‹ Essai sur Aeneas Sylvius PiccolominiChapitre 5 sur 15 · VI · texte numérisé non relu

VI

ODTKAGBS DB PIB II , QUE l'oN PEUT CONSIDÉBEB A PAET.

— KETOOH SDR SA C0BBB3PONDANCB ET SCB SES DISCOURS.

— POLÉMIQUE. — LBTTHB A HAHOHEr, ETC.

Nous allons rechercher dans les écrits de Pie II , connue nous l'avons fait dans sa vie, s'il ne se préoccupa point d'ordinaire des intérêts généroux de la religion et de la société; si ses inspirations n'eurent pas habituellement leur source dans le zèle religieux le plus vif et le plus sincère, ou dans les vues morales les plus larges et les plus pares.

Sans doute, pendant sa jeunesse, et avant d'entrer dans les ordres sacrés, ïl composa des ouvrages trop libres; mais il en eut un vif regret et les rétract» noblement. Quelquefois aussi il mit sa plume au service d'intérêts particuliers; mais II la consacra ordinairement à la défense de l'Église et de la chrétienté.

11 écrivit euBn une partie de ses œuvres , moins dans des vues d'application inmédiate, que par le goût désintéressé de la science. Cependant, la plupart de ses derniers ouvrages se rapprochent des au; ' très en ce qu'ils tendent à embrasser tous les teiji^s, tous les lieux, tout ce qui peut intéresser les hommes, leur être utile. Ils portent toujours le caractère de charité sans bornes qui est propre à l'homme et à l'écrivain dont nous nous occupons.

ESSAI' SUR fNBAS SYLVIDS PICCOLOMINI. 95

Écoutons d'ailleurs avec quelle élévation de pensées Pie n s'excuse d'avoir dévié de cet admirable principe ' : « D'où vient, dira-t-on, ce loisir au souverain Pontife? Le temps, qu'il a employé à .écrire, il l'a soustrait à ta chrétienté. Non, nous n'avons pas frustré les peuples de celui qui leur appartenait. Nous n'avons négligé ni l'office divin, ni les consistoires, ni les audiences; mais nous avons privé notre vieillesse de son repos pour transmettre à la postérité les faits remarqualiles de notre époque, avec un résumé des précédentes. Ce sont là des travaux nocturnes. Nous avons employé à les faire une fort grande partie des heures dues au sommeil. Nous l'avouons, un autre eût fait meilleur usage de ses veilles. Mais il fallait accorder quelque chose aux besoins de notre esprit , qui se récréait dans ses élucubrations. Au reste, elles n'étaient pas inutiles. L'histoire, objet de nos études, a ^té appelée par nos ancêtres la règle de la vie. »

Ces paroles sont bien dignes de celui qui écrivait à Nicolas V : k Christianus sum, et nil chrïstiani a me alienum puto". »

Le but que nous venons de nous proposer , dans cetexamen, nous permettra de faire, sur les écrits de Pie II, des obsei-vations aussi complètes que les remarques présentées sur sa vie dans les chapitres précédents.

' Préface de l'Hisloire et de la Géographie universelles. ' Ep. 162.

Nous ne reviendrons qu'en peu de mots sur ses lettres et sur ses discours. Nous avons donné la substanee du plus grand nombre de ces opuscules dans le cours de notre récit, a6n de l'éclairer et d'en augmenter l'intérêt. Ib ont été alors appréciés en détail.

On a TU que la correspondance du Pontife contenait les matériaux les plus précieux pour l'histoire du temps'. On a remarqué la fécondité en ressources, l'adresse, et eu même temps la chaleur de sentiment, l'énergie de l'écrivain. Le style de ces lettres, comme en général celui des ouvrages de Pie II, est simple et naturel, mais spirituel et élégant. Il se conforme le plus souvent à la pureté du latin antique. Quelquefois même il a pour l'antiquité l'enthousiasme excessif, l'espèce d'enivrement de la i-enaissance. C'est ainsi que pour parler de la mort de Nicolas V, il s'écrie ; » Il est allé se mêler aux chœurs célestes, non auprès de Jupiter, ce dîeu de l'aveugleanliquilé, mais auprès du Christ. Là il boit le nectar et le fruit de la vigne", n L'imitation de la forme entraînait

