‹ Essai sur GœtheChapitre 10 sur 27 · Essais de psychologie contemporaine · texte numérisé non relu

Essais de psychologie contemporaine

a. Noie sur le mot Gœihisme, dans C Ennemi des Lois,

prendre » est une fonction limitée. On ne pourrait l'exercera Tinfiniqu'à condition de renoncer à tout parti pris. Or, le ffœthéen^psisplus que son maître, n'est dégag'é du parti pris : il repousse ce qui froisse ou contrarie sa conception de l'harmonie, — et Ton voit apparaître ici comme un vaste champ interdit à sa vision, comme un espace réservé où jamais son œil ne pénétrera. Dans le fait, s'il veut obéir aux leçons reçues, s'il tient à garder intacte la philosophie qu'on lui a léguée, «ïn^ comprendra pas la douleur. Et je me demande s'il ne suffit pas de cette lacune dans son système pour le frapper d'impuissance, de stérilité, et de médiocrité.

Qu'on passe du domaine de l'inteHigence dans celui delà sensibilité, et l'on voit l'image, belle, en somme, tout à l'heure, se ternir à la fois et se rapetisser. S'il veut suivre l'exemple et les préceptes du maître, le gœthéen s'enfermer dans un « égotisme » dont Tel roitesse jure avec l'ampleur de sa conception du monde. Son âme durcie ne parviendra jamais à sortir d'elle-même, à s'identifier avec d'autres âmes, à les pénétrer à l'aide des sentiments affectueux qui seuls nous rapprochent des êtres différents. Gœthe n'a jamais pris son parti de cette congénitale sécheresse : il s'est agité tant qu'il a pu, d'abord pour éprouver ces sentiments (Marguerite, Annette, Frédérique, (Iharlotte, Schiller), puis pour se donner l'illusion de les avoir connus (Clavijo^ Gœtz de Berlichingen^ Werther) ; ne pouvant l'acquérir pour son compte, cette illusion, il a renoncé à la poursuivre {Jphigénie, le Tasse) ; mais il a voulu la maintenir chez ses lecteurs (Vérité et Poésie^.

Le ffœthéen, s'il veut être conséquent, Tacceplera, et Térigera en vertu. Il traitera les cœurs qu'il rencontré sur son passage comme les idées qu'il arrête en chemin : il en fera des collections et des analyses. Toute la matière que lui offre la vie doit être broyée pour qu'il se l'assimile : il ira rejoindre l'homme fort, les struggle-for-lifer que d'autres doctrines ont mis à la mode, dont il ne diffère, au fond, que par la culture et l'élégance de son esprit. A vrai dire, il diffère d'eux par ce point encore, qu'il ne sera jamais entièrement un homme d'action : Goethe lui-même, au zénith de son ciel d'orgueil, sentait bien qu'il n'était pas un Napoléon. Ses disciples se consoleront de leur propre supériorité. C'est en elle, peut-être, qu'ils finiront par trouver ce calme, cette sérénité, cet « olympisme » qu'ils admirent si fort chez leur dieu et qui paraît aux plus avancés la marque du génie comme le dernier mot de la sagesse.

Or, ce sont bien les Mémoires qui constituent le vrai bréviaire du gœthéen: ils peuvent le dispenser de chercher, épars dans les autres œuvres, les traits dont il a besoin pourétayer son individualité et for* mer sa physionomie. Malgré leurs réticences, malgré la part qu'ils font à la fiction qu'ils revêtent, pour la justifier, du nom de poésie; malgré les voiles que tisse autour de la réalité, tantôt le souvenir, fécond en mirages, tantôt le parti pris, habile en arguments, ils nous livrent tout l'homme, dans sa grandeur, avec sesfaiblesses.Et comme cet homme est le premier d'une longue lignée, comme il a eu et aura encore des émules, des épigones, des fa-

naliques, des imitateurs et des singes, l'œuvre où il s'est ainsi livré plus qu'il ne comptait le faire pourrait bien demeurer son œuvre la plusadmirée^ la plus vivante, la plus influente.

Un des traits les plus caractéristiques de Goethe, c'est que son développement fut continu. Il ne s'arrêta jamais longtemps sur une idée ni sur un parti pris, tant que dura, du moins, la période de sa « formation », qui est la plus intéressante de sa longue carrière. Son développement représente alors et reproduit' celui de ses contemporains : il traverse leurs expériences, il se pénètre de leurs pensées, il s'assimile sans efforts leurs modes et leurs goûts, qui se modifient assez vite, en sorte qu'il nous parait pour ainsi dire s'éloigner de lui-même et toujours différent. Il a beaucoup changé, il s'est rattaché à des écoles opposées, il a professédes doctrines contradictoires: c'est peut-être bien dans ce perpétuel mouvement — dans cet « éternel devenir », comme il aurait dit, — que son génie a puisé le meilleurdc sa force. Ainsi, sa première œuvre importante fat romantique. Mais il était, de sa nature, le moins romantique des hommes : le romantisme, qui conyeoait si bien aux Klopstock et aux Schiller, ne fut pour lai qu'une crise que déterminèrent certaines

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circonstances, assez artificielles en réalité, à laquelle il échappa de bonne heure et complètement. Nous voudrions en retracer les phases et en examiner le résultat le plus direct : ce drame de Gœtz de Berlichingen qui demeure, avec ses imperfections, une des œuvres les plus vivantes de Goethe, une de celles qu'on peut encore goûter avec le plus de franchise.

La première éducation de Goethe avait été toute classique, dans le sens assez étroit que comportait ce mot pendant la seconde moitié du xviii® siècle, en Allemagne surtout, où il signifiait alorsimitateur, et, plus spécialement, imitateur du goût français. Les idées de son père, — personnage qu'il est impossible de se représenter autrement qu'en pur style rococo; — Toccupation de Francfort, pendant sa petite enfance, par des troupes françaises; les représentations du Théâtre-Français, installé dans la ville, qu'il fréquentait avec passion; le commerce du comte de Thorane, lieutenant du roi, qui, logé dans sa maison paternelle, se prit pour lui d'une affection très vive : tout cela devait Tincliner, de bonne heure, vers la culture d'outre-Rhin, àJaquelle adhéraient, en ce temps-là, la plupart des beaux esprits de son pays. La lecture de la Messiade, d'ailleurs interdite comme livre dangereux, ne fut point une révélation, fut à peine un incident. A

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Leipzig, les leçons de Gellert et de Clodius ne contrarièrent pas ces dispositions acquises : le premier, vieilli, perdait peu à peu Taclion très grande qu'il avait exercée sur ses élèves; le second, petit homme un peu ridicule d'aspect, mais d'esprit modéré et judicieux, leur donnait quelques bons préceptes qu'il contredisait ensuite par l'exemple de ses mauvais vers boursouflés d'expressions prétentieuses. Aussi, les lettres et les travaux de cette époque témoignent-ils, chez lejeune Wolfgang Gœlhe,d'un esprit rompu à une discipline acceptée, contre laquelle il ne songe même point à s'insurger. A vrai dire, les lectures de Lessing et de Winckelmann, comme aussi les leçons d'Oeser, son professeur de dessin, déposèrent en lui les germes d'idées nouvelles; mais ces idées ne devaient éclore que plus tard, sous des influences plus actives.

Ce fut pendant son séjour à Strasbourg, où il arriva au mois d'avril 1770, pour poursuivre ses éludes de droit, que Goethe subit sa première et complète transformation. Il y entra en relations avec Herder, son aîné de peu d'années, que la publication des Fragments sur la nouvelle littérature allemande et des Forêts critiques avait déjà rendu célèbre, et qui travaillait à son traité suri Origine du langage. Or, Herder était un novateur: il avait rompu avec toutes les idées classiques etnéo-classiques dans lesquelles Goethe avait été jusqu'alors élevé. Fervent de poésie populaire ou primitive, épris de simplicité, il admirait Shakspeare la Bible, Ossian, Homère, le Vicaire de Wakefield, A Kœnigsberg, il avait assidûment fréquenté un

personnage sing'uliep, Hamann, le « Mage du Nord » , l'auteur bizarre de livres hermétiques, dont le (( front douloureux », le « regard de prophète », la « bouche à la fois parlante el silencieuse », et les écritsobscurs, où roulaient de grandes idées vagues comme des nuages dans l'espace, l'avaient fasciné. Des écrivains français alors en vogue, un seul trouvait grâce aux yeux du jeune critique: Rousseau, que Kant, son professeur, lui avait fait connaître, et dont il accepta avec enthousiasme quelques-unes des idées: la bonté naturelle de Thomme, la nécessité de revenir à la nature, la haine de la civilisation, etc. Malade, mélancolique, soumis au pénible traitement qu'exigeait l'opération d'une fistule à 1 œil dont il souffrait depuis longtemps, Herder reçut souvent la visite du jeune Goethe, lui exposa se3 doctrines, se fit lire par lui ses écrivains préférés, les commenta, le marqua de son empreinte. Et ce fut, dans l'âme neuve de l'étudiant, toute une moisson nouvelle qui poussa, étouffant l'ancienne. Bien des années plus tard, en quelques-unes des pages les plus profondes des Mémoires *, Goethe a expliqué comment il se dégagea, avec ses amis, des influences jusqu'alors passivement subies. C'est un morceau magistral de critique générale, qui semble écrit de verve, dans l'ardeur d'une conviction toute fraîche : Je ne crois pas qu'on ait jamais marqué en traits plus frappants le défaut de la littérature vieillie qui agonisait avec la société dont elle était l'expression. Surtout, je ne crois pas

(i) Livre XF. — V. le chapitre précédent, où nous avons si^naléi à un autre point de vue, le même morceau.

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qu'on ait jamais expliqué avec plus de clarté comment, au cours de cette période, les écrivains allemands, jusqu'alors dépendants des nôtres, se détachèrent d'eux pour acquérir leur conscience et leur originalité. Mais si ces pages retracent un épisode intellectuel de la jeunesse de Goethe, elles ont été rédigées avec toute l'expérience, toute la réflexion de sa maturité : vécues vers la vingt-deuxième année, elles ne furent en ré^lilé pensées que beaucoup plus tard ; aussi , tout en retenant les résultats qu'elles constatent, ne peut-on pas laisser à l'étudiant de Strasbourg l'honneur de les avoir authentiquement conçues à l'heure de son histoire où il lui plaît de les placer. Quoi qu'il en soit, elles marquent la rupture complète avec la littérature dont Voltaire était le plus illustre représentant, et l'effort vers un idéal entièrement opposé :

Déjà auparavaQt et à diverses reprises ramenés à la nature, nous ne voulûmes rien admettre que la vérité et la sincérité de sentiment, et son expression vive et forte :

L*amitié, l'amour, la paternité.

Ne se produisent- ils pas eux-mêmes?

Tel fut le mot d'ordre et le cri de guerre avec lequel les membres de notre petite bande universitaire avaient coutume de se reconnaître et de s'encourager.

C'était donc, dans toute son ampleur, avec les exagérations qu'elle comporte volontiers, la doctrine du retour à la nature, telle que Rousseau l'avait prêchée. Mais cette doctrine n'est point d'une pratique facile : entre la nature et nous, il y a la solide barrière qu'ont élevée des siècles de civilisation, en

S3rte que nous pouvons à peine encore la sentir et la comprendre autrement qu'à travers ceux qui l'ont comprise et sentie avant nous. Gœthe, en réalité, ne se détachait des Français que pour tomber sous d'autres influences; il Ta reconnu, en partie du moins, car s'il ne confesse pas assez clairement peut-être la part qui revient à Rousseau dans son nouveau catéchisme, du moins proclame-t-il que Shakspearefut son véritable éducateur et l'empêcha de retomber, de parti pris, dans l'état sauvage.

C'est ainsi qu'à la frontière de France, dit-il en se résumant, nous tûmes tout d'un coup affranchis et dég-agés de l'esprit français. Nous trouvions leur manière de vivre trop arrêtée et trop aristocratique, leur poésie froide, leur critique négative, leur philosophie abstruse et pourtant insuffisante, en sorte que nous étions sur le point de nous abandonner, du moins p«ir manière d'essai, à l'inculte nature, si une autre influence ne nous avait préparés depuis long-temps à des vues philosophiques et des jouissances intellectuelles plus libres, plus élevées et non moins vraies que poétiques, et n'avait pas exercé sur nous une autorité, d'abord modérée et secrète, puis toujours plus énerg-iq:ie et plus manifeste. J'ai à peine besoin de dire qu'il s'agit ici de Shakspeare.

Goethe connaissait Shakspeare dès Leipzig, où il avait appris à l'aimer dans le livre de Dodd {Beaulies of Shakspeare) et dans la traduction en prose que Wieland avait achevée en 1766. Mais ce fut Herder qui lui en donna la passion : Herder, en efl^et, ne se contentait pas de le lire, il l'éludiait : « dans le sens que je donne à ce mot, » écrivait-il à son ami Merck avec son habituelle suffisance. Il en traduisait en vers des fragments et des scènes.

s^nrnt^i

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il le récitait et le déclamait avec l'enthousiasme qui était de mode dans le petit cénacle. Goethe tie tarda pas à renchérir encore. 11 devint, comme l'appelait un de leurs camarades, Lerse, < le digne ami de Shakspeare w.Il rêva de faire, après lui, une « tragédie épico-dramatique » sur Jules César; enfin, rentré à Francfort, il y organisa une fête shakspcarienne, au cours de laquelle il prononça une sorte de discours dithyrambique, dont le style, emphatique et violemment imagé, rappelle d'assez près celui de Herder, et qui est d'ailleurs assez caractéristique pour qu'il soit bon, malgré l'emphase et la confusion, d'en lire les passages les plus caractéristiques (i) :

Ne vous attendez pas à ce que j'écrive d'une manière suivie. Le repos de Tâme n'est pas. une robe de fête et je n'ai pas encore beaucoup pensé à Shakspeare; je l'ai pressenti, éprouvé, et c'est tout ce que j'ai pu faire. La première page que j'ai lue dans son œuvre me fit sien pour la vie; et, quand j'eus achevé sa première pièce, je restai comme un aveugle de naissance qui a recouvré la vue en un instant, grâce à une main miraculeuse. Je comprenais, je sentais très vivement que mon existence s'était élargie à l'infini; tout était nouveau pour moi, inconnu, et cette lumière à laquelle je n'étais pas accoutumé me faisait mal aux yeux. J'appris à voir peu à peu, et, grâce à mon iastinct compréhensif, je sens encore vivement ce que j'ai appris. Je ne doutai pas un instant que je renoncerais au théâtre régulier. L'unité de lieu me semblait triste comme une prison, les unités d'action et de temps m'apparurent comme de pesantes chaînes

(i) Publié par Otto Jahn, Biographische ^u/sa/re. Leipzig, 1866.

mises à notre imag-ination. Je sautai dans l'espace libre et sentis seulement alors que j'avais des mains et des pieds. Et maintenant que je vois combien de mal m'ont fait de leur trou les maîtres des règ"les, et combien d'âmes libres sont encore courbées sous leur joug-, mon cœur crèverait si je ne leur déclarais la guerre et ne chefchais chaque jour à renverser leurs tours. Le théâtre g'rec, que les Français ont pris pour modèle, était tel, qu'un marquis aurait plus facilement imité Alcibiade que Corneille suivi Sophocle. D'abord intermède du service divin, puis solennellement politique, la tragédie montra au peuple de grandes actions isolées de ses ancêtres, avec la pure simplicité de la perfection; elle éveilla de grands et complets sentiments dans les âmes, car elle était ellemême grande et complète. Et dans quelles âmes! Des âmes grecques. Je ne puis pas m'expliquer ce que cela signifie, mais je le sens, et en raison du peu d'espaCe dont je dispose, je m'en rapporte à Homère, à Sophocle, à Théocrite: ce sont eux qui m'ont appris à sentir.

