn;.

' Conservée dans le Spicilége d'Achery, l. 111,

préhende à chaque instant de nonTettes descentes des Anglais, et ceux-ci ne songent qu'à venger lem* expulsion. LeDanemarck, la Suède, la Nonr^> pays reculés aux derniers confins du monde, n'ont pas d'intérêt qui les attire en Asie. L'Allemagne est partout divisée. Les villes sont en guerre avec les princes; les princes eux-mêmes ne sont pas unis". »

L'assemblée de Francfort ne répondît que trop à ces pi-évisions. Les Allemands accusaient le Pape et l'Empereur de ne désirer que de l'argent, se moquaient du zèle des Bourguignons, et reprochaient aux députés hongrois venus pour implorer des secours,de vouloir envelopper l'Allemagne dans leur malheur".

C'est à des esprits ainsi disposés que s'adressa ^neas. Il sonda la profondeur de la blessure faite à la foi : « On avait perdu la capitale de l'un des deux Empires, le port le miMx situé de l'univers, un de ces patriarcats qui forent comme des troncs d'où le christianisme étendît ses rameaux sur le monde. »

Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans ce discours, ce sont les regrets poétiques du lauréat, et le continuel souvenir de l'antiquité, qui rendent encore plus vive la douleur du chrétien :

11 Qui» funera fando Ëxplicct , aut posait Incrymis xquare dolores.

« Constantinople demeurait seule, au milieu des

• Corn ,\. I,p. 23.

SDB MSBkS SVI.TI0S PICCOLOMINI. 47

cadavresdetantde glorieuses cit^grecques. Elle était restée le monument de la sagesse antique , l'asile des

lettres, la forteresse de la philosophie £t la voilà

en proie à la barbarie des Scythes! » L'érudit no manque point de prourer ici qoe les Turcs n'appar* tiennent pas à la race dra Teucriens. D'un autre <^té , comprenant que les pertes de la littérature sont assez indifFérentes à ces lourds guerriers des temps féodaux qui l'écoutaient^ il leur prouve que, sans le secours des lettres, leurs exploits resteraient inconnus.

II terminait par montrer qu'il serait facile aux armées chrétiennes de venger cet affront'. Voici cependant le portrait qa'il trace de Mahomet II: 'I C'est un jeune homme de vingt-quatre ans, farouche, avide de gloire, robuste, rompu à la Ëitigue. Il ne boit pas de vin , et , quoique débauché , suivant les habitudes de sa nation , il nelanguit point dans son sérail. Il fuit les danses, évite les parfums, n'élève pas d'oiseaux , n'entretient pas de meutes. La guerre, voilà son seul plaisi^ n

Sur la proposition de l'orateur, l'on décréta une levée de dix mille cavaliers et de trente-deux mille fantassins, et l'on s'entendit pour régler les derniers préparatifs dans une nouvelle réunion à la cour de l'Empereur ' .

^neas ne se reposa pas dans ce second intervalle. 11 excita Capistran à de nouveaux efforts pour tirer

' Com.,1. I.

48 BSSAI

tes cœarsde la léthargie où ils étaient retombés: ' Il allaitjtuqu'à lui fournir les matériaux deses discours'.

Pour lui , à l'assemblée , » il travailla des pieds et des mains ' » à persuader aux princes de défendre leur existence , leur indépendance, leur dignité.

Presque tout était préparé lorsque Nicolas V mourut (i 445). A la vérité , les premières pensées de CallistelII, son successeur*, furent pour la croisade; mais les Allemands voulurent profiter du nouveau pontificat pour augmenter les libertés de leur Eglise, et peut-être l'éloquence d'^neas prévint-elle un schisme ^. Aussi , en vain , lorsqu'il apporta au Pape le serment d'obédience de l'Empereur, précha-t^il la croisade devant lui ^ ; en vain , dans d'autres circonstances , adressa-t-il ses exhortations au roi Al phonse ou à ses conseillers'; en vain, dans une péroraison qu'il fournit à Panormîta , l'un d'eux , décrit-il par anticipation le retour triomphal du prince aragonais, vainqueur des infidèles. Cependant, il obtintdesNapoliiains l»suspensiou des hosti-

< Ep. 405.

* Ep. 405. — Pour ses autres relations avec cet orateur, Ep. 403,404.

' PLiTIHA.

* Conclave Caîlùti III , manuscrit conservé k la Bibl. Roy., parmi les OEuvres de Pie II , n' 5153.

* Com., 1. I , p. 25.

^ Ep. 398. Le Pape arma cependant aussitôt quelques galères; Alphonse fit aussi quelques démonstrations. Cimpahbs, fie, etc.

7 Discours conservés dans l'édition de 1551 à la suite des Commentaires tur le* attions et Us paroles du roi j4lphonte.

StIB JCNBAS STI.VIDS PICCOLOMINI. iS

lit^ qu'ils exerçaient «ur le territoire de sa patrie et la rettitntion d'Orbitello '. C'était rendre la paix ii ritalie et feciliter l'entreprise d'une croisade.

Tandis qu'il TeiUait ainsi aux intëréta du monde chrétien, de l'Église, de l'Allemagne, de sa ^patrie enfin, ^neas reçut une récompense qu'il ne recherchait point'. Calliste III le promut au cardinalat, non sans éprouver des difficultés de la part du sacré collège^ (t La rouille s'était mise aux gonds m (cardi-mbiu)(iA&&)^. 11 remercia plusieurs princes de sa promotion ; car remercier c'est obliger. «. Je serai nn cardinal allemand *, » écrÎTail-il à FrédéricllI, et celui-ci lui faisait enfisager cette dignité ccnnme le chemin d'une dignité plus haute ^. Il se déclarait le serviteur de l'Impératrice^, et rendait compte de son élévation au roi Alphonse, « comme un esclave de l'accroissement de son pécule ^ Ladislas reçut aussi ses remerciments *.

Si le cardinal prenait ce ton soumis, c'est qu'il avait besoin de leur protection. Il était pauvre, sans toutefob prendre à la lettre une hyperbole que parait lui avoir inspirée le souvenir de saint Paul : Il

■ Corn., 1. 1 , p. 26; et Coac. nu- les ^eter iTAlphoiue.

' Voir M lettre 138 et les Corn., 1. I , p. 36.

$Ep. 250.

«Ep. 190.

*Ep. 190, 344, 245, S5â.

disâtCau cardinal de Pavie h qu'après Tingt-cinq ans de travaux, il manquait de chanssaret ; et cependant il avait arrose de ses sueara presque tout le monde cfarétieu } battu par les tempêtes, transi parles frimas, brûlé par les atdeurs de l'été, dépouillé par les brigands, jeté dan* les cachots et c6ndait vingt foisaux-portes delamort'. n .

A cette époque, il demandait à l'Empereur et au duc Sforza quelques bénéBces qui, disait-il, lui étaient nécessaires dans sa pauvreté '. Aussi n'épargne't-il pas les efforts pour s'assurer la possession de l'évéché de Warmîe, en Prusse, qui renfermait plusieurs villes fortes et un domaine étendu, mais qui avait été démembré par la Pologne et par l'ordre Teutonique^ Casimir IV opposait une de ses créatures au choix du chapitre et du Pape, qui désignait ^nèos. Le cardinal employa la médiation de Ladislas auprès du Polonais son beau-frère *, recourut aussi à celle de Frédéric*, et s'adressa enfin an roi de Pologne lui-même ". Le bénéfice lui restai

' Ep. 366 thi recuell.dn ondtoal de Pavie.

' Com. ,1. I, p. 28.

^Ep. 279. Voir aussi ses let 1res à ses coDseilIer) , Ep. 2S0, 293 , 310 , 312. ~ Il promet îi l'un d'eatre eux quelque bon morceau «aliquid pingue. « Ep. 297. 317.

s Ep. 278 , 296.

« Ep. 275.

SDH AtNBAS 9TLTIDS PICCCHXIMINI. 51

Il en posséda oossi qaelqnes-ans en Allemagne'; il leva dans ce paj'i , à en (7oire ses adversaires , plot de deux mille florins. 11 avait k Worms une riche babitation à laquelle était attachée la dtgnitéde chancelier de Heidelberg ■ ; mais ce n'était pas sans protestatimi *. Ses réponses furent nobles et tières : il déclarait qu'il ne voulait pas acquérir de bénéfices contre le concordat , et renonçait d'avance à ceux que l'on voudrait lui contester. Seulement, l'Allemagne devait se rappeler qu'il l'avait servie plus de vingt ans, et qu'en ce moment même il consacrait toutes ses forces à désintérêts et à sa gloire*.