'Nous avons parié des lettres où P!e II joue quelque rôle dans les dits qu'il raconte. Il en est d'autres que l'historien ne doit pas négliger, surtout les Ep. 53, 63, 78, 81, 136, 151, 155, 405, pour l'Empire et pour la Hongrie! 135 pour la Prusse; 44 pour U croisade de Varna; 43 pour Naples, 123 pour Milan. Quelques-unes sont étrangères h la plume du Pontîre, ainsi les lettres 128 du roi de Danemarck, lit9 d'Alphonse d'Aragon , etc.

■Ep. 188.

SUR iENBAS STLV1CS PICCOLOHINI. 97

même celle du fond. Ainsi , ^neas commence par ces mots sa longue lettre sur la Bohême : « Quand il plaira à Dieu et à ta destinée, etc. «

Cependant, on trouve chez lui quelques termes peu usités, et familiers seulement aux chancellmes et aux écoles. « Il 8 perdu pour le choix des mots dans les contrées barbares de l'Allemagne '. » Il y a dans ses ouvrages quelques exemples de mauvais goût : ainsi , parlant dé Prosper Colonne , l'un des chefs de ses troupes, il fait ce jeu de mots : w NecProspero prospéra arma. » On y trouve aussi des Êiutes contre la grammaire, un emploi fréquent de sui, sihi pour ejus, ei. On peut encore lui reprocher l'usage du langage poétique dans sa prose, et l'emprunt de vers entiers ou mutilés des poètes anciens qu'il y &tt entrer.

Pie II a porté lui-même un jugement sur sa corl'espondance ; mais il faut se garder de prendre sa modestie à la lettre :

» Mon style manque d'éclat, mais il est franc. Je néglige l'art, je ne fais point d' efforts, je ne prends pas de sujets trop élevés on que je ne possède pleinement. Qui se comprend bien se lait aisément comprendre. J'écris d'ordinaire Irop facilement. Cependant , je ne néglige pas les expressions de choix lorsqu'elles se présentent. Avant tout je cherche la clarté. Les défauts de ma correspondance m'ont frappé lorsque vous m'avez demandé de la

' CiNTiRos, Fie fU PU II.

voir. D'ailleurs» elle fourmillait de fautes, et le recueil n'en était pas complet; mais mes amis l'ont soustraite aux copistes. Au surplus, si je n'ai pas étanché leur soif avec une eau bien pure, elle n'est pas du moins insalubre '. »

Paolo Cortese', cité parTiraboschi ', fait un grand éloge de son style ; « Chez cet écrivain l'on observe le commencement d'une heureuse révolution qui s'accomplitaprès lui dans la littérature. Il orne plus son style que ses devanciers. A cette époque, point de poète plus harmonieux , d'historien plus précis, d'orateur plus abondant. >j Ces louanges nous semblent exagérées. Mais si Pie II ne commença point cette révolution littéraire, s'il n'y joua même pas un des premiers rôles, il y eut cependant quelque part.

Sa latinité est pure et belle dans quelques lettres adressées à de célèbi'es savants , ainsi au Pogge ^ et à Filelfe'. Il semble rivaliser avec ces érudits. Le Pontife était aussi lié d'amitié et en correspondance avec Ludovisi Cribelli^, savant de la cour de Milan; avec Aurispa' et Panormita*, qui vivaient à cellu d'Alphonse; avec Marianus Sozzinus^ de Sienne, etc.

■ Ep. 402.

■ De Cardinal., 1. 1, p. 39.

' Sloria délia Lelleralura ilaliana , lib. III , »•. I , n" 23.

*Ep. 216, 293,295.

5 Ep. 301 , 342.

« Ép. 290,291.

î Ep. 34.

» Ep. 407.

9Ep. 35,.W. 112, 181.