Là-dessus, je ne puis m'empêcher de dire : Petit Français, que veux-tu faire de l'armure des Grecs? elle est trop grande et trop lourde pour toi. C'est pourquoi toutes les tragédies françaises sont aussi des parodies d'ellesmêmes. Vous savez. Messieurs, par expérience, comme elles sont faites selon la règle, se ressemblent comme deux souliers, et sont ennuyeuses, par-dessus le marché; je ne m'étendrai donc pas là-dessus.

Je ne sais pas au juste qui, le premier, a introduit sur le théâtre l'action capitale et nationale: c'est là l'occasioQ pour les amateurs d'un débat critique. Je doute que l'honneur de la découverte appartienne à Sliakspeare; mais il suffit qu'il ait porté cette conception à un degré qui a toujours paru le plus élevé, car il est peu de regards capables d'y atteindre et peu d'espoir qu'on parvienne à voir au delà, ou môme à le dépasser. Shakspeare, mon ami, si tu étais encore de ce monde, je ne pourrais vivre qu'auprès de toi; quelle joie j'aurais à jouer le rôle secondaire d'un Pylade : pourvu que tu

fusses Oreste, je le préférerais à celui plein de dig-nité d*un gfrand-prôtre du temple de Delphes...

Le théâtre de Shakspeare est comme une botte à surprises, où rhistoire du monde se déroule devant nos yeux, suspendue aux fils invisibles du temps. Ses plans^ pour parler dans le style commun, ne sont pas des plans, mais toutes ses pièces tournent autour d'un point secret (qu'aucun philosophe n'a encore vu ni déterminé) dans lequel l'orig-inalité de notre moi, la prétendue liberté de de notre vouloir s'entrechoquent dans la marche nécessaire du tout. Mais notre goût gâté enveloppe nos yeux d'un tel brouillard, qu'il nous faudrait presque une nouvelle création pour ressortir de ces ténèbres...

... Il rivalisa avec Prométhée, il copia, trait pour trait, ses personnages d'après lui, mais dans des dimension colossales; c'est pourquoi nous reconnaissons en eux nos frères; puis il les anime du souffle de son esprit; il parle à travers eux tous et chacun reconnaît sa parenté.

Et comment notre siècle peut-il s'arroger le droit de juger la nature? D'où la connaîtrions-nous, nous, qui dès notre jeunesse avons appris à sentir d'une manière amphigourique et gênée et à voir à travers les autres ? Souvent, j'ai honte devant Shakspeare, car il m'arrive quelquefois de penser au premier abord ; J'aurais fait cela autrement ; ensuite, je reconnais que je suis un pauvre pécheur, que la nature prononce par Shakspeare des arrêts sans appel, et que nos personnages à côté des siens ne seraient que des bulles de savon romanesques.

Et maintenant je termine, quoique je n'aie pas commencé. Ce que de nobles philosophes ont dit du monde peut se dire aussi de Shakspeare : ce que nous appelons le mal n'est que le revers du bien, qui doit exister, de même que les zones tropicales doivent être brûlantes et la Laponie glacée pour qu'il y ait des zones tempérées. Il nous conduit à travers le monde entier, mais nous, en hommes expérimentés et délicats, nous disons à cha-

que sauterelle qu'il nous fait voir : Seigneur, il veut nous manger I

Allons, Messieurs, sonnez la trompette pour appeler les nobles âmes hors de TElysée du prétendu bon goût, où elles vivent à moitié engourdies dans un ennuyeux crépuscule, avec des passions dans le cœur et pas de moelle dans les os, pas assez fatiguées pour se reposer, pourtant trop paresseuses pour agir, en sortequ'elles gaspillent et perdent leur vie obscure entre les myrtes et les lauriers.

Les livres ne furent cependant pas les seuls éducateurs de Goethe, c'est au lieu même de son séjour qu'il dut la révélation d'un monde aussi nouveau pour lui que celui de Shakspeare. Dès son arrivée à Strasbourg, il avait couru à la cathédrale, qui l'avait fortement impressionné. « Elle produisit sur moi, raconte-t-il, une impression toute particulière que je fus incapable de démêler sur-le-champ, et dont j'emportai l'idée confuse en montant bien vite à la tour, afin de ne pas laisser échapper le moment favorable d'un soleil haut et clair, qui allait me découvrir tout ce vaste et riche pays... » Il conserva toujours un vif souvenir de cette première impression, souvent renouvelée, dans laquelle venaient se confondre le charme du paysage et l'admiration de l'édifice, d'abord inconsciente, puis bientôt raison née et cristallisée en doctrine esthétique. Cette doctrine fut exposée dans un petit écrit intitulé : V Architecture allemande, que Herder inséra plus tard dans son traité sur la Manière de Vart allemand. C'est encore un dithyrambe, un discours déclamatoire, un peu puéril, dont l'esprit et le ton rappellent le discours sur Shakspeare. On

remarque que Gœthe a substitué à l'expression habituelle « diTchiiecinre ffothiqiie » celle de son choix, « architecture allemande». Dans le fait, sa brochure est tout enflammée d'un beau zèle national : il apostrophe violemment les « Welches » auxquels il reproche leur « constante imitation de l'antiquité qui enchaîne leur génie » ; il célèbre (( l'originalité des vieux Allemands »; il félicite son pays de posséder un « art national » qu'il proclame « le seul vrai » ; et, dans le fragment essentiel de l'opuscule, il essaie, non sans une certaine pénétration, de préciser les motifs de son enthousiasme :

Lorsque j'allai, pour la première fois, à la cathédrale, j'avais la tête remplie de notions générales sur le bon goût. J'honorais, par ouï-dire, l'harmonie de Tensemblc, la pureté des formes, j'étais un ennemi juré de la spontanéité confuse de l'ornementation gothique. Sous la rubrique « gothique » comme dans un article du dictionnaire, je comprenais toutes les obscurités synonymes qui évoquaient en moi des impressions d'indéfini, de désordonné, d'anormal, de compilé, de rapiécé, de surchargé. Sans plus d'intelligence que le peuple qui appelle ^barbare tout le monde étranger, je qualifiais de gothique tout ce qui ne rentrait pas dans mon système, depuis les sculptures et les figurines multicolores faites au tour, qui ornent les maisons bourgeoises de nos gentilshommes, jusqu'aux restes sérieux de la vieille architecture allemande, sur laquelle, pour quelques volutes bizarres, j'entonnais le chant commun : « Tout écrasé d'enjolivures. » J'éprouvais le même sentiment désagréable qu'à rencontrer un monstre mal venu et broussailleux.

Quelle sensation inattendue me surprit dès l'entrée I Une impression profonde, complète, remplit mon âme,

et parce qu'elle se composait de mille détails harmonieux, je pouvais la g*oûter et en jouir, mais je n'aurais pu l'expliquer ni la décrire. On dit qu'il y a ainsi des joies du ciel. Que de fois je suis revenu coûter cette joie céleste et terrestre d'embrasser dans leurs œuvres l'esprit |»igantesque de nos vieux frèresiQue de fois je suis revenu de partout et de loin, contempler sous chaque lumière du jour sa dignité et sa magnificence! Il est pé^ nible à l'esprit de l'homme de ne pouvoir s'incliner et adorer quand Toeuvre de son frère est si sublime. Que de fois le crépuscule du soir a délassé mes yeux fatigués d'explorer l'édifice dans sa paix amicale, alors que les innombrables parties se fondaient en une seule masse qui, grande et simple, se dressait devant mon âme I Et je tendais mes forces avec délices, pour jouir et m'instruire. C'est alors que se révéla à moi, dans un pressentiment secret, le génie du grand-maître de l'œuvre. «De quoi t'étonnes-tu ? murmurait-il. Toutes ces masses étaient nécessaires ; ne les vois-tu pas dans toutes les vieilles églises de ma ville? Ce ne sont que leurs dimensions arbitraires que j'ai élevées à une proportion harmonieuse. Ainsi, au-dessus de l'entrée principale, flanquée de deux plus petites, s'ouvre l'ogive de la fenêtre, d'habitude correspondant à la nef de l'église et qui n'était autrefois qu'une lucarne, analogue aux petites fenêtres des clochers, — tout cela était nécessaire et je l'ai fait beau. Mais, hélas ! voici que je plane à côté de ces nobles et sombres ouvertures, qui me paraissent abandonnées, vides et inutiles! Dans leurs formes sveltes et hardies, j'ai caché les forces mystérieuses qui devaient élever dans les airs ces deux tours, dont je constate avec tristesse qu'une seule existe encore, sans le diadème à sept tourelles que je lui destinais, afin que les provinces voisines lui rendissent l'hommage, ainsi qu'à sa sœur royale. » — Ce fut sur ces mots qu'il me quitta, et je m'enfonçaidans une tristessesympathique jusqu'à ce que les oiseaux du matin, qui nichent dans ses mille ouvertures, m'éveillassent en saluant le soleil.

Rapproché du discours sur Shakspeare, ce morceau nous donne une idée assez exacte de ce qu'était l'état d'esprit de Gœthe en 1771, au moment où il rencontra le sujet de Gœtz de Berlichingen et composa sa première œuvre importante. Il s'était épris de la période de l'histoire où le génie allemand, déchu depuis la guerre de Trente ans, se déployait avec le plus d'ampleur; il avait rompu avec les influences classiques jusqu'alors subies, avec d'autant plus de violence qu'une telle rupture était, de sa part, un acte d'émancipation ; enthousiaste de la forme littéraire la plus opposée qu'il y eût aux moules antiques et français, il rêvait de l'illustrer en toute intransigeance ; enfin, il était animé de cette belle ardeur juvénile, de cette confiance en soi dont on étaye ses premiers eff'orts.

Cette première pièce, dans sa première forme {Histoire de Gœtz de Berlichingen dramatisée), fut écrite en six semaines, de verve. Elle nous apparaît comme une œuvre fort complexe, à la fois historique et personnelle, composée avec le parti pris bien arrêté de réaliser un idéal littéraire déterminé, et dans laquelle, entraîné parlapente irrésistible de son génie avant tout personnel, l'auteur s'est livré lui-même d'une façon bien plus complète qu'il ne le croit. Il nous faut démêler ces éléments divers.

Si Ton se reporte aux doctrines littéraires et philosophiques que nous venons d'analyser, on se représentera facilement ce que devait être, dans la pensée de Goethe, son premier drame. Il devait, d'abord, s'éloigner autant que possible de toute forme classique : point de règles ! liberté d^allures complète, comme il convient à un successeur de Shakspearel de l'humanité, de la nature, rien de plus, mais en abondance! Shakspeare a trouvé ses plus beaux sujets dans le champ de l'histoire nationale : c'est ainsi qu'il a pu combiner les caractères de l'épopée avec ceux du drame, réunir les éléments poétiques que fournit la triple source de l'histoire, de la légende, de la religion : il fallait chercher et trouver dans le même ordre ; et là commençaient les difficultés, l'histoire de l'Aile^ magne n'offrant guère d'unité, du moins en ses époques les plus séduisantes. Enfin, en dehors de sa signification poétique, l'œuvre devait encore représenter les idées générales que Rousseau avait répandues. — On reconnaîtra que le sujet choisi réalisait à peu près ces conditions. A peu près^ disons-nous, car ce ne fut pas sans subterfuges que Goethe parvint à faire, du personnage de son choix, un héros national.

C'est à Strasbourg qu'il avait appris à le connaître, en lisant l'autobiographie que le chevalier Gœtz de Berlichingen avait écrite de sa main de fer, en haut allemand du xvi® siècle; et, d'emblée, comme il s'était passionné pour Erw^inde Steinbach^ il se passionna pour ce personnage. Il raconte qu'à son propos, avant de se mettre à l'oeuvre, il étudia

de très près Thisloire de l'Allemagne pendant les xv® et XVI* siècles. J'imagine cependant que ces études portèrent sur les détails pittoresques et sur les mœurs bienplusque sur lesquestions politiques : cars'il était entré dans ce domaine ardu, effroyablement compliqué, il n'en serait point sorti; surtout, il n'en aurait point rapporté la conception simplifiée de Gœtz qu'il nous a livrée.