Il n'éprouvait pas moins de contradictions dans sa patrie. Il avait encore usé récemment, en faveur des Siennois, de son crédit auprès du condottiere Piccinino^ qui les attaquait, et auprès de Calliste III qu'ils avaient irrité^ et il ne pouvait obtenir justice de ses concitoyens pour un parent ?, pour un ami*!

■ Ep. 308, etc.

'PrisTKR.l. III,c.4.S. tl.

^ Ep. 322. Nous parlerons ailleur> de ta polimtqae qu'il so». tint contre le chancelier de THoyence. Je n'indique ici qu'une lettre de ce dernier, qui attaque ^ueas personneilement. Elle ett eitëe par Wimpheling. Argentorac, 15IÔ.

*md.,.Ep. 350,356, 369.

* Ep. 214.

6 Ep. 217, ete.

' Ëp. 226 , etc.

» Ep. 358.

Mais son influCDce était toute-puissante k la cour pontiScale, où il occupait toujours la place de secrétaire, et elle s'y exerçait pour lebiendeTËglise*. .-Cependant, on regrette qu'il l'ait due en partie àses rapports intimes avec l'un des neveux chéris du Pape, Rodéric Borgia, qui devait plus tard souiller la chaire de saintPierre sous le nom d'Alexandre VI. Ce dernier, encore dans la première jeuneœe, était déjà vice-chancelier de l'Église. iËneas le loue*. mais à ju&te titre % des talents qu'il avait dé{^oyés dans l'administration temporelle du Picénum. Il lui expose les démarches qu'il a faitesdans son intérêt, el lui demande la i-éciprocité*. «Je ne cesse, dit-il, de recommander les intérêts de Rodéric. Lors même que le Pontife refuse, c'est avec le désir d'accorder. » On peut même reprocher au cardinal de Sienne de se mettre, pour son associé et pour lui-idéme, à la piste des bénéfices, et de s'exposer à des erreurs fâcheuses par son empressement". » Nous sommes quelquefois trompés par de faux bruits : Ainsi, la personne que Ion croyait morte à Nuremberg, a dîné avec mol ces jours derniers. Ton véritable procureur est notre saint Père, etc. »

Il ne tarda pas cependant à ouvrir les yeux sur la

■ AfTaires de Culm, de RalUbonne, Corn., 1. I, p. 28, 29. — Ep. 27qetsmv.

■ Ep. 257.

^ Corn, du cardinal de Parie, I. II , p. 370. * Ep. 228.

" Ep. 257.

SUR XHBkS STLTIDS PïCCOLOMINI. 53

niauTaise conduite des neveux du Pontife ', et plus tard, étant lui-même Pape, il força le jeuiM'R.odéric à se contenir par cet avertissement encore amical^ mais ferme": «Faut-il s'étonner si, après des excès tels que les tiens, les princes foulent aux pieds les droits de l'Église ! On nous btlme à ton sujet et l'on accnse Calliste. Beaucoup de personnes pensent qu'il s'est trompé en te comblant d'honneurs, m

^neass'était un moment occupé de lui-m^e, et il avait recouru à des intrigues qrte ses besoins expliquent sans les justifier. Mais il ne perdait pas de vue les grands intérêts dont il se croyait, responsable. Les obstacles qu'il avait rencontrés dans la prédication de la croisade ne l'avaient pointdécouragé. Il y excitait tour à tour l'Empereur^, le roi de Hongrie* le roi d'Aragon * et s'efforçait surtout de rétablir la paix entre les deux premiers. Toutes ses vuessemblent résumées dans une lettre écrite au nom de Calliste III à CarvajaP. Ce légat doit assister aux noces de l>adislas , aBn de le réconcilier avec Frédéric m et de marquer la considération du Saint-

■ Ep. 368.

' Uvre des Brefs, à l'année 1460.

^ %. 253, 260,266, eu.

^£p. 339. — La l«tlréfl40, 'écrite- par jEneas, «si la même pour le sens.

&* BBS&I

Siège poar le i-oi de Hongrie et pour le roi de France, dont le Hongrois épouse la fille. Cette fête attirera le roi de Pologne et les princes allemands. C'est l'occasion de s'occuper de la guerre sainte, et de s'opposer à la malice des hër<^tii|ues.

Maison sait qu'an lieu d'on lit nnptial, les ambassadeni-s de Ladislas, à leur retour de France, ne trouvèrent qu'an tombeau' (1457): le jeane prince sur qui reposaient tant d'espérances, venait de périr victime , suivant toute probabilité , d'un crime odieux. « Pensera-t-on , s'écrie jï^neas, qu'un jeune homme robuste, qui ne ressentait aucun mal, et avec lequel j'ai passé joyeusement ta journée de lundi dernier, ait été enlevé en ti-ente-sept heures par une mort naturelle'? »

Cependant venait l' époque où les vœux d'^neas se réaliseraient peut-être plus facilement. Après avoir été successivemeirt cardinal diacre de Saint-Eustaclie , et cardinal prêtre de Sainte-Sabine, à la mort de Calliste , il fut élevé sur la chaire de saint Pierre (août 1458), et prit le nom de Pie IV. 11 nous a laissé de curieux détails sur son élection''. Il fait une description touchante des cérémonies, et d'un autre

•Ep. 324.

* Le cardinal de Pavie raconte ies détails de cet événement, t. VI , p. 431 .

^ Giacohios, Hùt. des Papes, Pie II.

* Com., 1. 1 , p. 31, et surtout un ^it séparé) Propriumconclati*, tnanuicritcbiMCiTéàb BibUothèquc Rojale (dix pages), n» 5153.

SDR MKBAS STLVICS riCCOLOHlNI. 5S

côté, il dépeint l'ardeur de la populace à piller jusqu'au marbre du palais cpi'avait occupé le nouveau Pope. Mais oe que nous devons surtout remarquer, ca^QOt ces intrigues qui duposèrent quelque^ fois du trône pootifical , tnaîs que b ProTidence a le plus souvent confondues ou lait aerrir à ses desseins. Au coTiclaTC dont nous avons à nous occuper,' toute la brigue du cardinal de Rouen resta inutile. Il faut cependant se mettre en gai-de contre le portrait de ce cardinal peut-être chargé par ^neas; Bessarîon s'était déclaré pour lui. Maison craignait l'influence des Français : on craignait de les voir reporter la résidence papale à Avignon. « Et oit Je cardinal de Kouen au commencliement le plusdevoix; mais en la fin les Italiens, doublant que s'il estoit Pape, il polroit venir son siège papal tenir decha les monts, se condescendirent au dit Pape Plus*. » On choisit un Italien qui ne recherchait pas cet honneur', mais dont le patriotisme était connu , et que recommandait d'ailleurs son zèle pour les intérêts de l'Église et de l'Europe menacées.

« Quoi ! s'était écrié le cardinal de Rouen, vous voulez faire un Pape de Piccolomini, d'un pauvre, d'un podagre, d'un poëte, qui gouvernera rËglîse suivant les lois de la mytholc^e! »

' Sicq. DucLEBCQ , édit. BuchoD , t. XXXVIII , p. 283. Il ne Ëiut doDc pas prendre k la lettre ces suffrages unoDimes doDt parleiit Trilhème ( Bibl. des ÉcrÎTains ecdésïast. ) , et Catupanus (Biographie, Éloge funèbre).

' Com., I. 1 , à la Gd, Cainpau., Platina , fie, etc.

56 ESSAI aOB MKMU STLTIDS PIOOOUWIIH.

Fie U en effet ne devait pas être un Pape <nxtinaire; mais un savant r un hoiame politique, unpoCteeooronnë de la tiare. D'un autre-côté, si quelques taches, devenues de plus en plus rares, déparaient encore sa belle TÎe , elles allaient , dès ce moment, disparaître, et fiiire place au zèle le plus pur comme le plus ardent.

PIB II AD CONCILE DK HANTOUB.

PBBMIBRS BAPPOBTS AVEC LA FIAKCB, ETC.

Sur le siège de saint Pierre Tient d'être élevé l'orateur du siècle, t'organe des Papes et des Empereurs , l'Âme de tontes les grandes entreprises. La Toiz infatigable de ce faible vieillard va retentir jusqu'aux extrémités de l'univers; son belliqueux enthousiasme, son patriotisme religieux ne conuaitront point le repos. Lorsque Démosthène ou Cicéron combattaient les ennemis de leur patrie, ils purent trouver des formes plus parfaites , plus d'éloquence, mais jamais de si nobles sentiments. Ceux du Pontife s'élevèrent autant au-dessus des leurs, que la religion et les intérêts du monde sont au-dessus des loîspolitiqnes et des intérêts de la patrie.