SDR .BNBAS 3TLV1III PICCOLOMINI. 9t

Nous avons caract^së l'éloquence de Pie II , dans l'examen détaillé de ses discours. » Personne de notre teilaps, dit Campanus, n'en a coniposé un plus grand nombre, et la plupart roulent sur des sujets d'une haute importance'. n-On y trouve une élévation de sentiments qui agrandît encore le sujet , un choix habile de raisons, et de l'abondance dan« les développements. Mais le caractère particulier de l'éloquence de Fie 11, à une époque où l'érudition était généralement séparée des talents de l'homme d'État, c'est qu'elle était pratique. Un exemple soffifa : lorsque Frédéric III passa par 'Florence, il chargea son secrétaire de répondre au discours que lui avait adressé l'orateur de la ville. jEneaa, qui était surtout un homme politique, fît quelques observations qui demandaient une réponse. L'érudit demeura muet".

Par cette éloquence pratique , Pie II échappe à l'absence d'originalité générale dans les esprits de ce temps, qui sont exclusivement érudits, et qui copient les anciens au lieu de s'assimiler à eux, en gardant leur caractère jHXjpre. ,

Après ce jugement général sur les lettres et les discours dont nous n'avions pu séparer l'examen de notre récit, considérons ceux des ouvrages de Fie II que l'on peut étudier à part.

Pour nous occuper d'abord de la polémique, et

• Càhpands, f^ie, etc.

' William Rouok, f^ie de Laurent U Magnifique, t. I,

suivre l'ordre des temps, Il fiiat reprendre Mneas àBAle.

Ses Commentaires ' sur le Concile , qu'il termina dans cette Tille en 1440', commencent à l'interren' tion d'Albert et des princes allemands dans ta querelle du Pape et de l'assemblée. Sans s'arrêter à juger les personnes, il expose les discussions. Encore ramène-t-il à deux points tous les articles proposés : 1°. C'est une hérésie de croire que le Concile n'est pas supérieur au Pape; 2'. Eugène méconnaîtrait cette vérité s'il tentait de dissoudre ou de transférer celui de Bftie. Il laisse même de côté la seconde question, celle de fait, pour ne s'occuper que de la première, de la question fondamentale.

Il n'entre pas dans notre plan d'examiner ces débats tbéologiques. Remarquons seulement le rapport intime des opinions religieuses de l'assemblée et du principe politique de la souveraineté du peuple, ta tendance des Pères de Bâle à chercher des arguments dans la philosophie païenne, l'influence enfin de la renaissance des arts antiques. Il importe à notre sujet de rechercher les opinions politiques d'.£neas, et les modifications qu'elles éprouvèrent, de même que ses opinions religieuses.

Il reproduit et appuie ce raisonnement : « Le Pape est dans l'Ëglise comme le roi dans une monar-

■ En deux Ijvres (dans le Recueil de ir>.°>l ). ' Appendice au deuxième Livre.

SDR MSSkS SYLVIDS PICCOLOMINI. tOi

chie. Or, il est absurde que le monarque ait plus de pouvoir que tout le royaume. Des souverains gouvement^ils mal? exercent-ils la tyrannie? Leur peujAe se lève tout entier et les expulse. De même l'Église , c'est-à-dire le concile général , peut déposer le souverain Pontife. On appelle roi 4%lui qnï veille au bien public et le procure , celui qui rapporte toutes ses actions à l'avantage de ses sujets. S'il tient une autre conduite, ce n'est pas un roi, c'est un tyran ; car le propre de la tyrannie est de veiller à ses intérêts personnels. Cicéron a dit dans ses Offices : il est certain qu'il fut un temps où l'on vivait sans princes; la multitude, opprimée par des hommes puissants, recourut ii un personnage vertueux qui dût la protéger par des lois et par l'application de la même mesure aux premiers et aux derniers rangs. Mais sous les rois même, les pluS faibles vinrent à sentir l'oppression. L'on fit alors des lois pour assurer justice au misérable comme au puissant. Sachons donc qu'elles n'obligent pas seulement le peuple , mais le souverain*.» On peut rapprocher ces paroles de celles de Philippe Pôt , député de la Bourgogne aux états généraux de 1484'.