Gœtz de Berlichingen *, en effet, tel qu'il nous apparaît dans l'histoire et même dans son autobiographie — recueil d'anecdotes contées sur un ton de brusquerie soldatesque — n'est point une des figures de premier plan de la Renaissance, de mêmequelesévénementsauxquelsil prit part nesont que des épisodes de second ordre. Vu de près, il nous apparaît bien inférieur à certains de ses contemporains avec lesquels il n'est pas sans quelque ressemblance, tels que Ulrich de Hûtten ou Frantz de Sickingen. C'était, tout simplement, un de ces Raubritter (chevaliers-brigands) , dont les villes commerçantes de l'Allemagne, surtout Nuremberg, eurent tant à se plaindre, et qui finirent quelque • fois ignominieusement suppliciés par les bourgeois vainqueurs. Il contribua, pour sa bonne part, à troubler ce qu'on appelle aujourd'hui la a paix publique », mot qui, sousl'empereur Maximilien, n'avait guère de sens. C'était un rude compagnon, farouche, violent, à qui plaisait la rapine, qui ne dé-

I. L'histoire de Gœtz de Berlich in gêna été écrite plusieurs fois. Voir entre autres J.-W. von Beriichingen Geschichte des Ritters Gœtz von Beriichingen; Leipzig, 1861, et Jansseo, L'Allemagne à la fin du moyen âge.

lestait ni le pillage, ni Tinceiidie. En i5o4, à Vàge de 24 ans, il prit part, aux côtés du margrave d'Anspach, à la guerre de succession de Bavière ; un boulet de canon lui enleva la main droite. Il 1^ remplaça par une main de fer, que lui fabriqua un armurier, et qui lui permit de manier encore la lance et Tépée, Cette main de fer dut frapper fortement l'imagination de Goethe, à qui elle apparut comme un symbole de force, de courage, de loyauté. Mais le bon chevalier ne la leva pas touours pour les meilleures causes. D'abord, il éprouvait un plaisir de soudard à s'en servir. C'était un bataillard, qui aimait pour eux-mêmes les coups qu'on donne et qu'on reçoit. Il entrait en campagne contre Nuremberg, par exemple, par simple amour de l'art, a parce qu'il avait eu envie de se mesurer un peu avec ceux de Nuremberg, » dit-il. Ce goût du sang lui est si naturel que, loin de s'en excuser, il s'en vante. Écoutez, par exemple, le récit de cet épisode, et dites-moi si jamais on a plus allègrement célébré le plaisir de se battre : « Un jour, comme j'étais sur le point d'attaquer, j'aperçus une troupe de loups fondantsur un petit troupeau de moutons; cet incident me parut d'un heureux augure. Nous allions commencer le combat; un berger se trouvait tout près de nous, gardant ses moutons, lorsque, comme pour nous donner le signal, cinq loups se jettent en même temps sur le troupeau ; je le vis et le remarquai volontiers ; Je leur souhaitai bonne réussite elk nous aussi, leur disant :« Bonne chance, chers compagnons, bon succès à vous, en tous lieux ! » Je regardai comme un fort bon signe que

nous eussions commencé l'attaque ensemble... » S'il aimait à se battre pour le plaisir, Gœtz ne détestait point non plus les bénéfices qu'on peut retirer des bonnes surprises et des bons guets-apens. S* étant emparé du comte Philippe de Waldeck, il ne le relâcha que contre une rançon de dix-huit mille florins. Lui arriva-t-il d'entrer en campagne par pur amour de la justice, pour soutenir les droits lésés des faibles? Goethe semble le croire, et raconte, comme s'il s'agissait d'un exploit très noble, la lutte que son héros soutint contre Cologne. Examinons cet épisode d'un peu plus près.

Un tailleur de Stuttgart, nommé Sindelfinger, qui était bon tireur d'arbalète, avait gagné le premier prix dans un concours de tir ouvert par la ville de Cologne, prix qui consistait en une somme de 3oo florins. Sous de mauvais prétextes, on ne le paya pas. Sindelfinger, aussitôt, renonce à son pacifique métier de tailleur pour entrer dans les gardes du corps du duc de Wurtemberg, dont il comptait obtenir la protection pour recouvrer ses 3oo florins. Le duc, en efl*et, s'efl^orce d'intervenir en sa faveur. De puissants seigneurs s'intéressent à Faff'aire, et adressent des réclamations au conseil et au bourgmestre de Cologne, qui ne nient point leur dette, mais qui persistent à ne pas la payer. Les réclamants remettent leurs intérêts entre les mains de Gœtz, et l'affaire se corse aussitôt. Gœtz envoie au conseil de Cologne une lettre de défi (qui se trouve encore dans les archives de la ville), et ouvre les hostilités en s'emparant de deux marchands colonais, qui d'ailleurs jouent au plus fin avec lui et

réussissent à l'attirer dans de nouvelles difficultés avec Févêque de Bamberg. Enfin, après cinq années, Taffaire s'arrange grâce à Tintervention du comte de Kônigstein, et se règle par le paiement à Gœtz^ et à Sindelfinger d'une somme de i.ooo florins d'or, soit, d'après des calculs d'équivalences, vingt^trois fois la valeur de la somme originairement contestée. Le comte de Kônigstein, en récompense de sa médiation, reçut aussi delà bonne ville des bijoux de grande valeur. — Est-ce que cette justice de chevaliers ne fait pas apprécier celle des procureurs ?

Mais la page 'la plus noire de la biographie de Gœtz, c'est celle où son histoire se confond dans la guerre des paysans de i525. Ayant eu le tort d'accepter de faire cause commune avec des révoltés sanguinaires et d'être leur chef, il eut encore celui de les abandonner. Ses actes, en cette occurrence, sont les seuls qu'il s'efl^orce, dans son autobiographie, de justifier. Ils lui valurent d'être poursuivi par la ligue souabe (ligue des princes, prélats et villes impériales qui s'efforçaient de maintenir la paix intérieure en lieu et place de l'empereur, lequel avait trop d'autres soucis pour se livrer à cette difficile besogne et manquait d'ailleurs des moyens nécessaires). — Mis en jugement et condamné, Goetz passa deux ans en prison. Grâce à de puissantes interventions, il fut relâché contre une caution de 26.000 florins,sous promesse solennelle de ne plus quitter son château de Hornberg. 11 y vécut une vieillesse pieuse; pendant ses dernières années, il fréquenta assidûment le pasteur de

son village, qui finit par s'établir auprès de lui, moyennant un traitement de 16 muids de blé et de 10 florins d'argent comptant. Il mourut en i562 ; son tombeau, sur lequel il est représenté agenouillé et priant, a été conservé jusqu'à aujourd'hui, et l'on en peut voir une reproduction au musée germanique de Nuremberg.

Que cette histoire soit haute en couleur, qu'elle ait un cachet pittoresque, attrayant pour un poète, on ne saurait le nier. Mais que le héros nous en soit donné comme un modèle de chevalerie, c'est ce qu'il nous est plus difficile d'admettre. Pourtant, Gœtz de Berlîchingen a trouvé ses apologistes. L'un d'entre eux, M. Pallmann, qui a étudié de très près les sources de son histoire, s'efforce de le justifier par un raisonnement assez spécieux 1 : selon lui, Gœtz de Berlichingen et, avec lui, la plupart des chevaliers souabes et franconiens dont l'histoire ressemble à la sienne, manifestaient, dans leurs luttes contre les princes, les prélats et les villes de la ligue souabe, « d'un instinct très sain de l'avenir qu'on pouvait souhaiter à l'empire allemand ». Les princes, les prélats et les villes tendaient à l'accroissement de leur puissance locale, aux dépens de la puissance impériale affaiblie et chancelante. En les combattant, les chevahers combattaient donc pour l'empire : «Ils vou\dLieni médiatiser... Ils poursuivaient un but social d'une signification éminente. Dans leurs tendances, et nullement dans celles des princes de l'époque... était le véritable avenir de

1. Derhistorische Gœtz von Berlichingen mil der eisernen Hand und Gœthes Schauspiel uber ihn. Berlin, 1894.

l'Empire allemand. Et c'est le fait de l'aveuglement historique ou du particularisme, de les signaler et de les condamner comme anarchistes. » Il va de wsoi que cette interprétation, qui d'une façon bien inattendue découvre en Gœtz de Berlichingen un ancêtre politique de M. de Bismarck, justifie aux yeux de notre auteur la conception gœthéenne du personnage :

(( Récapitulons, dit M. Pallmann en conclusion de son étude, ce que le Gœtz de Berlichingen authentique est à la caricature que la précédente critique en a créée, et nous verrons que le portrait du brave chevalier, animé d'un inépuisable amour de la liberté, tel que Goethe nous Ta donné, n'est point un portrait de fantaisie. Au contraire, malgré l'insuffisance des secours historiques dont il disposait, il a, avec cet instinct qui est le propre des grands poètes, restauré en son personnage le vrai Gœtz historique et placé ainsi devant les yeux du peuple allemand un héros national représentatif. C'est pour cela que son chevalier à la main de fer, comme type du véritable honneur allemand, fascine encore aujourd'hui les spectateurs, si même ils ne connaissent pas exactement les véritables circonstances dans lesquelles vécurent et agirent le chevalier et ses amis. »

Sans pénétrer dans le labyrinthe inextricable de l'histoire de l'Allemagne pendant le premier tiers du XVI® siècle, il ne serait point difficile de marquer la faiblesse d'une telle interprétation, d'ailleurs ingénieuse et bien d'accord avec les tendances des historiens du nouvel empire. Il suffirait de constater, d'abord, que ces goûts de rapine et cette humeur

batailleuse, avoués avec une candeur si naïve, montrent bien en notre héros un animal d'instinct et de proie, un « loup », plutôt qu'un penseur profond cherchant à démêler, dans Tobscurité des temps, le vrai fil des destinées de son pays ; ensuite, que Gœtz n'exprime nullement ces « aspirations », et que, s'il se réclame de l'empereur, c'est parce que l'autorité de celui-ci est éloignée, faible,impuissante à s'imposer, tandis que celle de la ligue souabe est immédiate. Il sait fort bien qu'il n'a rien à redouter ni de Maximilien, ni du faible Charles V : c'est pour cela sans doute qu'ils ont ses sympathies ; et s'il a du goût pour l'idée impériale, ce n'est point parce qu'elle flatte son sentiment national : c'est parce que, pour lui, l'empire c'est le désordre, c'est-à-dire le libre exercice de sa force et le triomphe de sa violence.

Du reste, Gœthe n'alla pas chercher si loin. 11 n'était point alors un esprit politique, et il ne le fut jamais, bien qu'il dût, un jour, arriver aux affaires. Il n'était pas non plus patriote, nous l'avons déjà vu. Il ne l'était pas même en ce temps-là, où la vieille Allemagne ne l'attirait que par son éclat pittoresque, où son « nationalisme » était un sentiment essentiellement littéraire. Si l'on en doute, qu'on lise l'article qu'il publia dans les Frankfurter Gelehrten Anzeigen, peu de temps après Gœtz, sur « l'amour de la patrie » * : « Si nous trouvons une place au monde, y dit-il, où nous reposer avec nos biens, un champ pour nous nour-

I. A propos d'un livre de J. von Sonnenfels inlilulé ; Ueber die Liebe des Vaterlands et publié à Vienne en 1771.

8o ESSAI SUR GŒTHE

rir, un toit pour nous couvrir, n'avons-nous pas là une patrie? Et esl-ce que des milliers et des milliers d'hommes n'ont pas cela dans chaque état ?... Le patriotisme romain^ que Dieu nous en préserve !... » Il assistait en paisible philosophe à l'agonie du vieil empire, sans en rêver un nouveau; et je crois que M.Pallmann lui-même, malgré toute son ingéniosité, ne parviendrait point à faire de lui, comme de son héros, un précurseur de M. de Bismarck. L'idée de Goethe a été beaucoup plus simple : il s'est épris de Gœtz pour des raisons analogues à celles qui Tavaient attaché à Shakspeare. Gœtz a représenté, pour lui, dans le domaine social, la nature et la liberté, comme Shakspeare les représentait dans le domaine littéraire, comme le gothique les représentait dans celui de l'art. Il l'a opposé à la tyrannie des institutions établies, qui choquaient ses opinions libertaires^ comme il opposait Shakspeare aux règles classiques et les ogives de la cathédrale de Strasbourg aux colonnes de l'architecture antique. Il Ta compris, en un mot, à traversRousseau. C'est pour cela, non pour des motifs plus compliqués, et moins encore par une intuition prophétique des temps futurs, qu'il le défend, qu'il le justifie, qu'il l'idéalise, qu'il le fait mourir — non pas assisté par un bon pasteur de campagne occupé de nettoyer son âme, mais en murmurant : « Air céleste... Liberté I Liberté! » et qu'il conclut : « Homme généreux ! Malheur au siècle [qui t'a repoussé I... Malheur à la postérité qui te méconnaîtrai... w En réalité, son Gœtz, si l'on veut lui trouver un sens général, est un frère aîné de Garl Moor,

LA CRISE ROMANTIQUE 8l

le brigand modèle, redresseur des torts des honnêtes gens ; malgré tout TefFort de Goethe pour lui donner une couleur « renaissance », il demeure un homme de la fin du xviiie siècle, qui a lu le Contrat social et l'Emile.

Cet effort, — où tant dp dramaturges devaient persister sans un succès meilleur et qui ne nous a dotés quedu trompe-rœil baptisé « couleurlocale », — cet effort aboutit le plus souvent à des résultats puérils. Nous lui devons des fragments épisodiques que Goethe fut d'ailleurs obligé de supprimer plus tard, quand sa pièce dut être jouée au théâtrede Weimar, et qui sont en eux-mêmes de peu d'intérêt. Telles sont les scènes qui se passent au palais épiscopal de Bamberg,où paraissent des personnages qui n'ont avec le drame aucun lien même indirect, et qui tiennent des propos dont le seul but évident est de nous montrer que l'auteur est au courant de c< papotages » de l'époque :

L'ÉvÊQUE. — Ya-t-il maintenant beaucoup d'Allemands de la noblesse qui étudient à Bologne?

Oléarius. — Des nobles et des bourgeois. Et, soit dit sans vanité, ils s'y font le plus grand honneur. On a coutume de dire à l'Académie, en manière de proverbe : « Studieux comme un gentilhomme allemand. » Car, tandis que les bourgeois s'efforcent, avec un zèle honorable, à compenser par leur savoir leur défaut d'origine, les nobles s'appliquent avec une louable émulation à relever encore leur éclat natif par le mérite le plus éclatant.

L'ÉvÊQUE. — Ah!

LiEBETRAUT. — Qu OU disc quc le monde ne s'améliore pas tous les jours! Studieux comme un gentilhomme allemand! voilà ce que je n'ai pas entendu de mon

temps. Si quelqu'un m'avait prédit cela pendant que j'étais à Técole, je l'aurais traité de menteur. On voit qu'il ne faut jurer de rien.