La première pensée de Pie II est' la guerre sainte '. U convoque un concile à Mantoue ', et annonce que, lui vieiLlaiii et malade, il va franchir l'Apennin et le PÔ.

Cependant de nombreux embarras commencent

■ A son couronnement il avait juré de presser la croisade, de réformer les msurs de la eour romaine , enfin de maintenir les droits des cardinaux , et de les consulter Aam les affaires puliltques. Rathaldi , t. XXTX , ann. 1 458.

'Ci>»..,l. II,p. 34.

dès lors et ne cesseront pas, jusqu'à la' fin de sa vie, d'entraver son ardeur ; mats elle brillera par la patience même qu'il Ta mettre à surmonter ces dilH^ cultes , par ce calme uni à l'actiTité , qui fait le propre de la politique pontificale.

A la mort du roi d'Aragon , qui ne laissait pas de fib légitime, le royaume de Naples était réyersible an Saint-Siège. Cependant Eugène IV et Nicolas V avaient permis au monarque de le transmettre à son fils naturel Ferdinand '. Ces précédents n'empêchèrent pas Callistede réclamer la réversion lorsqu' Alphonse mourut. Mais la mort le frappa lui-même sur ces entrefaites, et Ferdinand restait armé contre le Saint-Siège.

Le nouveau Pape se trouvait sans argent et sans soldats. Le dernier Pontife avait abandonné toutes ses ressources à ses neveux , avec nombre de places importantes- Ceux-ci en vendirent une partie à Piccinino; PieU en racheta d'autres, parmi lesquelles le château Saint-Ange; et, pour sortir de cette situation critique, il accorda le royaume de liaples à Ferdinand".

Mais les anciens droits de sueeraineté , si souvent méconnus , étaient remis en vigueur, Bénév^it devait être immédiatement restituée ; Terracine dans

' U buUe d'Eugène IV, cil^ Ju» Raynaldî, t. XXVIII, aDn. 1444, parle des plus hautes di^ttës , maû non de la couroane. £lle est probablement tronquée. Gianuone s'accorde entièrement avec Pie II ; 1. XXIV, cb. *.

■ Corn., I, II, p. 36.

SDB XKVAi STLVIUS PICCOLOHINI. 59

dix ans. On stipalaSt aussi le paiement des tributs arriéra'.

Dans l'acte de concession se trouve une parenthèse remarquable : « sauf les droits d'autnii. » Le Pape évitait de heurter de front les prétentions de la maison d'Anjou, rivaledela dynastie aragonaise.

Mais comme les Angerins , et la France en ieoi' nom , ne cessèrent de réclamer, observons que le Pontife, en cédant Naples au fils naturel d'Alphonse, ne consulta pas seulement l'aminé qui l'avait uni au père, mais considéra les promesses de ses prédécesseurs , les avantages de la paix pour le repos de l'Italie et pour le succès de la croisade y te vœu exprimé par tous les États italiens an congrès de Lodi , l'accord des seigneurs napolitains à reconnaître Ferdinand; enfin sa propre faiblesse. Comme il l'écrivait à René d'Anjou , « il n'accoi-daït aucun droit nouveau à Ferdinand , il reconnaissait un lait accompli *. »

D'ailleurs, Pie II s'effrayait du grand nombre de partisans qu'avait la France à Gènes, à Florence, à Modène. « Si jamais, disait-il, on prend pour souverain Pontife une créature des Français, toute l'Italie passera sous (a domination française. Défendre Ferdinand , c'est défendre l'indépendance italienne ^. m

Ainsi , loin de lui reprocher la préférence qu'il

' Les conditions sont citées au long dans Raynaldi , (. XXIX, ann. 1458.

' ZiVre des Brefs, 14W.

'Com.,!. IV, p, 96.

donna aux Aragonais, on aura lieu d'admirer sa persévérance dans cette politique nationale. On peut considérer oe Pape comme le digne précurseur de Jules II.

Après avoir aplani ces difficultés, le Pontife partit pour Mantoue, s'arracbantaox regrets des Romains et pleurant avec eux. « Car il ne pouvait retenir ses larmes quand il parlait à son peuple'. »

Sur sa route il réclama en feveur de la noblesse de Sienne opprimée. Il montra à ses compatriotes que, par leurs divisions, ils s'étaient attirés des maux affreux et s'étaient environnés d'un cercle d'ennemis : ses conseils furent vains. Néanmoins il érigea cette ville en archevêché' et Corsignano, le village qui lui avait donné naissance , en la cité épiscopale de Pienza. Par ses soins en6n s'éleva un mausolée sur les i-estes de ses parents '. Il leur composa cette épitaphe :

Sylvius hic jaceo , conjux yictoria mecum est ; Filius hoc ulauût mannore Papa Pins.

Cependant, aux populations qui s'empressaient autour du père des chrétiens , el jonchaient son chemin de flem-s , venait se joindre un cortège de

' Com., I. Il , p. 38. A la vérité les regrets àei RoiuBias étaient en partie intéressés. Ils craigoaient de perdre les profits de la résidence.

' Les différentes pièces relatives à celte érection ont été rénnies, Storia del Vetcovadu délia città di Siena, p. S25-331.

^Com.,\. II. p. 47.

SDB XREàS STLVIUS PICCOLOHINl. SI

princes ou de leurs envoyés. Pie II ue craignit pas de blâmer son ancien seigneur, Frédéric III , qui , dans la force de l'âge , négligeait de venir en personne , et ne suivait pas l'exemple d'un vieillard malade. Mais l'Empereur manquait de zèle; il craignait peul-éti'e de baiser la mule de son ancien secrétaire. <r As-tu conçu de l'envie contre Pie 11 parce qu'il t'a devancé? lui écrivait celui-ci j veux-tu éviter toute entrevue avec lui ? Tu te m^rends : il ne cherche que ta gloire.» Frédéric s'excusa sur les conjonctures diiEciles qui le retenaient en Autriche, et, en même temps, il demanda s'il lui était permis d'acceptei' le tràne vacant de Hongrie , qu'on lui offrait à l'unanimité.

lie Pontife ne l'en dissuada point, dans le cas où ses prétentions ne rencontreraient aucun obstacle , et n'en susciteniient aucun à la croisade. Mais bientôt il apprit que l'autorité de Mathias Corvin était au contraire universellement reconnue. Il supplia alors Frédéric de renoncer à une ambition qui perdrait la Hongrie attaquée à l'orient par les Turcs '. Mathias reçut un étendard béni ]»r l'entremise de l'admirable Carvajal, que ses souffrances ne chassaient point deson.poste avancé'.

Le Pape reconnut aussi Poggiébrach comme roi de Bohême. Cet ancien chef de sectaires, qu'il avait autrefois gagné à l'altlance de Frédéric 111, était

' Livre dei Brefs, ana. 1459.

t. XXIX, 1459; BoNFtNiDs, DécaJe ni , 1. 10.

6S BSSAI

parvenu à le tromper aur ses dispositions'. En vain les députés de la fiilësie cberchèrent-ib à le désabuser. Fie II n'envoya pas moins les lettres où il reconnaissait la validité de son titre , à Frédéric «nzerain de la Bohême. Celui-ci devait les transmettre, s'il le jugeait à propos, ce qui eut lieu '.

Les Commentaires de Pie II x bornent à ces détails, pent-étrepar prudence. Mais lecardinal de Pavie nous apprend que l'on envoya l'évéque de Lucqnes , à marches forcées , pour conjurer l'Empereur de ne rien conclure. Il était trop tard ^. Foggiébrach ne tarda pas à justifier par ses actes la défiance des Stlësiens; mais ceux-ci résistèrent courageusement à sa tyrannie, et le Pape ferma les yeux sur leur conduite.

Cependant le Pontife dépassait les limites de ses Ëtata. Il n'avait pu décider le condottiere Sigismond Malatesta, qui tenait Rimini de TËglise, à terminer une guerre cruelle qa'it soutenait contre Fïccinino. Laissant ces deux brigands se déchirer sur son territoire , il fit enfin son entrée à Mantoue.

On remarqua les discours latins que lui adi^essèrent Guarino de Florence, et Hippoiyte, fille de Sforaa. Saint Antonin avait vu le Pape à Florence; il vante son zèle admirable. Pie II fait de son c6té l'éloge du saint dans ses Commentaires *.