Ces réminiscences du paganisme sont remarquables dans nn discours prononcé par le cardinal d'Arles pour déterminer le Concile ii ne pas écoater la crainte. Après avoir cité quelques exemples de mar-

' Caat. tur le Concile, I. I.

* Daas le JourDal de ÏTasselin , p. 146. ( Collection det Doeii^ menti relalifi h tHistoin de France, paUîée par H. Mignet.),

t*2 BSSAl

tyrs chrétiens, il insiste priacipalemettt soi* le dévouement des Curtius , des Mnestbée, desCodms,

des Tbéraioène , des Socrate , des Léonidas.

Bien plus, entraîné par ce mouvement intellectuel , un docteur formule déjà une opinion de la réforme luthérienne. Dans le discours qui décida l'élection de l'ancien duc de Savoie , on lit ces paroles : K II serait désirable de voir beaucoup de prêtres se marier, ils se sauveraient plus facilement ' . i> Aussi, les éditeurs protestants du traité (édit. de Bàle, 1551) abondent en éloges et en commentaires, principalement sur les vives attaques dirigées contre les évéques , dans le premier livre. Ces Commentaires furent édités une première fois, sans date, peu après la condamnation des écrits de Luther, et l'on conserve un exemplaire de cette édition , très-rare, dans la bibliothèque de la maison d'Est. Celle qui la suivit immédiatement fut donnée- par d'Ottawinus Gratius, en 1535, dans le recueil intitulé : Fascicitlus Rerum expetendarum.

L'ouvrage d'^neas renferme des détails qui furent connus de lui seul : « Ils parlaient à voix basse, dit-il de deux Pères du Concile , mais je les aï entendus. J'étais a^is à leurs pieds, et j'écoulais avidement^. »

Le secrétaire du Concile juge Ët^ène IV avec ta violence que l'on remarquait chez la plupart de ses

• Conisurle Concile, 1. II.

>Li-.fll,i.. 42. (Éd, .iclS&l.}

SUR .CNEAS 8TLVUIE PICCOLOMINI. {M

menhres. Plus tard le même auteur fera t'étoge de la verta et de la prudence du Pontife ' . Au contraire , le Concile est d'abord l'objet de son admiration, et, dans la «uite, il Mftmera ses excès dans les termes les plus énergiques. Ainsi, faisant aliiisi<»i aux audacieux docteurs qui ne craignirent pas de remplir les sièges laissés déserte par tes évéques , il ira jusqu'à dire : « Kous avons vu, à Bàle, des cuisiniers et des valets d' écurie , qui , mêlés parmi les prélats , réglaient les afïaires dn monde ". n

Toutefois, il ne s'exprima ordinairement qu'en termes respectueux « sur cette grande assemblée : Grande illud basiliense Concilium^. »

Même eutbonsiasme de jeunesse dans la lettre dn secrétaire sur le couronnement de Félix V, imprimée à la suite de son ouvrage , et désignée quelquefois sous le titre de livre III des Commentaires sur le Concile. Cependant il devait s'écrier, étant Pape lui-même : « Félix mourut avec la réputation d'un homme de bien; vraiment beureux, et vraiment sage, s'il n'eût ambitionné le pontiticat*.»

Ces contradictions dans les jugements d'^iieas s'expliquent par les mêmes raisons que ses change-' ments de conduite.

Devenu secretaii-e de Frédéric lU; il n^ligea

' Hist. et Géogr. univers., de Europa, p. 458. (Même éàh.) 'Discours cirà par Maralori [Anecd., t. 11, p. 121-175, édil. de Milan, 169&).

>Ep. 188(1456). .

*Com., 1. vn,p. 183.

1M BS8Â1

quelque temps la polémique religieuse qui l'avait <^are, et entreprit de défendre les prétentions impériales contre les attaques des princes.

C'était au reste se rapprocher de la papauté xfue de soutenir la hiérarchie qu'elle avait établie ellemême, au temps des Charlemagne et des Othon, et qui avait été le fondement de la monarchie pontificale.