Oléarius. — Oui, ils font l'admiration de toute l'Académie. Quelques-uns des plus âgés et des plus habiles reviendront bientôt comme doctores. L'Empereur sera heureux de pouvoir leur confier des emplois.

LiEBETRAUT. — Cela ne manque pas.

L'abbé. — Ne connaîtriez-vous pas, par exemple, un jeune gentilhomme... 11 est de la Hesse...

Oléarius. — U y a beaucoup de Hessois à Bologne. L'abbé. — Il s'appelle... 11 est de... Aucun de vous ne le connaît?... Sa mère était une;.,. Oh! son père n'avait qu'un œil... il était maréchal.

LiEBiTRAUT, — De Wildenlholtz?

L'abbé. — C'est cela! de Wildenlholtz 1 Oléarius. — Je le connais bien. Un jeune homme de beaucoup de talent. On loue surtout son habileté dans la dispute.

L'abbé. — Il tient cela de sa mère.

LiEBETRAUT. — Mais son père ne s'en vanta jamais. Gela montre comment les défauts ne sont que des vertus déplacées.

L'ÉvÊQUE. — Gomment disiez-vous que s'appelle l'Empereur qui a écrit votre Corpus juris? Oléarius , — Justinien.

L'ÉVÊQUE. — Un excellent seigneur ! Qu'il vive! Oléarius. — A sa mémoire!

{Ils boivent,) L'abbé. — Et son livre doit être un beau livre. Oléarius. — On pourrait l'appeler le livre des livres. Un recueil de toutes les lois, avec des sentences faites pour tous les cas^ -et ce qui pouvait être encore défectueux ou obscur est complété par les commentaires dont les hommes les plus sages ont orné cet excellent ouvrage.

L'abbé. — Un recueil de toutes les lois? Peste! On y trouve aussi les dix commandements?

Oléarius. — Implicite^ oui, mais non explicite. L'abbé. — C'est bien ce que je veux dire : simplement, sans autre explication.

L'ÉvÊQUE. — Et ce qu'il y a de plus beau, c'est qu'un Etat pourrait, comme vous le dites, vivre dans la paix et la tranquillité les plus sûres, si ces lois y étaient bien établies et bien maintenues...

La volonté de respecter l'histoire et de l'introduire au complet dans son drame est pour Goethe une gêne continuelle; mais, plutôt que de s'en libérer, il préfère paraître maladroit. Prenons, par exemple, l'anecdote caractéristique du tailleur Sindelfingen que nous avons contée plus haut ; Gœthe tient à l'utiliser. Dans sa première version, qui est la plus longue, elle se trouve introduite avec assez de naturel dans une discussion qu'ont ensemble Elisabeth (la femme de Gœtz) et Marie (sa sœur), tout en racontant des histoires au petit Charles (son fils) :

Dans la seconde version, plus resserrée,ranecdote perd presque tout son sens, étant présentée autrement :

Elisabeth. — ... Te souviens-tu encore de la dernière sortie de ton père, lorsqu'il t'apporta un petit pain blanc?

Charles. — M'en apportera-t-il encore?

Elisabeth. — Je le pense. Vois-tu, il y avait un tailleur de Stuttgart qui était fort habile à tirer de l'arc, et qui avait gagné à Cologne le prix dé tir.

Charles. — Etait-ce beaucoup?

Elisabeth. — Cent florins. Et ensuite ils ne voulurent plus le lui donner.

Marie. — N'est-ce pas, Charles, que c'est vilain?

Charles. — Vilains jeux !

ELISABETH. — Alors, le tailleur vint trouver ton père, pour le prier de Taider à obtenir son argent. Et ton père partit à cheval, et enleva à ceux de Colog-ne une couple de marchands et les tourmenta jusqu'à ce qu'ils eussent donné Targ-ent. ..

Dans la troisième version, la scène se rétrécit encore, en sorte qu'elle semble faite uniquement pour ce petit récit, dont le caractère anecdotique s'accentue ainsi de plus en plus et qu'aucun lien ne rattache plus à l'action générale. Il est vrai que l'esthétique de Goethe n'admet pas ce que nous appelons la « composition » : elle réclame toutes les libertés shakspeariennes et veut que le poète se promène sans entraves d'aucune sorte à travers son sujet. Cette liberté ne lui réussit que lorsqu'il la prend tout entière : les plus belles scènes de la partie historique de Gœtz sont à coup sûr celles du siège de Jaxthausen, parce que là, s'il a toujours sous les yeux le texte des mémoires de son héros, le poète ne s'astreint point à le suivre et n'a garde d'abdiquer son indépendance.

Du reste, le véritable intérêt de l'œuvre se trouve bien davantage dans sa partie fictive, ajoutée et^ si l'on peut dire, personnelle.

Rappelons que Goethe l'écrivit à Francfort, er revenant de Strasbourg, dans un moment plutôt pénible de sa vie. Il venait de quitter une ville qui

lui plaisait, une existence libre, des amis avec lesquels il se trouvait en communauté d'idées, et la douce Frédérique Brion, la fille du pasteur de Sesenheim, dont l'aimable souvenir ne laissait pas que de lui causer des remords assez vifs. Il se trouvait, de nouveau, dans la confortable maison de la Fosse-auX'Cerfs, où son père, plus maniaque que jamais, le rappelait sans cesse à la poursuite de cette carrière juridique qui ne lui plaisait guère, qu'il acceptait pourtant comme un joug qu'on n'a pas la force de secouer, et qui allait le conduire à Wetzlar : en pleine prose donc, bien loin des libres chevauchées à travers la campagne alsacienne, des rêveries dans la cathédrale, des belles conversations avec Herder ou Lerse. Son esprit, exalté par ses rêveries, bouillonnant de jeunesse, se lança d'abondance sur la piste que lui avaient ouverte les mémoires du chevalier à la main de fer. « Tout mon génie, écrivait-il à son amiSalzmann,se tourne vers une entreprise pour laquelle Homère, etShakspeare, et tout est oublié. Je dramatise l'histoire d'un des plus nobles Allemands; je sauve la mémoire d'un brave homme; et l'énorme travail que cela me coûte me procure un véritable passe-temps dont j'ai si grand besoin ici. Car il est triste de se trouver dans un lieu où toute notre activité doit se dévorer elle-même... » En six semaines, il rédigea la première version de son œuvre, — qui demeure peut-êtrebien supérieure à ses autres remaniements. Au fur et à mesure, il en faisait lecture à sa sœur Cornélie. Elle se passionnait avec lui pour ses héros. Ceux-ci perdirent bientôt, malgré la (( couleur lo-

ESbAI SUR GŒTHE

cale » répandue à flots, leur personnalité historique : ils devinrent de vrais contemporains de l'auteur, ils s'identifièrent aux êtres qu'il rencontrait tous les jours. Parfois, c'était de parti pris qu'il faisait intervenir ses souvenirs dans son œuvre : ainsi, il se plut, de son propre aveu, à mettre en scène un de ses amis de Strasbourg, Franz Lerse, qui devient le fidèle compagnon de Gœtz, dans l'infortune *. De l'amie, de la confidente qu'il avait en sa sœur Cornélie, il prend quelques traits pour les donner à la sœur de Gœtz, Marie. Cornélie était, en ce moment-là, fiancée à un ancien camarade de son frère, nommé Schlosser. De là, les fiançailles de la pièce, qui ne sont point historiques : car une sœur de Gœtz de Berlichingen fut en effet la femme d'un chevalier nommé il/ar^m de Sickingen, lequel n'était point le fameux Franz de Sickingen, et si Gœtz, en parlant de celui-ci dans ses mémoires, l'appelle quelquefois son « beau-frère », c'est en suivant un usage particulier aux chevaliers franconiens. Comme Marie pour Weislingen, Cornélie avait eu auparavant un vif attachement pour un « jeune Anglais » dont Gœthe ne nous donne pas le nom 2. Or ce souvenir est particulièrement reconnaissable dans la pièce: lisez, je vous prie, la scène où Franz de

I. o... Il disait souvent que, le ciel De l'ayant pas fait pour ^tre un héros de guerre et d'amour, il voulait se contenter du rôle de second, entendu dans le sens du roman et de l'escrime. Gomme il resta toujours égal à lui-même et qu'il offrait le vrai modèle du caractère ferme et bon, son idée se grava dans mon esprit en traits aussi profonds qu'agréables, et quand j'écrivis Gœtz de Berlickinfjen, je me sentis engagé à consacrer le souvenir de notre amitié, et je donnai le nom de Franz Lerse au brave homme qui sait se subordonner si noblement. « {Vérité et Poésie^ 1. IX.)

â. Vérité et poésie, 1. VI.

Sickingen vient demander la main de Marie, changez les noms des personnages, supprimez quelques détails, et dites si elle n'a pas Vodeur de la réalité, si Ton ne croirait pas entendre une conversation authentique entre deux jeunes lecteurs de Rousseau et des romans anglais, épris des sentiments naturels, résolus à la générosité, naturellement grandiloquents.

ScHLOssER. — Oui, je viens demander à votre noble sœur son cœur et sa main. Et si vous voulez me donner son âme pure, alors...

Gœthe.— Je voudrais que vous fussiez venu plus tôt. Il faut que je vous avoue que X... a déjà demandé son amour... Il voltige de côté et d'autre pour chercher sa plture, Dieu sait sur quel buisson!

ScHLOssER. — Est-ce possible?

Gœthe. — Gomme je vous le dis.

ScHLossER. — Il a rompu un double lien.

Gœthe. — La pauvre fille passe maintenant sa vie à pleurer et à prier.

ScHLOssER. — Nous allous Tégayer.

Gœthe. — Quoi! vous vous décideriez à épouser une fille abandonnée?

ScHLOssER. — Cela vous honore tous deux d'avoir été trompés par lui. Faut-il que la pauvre fille entre au couvent parce que le premier homme qu'elle a connu était un indigne? Non, je persiste !

Gœthe. Je vous dis qu'elle ne le regardait pas avec indifférence.

ScHLOssER. — As-tu si peu de confiance en moi que tu me crois incapable de chasser le souvenir d'un misérable? Allons auprès d'elle I

En traçant le portrait de cette mélancolique délaissée, Gœthe pensait certainement aussi à la pauvre fille qui lui avait donné tout son cœur, mais à laquelle

il ne prêtait pas, semble-t-il, des sentiments aussi généreux que ceux dont s'inspirait sa littérature; car, son œuvre publiée, il recommandait en ces termes à son ami Salzmann d'en faire tenir un exemplaire à M**® Brion : « La pauvre Frédérique se trouvera en quelque mesure consolée puisque Tinfidèle est empoisonné... »

Goethe n^a pas emprunté moins de traits à sa propre personnalité qu'à celles de ses amis :

D'instinct, il a trouvé le procédé qui devait si bien lui réussir plus tard, auquel nous devons ses deux créations les plus célèbres : le dédoublement. Ceci est déjà fort instructif: Goethe a senti sa complexité, il n'a pas cru possible de réunir, en une seule figure littéraire, les traits contradictoires que la réalité se plaît si volontiers à combiner dans un même être. Il a donc créé le personnage de Weislingen, pour servir à la fois de complément et de repoussoir à Gœtz; et il a pu, ainsi, manifester les faces opposées de son âme, se mettre tout entier dans son œuvre, sans offenser la psychologie conventionnelle dont il subissait encore inconsciemment les lois, et sans paraître « se confesser ». Gœtz est orné de qualités dont l'ensemble constituait à ses yeux le véritable héros: il est loyal, chevaleresque, généreux, désintéressé, joyeux; le mobile de ses actes, l'axe de ses pensées, c'est l'amour ardent de l'indépendance; il ne combat que pour la conquérir; et il combat contre les hommes et les principes que Gœthe n'aimait pas, contre les prêtres ambitieux,étroits, cupides, tels que les(( philosophes »se plaisaient à les décrire, contre une aristocratie op-

pressive et rusée, pour sa liberté, pour celle des autres, pour les droits des faibles. S'il paraît inconséquent ou coupable en se laissant entraîner dans les rangs de fanatiques sanguinaires, ce n'est qu'une fausse apparence : il s'est sacrifié dans un noble dessein, pour arrêter la révolte, pour en changer les caractères, pour éviter les cruautés inutiles. Il a raison, seul contre tous. Il meurt en disant aux siens : «Fermez vos cœurs avec plus de soin que vos portes. Voici le temps de la fraude ; la carrière lui est ouverte. Les méchants régneront par la ruse, et le noble cœur tombera dans les filets. » Pas un doute sur la légitimité de ses actes n'importune sa conscience. Il est l'honnête homme au sens complet du mot, le brave homme, et encore l'homme joyeux, qui puise sa gatté dans la pureté de son âme. Mais Gœthe sait bien que, si c'est là ce qu'il voudrait être, ce n'est point précisément ce qu'il est. Ses souvenirs de Leipzig et de Strasbourg sont lourds à son cœur, [que le sentiment de sa supériorité n*a pas encore desséché. Il ne peut regarder derrière soi sans frissonner en songeant aux larmes qu'il a déjà fait répandre. Il est mûr pour la crise de mélancolie qu'il va traverser bientôt. C'est pour cela qu'il conçoit Weislingen, l'homme faible sans méchanceté, trop facilement gouverné par les impressions de l'heure présente, ce malheureux « excédé de ce qu'il est », traître et honteux de ses trahisons, qui ne peut sans rougir regarder le loyal Berlichingen, — et qui est peut-être bien la figure la mieux dessinée de la pièce, la p\\is fouillée en tout cas, la plus humaine, la moins conventionnelle, la plus vraie.

Que Goethe, en la créant, ait songé à son propre cas, on n'en saurait dputer, d'autant moins qu'on la retrouvera dans ses prochaines œuvres, dans Clavijo, dans Stella^ marquée de traits plus vigoureux. Ses amis, cependant, s'y trompèrent, et le laissèrent au bénéfice de son Gœtz, dont ils devaient bientôt lui donner le nom, à leur table d'hôte de Wetzlar. Il savait bien qu'on le flattait, mais la méprise ne dut pas lui déplaire : mieux vaut passer pour Faust que pour Méphisto, pour don Quichotte que pour Sancho Pança.