■ Corn., LU, p. 48-

• Ratnaldi, loc. cit. — Livre des Bnft, ana. 1459.

^ Corn, du cardinal de Pavie , I, V I , p. 431 .

<L. II,p. 50.

SDR £KBAa STITICS PICCOLOMINI. 63

Si les grandes vues dn Pontife , soh courage , sa loymt^ ont jusqu'à présent contrasté avec les préoccupations mesquines, l'apathie et la mauvaise foi qu'il rencontre presque partout, l'opposition va devenir encore plus frappante.

Les premières paroles de Pie II , à l'ouverture du . Concile (mai 1459) furent des lamentations sur l'indifTérence aveugle des princes chrétiens. « Pour nous, disait-il , nous attendrons ici que leur cœur soit touché. »

Les députations arrivaient lentement ; celles qui s'étaient déjà rendues au Concile blâmaient, dans des lettres adressées à leurs commettants , les' projets inconsidérés du Pape : « L'endroit qu'il avait choisi n'était qu'un marais insalubre; la chaleur y était excessive; les vins sans saveur; les maladies trèsrépandues; on n'y entendait que des grenouilles, » Il était en effet difficile au Pontife de résister à ces coassements. Des cardinaux même pressaient le Pape de les soustraire à cet air empesté. Pie II restait impassible. La plus grande partie du sacré collée soutenait son courage, quelques-uns, il est vrai, pour trouver plus de facilité à fuir'.

L'Allemagne était partagée en deux camps par la querelle du duc de Bavière et du margrave de Brandebourg. Le duc Sigismond d'Autriche était en guerre avec les Suisses. Les légats du Pontife parvinrent à réconcilier un moment tous ces ennemis;

■ Corn., \. m, p. 61.

mais les princes n'en montrèrent pas plus de zèle pour la croisade, et Sigismond ne parut à ce Concile que pour le troubler par sa querelle avec le cardinal de Saint-Pierre'.

A l'intérieur de l'assemblée on s'occupait de ques-' tions de préséance, tandis qu'une foule de peuples menacés imploraient des secours. Cependant , trois cents bomroes , deux cents équipés par )e Pontife , cent par la duchesse de Milan , allèrent reprendre Patras'. Philippe de Bourgogne, si zélé lorsqu'il ne s'agissait que de faire le vœu de la croisade, si hardi à pourfendre en paroles les guerriers musulmans dans les fêtes chevaleresques de l'époque % i-esta dans ses États. Le duc de Clèves, qui le représentait, avait encouru les avertissements sévères du Pontife , par ses empiétements sur l' électoral de Cologne. Il le força à révoquer son momtoire en le menaçant de quitter le Concile avec éclat, et de nuire ainsi à ses projets.

Au milieu de ces contradictions,' on ne saurait trop admirer la douceur, la longanimité, l'adresse de Pie II. 11 apprit à l'assemblée que les Tiircs venaient de s'emparer du passage du Danube, par la défection de la Bosnie , et rappela avec éloquence les mauy de la grande invasion des barbares dont il

' Le savant Cusa.

> Voir une letire énergique aux Péloponésiens , Livre dtt Brt/i,l469.

^ On en trouve le détail curieux dans Uathieu de Cousin, édit. BucKon , I. XXXVl , p. 85-186.

SDB .«NEAS STLVIUS PICCOLOHIKI, 65

lallait prévenir le retour. Ses efforts obtinrent la promesse de deux mille cavaliers et de quatre mille fantassins bourguignons ' .

Les Italiens firent preuve de quelque bonne volonté. Sforza vint à Mantoue. Pie 11 lutta en érudition avec Filelfe, orateur du condottiere, et l'un des anciens professeurs du Pontife. La plupart des villes furent représentées par leurs principaux citoyens. Cependant les Génois ne tirent que des promesses secrètes : ils agissaient sans l'autorisation du roi de France, à qui ils s'étaient donnés. D'un autre côté y les Napolitains s'emportaient contre la perfidie de Gènes. Le Pape travaillait à entretenir l'union : il n'avait à la bouche que des paroles de paix. Néanmoins il Gt les reproches tes plus amers au prince de Tarente traître envers le roi de Naples et allié des Turcs, qu'il appelait en Italie*.

Malatesta, pressé par les armes de Piccinino et de Ferdinand, était réduit à implorer la médiation du Pontife, qu'il avait méprisée. Parle traité conclu, les deux condottieri devaient rendre les places de l'État ix>main qu'ils occupaient injustement. Mais Malatesta se maintint dans l'une d'elles; Piccinino pilla celle-s qu'il abandonnait.

Enfin , les députés de Venise , ajn'ès le plus long

■ Com., 1. III, P' 66- Voir le récit en vers de ces relations daat Angeli de Curribns Sabinis, lib. I, De excidio eivitatis LeodiensU. (JAxtti.tn , j4/npiitsima colleciio , t. IV, col. 13S6 et suiy.J

> Com., 1. ill , p. 73.

retard qur leur fut possible, arrivèrent au Concife. Le Pape lear avait écrit des lettres pressantes : il n'agissait que dans leur intérêt véritabte, et il était rempli de la ^os vire afiection pour eux. Pouvaientils craindre des miasmes que bravait un vi^ltard? M On prétend, ajoutaib-it , que tous préférez les Tares aux chrétiens , et n'&vez de souci que de votre cornmerce*. » Voyant le Concile nombreux, le Pape lut le beau discours latin qu'il avait préparé* (8 octobre 1459).

Il y déplorait l'esdavage de la Terre Sainte , berceau de la religion chrétienne , l'esclavage de la Grèce, mère des sciences et des arts. L'autorité des anciens philosophes, et tielle des Pères de t'Ëglise étaient tour à tour invoquées par l'orateur : la métaphysique se mé'ait aux exhortations de la foi. « Ceux qui mourront dans la croisade, s'écriait-il , ne recouvreront pas la science de toutes choses , comme le prétend Platon, mais ils Facquerronl, d'après l'opinion d'Aristote. » >

Après un magnifique tableau des gloires du christianisme, le FontifÎB terminait par offrir toutes ses ressources pour ta cause de cette belle religion. Bessarlon, l'illustre Grec-uni , surnommé le plus éloquent des Grecs, augmenta encore par se& paroles

' Lettres en manascrit à la Bibl. roy., ii* 4\àA. A ces dernières paroles sont ajoulés, delà main de Pie 11, queltjues mois . signilÏGalik.

' Ep. 397.

SDR ANBAS 3YLV1DS PICCOLOHINI. 67

l'eifet de ce discours. » Mais il laissa voir, dit Pie II , combien l'éloquence des Latins l'emporte sur celle des Grecs '. u It faut rapprocher ce petit trait de vanité des louanges que h Pape se donne à lui-mèoM dans ses œuTres.

Le lendemain , dans une assemblée particulière des Italiens , le duc de Milan et Malatesta firent admirer leur éloquence militaire *. I^ dernier était d'avis que l'Italie fournit ses guerriers à la croisade. Le Pape fut d'un sentiment opposé. Il ne demandait aux italiens que des subsides. Parmi les raisons qu'il donna, il faut remarquer celle-ci : « Les autres pays sont défiants et avares. On en obtiendra bien des soldats , non de l'or. " L'argent demandé par le Pape fut accordé : un ti-entième des biens du clergé, un irentiènoe sur les revenus des laïques, un vingtième sur les Juifs. Les Vénitiens seuls usèrent de subterfuges.

Les autres nations ne suivirent pas l'exemple de l'Italie. L'infortuné Henri VI montra quelque sèle; mais il n'était pas obéi , et le Pape reçut ses lettres avec cette souscription : u Henri me représentant moi-même. )> Nous ne rapportons point les autres difficultés que créa l'évéque d'Intéramna , en prenant sur lui de déployer l'étendard de saint Pierre dans le camp des Yorkistes. Le Pape l'en punit

' Coin.,i. m, 1». 82.

* CeUe discussion intéressante est rapportée d«ûi les C»ai., 1.111, p. 83.

fig ESSAI

sévèrement; il le déposa et le relégua dans un cloître.

L'Allemagne renouvela le vote des quarante-deDx mille facHnmes, elBessarion y fiit nommé légat. Mais il devait éprouver combien ces démonstrations étaient peu uncères, combien l'on était éloigné de l'esprit qui avait produit les croisades '.