Ajoutons que l'Empereur était alors l'allié naturel des papes, et que les princes, qui lui faisaient opposition , étaient aussi , en général , les ennemis do Saint-Siège.

Dans son traité de l'Origine et de l'autorité de tEmpire romain, dédié à Frédéric III ', il émet encore les opinions de la philosophie antique sur la création de la royauté, mais pour en conclure qu'il convient aux rois , non qu'ils sont obligés d'obéir aux lois.

Procédant par déduction plutôt que par l'observation des faits , il ajoute : « Comme la pluralité des - princes enfantait la discorde , on i-ésolut d'obéir à un seul.... Ainsi se formèrent lesEnqtires des Assyriens, des Perses, des Grecs et en dernier lieu celui des Romains , qui durera jusqu'à l'antechrist....

H L'empereur est le chef de la puissance temporelle comme le pape de la spirituelle. Ces deux pouvoii's furent longtemps confondus, maison les distingua quand on parvint à la vérité....

(( Il faut prononcer une parole qui paraîtra dore

■ Ditns le Rfciieil de Schardiiis , 1566 ; cl dans les PolUka imperialia de Goldnsl, 1621.

SDB £NBAS STLV1D9 PICCOLOMIMI. 105

et absurde , ce prince peut enlever m^ne aux gens de bien leur fortune dans l'intérêt général....

u C'est à lui défaire et d'abolir les lois, et il n'est pas soumis à ces règlemertis ; maïs il doit juger d'après l'équité supérieure aux lois positives.. .

On yoit, d'après cet exposé, combien s'étaient modifiées les idées politiques d'JSneas ; mais lesprincipes qu'il avait soutenus à Bâie étaient tes conséquences des opinions religieuses qu'il y pi-ofessa , et ses variations en théologie expliquent en partie les autres.

Il appartenait alors au parti des neutres. Dans le dialogue intitulé Pentalogus , dont nous avons déjà parlé', il conseille a de ne point dissoudre un concile sans en indiquer un autre, et en fixer le terme à cinq ou dix années. Les papes seront tenus en respect par cette attente, surtout si ordinairement le lieu de ces assemblées est choisi en Allemagne, où elles jouiront de plus d'indépendance, u

Lorsqu'^neas se fut reconcilié avec l'Église romaine, il la défendît contre ses anciens amis de BÂte. L'un d'eux, Martin Mayer, chancelier de Tarchevéquede Mayence, étaill'organede l'opposition allemande. « Je résolus, dit .£neas, d'écrire une lettre pour le réfuter, et il naquit nn livre, que disje ? plusieurs. » Nous avons , en effet , sur cette querelle, un traité ' et quelques longues lettres. Celle de

< BEBniKBpsz, t. IV, part. ui,p. 639-744.

* L'Allemagne , comprenant les griefî de la nation allemande, éditée par Wimpheling, Strasbourg, 1515.

lOe B88AI

CalHstellI, imprimée avant l'ouvrage d'^neas, fut rédigée par le secrétaii-e. Le Pape déclarait que ScandeHl>eg et les Hongrois avaient i-eçu de nombreux secours , que l'on avait armé une flotte et fourni des munitions à Abodes, à Chypi-e et à Mytilène. Ainsi l'aident levé sur la chrétienté avait été consacré à sa défense.

Dans son ouvrage , ^leas attribue ces réclamations à l'inquiétude des docteurs en droit canon, dont le nombre augmente tous les jours , et qnt , pour compenser ce qu'ils coûtent aux évéques, leur offrent le Saint-Siège à ronger.

Mayer se plaignait de voir toutes tes élections canoniques rejetées, ^neas nie le fait, s'appuie sur de nombreux exemples, et cberciie à justifier de rares exceptions'. Il montre adroitement aux princes que les docteurs ont intérêt à soutenir les élections canoniques: Ils éloignent ainsi des bénéficesles grands, qne nommerait infailliblement le Pape , et obtiennent eux-mêmes ces places par te choix des ctiapitres, composés en grande partie de leurs confrères. Ceux-ci élisent de préférence un homme d'une basse condition, qu'ils n'ont pas à craindre. L'un s'approprie une maison, l'autre une terre du bénéfice, et c'est ainsi que des églises opulentes sont réduites à nne extrême pauvreté.