Cependant, ces éléments, fournis les uns par l'histoire, les autres par la vie, ne constituent pas toute l'œuvre. Un autre élément vient encore s'ajoutera leur mélange, un élément purement romantique, dans le plus mauvais sens du mot, c'est-à-dire artificiel, conventionnel et factice. Il est représenté surtout par la figure d'Adélaïde et par les scènes qu'elle inspire.

Adélaïde est tout imaginaire. Gœthe ne l'a rencontrée ni dans l'histoire ni dans la vie : il l'a tirée de son propre fonds; et vraiment, l'on reconnaîtra qu'elle ne lui fait pas beaucoup d'honneur. Dans sa pensée, elle doit avoir une valeur symbolique : elle incarne, je suppose, les mauvaises tendances de l'Allemagne, les tendances aristocratiques et cléricales, celles-là mêmes que soutenaient l'évêque de

LA CRISE ROMANTIQUE Ql

Bamberg et Weislingen, et que Gœtz combattait. Déplus, opposée aux deux autres femmes de la pièce, Elisabeth et Marie, Pune vaillante et l'autre tendre, elle représente les séductions funestes des dangereuses charmeresses: elle est la « femme fatale » qui arrête la marche des héros, sème la haine entre eux, manie avec une égale habileté le mensonge, la ruse et le poison : Circé, lady Macbeth, que sais-je * ? Nul ne rapproche sans être vaincu par elle; Goethe lui-même, de son propre aveu, subit le sort commun : pour elle, il oublia son loyal héros, qui, peu à peu (dans la première version), s'efface pour lui livrer la scène : « Malgré moi, confesse-t-il, ma plume lui appartenait tout entière, l'intérêt qu'elle excite allait croissant; et comme à la fin Gœtz demeure en dehors de l'action et ne reparaît que pour prendre fâcheusement part à la guerre des paysans, il est bien naturel qu'une charmante femme Tait supplanté auprès de l'auteur qui, secouant les liens de l'art, pensait à s'essayer dans un nouveau champ. » Cette (( charmante femme » n'est rien moins que la cheville ouvrière de la pièce: c'est elle qui, en séduisant Weislingen, l'éloigné de Marie et empêche sa réconciliation avec Gœtz; elle séduit aussi Sickingen ; elle séduit Franz, Técuyer de Weislingen, qui, sur ses ordres, empoisonnera son maître. Une sentence de la Sainte- Wehme arrête enfin le cours de ses exploits; mais elle séduit aussi le messager

1. « Adélaïde est la coDtre-parlie la plus complète du parti vieilallemand; elle est la beauté en lutte cootre la force, mais la beauté coquette, élégante, fausse, — la beauté telle que les vieux-allemands pouvaient l'attribuer à Tart français. » Richard M. Meyer, Gœthe. Berlin, i8g5.

chargé de l'exécuter, et si elle reçoit de lui le juste châtiment de tant d'abominables crimes, c'est que sa force ou son adresse la trahissent au moment suprême.

Ramenée à ces grandes lignes, la conception d'Adélaïde paraît d'un romanesque plutôt médiocre: on est déjà tenté de la classer dans la galerie de ces héroïnes de mélodrame qui ne sauraient exciter en nous qu'un intérêt vulgaire. Que sera-ce si nous l'examinons de plus près, dans le détail des nombreuses scènes qui lui sont consacrées? Bien qu'elle monologue volontiers, tout exprès pour dévoiler la noirceur de ses desseins, il n'en est pas une où l'art du poète parvienne à l'expliquer, pas une non plus où elle prenne vie. Elle flotte dans un nuage de romanesque de pacotille, dans les brumes d'un moyen âge d'opéra. Les mobiles de ses actes, les ressorts de ses sentiments ne nous sont point montrés : sans comprendre pourquoi ni comment, nous voyons seulement qu'elle fait de détestable politique et change d'amants avec une blâmable complaisance; puis, quand la mesure de ses forfaits est comble, on nous transporte dans le caveau souterrain où siège le « Tribunal secret », et le décor prépare le dialogue : sept « grands-juges » siègent autour d'une table recouverte d'un tapis noir où sont posés un glaive et une corde; de chaque côté, sept juges assistants restent debout, en longues robes blanches. Le jugement commence :

Premier grand -juge. — Juges du Tribunal secret, vous avez juré sur la corde et le glaive d'être irréprochables, de juger en secret, de punir en secret, pareils à

Dieu. Si vos mains et vos cœuis sont purs, levez les bras et appelez sur le malfaiteur : Malheur! Malheur!

Tous, levant le bras, — Malheur I Malheur!

Premier grand juge. — Grieur, commence le jugement.

Le premier juge assistant, s'avançant. — Moi, crieur, je porte plainte contre le malfaiteur. Que celui dont le cœur et les mains sont purs, pour jurer par la corde et le glaive, qu'il accuse par la corde et le glaive! qu'il accuse ! qu'il accuse !

Un second juge assistant, s'avançani. — Mon cœur est pur de crimes, et mes mains de sang innocent. Que Dieu me pardonne les mauvaises pensées et arrête la volonté! Je lève la main, et j'accuse! j'accuse! j'accuse !

Premier grand-juge. — Qui accuses-tu?

L'accusateur. — J'accuse sur le glaive et la corde Adélaïde de Weislingen..., etc.

Maintenue dans la seconde version, cette scène mélodramatique fut supprimée dans la troisième. Ici, d'ailleurs, les remaniements prennent un intérêt particulier, en ce sens du moins qu'ils nous montrent à quel degré d'incertitude et d'incohérence était la pensée de Goethe par rapport à ce personnage d'Adélaïde, sa création préférée cependant, dont il allonge et rétrécit tour à tour le rôle élastique.

Dans la première version, le jugement était suivi, après une courte scène intermédiaire, de l'exécution. Adélaïde, seule dans sa chambre à coucher, tourmentée par de « singuliers pressentiments », inquiète de l'obscurité, remuait de vagues pensées en un monologue trop évidemment destiné à prévenir la surprise du spectateur: « Weislingen est-il mort? Franz est-il mort? C'était unbravegarçon...»

On Taurait crue en proie à quelques remords, on aurait pensé à lady Macbeth, si elle ne s'était brusquement endormie. On entendait alors un appel de la voix de Franz: Texécuteur de la Sainte-Wehme sortait de sa cachette, sous le lit; un « Esprit» appelait: « Adélaïde! » Elle s'éveillait : et la scène du meurtre s'accomplissait, rapide, violente, mélodramatique comme celle du jugement :

Adélaïde, réveillée. — Je l'ai vu. Il se débattait dans les affres de la mort ! 11 m'appelait I Ses yeux étaient creux et pleins d'amour !... Assassin ! assassin I

L'assassin. — Ne crie pas î Tu appelles la Mort. Des esprit vengeurs ferment les oreilles du secours.

Adélaïde. — Veux-tu mon or ? mes bijoux? Prendsles I mais laisse-moi la vie.

L'assassin. — Je ne suis pas un voleur. Les ténèbres ont jugé les ténèbres, et lu dois mourir.

Adélaïde. — Malheur I malheur !

L'assassin. — Sur ta tète ! Si les horribles spectres de ton action ne tournent pas ton regard effrayé vers l'enfer, alors regarde en haut, regarde le vengeur dans le ciel, et prie-le de se contenter du sacrifice que je lui offre.

Adélaïde. — Laisse-moi vivre ! Que t'ai-je fait? Je suis à tes pieds.

L'assassin, à part. — Une princesse royale ! Quel regard ! quelle voix ! Dans ses bras, moi, misérable, je serais un dieu... Si je la trompais I Puisqu'elle est en mon pouvoir.

Adélaïde. — Il semble ému.

L'assassin. — Adélaïde, tu m'attendris. Veux-tu me promettre?

Adélaïde. — Quoi ?

L'assassin. — Ce qu'un homme peut demander à une belie femme dans la nuit profonde.

Adélaïde, à part, — La mesure est comble. Le vice

et la honte, comme des flammes infernales, m'ont enlacée dans des bras diaboliques. J*expie, j'expie I C'est en vain que j'essaie d'effacer le vice par le vice, la honte par la honte. Le déshonneur le plus affreux ou la mort la plus vile se présentent à mes yeux dans une image d'enfer.

L^AssASSiN. — Décide-toi.

Adélaïde, à part, — Un rayon de délivrance î {Elle s'approche du lit; il la suit : elle tire un poignard des colonnes et V en frappe,)

L'assassin. — Traîtresse jusqu'à la fin. (// tombe sur elle et l'étrangle !) Serpent ! (// lui donne des coups de poignard.) Je saig-ne aussi. Voilà le prix de tes désirs sanguinaires! Tun'espasla première. Dieu, qui Tas faite si belle, ne pouvais-tu la faire bonne ? (// sort.)

Dans la seconde version, cette scène disparaît : le jugement seul nous renseigne sur le sort d'Adélaïde. Puis, dans la troisième, il n'y a plus ni jugement ni exécution, Gœlhe ayant sans doute reconnu la violence excessive et la valeur banale de tels morceaux. Et tout cela est remplacé par une scène de remords et de terreur, tout aussi romantique et shakspearienne :

Adélaïde, 5ea/e. — Heureux enfant! pressé parle sort le plus terrible, tu joues encore! Le mouvement puissant des flots se tourne en écume, l'activité puissante de la jeunesse se tourne en jeu. Je veux te suivre : ma forme blanche, comme un esprit, regardera vers toi du haut de ces murailles. Je le vois, oh I si distinctement 1 sur son cheval blanc : la lumière du jour l'entoure, et les mouvantes ombres aiguës l'accompagnent! 11 s'arrête; il déploie le voile : sait-il que je lui fais signe ? Il veut continuer ! 11 hésite encore I Marche donc, adolescent ! marche à ton triste but ! C'est étrange, ce noir passant qui vient à sa rencontre. Une forme sombre et

noire de moine s'avance. Ils se rencontrent. S'arrêterontils ? se parleront-ils ? Ils passent à côté Tun de l'autre sans paraître se voir î Chacun suit sa route. Franz descend, et, je ne me trompe pas, le moine monte vers le château ! Pourquoi un frisson d'effroi pénètre-t-il mes moelles? N'est-ce pas un de ces moines comme j'en ai vu des milliers de nuit et de jour? Pourquoi celui -là me feraitil peur? Il marche toujours, lentement; très lentement. Je le voisdistinctement, je vois sa forme, ses mouvements. (On sonne,) Le portier doit g-arder les portes fermées, et ne laisser entrer personne avant le jour, qui que ce puisse être. {A la fenêtre,) Je ne le vois plus. A-t-il pris le sentier ? (On sonne.) On examine sans doute les petites portes de derrière, si elles sont bien verrouillées et fermées... Murs, châteaux^ liens et verrous, quel bienfait pour ceux qui ont peur! Et pourquoi est-ce que j'ai peur ? L'horreur s'approche-t-elle de moi, qu'on accomplit au loin, sur mon ordre? Est-ce là le crime qui me met devant les yeux l'imag-e d'une sombre vengeance ? Non, non : c'était un être réel, étrang-e, inconnu ! Si c'était un jeu de mon imagination, je devrais le voir ici aussi. (Une forme noire voilée^ tenant une corde et un poignard, entre, menaçante, par une porte de derrière et s'avance vers Adélaïde, placée de telle manière q a elle ne peut pas voir cette apparition effrayante de ses yeux physiques; en effets elle regarde plutôt du côté opposé. Mais là-bas, il y a une ombre I Qu'est-ce que c est ? Qu'est-ce que c'est que cette tache obscure qui passe sur le mur? Malheur, malheur à moi I je suis folle ! Domine-toi, remets-toi ! (Elle ferme un instant les yeuXj puis retire ses mains et regarde dans la direction opposée,) Voici qu'elle plane ici, voici qu'elle se traîne là. Lance-toi sur elle! Mais elle disparaît. Va-ten, vision de ma folie! Elle fuit, elle s'éloig-ne ! Ainsi veux-je te persécuter, te pourchasser ! [Tout en repoussant l* image, elle aperçoit tout à coup la figure réelle qui traverse la chambre à coucher. Elle pousse un cri et se jette sur la

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sonnette.) Des lumières, des lumières, des flambeaux î Tout le monde ici I Encore des flambeaux I Que la nuit qui m'environne devienne le jour ! Sonnez l'alarme ! que chacun coure aux armes ! {On entend sonner.) Inspectez cette chambre I Elle n'a point d'autre issue. Trouvez-le, enchaînez-le. — Pourquoi tremblez-vous ? Un criminel est caché ici. (Quelques soldats s'éloignent.) Vous autres, entourez-moi. Tirez vos épées I Sortez vos hallebardes ! ... A présent, je suis plus calme. Restez tranquilles. Attendez. Soutenez-moi, mes chers amis I Ne me laissez pas tomber ! Mes gi^enoux chancellent. (On lui offre un siège.) Approchez-vous, défenseurs! Entourez-moi, veillez sur moi. Qu'aucun de vous ne bouge d'ici jusqu'au plein jour !

De tels remaniements dépassent de beaucoup l'importance et la signification des retouches habituelles. On est en tout cas fondé à en conclure que l'auteur, pris de doutes sur son œuvre, n'en ignorait point les imperfections : il s'aperçut qu'il était plus facile de les reconnaître que de les corriger. Car il ne s'agissait pas de détails d'exécution, mais d'un vice plus grave, — d'un vice inhérent à la conception même de la pièce :

Un des reproches que la critique aie plus souvent adressés à Gœtz de Berlichingen, c'est de manquer d'unité. Or, en prenant ce mot dans son sens le plus classique, les apologistes de Gœthe n'ont guère eu de peine à montrer que ce reproche n'avait aucune raison d'être. Il est évident, en effet, que Goethe

n'a point Toola que son eemrre soit ane à la façon d'une tragédie de Racine oo même de Corneille : d'antant moins qne Fidée qa'on se fait de Tonité n'est pas la même soos les diyerses latitudes, pour un Allemand et pour un Latin, pour un Anglais et pour un Français. Mais il y a une unité supérieure aux trois unités d*Aristote, et plus indispensable, quelle que soit la race du poète et de son public : c'est celle que je Toudrais appeler pour un instant Vanité d'intention. Or, celle-ci manque complètement à la première œuvre de Gœthe, par le fait même de la diversité des éléments dont elle est composée. 11 n'y a pas d'accord possible, pas d'harmonie, entre les sentiments contradictoires dont le poète s'inspire, les uns contemporains, et jaillissant, pour ainsi dire, d'une source naturelle, les autres laborieusement empruntés à l'histoire, d'autres encore tout artificiels, procréés au hasard des soubresauts d'une imagination de vingt-deux ans. Le poète se trouve pris entre le besoin qu'il a de s'exprimer lui-même à travers des personnages historiques et sa ferme volonté de respecter les données authentiques qu'il croit posséder. La figure d'Adélaïde, produit capricieux de sa fantaisie, achève de bouleverser l'équilibre qu'il avait cru établir dans le premier acte; en sorte que le résultat final de ses efforts n'est que le triomphe de l'incohérence.