La France se fît représenter au Concile après toutes les autres nations; la France, qui avait toujours occupé la première place dans les guerres d'Orient. Le Pape avait cependant pressé le roi trèschi-étien de donner l'exemple', et celui-ci avait fait des promesses. Seulement il voulait, disait-il, convoquer an préalable une assemblée d'évéques et de seigneui-s K

La longue et sanglante lutte de la France et de l'Angleterre venait de finir; Les deux pays épuisés avaient besoin de repos. Les Français devaient sans cesse a(^>réhender de nouvelles invasions. Mais ce n'étaient point- là les seules raisons de Charles Vil pour reculer devant l'entreprise du Pontife. Des griefs mutuels indisposaient l'un contre l'autre ces deux souverains : la pragmatique santion de Bom'ges et le traité conclu avec Ferdinand.

Les députés de la Bretagne avaient devancé l'ambasMde française. Ils aifectaient , suivant leur coo-

' Com.,1. III, p. 90.

- Ep. 38&.

sus ANBAS BTLVnrs PICCOLOHINI. «9

tnine, de se considérer ctHiime peuple distinct de» Français, entraient avec plus d'ardeur dam les projets du Papej et repou«aient la pragmatique « invenlioiï de la France '. »

Si Fie II en demandait rabolition « ce n'était point parce qu'il avait ré^ffouvé les opinions du concile de Bàle. A l'époque même où 11 se signalait parmi les dissidents, il avait considéré cet acte comme composé arbitrairement d'après les canons tronqués ou dénaturés du concile. On sait que la loi gallicane ne fut pas approuvée à Bâte tant qu'il y eut ombre d'assemblée '. La réunion de Bourges, de son côté, n'avait jamais reconnu Félix V ^ On ne peut donc pas, dans ces différends, reprocher à jïlneas un ctiangement d'opinion.

Déjà , sous Calliste III , le cardinal de Sienne avait vigoureusement attaqué la pragmatique^. A Mantoue, l'ambassade française fut, suivant l'expuession d'un chroniqueur, «< reçue très-petitement^. » Le Pape refusa de l'admettre dans le Concile avant qu'elle lui eût prêté le serment d'obédience retardé jusqu'à cemoment^. Un évéque confirmé, suivant la pragmatique, par son métropolitain, Tut obligé

' Com.,l. 111, p. 86.

' Noti AuutiDKB , «eculo xv, DiiMrt. 2 , n" 3. ' lèid., Dùsert. 8, art. 5, n' 4.

* Dana le livre De moribus Germanorum ( Germanicar. remit laiptores SchordU. Bswlest, 1574, p. 449.)

^MiTHiEDDE CoDSST (Collection Buchon, I. XXXVI). *Coiit.,l. \\\,ibid.

70 BBSAl

de qDÏttei- le» ornements de sa dignité avant d'être reçn dans l'assemblëe.

Cependant Pie II s'exprima pins magnifiquement que l'orateur français lui-même sar la dignité de la maison de France , et sm- les immenses services que ce penpte avait rendus à l'Église et à la chrétienté.

L'alliance de Glovisf avec la religion catholique était l'origine de là -monarchie française; l'alliance de Gharlemagne avec les Papes, l'origine de l'empire franc. Cette nation avait sauvé la chrétienté à la bataille de Tours, et c'était encore elle qai, à la tête des autres peuples chrétiens, avait élé venger l'injure commune sur les musulmans asiatiques. Elle avait donné naissance à une brillante multitude de hétxts et de saints. D'admirables prodiges s'étaient multipliés en sa laveur : le Pape lut-méme, dans ses Commentaires, raconte, avec de grands détaib, la mission jwovidentielle et miraculeuse de Jeanne d'Arc *. Les Français étaient les fils aînés de l'Église, une nation très-chrétienne, une race très-n<^)e, le peufie élu de la nouvelle loi : « R^num Christian Issimum, genus nobilissimum.... electissimum'. »

Pie II déclara aussi que la France aurait toujours ses premières faveurs. 11 n'avait rien décidé en di-oit,

■ Hous réunÏMons les traib de ce oingnifique éloge iptn dans plusieurs longs discours qu'a publiés le Père d'Achery (Spidl., I. lit , p. S06-8St } , et que Noël Alexandre a anui reproduit , mais parijellenient , seculoxT, Disserl. 11 , art. 1.

'Liv. VI,?. 164.

^Spicilége.t. 111, p. 807.

SOR XNBAB SVLVHH PICCOLOHINl. ■ 71

disait-il, auBujetdu royaume de Naptes. La nécessité l'avaitji la vérité contraint à reconnaitre le roi défait .- « Non exclusimus Franoos, sed exolusos invenimus. » Mais il était tout disposé à la. neutralité, si les Français quittaient, de leur coté, leur attitude hostile. Il avait dû ae garantir des attentats de la maison d'Anjoa, et interdire l'entrée de ses terres à un brigand tel que Ficciotno. Mais si l'on posait les armes, on le trouverait prêt a examiner équitabtement les raisons des deux partis sur sOn tribunal de sazerain. Passant ensuite de la défense à l'attaque, il fetsait aux Français les refHDcfaes les plus amers au sujet de la pragmatique : K C'était une tache hideuse imprimée au frtnit de l'Église de France. Par ses décisions subversives, elle mettait le temporel au-dessus du spîritud. Le souverain Pontife, dont la puissance n'est pas même bornée par l'océan , n'avait plus d'autorité en France qn' autant qu'il plaisait au Parlement de Paris '. »

Les Français répondirent ; le Pape prononça d'autres discours ' , et cette querelle lit beaAfxmp de bruit. On peut voir k œ sujet le récit de Nic(^as Petit , adressé au chancelier Jnvénal des Ursins ; écrit, il va sans dire, peu favorable à un Pape qui, n né en pauvreté, voulait feire la bataille an Turc, saiis attendre la délibération du grand Roi '. M En£n, la plupart des membres de l'ambassade recoururent

' Spidiég», d'jlcbepy, t. Ht , p. 809.

' Com., 1. III, — Spicilége, \\>\A.

'SpicUige, t. III, p. 806.

' jiséricorde de Pie II. Cependant ils ne prirent i Jn engagement pour la croisade; et dans la suite larles VU ne songea plus qu'à ses intérêts j»rticuliei's; car il refusa d'admettre en sa présence les ambassadeurs de l'Angleterre venus pour la paix. Le Pontife avait offert inutilement son intervention pacifique *.

Avant de quitter Mantoue, Pie II publia; de l'aven de l'assemblée, une bulle' qui défendait d'interjeter appel au futur concile. « C'était là, disait^l, nn abus inconnu aux siècles précédents. Par ces appels à un tribunal qui n'existe pas, et n'existera peut-être de fort longtemps, on assure l'impnnité à ses crimes, et la révolte se fortifie an point de devenir invincible. » Mais le[Hwmrear de Charles VII, Danvet, dans une assemblée de princes et de prélats, en appela de la balle même ^.

Au milieu de toutes ces difficultés, le Pape secourait le roi de Hongrie , exhortait le roi de Pologne à faire la paix avec les Prussiens, envoyait prêcher la croisade en Lithuanie, en Gothie, en Norw^e; il excitait, à une autre extrémité du monde connu, le courage de Caraman, prince de Cilicie; il suppliait les Vénitiens de joindre quelques vaisseaux à ceux de Rhodes, pour prot^er les ttes conquises par Calliste III, et laissées sans appui par le licencie-

■ Livre des Brefs, 1460.

> Cilée à la fin du I. III des Com.— Elle fal publiée le l"ianyitt 1460.

' NOKL Au^XANDBE , loi:, cit.

8DB XnOkS STLTIDS PICCOLOHINI. 73

ment forcé de la flotlille pontificale ; il prodiguait les conseils, les ménagements, pour entretenir partout la concorde; il fondait plusieurs universités'.

Enfin, cherchant à se flatter de l'espoir d'une croisade ', et versant des larmes abondantes au pied des autels , il quitta Mantoue au commencement de 1460.

« Nous avons (ait plus que forces , écrivait-il à Bessarion; nous avons nnpli le monde entier de notre désir ^. m

■ Uvre des Bre/t,6udt 1459. — CiiCamBÈ (Pie II). * Il comptait anr quatrevin^-famt mille hommes. Voir ses Discours S, la fin du 1. ni' des Corn.

^ Livre des Brefs, 1460.

LDTTBS A l'intÉBIBOK BB LECBOPB. — PBAGHATIQOB, BTC.