Pour les réserves, ^neas distingue. Le Pontife a profité de celles que lui permellail le concordat.

■ Ep 338,369.

son JENBAS 8YLVIDS PICCOLOMINI- 107

Même distinction pour les expectatives. Cependant il avoue que cette couthme n'est pas absolument plausible , et que Calliste l'eàt abolie si la guei-re des Turcs lai avait laissé quelque loisir. Les annates sont exig^ avant le terme , parce que souvent elles n'étaient pas payées longtemps après. On accuse le Saint-Si^e d'en avoir augmenté le pris; maison ne dit pas qu'en beaucoup de circonstances , il les a remises en totalité ou partiellement. On n'avoue pas non plus , lorsqu'on parle de la multiplication des appels , que plusieurs prélats ont , aux applaudissements de ces docteurs , refusé de i-épondre à des cita^ tions faites pour les motifs les plus graves. L'argent levé pour la croisade excite des murmures, cependant plusieurs prélats avaient consenti à cet impôt, sous la condition du partage.

L'Allemagne , cette contrée autrefois si florissante est, dit-on , appauvrie par ces exactions. Si elle était réunie sous une seule autorité, jamais -elle n'aurait été plus puissante et pins riche, ^neas fait à ce propos une description détaillée de l'Allemagne, qui a été publiée à part : Germania excerpta ex eo Ubro , quo gravamina nationis germanicce diluit. L'auteur parait s'être inspiré de la Germranie de Tacite : comme lui, il voulait faii-e l'éloge des Germains'.

C'est aux papes, ajoute-t-il , que la Germanie doit sa prospérité passée, et sa décadence actuelle a pour

' OermanUarum reram Scriptores ScliarJti, Bnsilex, l.')74.

cause le Inxe et le nombre des pf inoes. L'appauvrissement des éréchés s'explique par la prodigalité et la vie mondaine des prélats , et par la continuité des guerres '.

^neas n'est pas toujours apologiste. Ainsi, au reproche de vénalité, il répond qu'il faut accosn* surtout les Allemands qui courent après les évéchés, et qui ne rencontrent pas des anges à la porte du palais papal , mais des hommes semblables à ceux d'Allemagne et de France. Ailleurs il flétrit Rome du nom de grande prostituée '.

Il seraitdtfGcile d'apprécieren détail la valeur de ses raisons. Ce que l'on peut seulonent alîGrmer, c'estque, si une réforme était nécessaire, elle demandait du temps, et que, si les griefs étaient justes en partie, ils étaient exag^^, et quelquefois imaginés par les passions et par l'intérêt. Wimpheling a écrit en 1515 une réfutation d'^neas ; mais on n'y trouve que quelques assertions sans preuves.

Une autre querelle non moins intéressante fut celle de Pie II avec Grégoire d'Heimbourg , k l'ennemi juré des papes s'il en fut jamais *. »

C'était aussi un de ses anciens amis de Bàle. ^neas s'était même éti'oitement lié avec lui. Il vante son mérite, et se plaint que ce jurisconsulte ait

* Cermania, etc. — Ep. 188.

■Ep, 352,369.

' « Hoslls iuratisslmus. » Warhmius ap. Wlmphel. Germon. rer. Script, Freherî, p. 175.

SUR ANIAS STLVIDS PICCOLOMINI. <09

transporte la gloire de l'éloquence de l'Italie à l'Allemagne'.