S'il était nécessaire de plaider les circonstances atténuantes, on pourrait rappeler que Gœthe, lors* qu'il acheva sa première version, — laquelle demeure, malgré tout, la plus importante, — attei-

gnait à peine sa vingl-deuxième année; qu'entre sa première et sa seconde rédaction il commit l'imprudence de demander le conseil de ses amis, dont il reçut, comme toujours, des avis inconciliables, allant du blâme catégorique (Herder) à Tenlhousiasme absolu; que sa troisième version ne fut en réalité qu'une tentative malheureuse pour rendre possible la représentation d'une œuvre qu'à l'origine il ne destinait point à la scène; qu'au moment où il composa Gœts, le théâtre allemand ne lui offrait aucun modèle, les pièces de Lessing se rapprochant encore trop, pour son goût d'alors, du c( genre classique », et la meilleure pièce « romantique », VUgolin de Gerstenberg, étant bien loin d'être un phef-d'œuvre ; enfin, que, tout imprégné de Shakspeare, tout rempli de théories absolues comme on l'est volontiers à son âge, il ne se trouvait point en état de dégager encore et de développer son génie. Mais ce plaidoyer n'aurait pas sa raison d'être, car Gœtz de Berlichingen^ tel qu'il était, obtint, en somme, l'accueil le plus favorable, voisin de l'enthousiasme. Il souleva — ce qui ne fut point pour déplaire à son auteur — quelque colère parmi les « classiques ». Un critique, qui n'était autre que le roi de Prusse, le condamna vertement : « On peut pardonner à Sha kspeare des écarts bizarres, dit Frédéric II dans son petit écrit intitulé : De la littérature française ; car la naissance des arts n'est jamais le point de leur maturité. Mais voilà encore un Gœtz de Ber* lichingen qui paraît sur la scène, imitation détestable de ces mauvaises pièces anglaises, et le public

applaudit et demande avec enthousiasme la répétition de ces dégoûtantes platitudes. » Mais on sait que Frédéric n'était pas « dans le mouvement », du moins en littérature. Par une contradiction qu'on a souvent relevée, le prince qui travaillait alors à préparer l'avenir politique de l'Allemagne ne comprenait point le parti qu'il aurait pu tirer pour ses desseins des aspirations « nationalistes» éparses autour de lui; d'ailleurs, outre la forme déréglée de Gœ/x^, il ne pouvait qu'en désapprouver les tendances libertaires, lui dont on sait le goût pour les gouvernements solides; et comment Tami de Voltaire, pénétré des doctrines de son siècle, eût-il pu goûter ce moyen âge idéaliste, de morale austère, et, en somme, chrétienne? En revanche, l'œuvre nouvelle parut une révélation aux « vieux allemands » de la suite de Klopstock, aux « hommes libres », fanatiques de Rousseau ou disciples de Herder (qui, lui, faisait ses réserves), aux jeunes poètes du ffainbund groupés autour de Bûrger et de Voss : à tel point que plusieurs d'entre eux, parmi les plus considérables, Lavater, Slilling, Klopstock luimême, tinrent à honneur de féliciter le jeune poète et d'entrer en relations personnelles avec lui. Le public suivit ce mouvement : mise en vente au prix de douze groschen, la pièce reçut un tel accueil que, dès 1774? l'acteur Karle, de Berlin, essaya de de la mettre à la scène; quelque difficile ou impossible qu'elle fût, cette entreprise n'en excita pas moins l'intérêt général : et la pièce lui valut de si bonnes recettes, qu'il put la jouer treize fois dans la même année. L'auteur avait donc mille raisons

LA. CRISE ROMANTIQUE lOI

d*être satisfait ; et il Tétait : « Maintenant, quand à mon cher Gœtz, écrivait-il à un ami quelques semaines après la publication de sa pièce, je me confie à sa bonne nature : il réussira et il durera. C'est un fils des hommes qui a beaucoup de défauts, et cependant Tun des meilleurs... » Cette bonne opinion qu'il a\ait de sa première pièce, Goethe ne la perdit jamais. Alors même que son périple autour des idées Tavait entraîné bien loin du romantisme, il demeurait plein d'indulgence pour les « défauts » de son chevalier à la main de fer : « J'ai écrit mon Gœtz de Berlichingen quand j'avais vingt-deux ans , disait-il à Eckermann, et dix ans plus tard j'étais étonné de la vérité de mes peintures. Je n'avais rien connu par moi-même, rien vu de ce que je peignais; je devais donc posséder par anticipation la connaissance des différentes conditions humaines. »

Cependant, quoique satisfait, Gœthe ne devait pas persévérer dans la voie qui lui avait valu ce premier succès. Gœtz demeure, en effet, la seule de ses œuvres qui porte nettement la marque de l'époque du Sturm und Drang^ « de tempête et de violence » ; elle est la seule qu'ait produite la crise romantique où d'autres, comme Klopstock, s'attardèrent, mais qui, pour Gœthe, devait être rapide et légère comme une maladie d'enfant.

Pas plus que vers le romantisme, la véritable nature de Gœlhe ne rinclinait vers le « sentiment ». Mais le « sentiment » était à la mode : les jeunes disciples de Rousseau, fanatiques de Shakspeare et d^Ossian, le célébraient sur des modes lyriques comme étant à la fois le but, la noblesse et la beauté de la vie. Qu'il s'agît de Tamour ou de l'amitié, Ton s'appliquait à en exagérer l'expression, en se figurant de bonne foi qu'on en augmentait ainsi l'intensité. Rappelez-vous les hymnes de Klopstock, les dithyrambes de Gleim ou de Fritz Jacobi, le ton des lettres de Gœthe lui-même à quelques-uns de ses amis et à son amie — qu'il n'avait jamais vue — Auguste de Stolberg. L'on ne trinquait pas sans rappeler solennellement la Cène; on s'adressait des épîtres sans fin pour se souhaiter bonne nuit; on se vantait de ses rêveries; on s'enorgueillissait de ses larmes ; on délayait ses mélancolies en paroles interminables; on avait des désespoirs grandiloquents. Gœthe paya son tribut à cette manie: il fut sentimental comme il fut romantique, à peu près en même temps, avec une égale ferveur ; il le fut comme

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écrivain plutôt que comme homme, exploitant, la plume à la main, une aventure assez insignifiante dont son talent, secondé par la bonne volonté de tous, réussit à tirer un des livres les plus retentissants que connaisse l'histoire deslettres. Son œuvre ne nous fournirait aucune occasion meilleure de pénétrer le secret de cette harmonie entre la vie éphémère et la fiction durable qu'il se vantait si volontiers d'avoir réalisée. Jamais il n'a plus heureusement « consolidé par de solides pensées » les fantômes inconscients qui se meuvent dans l'ordre inférieur de la réalité. Nous voudrions d'abord, dans une intention que nous indiquerons ensuite, mesurer l'espace qu'a dû parcourir son génie pour tirer son roman de Werther de l'épisode authentique auquel il se rattache.

Goethe, qui d'ailleurs n'a guère connu le doute en présence de l'œuvre achevée, a toujours eu une vive prédilection pour ce roman de sa jeunesse, auquel il a dû sa célébrité. A peine l'a-t-il terminé, qu'il en parle avec une évidente satisfaction à son ami Schœnborn, consul à Alger (i^^ juin 1774)- Les reproches d'une critique étroite qui, à plusieurs reprises, tenta de le rendre responsable de quelques (( faits divers » dont les héros semblaient s'être inspirés de Werther, n'ébranlèrent point cette impression favorable; non plus les années, qui

Cependant le conduisirent si loin de ce qu^il était dans sa jeunesse et ramenèrent à détester, puis à railler cette (c sentimentalité » dont il avait été l'un des agents les plus actifs. A vrai dire, il ne relut son roman qu'une seule fois, une dizaine d'années après sa publication ; mais il en conserva le meilleur soiiveniret ne cessa jamais del'aimer. Dans la fameuse entrevue qu'ils eurent ensemble, Napoléon lui parla uniquementde Werther^ qu'il avait, dit-il, emporté en Egypte. Ce petit fait causa à Goethe une satisfaction des plus vives, qui ne fut point cependant sans mélange, car l'empereur lui reprocha d'avoir conduit son héros au suicide, non par la passion seule, mais par des déceptions de vanité et des froissements d'ambition : « C'était, selon lui, affaiblir l'idée que le lecteur se fait de l'amour immense de Werther pour Charlotte. » Gœthe sentit si vivement la justesse de cette observation, qu'il la garda pour soi seul: il s'abstint delaconsigner dans sa relation de l'entrevue; plus tard, il refusa de la répéter à Eckermann, qui, cependant, réussit à lui soutirer tant de révélations intéressantes ; en sorte que, si nous la connaissons aujourd'hui, c'est aux souvenirs du chancelier de Muller que nous le devons. Gœthe ne parlait de Werther que pour en faire ressortir la beauté, que pour en défendre la portée, que pour en revendiquer Thonneur. 11 n'entendait point en partager la gloire avec la généralité de ses contemporains. 11 tenait à le donner comme une œuvre essentiellement personnelle, qui lui appartenait bien en propre, qu'il avait réellement vécue avant de l'écrire: « J'ai connu ces troubles dans

ma jeunesse par moi-même, disait-il à son fidèle confident, et je ne les dois ni à l'influence générale de mon temps, ni à la lecture de quelques écrivains anglais. Ce qui m'a fait écrire, ce qui m'a mis dans cet état d'esprit d'où est sorti Werther, ce sont bien plutôt certaines relations, certains tourments tout à faits personnels et dont je voulais me débarrasser à toute force. J'avais vécu, j'avais aimé et j'avais beaucoup soufFert. Voilà tout, h Goethe ajoutait — chacun comprendra que ces assertions, dans sa pensée, n'enlevaient à son œuvre sa signification momentanée que pour lui donner une portée plus universelle — : « On a beaucoup parlé d'une fl époque de Werther. » Cette époque historique déterminée, c'est une époque de la vie de chaque individu. Nous sommes tous nés avec le sens de la liberté naturelle, et, nous trouvant dans un monde vieilli, il faut que nous apprenions à nous trouver bien dans ses cases étroites. Bonheur entravé, activité, jeunes désirs inassouvis, ce ne sont pas là les infirmités d'un temps spécial, mais bien celles de chaque homme; et c'est un malheur si quelqu'un n'a pas dans sa vie un instant pendant lequel il lui semble que Werther a été écrit pour lui seul, n Goethe allait encore plus loin : il invoquait son œuvre la plus passionnée pour attester la puissance et la réalité de sa sensibilité : « Dieu me préserve, écrivait-il à M™^ de Stein, deme trouver de nouveau dans le cas d'en écrire ou d'en pouvoir écrire une pareille ! » Plus tard, comme s'il eût pressenti que la critique future apporterait une curiosité particulièrement indiscrète à l'examen de ce

roman, et que les descendants, pour le relire avec amour, voudraient du moins être convaincus de sa sincérité, il affirmait Ta voir puisé, a comme Faust ^ tout entier dans son cœur ».

Essayons donc, puisqu'il nous y convie en quelque sorte, de remonter à la source même de son œuvre.

L'anecdote est connue. Elle a été racontée souvent, depuis la publication, déjà ancienne, des lettres de Tépoque *. On en peut trouver le détail dans l'excellent ouvrage de M. Mézières. Nous nous contenterons donc de rappeler les faits, en peu de mots :

Au printemps de Tannée 1772, le conseiller Goethe, qui voulait absolument faire de son fils un avocat distingué, l'envoya à Wetziar, siège du Tribunal de l'empire, centre d'une activité juridique considérable, bien que fort lente, et d'un nombre énorme de procès qui traînaient là depuis des siècles. Wolfgang s'y lia avec plusieurs jeunes gens, que les hasards des carrières diplomatiques ou judiciaires avaient conduits dans la vieille petite ville, parmi lesquels se trouvait un secrétaire de la légation du Hanovre, nommé Kestner, de huit ans son aîné. C'était un brave garçon, d'esprit solide, de goûts sérieux, un peu « philistin ». Goethe l'étonna d'abord, par ses allures brillantes et bizarres (c'est son mot), mais ne tarda pas à lui plaire, et s'introduisit dans une maison que son nouveau camarade

I . Ch. Kestner, Gœthe und Werther. Briefe Gœthens aus seiner Jugendzeit; Stuttgart, i854. — On trouve éffalement les lettres dans l'édition de Weimar des Œuvres de Gœthe. AbtheiLung I\\Bd2 <i887)-

fréquentait assidûment : celle du bailli Adam BufF, qui administrait, à Wetzlar, une fondation dépendant de rOrdre teutonîque. Kestner était fiancé à la seconde des filles du bailli, nommée Charlotte : une jeune lîlle gaie, active, gracieuse, simple, qui tenait dans la maison la place de la mère morte. Goethe la trouva charmante, devint l'hôte assidu de la « Maison allemande », sans que Kestner en prît ombrage. Peut-être eût-il pu supplanter, dans le cœur de Charlotte, l'imprévoyant diplomate. Mais il était son ami : il résista à son inclination. L'on peut même supposer qu'il trouva, dans cette lutte entre sa délicatesse et son sentiment, une sorte de plaisir douloureux, dans le goût du temps. La lutte fut-elle bien vive? Quelle y fut la part de l'imagination et celle de la « littérature » ? C'est ce qu'il est difficile de mesurer exactement. Toujours est-il que le moment arriva où Goethe sentit, ou crut sentir, que son cœur se prenait tout debon. Comme la date fixée pour le mariage des fiancés approchait, il prit un parti très sage : il s'en alla. Il s'en alla bravement, en souffrant plus ou moins, mais non sans faire de très belles phrases : car il demeura en correspondance avec ^es amis, qu'il revit un peu plus tard, et conserva avec eux des relations assidues et cordiales, malgré la publication de Werther, qu'on eut quelque peine à lui pardonner.