C'est sans doute un beau spectacle que celui d'une assemblée où un Pape convoquait, pour la défense du monde chrétien , tous ses représentants et s'efforçait de les élever à une politique plus lat^, plus intelligente, plus morale. Mais on n'a pas non plus commencé sans intérêt l'histoire des travaux patients du Pontife pour conserver la paîx et l'union parmi les princes chrétiens, l'histoire de ses luttes opiniâtres contre tout obstacle à la grande unité catho-' lique. Ses efforts au dedans de l'Italie et à l'intérieur du petit Ëtat romain ne sont pas moins admirables. Il y soutient la nationalité italienne et une puissance temporelle qui est le gage de l'indépendance du Saint-Siège. Il j combat les ennemis les plus acharnés, les vassaux les plus turbulents et les plus perfides. La Providence, pour éprouver la constance des chefs de l'Église , a laissé autour d'eux, comme autrefois autour et au milieu des tribus juives, des ennemis irréconciliables. Seulement, d'après la loi nouvelle, les Papes devaient du milieu de ces entraves étendre leur bras protecteur sur la chrétienté. Il semble que la sagesse divine se soit plu à créer pour eux le pouvoir temporel le plus fragile et le plus contesté, uBn de balancer les funestes effets que pouvait avoir

ESSAI SCR £NBAS SYLVIDS PICCOLOMINI. 75

sur leur âme la puissance spirituelle dont ils étBÎent les dépositaires.

Au moment où Pie II prononçait la dissolution du Concile, une expédition soudaine de Jean d'Anjou dans le royaume de NajJes mit en feu l'Italie et détourna des projets du Pontife L'attention déjà languïssantede l'Europe. Le prince angevin osa s'emparer de vingt-quatre galères que le Pape avait fait construii'e pour la guerre sainte à l'embouchure du Rhône. Plusieurs États italiens se déclarèrent en sa faveur. Ferdinand ne conserva pour alliés que Pie II et le duc de Milan. Borso d'£st, au milieu des fêtes qu'il donna au Pape, à son retour de Maotoue , traitait secrètement avec la France. Le Pontife avait cepen-dant érigé m duché sa seigneurie de Ferrare, et reçu de lui les plus belles promesses pour la guerre d'Orient". A Florence, au moins, les elTorts de Pie II pour arracher le grand Cosme de Médieis à l'alliance française, ne restèrent pas sans résultat. Il lui représenta quelea Français, déjà maîtres de Géneset d'Asti. appelés par les princes italiens, marcheraient, parla conquête de Naples, à l'asservissement de Fitalie *.

Sforza lui-même, resté l'ami du Pontife , combattait la nominïitlon de Jacques de Lucqoes, fils adoptif de ce dernier, àl'évéchédePavie.La fermeté du Pape triompha , aidée, il est vrai , d'une circoDStaace désastreuse. Les deux alliés apprenaient ta défaite de

' Coni.,I.ÎI,p.56;ni, etc.

> Scipione jlmmirmio, \. XXIII; 1. IVtlei Corn., p. 06-

Sarno ( Juillet 1460), qni pouvait livrer Naples à la maison d'Anjou.

On Toit dans les Commentaires combien la pëtulaDce des Français, à la nouvelle de leur triomphe, était odieuse au Pontife italien *. « Italie, s'écriaitil , je combattrai de toutes mes forces pour ton indépendancCj et tu ne reconnaîtras point demaitre! ËDTain Venise et Florence, ne songeantqu a t'asservir à leur propre domïnation, uëgligent-elles de s'unir pour ta défense et te prëparent-€lles les fers de l'étranger' !.... m

Il serait diOicile d'énumérer les autres épreuves qui attendaient Fie II à l'intérieur de ses États. Les campagnes étaient ravagées par des brigands ' ; les villes guerroyaient entre elles ; les tyrans de la Romagne rivalisaient en perfidies et en cruautés V À Rome régnaient la sédition et le crime encouragés par la faiblesse des magistrats. Les condottieri du Pontife s'entendaient avec ceux da l'ennemi, h De notre temp, dit-îl, la guerre est un jeu lucratif prok)ngé à dessein. Rarement on risque sa vie dans les batailles. Qui tombe entre les mains des ennemis ne perd que ses chevaux et ses armes. Les deux partis s'avertissent pour se laisser les moyens de continuer les hostilités. »

Od déc(mvrit un vaste complot , où l'on citait à

' Voir encore , au sujet de celte antipathie , l'Ep. 2.

' Corn., l. IV, p. 106.

' Cahfands, f^ie de PU II.

* Fin du livre IV, coramencemeot du livre V.

»]B jENEAS SÏLTIUS PICCOI.OHIM. 7T

côte des noms de grands criminels, ceux de Jean d'Anjou et de quelques cardinaux. Pluueurs des chefs de la conspiration avaient en Tue l'assassinat du Pape et le pillage de Rome.

Pîellapprochaitalors de cette ville, accablé de tant d'infirmités qu'il ne pouvait monvoir aucune partie deson corps. L'avis de sa cour était de rétrograder. Parmi les jeunes Romains qui vinrent prendre sa litièi'e sur leurs épaules, on lui en dénonçait de suspects. Mais le Pontife ne rentra pas moins dans sa capitale, « marchant sur le lion et sur le dragon '. »

Cependant, en 1462, les Français furent à leur tour battus à Troja. Pie II avait donné à Ferdinand un auxiliaire utile , le héros de l'Albanie, Scanderb^. En arrachant ce prince au théÂlre de ses exploits, avait-il sacriGé un moment la guerre sainte à celle d'Italie ? Nous ne le pensons pas. Outre qu'il regardait la fin de cette dernière comme indispensable pour entreprendre l'autre, il avait défendu à Scanderbeg de conclure aucune trêve avec les infidèles pour le temps de sa courte absence'.

Cette victoire permit au Pontife de diriger tontes ses forces contre Malatesta, qui fut réduit à implorer la médiation de Venise. Mais comme il refusait une entière satisfaction, Pie 11 continua la guerre^.

Ce n'était pas d'ailleurs le moment d'avoir égard à l'intervention des Vénitiens. Ceux-ci s'appro-r

■ Livre IV, à la fin.

■ Lifre des Brefs , ano . 1 46 1 .

^Com., 1. X,p 251^9.

priaient les revenus ecclésiastiques, et au moment même où ils réconciliaient avec le Pape le frère de Malatesta, ils osaient bien acheter à celui-ci Ceirria qu'il tenait comme fîefde l'Eglise. « Mais comment s'étonner de cette asurpation , s'écrie le Pape dans ses Commentaires , loi^ue peu de temps auparavent ils avaient conquis Ravenne'? » On sent qu'il eût volontiers pris le rôle que joua plus tard Jules 11 contre la dominante ]>épublique.

Ferdinand, le prot^ du Pontife, n'avait pas encore livré Bénévent qui aui'ait dû être rendue immédiatement après la concession du royaume. Les troupes romaines surprirent Terracine qui ne devait être restituée que dans un intervalle de dix années, et Bénévent fut remise au Pape aussitôt après cet acte de vigueur ' qu'on ne saurait lui reprocher.

Il se croyait obligé à la plus grande modération par son caractère sacré. Dans une lettre k l'arcbe' vêque de Gènes, élu doge, il s'étonne que, lui prêtre, îi ait accepté cet honneur, et lui fait envisager toute l'étendue des devoirs qu'il s'est imposés : « Les hommes, dit-il, supportent dans un prince séculier beaucoup d'imperfections qu'ils ne pardonnent pas à un prince ecclésiastique. Celui-ci doit éviter jusqu'à l'apparence du mal ^ u

Fie II moiiti-a cette modération dans ses rapports avec les Français vaincus, et il aurait traité tfvec

' L. XI , p. 299.

^ Ëp. citée au 1. XI des Corn., p. 292.

SUB ifiNBAS SYLVICt PICCOLOHINl. 79

eux» malgré les instances de Fei'dînand , si leurs propositions n'eussent caché la fraude.

Mais reprenons l'tiistoire de sa querelle avec cette nation au sujet de la pragmatique. Pie 11 eut encore des démêlés violents avec Charles VU *. Il attribuait le langage de ce prince aux dëti-actenrs du Saint-Siège qui l'entouraient. « On peut les comparer, lui écrivait-il , aux traîtres qui ont éloigné de toi le Dauphin. Les uns ont privé un père de son fils selon la chair, tes autres de son fils suivant l'esprit. » Il déjdorait amèrement les funestes effets de la pragmatitjue : les prélats Français , qui avait cru y trouver leur indépendance, tombés sous le joug des puissances du siècle; les mineure d'ige, les ignorants, les grands coupables élevés aux dignités spirituelles ; les biens de l'Église livré» aux laïques, les absolutions arrachées par la force , le parlement connaissant de l'hérésie, etc.