Cependant c'est lui qui , à la'diète de Francfort, excitait les âectears contre Eugène IV, et mettait le plus d'obstacles à l'intervention conciliatrice d'^neas. Lorsque ce dernier fut anlvé au pontificat, les violences sacrilèges auxquelles se porta le duc Sigismond d'Autriche, contre le cardinal de Saint- Pierre, attirèrent sur la tête de ce prince une excommunication'. D'Heimbourg, qui s'était attaché à son service, rédigea alors un appel au futur Concile , malgré la bulle publiée récemment à Mantouet Chose remarquable ! le prince qui souleva une tempête si furieuse contre le Pape, était le même dont ^.neas avait autrefois servi les passions^. Le jurisconsulte entreprit de renverser de fond en comble le Si^e apostolique , et l'ouvrage qu'il composa , à cette occasion, est le plus violent que l'on ait écrit contre la papauté dans ce siècle si fécond en preils livresl L'auteur, comme plus tard Luther, appelle le Saint- Si^e la synagogue et la prostituée de Babylone. Il a - tout le fiel et tout l'emportement du docteur de Witteraberg. Le Pape lança ses foudres contre l'audacieux, et écrivît à la ville de Nuremberg, ou il de-

' Apophtegmes sur les actions d'Âlpbonse, 1. III.

* Narration de Pie II sur les actes de Sigîsmond ; Germait, rer. Script. Freheri , t. II, p. 167.

*Ep. 122-3.

* » Admoniiio de injustis uiurpalîonîbos papanim romanoruin »à iiiiperatoreni , reges el principes chrislïanos. » Ap. Goldast, p. 557.

niearait, de l'exiler et de confisquer ses biens, saivatit les décrets rendus contre les hérétiques'. Mais d'Heimbourg cooTrit de scolies la lettre pontificale et en appela encore'. L'évéque de Feltro se chargea alors de souteoir une lutte où la dignité de Piell se serait compromise. A lire leur polémique pleine d'injures plutôt que d'arguments, on croirait leur plume trempée dans la fange que se jetaient les réformateurs du xvi* siècle ^ En même temps le Pontife défendit d'importer des marchandises dans les Etats de Sigismoiid, et il leva les censures qui pesaient sur les Sui^s depuis la rupture du traité qu'il avait ménagé en sa faveur.

Pendant cette querelle, d'Heimbourg, retiré en Bohême, se riait des menaces de Pie II. Il s'y maria. Plus tai-d , l'archevêque Thierry de Mayence le rappela en Allemagne, où il soutint sa cause dans tes conciliabules des opposants. Enfin il mourut, après avoir fait graver. sur sa tombe ce verset de saint Paul : (f Non me judicabit humana potentia^; »

]No.us avons vu qu^neas combattit aussi les Hus. sites. Il envoya à Carvajal le résumé d'une longue polémique : » Je vous adresse ^ lui écrivait^il , le combat d'uu jeune h<Hnme contre de hardis vieillaixls. » Ce traité a été traduit par le P. d'Albenas sous le

■Scolies. Âpolog. (German. rer. Script. Frelieri , (. Il, p. 183, 203 el 210.)

^ German. rer. Script. Frcheri, 1. Il, p. 214. — Répouse, p. 223. Voiruussi l'invective contre Cusa, p. 255...

' German., elc.

SUR MSEAS 9VLV1US PICCOLOMINI. tH

nom d' Histoire des Taboriies,eni562. Il y est question de la papesse Jeanne, fable propagée, comme on le sait, par les Hussites. ^neas se contente de dire qae l'histoire n'en est pas certaine.

Sur cet aride terrain de la théologie, il conserve toujours son esprit et sa galté. L'un des hérésiarques s'écriait que le Pape et les cardinaux n'avaient d'au- - tre Dieu que leur ventre. j£neas jetant les yeux sur celui de l'impudent, qui passait les bornes, lui demanda pourquoi il se macérait de la sorte, et termina par cette plaisanterie une polémique, où il voyait que ses adversaires ne cherchaient pas à s'éclairer.

Nous nous contenterons de quelques mots sur les auti-es ouvrages théologiques de Pie II.