Tel est l'épisode, pour autant qu'on peut le résumer en si peu de lignes. On y reconnaîtra sans peine la trame générale du roman, ou du moins, de la première partie du roman la seconde, celle qui pousse l'aventure au tragique, ayant d'autres fondements.

Notons tout de suite que Théroïne du livre ressemble trait pour trait à Charlotte BufF, et qu'Albert rappelle aussi beaucoup le personnage authentique de Kestner, bien qu'il soit beaucoup plus jaloux. Mais il n'y a rien de moins concluant que les faits : une telle anecdote, insignifiante en elle-même, ne vaut que par l'intensité du sentiment auquel elle a servi de prétexte. Cette intensité existe dans le livre, parce que l'écrivain en a trouvé l'expression. Jusqu'à quel point se développa-t-elle réellement dans l'âme de l'homme ? Voilà la question.

Nous avons, pour en juger, deux documents, d'inégale valeur : les lettres écrites par Goethe à Kestner et à Charlotte, sous le coup direct de ses émotions, et le récit qui termine le douzième livre des Mémoires.

Ce récit est décevant. L'on y chercherait en vain quelque trait de sentiment fort, de passion profonde. Charlotte nous est présentée comme une wûnschenswerthes Frauenzimmer, expression que ne rendrait point la traduction littérale : « une petite femme désirable, » mais qui pourtant n'évoque guère d'autre idée que celle d'une personne agréable, sans beaucoup de conséquence. Du reste, pour achever le portrait, Goethe ajoute aussitôt : « Elle était de celles qui, sans inspirer de passions vio-^ lentes^ sont créées pour plaire généralement. » A l'en croire, elle lui plut surtout par l'harmonie de sa taille élégante, de sa belle santé, de son caractère actif et serein. Les prévenances dont il la combla la flattèrent sans qu'elle en fût plus troublée que son

fiancé, étant, « selon sa nature, plus disposée à une bienveillance générale qu'aux inclinations particulières ». Destinée a à un homme digne d'elle, qui se déclarait prêt à s'unir à elle pour la vie », elle ne songea point qu'à marquer trop de (( bienveillance générale » à un jeune homme particulier elle pût compromettre ses engagements antérieurs ou susciter de coupables espérances dans le cœur du jeune homme. Lui, cependant, devint « oisif et rêveur », « ne put bientôt se passer d'elle », en sorte qu'ils finirent par être « inséparables ». Le fiancé était de la partie, a quand ses affaires le lui permettaient ». « Sans le vouloir, ils s'accoutumèrent tous trois les uns aux autres, et ne surent jamais comment ils en étaient venus à ne pouvoir vivre séparés. » Situation singulière, à coup sûr, qui aurait pu devenir douloureuse, mais qui, d'après le récit, demeura pacifique et pleine de douceurs : car « ils vécurent ainsi un été magnifique, véritable idylle allemande, dont un pays fertile faisait la prose et une pure affection la poésie». La séparation vint à. son heure, simple et facile : Goethe reçut la visite de son ami Merck. Celui-ci, prototype de Méphistophélès, ne goûta point le charme de Charlotte, à laquelle il préféra une de ses amies, une « beauté majestueuse », une « femme superbe qui se trouvait libre et sans attachement ». En sorte qu'il reprocha vivement à <Tœthe de n'avoir pas choisi cette personne, auprès de laquelle il n'aurait pas perdu son temps, plutôt •que l'autre, à laquelle il ne pouvait prétendre. En même temps, il lui représentait les agréments d'un voyage aux bords du Rhin. Raisons exccl-

lentes qui achevèrent de décider Gœthe au départ :

Quand Merck se fut éloig-né, raconte-t-il, je me séparai de Charlotte, la conscience plus pure qu'en quittant Frédérique, mais non sans douleur. Par l'habitude et Tindulg-ence, cette liaison était devenue, de mon côté, plus passionnée que de raison ; au contraire, Charlotte et son fiancé gardaient g-aiement une mesure si parfaite qu'il ne pouvait rien être de plus beau ni de plus aimable, et que la sécurité même que j'en avais me fît oublier tout danger. Cependant, je ne pouvais me dissimuler quecette aventure devait fînir, car on attendait prochainement la nomination dont dépendait l'union du jeune homme avec l'aimable jeune fille ; et comme tout homme un peu résolu sait se déterminer à vouloir par lui-môme ce qui est nécessaire, je pris la résolution de m'éloigner volontairement avant d'être chassé par un spectacle insupportable.

On reconnaîtra qu'il n'y a rien dans tout cela de violent ni de passionné. Quelques critiques allèguent que Gœthe, au moment où il écrivit cette relation, était refroidi par l'âge *, et d'ailleurs gêné par le fait que Charlotte vivait encore. Sur le second point, l'on peut répondre que, si le souvenir de M"^ Kestner lui eût été assez cher pour qu'il tînt à parler librement d'elle, il se serait arrêté dans sa rédaction, comme il le fit pour Lili. Quant au reste, il suffira de relire l'idylle de Sesenheim ou le roman de Lili, pour voir avec quelle fraîcheur, avec quelle jeunesse Gœthe savait encore parler de ses

I. n semble que Gœthe ait eu lui-même le sentiment delà froideur de son récit ; car il s'en excuse en ces termes : « Le poète invoquerait vainement aujourd'hui ses facultés obscurcies; vainement il leur demanderait de faire revivre ces relations aimables qui lui rendirent si doux le séjour de la vallée delaLahn... »

souvenirs d'amour ; et l'on se trouvera fondé à conclure que, si le récit de l'aventure de Wetzlar dégage si peu d'intérêt, c'est qu'en réalité son cœur n'y fut jamais engagé bien profondément.

L'impression du récit des Mémoires est si franche, si nette, que ceux-là mêmes qui s'en sont étonnés ou affligés ne l'ont point contestée. Tout autre est le cas des lettres à Kestner ou à Charlotte, que la critique invoque volontiers pour relever l'anecdote de Wetzlar. M. le D^^ Ernest Gnad, dans un intéressant essai que j'ai sous les yeux, en admire le « ton qui vient du cœur », « le style vigoureux et frais » *, et les accepte pour l'expression spontanée d'une passion réelle, d'un désespoir absolument sincère. M. Hermann Grimm, dans ses célèbres conférences, les discute avec plus de sagacité, relève la contradiction qui existe entre l'ardeur de leur langage et le ton détaché des Mémoires^ et s'efforce de résoudre cette contradiction par des explications extrêmement ingénieuses, — trop ingénieuses pour être acceptables, — reconstituant en quelque sorte toute une scène inédite du roman authentique. Mais pas plus que M. Gnad il ne met en doute leur sincérité.

Nous reconnaîtrons volontiers, pour notre part, qu'elles sont des modèles de « style passionné »• Qu'on en juge :

Gœthe à Kestner.

Le 10 septembre 1772. Il est parti, Kestner, quand vous recevrez cette lettre, I. Lilerarische Essays, von Dr. E. Gnad; Vienne, 1891.

ï I 2 ESSAI ;SUR GŒTUE

il est parti *. Donaez à Lottchea le billet ci iaclus. J'étais très résolu, mais votre conversation m'a déchiré. Je ne puis rien vous dire en ce moment qu*adieu. Si j'étais resté un moment de plus auprès de vous, je ne l'aurais pas supporté. Maintenant je suis seul et demain je pars. ma pauvre lôte I

A Lotte.

Inclus dans le précédent.

J'espère bien revenir, mais Dieu sait quand I Lotte, •dans quel état était mon cœur à tes paroles, quand je savais que c'est la dernière fois que je te vois. Pas la dernière, et pourtant je pars demain. Il est parti. Quel -esprit vous poussa à ce discours? Comme j'irais dire tout ce que je sentais, ah ! je fus presque anéanti en baisant votre main pour la dernière fois. La chambre dans laquelle je ne reviendrai pas, et le cher père qui m'a accompagné pour la dernière fois. Je suis maintenant -seul, et peux pleurer, je vous laisse heureuse, et ne sors pas de vos cœurs. Et je vous reverrai, mais, pas demain, c'est jamais.Dites à nos enfants qu'il est parti. Je ne puis •continuer.

A Lotte, Inclus dans le précédent.

Le II septembre 1772.

Mes paquets sont faits. Lotte, et le jour se lève; encore un quart d'heure et je suis loin. Les images que j'ai oubliées et que vous partagerez aux enfants, puissentelles m'excuser d'écrire, Lotte, quand je n'ai rien à écrire. Car vous savez tout, vous, comme j'étais heureux ces jours. Et j'irai chez les plus chères, chez les meilleures

1. Nous reproduisons autant que possible la langue et la ponctuation, incorrectes dans l'original.

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personnes du monde, mais pourquoi loin de vous. C'est maintenant ainsi, et c'est mal de ne pouvoir aujourd'hui, demain ni après demain ajouter — ce que j'ai souvent ajouté en plaisantant. Bon courag-e toujours, chère Lotte; vous êtes plus heureuse que beaucoup mais pas indifférente, et je suis heureux de lire dans vos yeux que vous croyez que je ne changerai pas. Adieu, mille fois adieu,

Gœthe.

Cet apparent abandon de la forme, qui n'exclut ni la recherche de l'expression ni l'arrangement de la phrase; ces interjections, ces exclamations; plus tard, dans d'autres lettres, des affectations savantes de style tragique, homérique ou biblique, selon la disposition du moment; des images d'un choix excellent, évoquées avec maestria: d'adroites alternances de (( vous » et de c toi » ; des morceaux artistement ciselés, qui sont presque des lieds; bref, toute la rhétorique de cette correspondance m'inspire une insurmontable méfiance. Je sais bien qu'il est très difficile de soutenir une appréciation aussi délicate, qui dépendra toujours du sentiment de chacun : nous nous trouvons devant des lettres de passion, qui donnent très bien l'impression de la passion, dans le style particulier qu'on employait à l'époque. M. Gnad, M. Grimm, la plupart des critiques déclarent qu'elles ont l'odeur et le goût de la sincérité. Je leur réponds qu'au contraire elles me semblent écrites de parti pris, par un homme qui se joue à lui-même encore plus qu'aux autres une espèce de comédie, — sans mauvaise foi, d'ailleurs, sans calcul hypocrite, — comme font volontiers les gens au cœur sec qui sont parvenus à

Il4 ESSAI sua GŒTHE

s'échauffer Timaçinalion. Laquelle de ces deux opinions inconciliables sera la plus voisine de la vérité? Je ne puis qu'expliquer mes raisons.

D'abord, il me paraît certain que Goethe, dès les derniers temps de son séjour à Wetzlar, song-eait à utiliser son aventure pour en tirer une œuvre littéraire. Il était coutumier du fait: à Leipzig déjà, il avait tiré de sa liaison avec Annette Schœnkopf les Complices et le Caprice de V amant; il devait à Frédérique Brion une partie au moins de Gœtz de Berlichingen et allait lui devoir Clavijo; pourquoi donc n'aurait-il pas songé à transposer en littérature l'épisode sentimental qu'il traversait? Projet d'autant plus légitime que cet épisode devait lui sembler admirable ; que les détails s'en accordaient à merveille avec l'idée qu'il se faisait de l'amour, de la passion, de l'amitié ; que la candeur de Charlotte, la générosité de Kestner, la violence, factice ou réelle, de ses propres sentiments, la vertu qu'il avait eue d'y résister, fournissaient une trame parfaitement appropriée à son état d'esprit. Ne croyez pas, je vous prie, que ce soit là une supposition gratuite : elle s'appuie sur un document très signi« ficatif, que M. Hermann Grimm cite lui-même, bien qiï'il en tire d'autres conclusions. Tout en fréquentant assidûment la « maison allemande », Goethe poursuivait ses occupations littéraires ; et, depuis quelques mois, il collaborait avec zèle aux Frankjurter Gelehrten Anzeigen: une sorte de revue bi-hebdomadaire, de quatre feuilles en petit in-octavo, qu'avaientfondée, en janvier 1772, Merck et Schlosser. Or, dans le numéro du 5 septembre 1 77^^,

— soit dix jours avant le départ de Wetzlar, — on peut lire un fort bel article sur un ouvrage récent, les Poésies d'un Juif polonais , dont le sens n'est point difficile à pénétrer :

^énie de notre patrie, fais bientôt s'épanouir un jeune homme qui, plein de g'aîlé, de force et de jeunesse, soit d*abord pour son cercle le meilleur compagnon, qui accuse son jeu le plus aimablement, qui chante les chansons les plus joyeuses, qui anime les chœurs dans les rondes, qui offre gracieusement la main à la meilleure danseuse pour danser les pas les plus nouveaux et les plus variés, pour qui les plus belles, les plus spirituelles, les plus enjouées déploient toutes leurs séductions, dont le cœur sensible se laisse aussi gagner, pour se libérer fièrement Tinstant d'après , s'il apprend, en se réveillant d'un rêve poétique, que sa déesse n'est que belle, que spirituelle, qu'enjouée ; un jeune homme dont la vanité, blessée par l'indifférence d'une femme trop réservée, s'impose à elle, la conquiert enfin par une sympathie, des larmes, des soupirs feints et voulus, par des centaines de petites attentions à la mode du jour, par des chants attendrissants et de la musique nocturne, et Tabandonne de nouveau, parce qu'elle n'était que réservée ; qui nous présente et plaisante, avec l'aisance d'un cœur indompté, toutes ses folies et ses résipiscences I Nous nous réjouirions de cet écervelé, qui ne se contenterait pas de quelques vulgaires bonnes fortunes isolées. Mais ensuite, ô génie, qu'il soit manifeste que ce n'est pas de la platitude, mais de la tendresse de son cœur que vient sa versatilité ; fais-lui trouver une jeune fille digne de lui i

Quand des sentiments plus élevés le conduiront du tourbillon du monde dans la solitude, fais qu'il découvre, en son pèlerinage, une jeune fille dont l'âme toute bonne en même temps que le corps plein de grâce se soient harmonieusement développés dans les paisibles et actives

I l6 ESSAI SUR GŒTHE

affections domestiques du cercle de la famille ; qui soit la chérie, l'amie, l'appui de sa mère, la seconde mère de la maison ; dont Tâme, source d'amour, s'attache irrésis. tiblement tous les cœurs ; auprès de laquelle le poète et le sage puissent s'instruire en contemplant avec ravissement sa vertu innée, son aisance naturelle et sa grâce. Oui, si, aux heures de repos solitaire, elle sent qu'il lui manque encore quelque chose, malgré l'amour qu'elle répand autour d'elle, un cœur jeune et chaud pour pleu-^ rer ensemble les béatitudes lointaines et secrètes de ce monde, dans la compagnie de qui elle s'élancerait, étroitement unie, vers les perspectives dorées de l'éternel êtreensemble, de l'union durable, de l'amour éternel et vivant I

Fais que ces deux êtres se rencontrent : à la première approche, ils pressentiront obscurément et puissamment, l'étendue de la félicité qu'ils pourraient se donner l'un à l'autre, et ne se laisseront plus séparer. Ensuite, qu'il bégaye en pressentant, en espérant, en jouissant^ ce que nul n'exprime avec des mots, nul avec des larmes, nul avec le regard attardé qui contient toute l'âme. La vérité et la beauté vivantes seront dans ses chants, au lieu de l'idéal en bulles de savon multicolores qu'on trouve ea abondance dans les poèmes allemands.