Le successeur de Charles VII, Louis XI était plus favorablement disposé à l'égard du Saint-Siège. Quelques faits curieux montrent qu'il était depuis longtemps en relation avec les Papes. « On assure , dit Muller, qu'Eugène IV fît passer beaucoup d'argent au Dauphin au moment où il se dirigeait contre les Suisses. Louis de son côté promettaitde dissiper le(k>Dcile de Bâle'. » II était arrivé à ce princede s'écrier, comme le lui rappelait Pïe II : » Si je m'asseois un

■Ep. 374,375.

• McLtBB, Hiit. de Suiiae, 1. IV, c. I ; Pl»tika. Voir les inquiéludes du Concile en ceUc circonstance, Ep. 87.

jour sur le trânedemes père», je ne ■ouffrirai pas, ô mon Dieu , que votre héritage soit déchiré par la fureur des Turcs ' . » Il avait aussi fait le vœu d'abolir la Pragmatique, et il le renouvela solennellement après son sacre.

Le zèle de Louis était peut-être sincère à cette époque. Malgré sa superstition et ses crimes, ce prince, tel que nous le dépeint Ccmiines, parait avoir eu un Conds de religion. D'ailleurs le vainqueur de Saint- Jacques put un moment songer à la gloire militaire et aux conquêtes *. Mais d'autres motifs ont probablement contribué à l'abolition de la Pragoiatique.

Un moment if agit sous l'influence de Philippe le Bon, qui l'avait soutenu contre son père, et qui, à son avènement, le conduisit jusqu'à Paris avec une suite nombreuse. Or, le duc de Bourgogne était en France le chef du parti fîdèle au Saint-Siège.

D'autre part, Louis XI obéissait à un esprit de passion et de vengeance, qui l'indisposait contre tous les actes de son père.

Si cette i-éaction alla jusqu'à lui inspirer des concessions imprudentes à la féodalité, dont il devait être plus tard l'ennemi implacable, elle dut l'entraîner bien plus facilement à l'abolition de la Pragmatique, loi entièrement favorable aux seigneurs.

C'est une vérité incontestable que les élections

■ Lwredti Brefs, aon. l46l.

. ' Pie II fait un beau récit de la bataille de Saiat-Jacqnes. Il d^eint ceUe iotrépidilédea Suisses, «dont les Français n'avaient pas encore vu d'exemple. - Ep S7.

SnO ^NBAS SVLVIUS PICCOLOHIM. 81

canoniques rétablies par le concile de Bâle n'étaient qu'un mensonge. Bans chaque province les seigneurs se rendaient maitres au moins des principales dignités ecclésiastiques. Ils avaient en quelque sorte des droils à la nomination comme patrons des églises ou comme descendants des pieux fondateurs. On sait quelles avaient été les conséquences de ce patronage lorsque le régime féodal était dans toute sa force. La barbarie avait envahi l'Église. On avait disposé des dignités spirituelles en faveur des sujets les plus indignes, les plus incapables, en faveur d'enfants à peine sortis du berceau, ou même de femmes. Si ces abus avaient diminué, ils ne cessèrent pas au temps qui nous occupe. Pour n'en citer qu'un exemple , Charlesde Bourbon , par cession de son oncle , déjà évêque du Puy ', est élu , à neuf ans , archevêque de Lyon '. Brantôme nous a laissé un tableau naïf de ces abus : « Le pis étoit quand ils ne se pouvoient accorder dans leurs élections.... Le plus souvent s'entrebattoient, se gourmoient à coup de poing, venoient aux braquemarts ets'entre-blessoient, voire s'entretuoient. Ils élisoîent celui qui étoit le meilleur compagnon. Aucuns élisoient quelque bonhomme de moine, qui n'eût osé grouiller, ni commander faire autre chose, sinon ce qui leur plaisoit, et le menaçoient s'il vouloit trop faire du galant.... D'aub'es élisoient quelque pauvre hère de moine qui, en

■ Gallia christiana; ecclesia Anîciensu (du Puj), t, II, col. 733.

■ Ibid. ; eccletia Lugdunensit, aon. 1446 , I. IV, col. 177.

8â ESSAI

cachette, les dëroboit et faisoit bourse à part, ou mourir de faim ses religieux ; aiusi que j'ai ouï raconter d'un abbé de Saint-Jean-d'Angely, qui le fut après la mort de celui qui empoisonna le duc de Guicnne'. » Brantôme, à la mérite, nous laisse voir le motif de son opinion contraire à ce que l'on appelait les élections canoniques : k Quant à moi, dit-il, j'ai une abbaye, qui est Brantôme , que le roi Henri second me donna '. »

Un roi aussi absolu que Louis XI ne pouvait laisser subsister de telles causes de troubles, et abandonner de tels avantages à la féodalité. Gomma le souverain aurait toujours plus de crédit auprès du Saint>-Siége que ses vassaux, il espérait acquérir peu à peu une grande influence sur les nominations.

L'intrigant évéque d'Arras, Joflredy, fils d'un meunier de Poitou, avait gagné la confiance de ce prince, « qui aimoit les petites gens. " Pie II, habile à tirer parti des hommes, le nomma légat en France. Il félicitait, en même temps, le monarque de ses dispositions, le comparait aux Constantin et aux Théodose, et le louait de savoir gouverner par lui-même. C'était le prendre par son fafble. Le Pape s'engageait de son côté à se ranger parmi les pontifes les pliis favorables à la France, à montrer de la dé-

' Discours 45' du t. V, édît. de 1787, in-8-, |.. 202. Voir aussi Duclos {Hiiioire de Louis XI), 1 I, p. 207; et Vîllaret, t. XVl,iii-ï2,p./l23.

• Brantôme , itiii., p. 208.

SDH JEUSAS SYLVICS PICCOLOHINI. 83

fëreiice aux évêqves et à prodigu»- les bonneursaux nKmbr^ de l'UDÎTersité*.

Louis XI> avant d'abolir la pragmatique, exigea deux promesses de l'évéque d' An-as : l'une, que Pie U abaudonDei'ait le parti de FerdïnaDd; l'autre, qu'il désignerait un légat français en France, pour la iiomiuatioD aux bénéfices. L'évéque prit sur lui de tout pnMaettre. Le Roi , quelle que soit sa réputation de prudence, était souvent précipité dans ses jic(£s. Surle-champ il écrivit cette lettre : k Nous avons reconnu, très-saint Père, que la pragmatique.... a été faite dans un temps de schisme et de sédition; qu'elle peut amener le bouleversement des lois et de l'ordre, que les évéques de notre royaume élèvent un édifice de licence, que l'unité et l'uniformité qui doivent régner entre les diff^^nts États chrétiens, sont détruites. Tant de considérations nous ont décidé à abolir entièrement cette loi. » Louis XI déclarait qne plusieurs personnes habiles avaient voulu le détourner de son dessein, et se vantait d'avoir suivi son propre sentiment. Venaient ensnite la formule d'abolition et la promesse de repousser tout appel" (1461). Le Roi déposa sa décision au Trésor -des chartes, pour avoir force de loi.

Le Pape lut cette lettre, en consistoire, sans pouvoir retenir ses larmes. Il annonça en même temps la promotion de deux cardinaux français : l'évéque

' Ep. 387. Une aulre lettre adressée k l'évéqne d'Ârras, vti conservée dans le Spicilige du P. d'Achery, t. III , p. S2I . ■ Ep. 388.

d'Arras y était compris. Il l'apprit en se rendant à Rome , et en fut tellement transporté de joie qu'il oublia ses promesses , et livra sans condition l'original de la pragmatique. Le penple de Rome la traîna dans la boue des i-ues, qui, le soir> furent illuminées. Quelque opinion que l'on ait sur cette loi, quels qu'en aient été les effets, on doit blâmer celui qui permit des excès injurieux à notre grande Église de France.

Pie il envoya au monarque une épée bénie, sur laquelle était gravée quatre vers du Pontife . rappelant sa préocupation ordinaire :

EserBt ÏD Turcas tua me Ludovice fureotes Dextera : Graîomm sanguiais ullor ero.

Corniet imperîiim Mahuroetis, et inclyla nirsus Gallonim virtus te pelet astra duce.

Louis XI reprocha au Pape de n'avoir pas abandonné le parti de Ferdinand'; il menaça même de rappeler les cardinaux français. Cependant 11 regarda comme définitive l'abolition de la pragmatique. Joffredy, le seul coupable en cette circonstance, ne perdit que pour un instant sa faveur.