Une argumentation sur le sang du Christ remplît 14 pages in-folio du XP livre des Commentaires. Elle résume une discussion subtile. Les esprits s'y échauffèrent à un tel degré m qu'au cœur de l'hiver, lorsque toute la nature était glacée , la sueur couvrait les combattants, d

On a aussi conservé la bulle qui canonisa Catherine de Sienne, et un traité sur les Moyens de défendre la Foi chrétienne contre les impostui-es du Koran '. Il a été traduit par le P. Crespet, en 1589. — Campanus et Platina parlent encore d'opuscules sur la Providence et la Prescience divines.

De ces ouvrages dogmatiques, passons à ceux qui concernent les chrétiens d'Orient.

Eibl. rov., n' 4154.

113 BSSAI

Mntas écrivit un dialogue intitulé de Clade constantinopolitana Tractatulus. Ga traité, publié dans le XVI' siècle, est devenu très-rare , et nous ne l'avons trouvé qu'en manuscrit à la Bibliothèque rople'.

11 le composa l'année même de la prise de Conslantinople, mais le revit pendant son cardinalat , avant de l'adresser à Garvajal , en 1 456.

A l'époque où les légats de Nicolas V se rendirent à la cour de Frédéric lU pour l'exciter à prendre les armes contre les Turcs, l'Empereur chargea son secrétaire de répondre. Celni-ci suppose que le matin du jour où il devait parler, saint Bernardin de Sienne * - lui apparut en songe. Dans sa jeunesse, ^neas avait fréquenté, comme il le rappelle, cet éloquent prédicateur, et, dans l'histoire de Frédéric III, il rapporte ses miracles, dont il a été témoin. Le saint le conduit au séjour des morts. Là, sans parier de ses autres aventures , il écoute la convei-sation de plusieurs hommes illustres sur la chute de Bysance. Au reste, ce sujet est à peu près laissé de côté.

Pierre de Noxeto vient rejoindre son ami, et, dans lecours de l'ouvrage, il est, avec Bernardin, son principal interlocuteur. Plusieurs antres savants, qu'^neas a connus, prennent part à leur discussion. Saint Jean l'évangéllste, Hénoch et le prophète Elie ne dédaignent pas de s'y mêler.

L'entretien roule sur une multitude de sujets, qui

' N* 8753, grand in-S", 118 p. d'une écriture serrée. > Mort en 1444 , canonisé en MdO.

SDH £NBAS SVLVIDS PICCOLOHIM. 113

ont. peu de rapports entre eux; art oratoire, philosophie, théologie, géographie , cosmographie , diasse', etc. L'auteur revient un moment au premier objet * de son livra , à un appel en faveur de la Grèce. Il T€fréaente la douleur de Fombre de Constantin à la nonvelle du désastre de la 'ville qu'il a fondée. 11 met dans sa bouche une :invocalion élo^ quente. Mais bientôt IVrudit ne songe plus qu'à discuter plusieurs points de son rc^ne. Remarquons qu'il n'admet point l'authenticité de la donation de Gonslautin. Mais, d'un autre câtë, il ne pense pas qu'elle ait été nécessaire pour l^itimer l'origine du pouvoir temporel des Papes. Prenant ce point de départ il poursuit l'histoire du Bas-Empire jusqu'à l'avènement de Maurice, où il s'arrête brusquement.'

Le profane se mêle au sacré dans la fiction qui sert de canevas à ce singulier' ouvrage.

Outre les discours qu'.£neas composa pour entraîner l'Ëiirope à la croisade , dans un manuscrit sm* le conclave qui élut Callisle HP, quelques paroles rappellent les exhortations hardies que le secrétaire adressa à Nicolas V, et l'énergie qu'elles inspirèrent au Pontife. « De noroinvuses et importantes entrepri<ses réussirent à l'honneur de ce Pape. Mais la prise de Gonstantinople, sous son pontificat, fut une tache à sa gloire. Taudis qu'il s'eÛbrçait de l'eflàcer îl suc-

' C'est là pciit-éirc le Traité de la Chasse dont parle Campaniis dons son Eloge junèbre.

■ Lettre à Carvajal qui précède l'ouTrage. - <

' Conclave Caltûli III, à ta Bibl. R07., 2 p. in-4o, n" 5t53j

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