Mais l'ancienne opposition des Parlements et de l'Université se réveilla. Ces réclamations n'étaient point sans motifs plausibles. Que l'on se rappelle le

' Ëp. cilëean 1. VIII des Com-, p. 207.— Sans une lettre curieuse adressée au Roî , le cardinal de Pavie défend Pie II contre les împutaliona calotnnieases de ses adversaires. Ep. 18 de sa coiTcspon dan ce .

SOB jENBAS SYLVltJS PICCOLOHINI. 83

temps des croisades, où le Saint-Siège leva sur les églises des contributions si onéreuses que plusieurs furent entièrement dépouillées. Lorsque l'on n'entreprît plus de guerres saintes, et que les pontifes continuèrent à lever des impôts pour l'entretien de l'Église universelle, on put soupçonner qu'ils détournaient une partie du produit au pi-ofît de leur puissance temporelle, et l'esprit national, qui se fortifiait dans chaque pays, à mesure que l'on s'éloignait du moyen âge, fit entendre des protestations de plus en plus vives.

- Les docteurs de l'Université et les conseillers clercs du Parlement, étaient d'ailleurs intéressés au maintien de la pragmatique : ils craignaient de pei^ dre leur influence sur l'Ëglise nationale, par l'abrogation d'une loi qui les affranchissait du contrôle de Rome; ils regrettaient aussi la grande part qu'elle leur assurait aux bénéfices, et la garantie qu'elle donnait aux bénéficiera contre les impôts des papes, « Par cette pragmatique, il y avoit tant de nominations d'estudiauts es dites Universités, qu'on ne sçavoit donner quelques bénéfices qu'il ne suivist procèsj et tenoient tellement les pauvres en procès, qu'ils perdoient leurs bénéfices. Ils estoient aucunes fois quatre, cinq ou six à ung évesquié, et puis pacifioient ensemble ; celui qui emportoit le bénéfice laîssoit à l'ung une cure, à l'autre une capelle, à l'autre autre chose; et s'il y avoit vingt escus de despens, il payoit cent escus pour les despens.... et n'estoit point réputé symonie. Brief, il sembloit bien

souvent qu'on marcbandast des bénéfices, comme marchands font des deni'ées;.... et toujonrs l'emportoit le plus for», fust par prière de prinche, de seigneur ou autrement '. »

Le Parlement affirma, en 1464, que, dans les trois ans écoulés depuis l'abolition de la pragmatique, près de trois millions d'écus étaient sortis de France'.

Louis XI avait alors rendu sa confiance aux légistes, qui avaient dominé sous son père, et qui l'aidaient lui-même à combattre la féodalité. Le Pape d'ailleurs soutenait opiniàti-ément la maison aragonaise. Louis XI menaça d'envahir l'Italie à la tête de 78,000 hommes. Mais Pie II savait que ce prince était fort éloigné de songer à de semblables expéditions; aussi ne prit41 pas cette bravade au sérieux: il lui conseilla de conduire cette belle armée à la croisade^. La politique du Roi, qui aimait les voies tortueuses, se montra tantôt favorable, tantôt contraire à la pragmatique.

Mais, durant ces démêlés, il est curieux d'observer des circonstances où Fie II eut à se louer du monarque, et au contraire à se plaindre du cardinal d' Arras.

Un comte de Die et de Valence avait cédé ses terres au roi de France, à condition que, s'il en rendait quelque partie à ses neveux ingrats, la succession reviendrait au Saint-Siège. Charles VII avait remis

' Jacques Ddclbrcq, édît. Biichon, t. XXXIX, p. 312. 'Remontrances du Parlement, Ord. de France, 1. XV, p. 195-207.

»6V.m., I. VII, |.. 187.

SDB *NEAS STLVinS PICC0U»»IN1. 87

aux neveux du comte une partie de ses doioaines , sans se soumettre à cette clause. Louis XI, plus scrupuleux , restitua au Pape la succession , exceptant les terres situées en deçà du Rhône '.

La conduite de Joffredy était bien différente : déjà pourvu des riches abbayes de Sainte Waast, de Saint- Denis et de Fécamp, il demanda à la fois les archevêchés de Besançon et d'Alby. Le Pontife lui l'épondit qu'il n'avait pas coutume de donner deux évécbés à un seul évêque. La cupidité n'a pas de patrie. L'insatiable devint cardinal d'Alby; mais depuis il 6t une opposition incessante aux projets de Fie II pOMr la croisade*.

Ces desseins n'étaient pas plus goûtés en Allemagne. Bessarion n'y recevait que des reproches*. En vain le cardinal de Pavîe écrivait-il , au nom du Pape, que l'argent demandé avait été voté par plusieurs diètes, qu'il devait être employé en Allemagne et par des Allemands'^ : les princes ne songeaient qu'à opposer MathiasCorvin à Frédéric III, qui soutenait toujours ses imprudentes prétentions. Bessarion eut à vaincre les plus grandes difficultés pour rapprocher les deux adversaires, el pour les empêcher de rompre de nouveau à l'instant de conclure un traité. Les peuples du moins bénissaient cette mission pacifique.

Mais l'Allemagne renfermait d'autres causes de

■ Corn., i. IX, p. 220.

■/W., I. XII, p. 343.

3 Com., 1. V, p. 125; Lifre des Brt/t, aon. l46l.

* Ep. 28 du Recueil du cardinnl de Pavie.

troubles et de calainitës. Thierry tl'lsembourg, archevêque simoniaque de Mayence, avait reçu du Pontife la confirmation de sa prétendue élection canonique , à condition qu'il se rendrait au concile de Mantoue, ce qu'il ne fit pas '. Four payer l'annate qui lui était imposée, il enleva à un marchand tout ce qu'il possédait. Fie II lança enfin une bulle d'excommunication ; mais Fai-chevêque en appela au futur concile , et continua l'exercice du ministère sacré". II se plaignait que l'annate excédât de moitié Fimpôt fixé par le concordat '. Il déclamait aussi contre l'argent levé sous le prétexte de la guerre sainte. Les légats montrèrent qu^l'annate avait été modérée : la principale taxe était de dix mille écus; il en avait coûté quatre mille au Fape pour les seuls frais d'expédition. SousCalixtc III, l'archevêché de Trêves, moins considérable que celui de Mayence, avait payé trente mille écus*. Au sujet des impôts de la croisade, on rappela que Thierry lui-même avait offert de les introduire dans son électorat, si on lui en abandonnait une partie. Cependant Pie II lui remit l'annate.

Mais l'archevêque , au lieu de s'amender, accabla de maux ses sujets et ses voisins : il incendia des villages et des églises, vendit les dignités ecclésiastiques, surchargea son peuple d'impôts, enleva aux uns leurs femmes , aux autres leurs biens. Alors , avec le plus

■ Coffi.,1.11!, p. 64.

• Corn., I. VI, >.u commcDcenienl.

3 PnsTEB,!. III, c, 4,§, 2.

iCom, 1, VI, p. 144.

SUE .GNKAS SYLVIDS PICCOLOMINI. 89

grand secret, un envoyé du Pape chercha dans le chapitre un membre assez inflaent pour que l'on pût l'opposer à Thierry. Il s'entendit aussi avec quelques princes des enviroDs. Il revint ensuite prendre des lettres de Pie II rédigées du consentement des cardinaux.

Tout à coup, au milieu d'une assemblée tenue par l'archevêque lui-même, il proclame Adolphe de Nassau. Thierry est obligé de quitter son siège, sa TÎIle, et enfin de traiter avec son compétiteur, ne se réservant qu'un petit nombre de places. Mais l'alliance que lui offrit le comte palatin , complice de ses méfaits , le détermina à commencer une guerre affreuse. Frédéric III s'y trouva engagé dans le parti d'Adolphe ; car Thierry et le palatin étaient à la tête de ses ennemis. La cause du Pape et celle de l'Empereur étaient étroitement unies, comme ^neas l'avait dit autrefois à ce dernier.

D'autres dissensions troublaient le repos de l'Allemagne. Lorsque le Pontife avait travaillé à la réconciliation de l'Empereur et du roi de Hongrie, il asait comptésurl'aidedePoggiébrachjquirabusaiteocore. Mais le Bohémien envenima au contraire la querelle, et éleva lui-même des prétentions sur l'Autriche et la Moravie, provinces qui s'agitaient sous le faible gouvernement de l'Empereur. Le Pape écrivit alors an roi de Bohême que l'Église n'abandonnerait jamais la cause de Frédéric*.

Mais Poggiébrach lui inspira bientôt de plus graves

■ Livre des Brefs, ann. H60.

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