Mais ces jeunes filles existent-elles? Peut- il se trouver de tels jeunes gens?...

N'est-ce pas à peu près l'esquisse de Werther et, déjà, le style du roman? Or, si Ton admet qu'au moment où il composa cet article, c'est-à-dire probablement au mois d'août, alors qu'il faisait librement sa visite quotidienne à la « maison allemandes, Goethe songeait à utiliser, comme poète, non pas seulement le sentiment qu'il observait en lui, mais la situation même où il se trouvait, on accordera sans trop de peine qu'il y avait dans son cas^

beaucoup de « littérature » ; que cette « littérature » peut et doit avoir pénétré dans ses lettres: qu'on ne saurait, en conséquence, les accepter comme l'expression simple, directe, naïve de son état d'âme.

Relisez-les, d'ailleurs, ces lettres que M. Gnad range parmi « les plus belles qu'il y ait dans la riche correspondance de Gœthe » : vous serez frappés, je crois, deleur caractère factice, voulu,arrangé. Yous vous arrêterez à des phrases comme celles-ci : « Je voyage dans le désert où il n'y a point d'eau ; mes cheveux sont mon ombre, mon sang est ma source; » ou bien: « Le jour du vendredi saint, je voulais creuser une tombe sacrée pour ensevelir la silhouette de Charlotte: elle est encore là, et elle y restera jusqu'à ce que je meure! » Vous remarquerez qu'elles sont souvent d'un ton badin, semées de plaisanteries d'un goût parfois douteux, remplies de détails familiers, — presque toujours bien composées, comme de petites œuvres d'art. Et vous reconnaîtrez, je crois, qu'elles trahissent un souci bien plus vif du « morceau » qu'une douleur poignante ou vive. Du reste, dans les actes de Gœthe, on chercherait vainement un trait qui correspondît au désespoir qu'expriment quelques- unes des lettres, au détachement mélancolique dont toutes s'efforcent de donner 1 impression. Après avoir rédigé ses trois billets d'adieux, encartés les uns dans les autres, il a descendu la vallée de la Lahn, à pied d'abord, puis en bateau, jouissant de la beauté du paysage, repris par son ancien goût pour la peinture, sans plus penser à Charlotte. Il arrive à Ehrenbreitstein,

I l8 ESSAI SUR GŒTHE

OÙ il trouve un accueil empressé dans la famille de La Roche : des personnes qui n'engendrent point la mélancolie, et, en ce moment même, hébergent Merck, leur ami commun. On cause littérature; on lit en commun les lettres que M^^ de La Roche aimait à recevoir et recevait souvent des gens célèbres de divers pays; on fait d'agréables parties, très gaies, sur les bords de la MoseUe ou du Rhin. Gœthe flirte avec les deux filles de la maison, surtout avec l'aînée, Maximilienne *, très belle, très jeune, très précoce, dont les yeux noirs sont plus complaisants que les yeux bleus de Charlotte BufF. Après quelques jours de cette joyeuse existence, Gœthe reprend le chemin de Francfort. A peine y est-il rentré, qu'il est repris par ses préoccupations habituelles : une lettre écrite à Johann Gottfried Rœderer, le 21 septembre, nous montre qu'il a l'esprit assez libre pour songer à Shakspeare et à Tart allemand. Le lendemain, il rencontre Kestner. Leur entrevue est tout amicale et toute paisible : ils s'embrassent avec effusion; ils vont se promener ensemble sur le Rômer, où ils rencontrent une amie qui se jette au cou de Gœthe et l'embrasse cordialement; ils causent avec Merck et sa femme, s'arrêtent un moment dans la maison de la Fosse-aux-Cerfs, vont à la messe, à la bibliothèque, et, le soir, au théâtre: une journée bien remplie, comme vous voyez, une journée de bonne amitié, de joyeuse camaraderie, où il n'y a guère de place pour le désespoir. Cependant, Kestner parti, les lettres recommencent, — la pas-

I . Maximilienne avait alors seize ans ; deux ans auparavant^ Jacobi avait déjà songé à demander sa main.

LA CKISE SENTIMENTALE IIQ

sion, la mélancolie : « C'était autrefois l'heure où j'allais chez elle, c'était la petite heure où je les rencontrais, et maintenant, j'ai tout le temps d'écrire!... » Charlotte est toujours l'adorée, et son fiancé le confident; Goethe multiplie les expressions de tendresse, de regrets, de tristesse, d'abandon familier, se montre confiant, affectueux, touchant, accepte toutes les commissions dont on veut bien le charger, y compris celles d'acheter les anneaux de fiançailles, — sans interrompre pour cela ses divers travaux, sans renoncer non plus à d'agréables liaisons qui tiennent le milieu entre le sentiment et la galanterie. Sa vie et sa correspondance avec Kestner semblent deux domaines différents: dans l'un, il agit, il pense, il jouit, il déploie les ressources variées de sa riche personnalité; dans l'autre, il gémit, il soupire, il roucoule, il plaisante mélancoliquement, il se livre à des enfantillages d'âme désemparée. On dirait, si j'ose employer cette image, qu'il possède un jardin pour rire et l'autre pour pleurer : il se transporte de l'un dans l'autre avec désinvolture et facilité, comme si c'était la chose la plus simple de passer ainsi de la douleur à l'insouciance, du mal d'aimer à la joie de vivre. Au moment du mariage de Charlotte, les lettres se multiplient. Il reproche à ses amis de ne pas l'avoir d'emblée chargé d'acheter les anneaux qu'ils vont échanger, les achète tout de même, s'excuse de les envoyer en retard :

Puisse mon souvenir, écrit-il à Charlotte, rester auprès de vous comme cet anneau, dans votre félicité ! Chère Lotte, dans beaucoup de temps nous

nous reverrons, vous la bague au doigt, et moi toujours pour vous.

Je ne sais de quel nom, de quel prénom signer.

Vous me connaissez bien .

A Kestner, trois jours après (lo avril) :

M*éloigner de Lotte! Je ne comprends pas comment cela fut possible... Pourtant, je ne suis pas de pierre, et je suis parti, et dites si ce n'est pas une action héroïque ou quelque chose d'approchant. Je suis content de moi et ne le suis pas. Cela m*a coûté peu, et pourtant je ne puis comprendre comment j'ai pu...

Est-ce que tout cela ne dégage pas l'odeur de ce qu'on prépare, arrange, combine? Et quel lien établir entre le dénouement tragique de Werther et la fin paisible, un peu plate, de la vraie « idylle »?

Quelques-uns, que trouble tant de sérénité, et qui pourtant veulent absolument que ce livre célèbre soit une confession, ont pensé que Goethe avait trouvé dans sa propre vie les traits plus violents (la jalousied'AIbert,parexemple), dontil n'est point possible de chercher l'origine dans l'aventure de Wetzlar. Comme, en outre, il a donné des yeux noirs à son héroïne, tandis que la fiancée authentique de Kestner avait des yeux bleus, ils en concluent qu'il faut trouver à la première un autre modèle, et que ce modèle ne saurait être que Maxi-

mîlienne de La Roche. Goethe, en effet, l'avait revue à Francfort, où elle avait épousé un négociant du nom de Brentano : « La chère Max se marie, avaît-il écrit à ce propos à son ami Kestner, ici, avec un commerçant considéré. Bien! très bien ! » Mariage de raison, que la jeune femme avait accepté pour des considérations d'ordre pratique, et qui ne devait guère être heureux. Goethe, qui s'était laissé charmer par elle avant qu'elle fût mariée, eut grand plaisir à la rencontrer après : « J'ai revu les yeux noirs, écrivit-il à M™® de La Roche qu'il prit pour confidente ; je ne sais pas ce qu'il y a dans les yeux. » L'on peut croire qu'il eut quelque curiosité de le savoir. Dans une lettre (en français) de Merck à sa femme, en effet, nous trouvons cette phrase suggestive : « Gœthe est déjà l'ami de la maison, il joue avec les enfants et accompagne les enfants de madame avec la basse (le violoncelle). M. Brentano, quoique assez jaloux pour un Italien, l'aime et veut absolument qu'il fréquente la maison. » Peut-être Gœthe songea-t-il à recommencer l'aventure de Wetzlar, sans interrompre d'ailleurs pour cela sa correspondance avec les Kestner. Mais Brentano n'était ni un rêveur, ni un idéologue : père de cinq enfants qu'il avait eus d'une première femme, d'esprit positif et bourgeois, fort épris à sa manière — pour autant que ses harengs et ses fromages lui en laissaient le loisir, — des yeux noirs de Maximilienne, il ne permit pas que le roman s'introduisît dans son ménage : il fut jaloux, tout bêtement, comme peut l'être un mari sans aucun romantisme, inapte aux « sen-

timenis sublimes » ; et Goethe dut se retirer. « Le récit de Poésie et Vérité^ dit M. Gnad, ne nous apprend pas grand'chose sur cette relation et sur son état d'âme à ce moment-là ; mais nous avons toute raison de croire que cette liaison fut beaucoup plus passionnée que le ton mesuré et retenu de son récit ne le fait supposer. On peut sûrement admettre que, là aussi, Goethe éprouva un peu de la douleur de cette séparation sans espoir qui con-^ duità sa perte le héros de son roman... Dans son œuvre, la femme de Kestner se confond en une seule image avec Maximilienne, le fiancé Albert emprunte quelques traits à Brentano. » Admettons ce dernier point : ce n'est pas sur l'excellent Kestner, modèle de confiance aveug'le, que Goethe avait pu observer la jalousie ; et puisqu'il a fait de son Albert un jaloux, — mais un jaloux tranquille, modéré, un jaloux honteux de Têtre, qui ne manifeste sa jalousie qu'avec sag'esse et réflexion, — il ne nous en coûte rien d'accorder que ce fut Brentano qui a posa »pour ce trait-là. Accordons aussi, si l'on y tient, qu'il ait pris à Maximilienne le& yeux noirs de son héroïne. Mais là s'arrête la ressemblance. Pour le reste, le roman se rapporte bien àl'aventure deWetzlar, moins toutefois la violence. Et cette violence, il ne faut pas la chercher davan* tage dans l'épisode de Maximilienne. Car l'hypothèse de M. Gnad est toute gratuite : il néglige de nous exposer sur quelles bonnes raisons il l'appuie. On ne trouverait pour soutenir son assertion qu'une nouvelle phrase de Merck dans une autre lettre à sa femme (i4 février) : « Il (Goethe) se dé-

tache de tous ses amis et n'existe que dans les compositions qu'il prépare pour le public. Il doit réussir dans tout ce qu'il entreprend, et je prévois qu'un roman, qui paraîtra de lui à Pâques, sera aussi bien reçu que son drame. A côté de cela, il a la petite M™® Brentano à consoler sur l'odeur de l'huile, du fromage et des manières de son mari. » Mais cela est-il autre chose qu'une médisance d'ami ? En tout cas, les lettres à M^^e de La Roche, invoquées par M. Gnad, ne nous autorisent point à croire que Goethe perdît un instant son sang-froid pour l'amour des yeux noirs, ni que la nature ardente de Maximilienne l'entraînât plus loin que la confortable coquetterie de Charlotte. Les phrases les plus suggestives qu'on y peut relever n'ont pas un sens bien inquiétant : « Si vous saviez ce qui s'est passé en moi avant que je me décide à éviter la maison, vous ne chercheriez pas à m'y ramener... » ou bien : « Croyez-moi, le sacrifice que je fais à votre Max de ne plus la voir a plus de prix que l'assiduité du soupirant le plus ardent, qui n'est au fond que de l'assiduité. Je ne veux pas compter ce que cela m'a coûté, car c'est un capital dont nous tirons tous deux les intérêts. » En réalité, la couleur des yeux de l'héroïne n'avait rien changé à la couleur du sentiment de Goethe : au cours de ces deux aventures, si rapprochées qu'elles s'illustrent en quelque sorte l'une l'autre et mettent en pleine lumière sa physionomie sentimentale, il garda toute sa liberté d'esprit, dans la première aimant avec sagesse, et dans la seconde se laissant aimer avec prudence, ne s'engageant qu'autant qu'il le pou-

vait sans compromettre ni son indépendance, ni sa sûreté, souffrant juste ce qu'il faut pour s'exciter Fimag-ination et s'incliner à la poésie. Loin de nous ridée de lui reprocher ce bel équilibre : si nous nous attardons à le constater, c'est que, pour mesurer l'intérêt actuel de Werther, il nous importe d'établir que ce livre fameux n'est point une a confession », et que Gœthe, quoi qu'il en ait dit, ne Ta point tiré des sources de son cœur, mais de celles, bien plus abondantes, de son imagination.

Du reste, on sait que le dénouement tragique de •son livre, — auquel il ne songea certainement pas une minute pour son propre compte, — lui fut fourni par une aventure étrangère :

Il avait retrouvé à Wetzlar, en qualité de secrétaire du chargé d'affaires de Brunswick, un de ses anciens camarades d'études de Leipzig, nommé Jérusalem. Il n'avait jamais éprouvé de sympathie bien vive pour ce jeune diplomate. Il le rencontra pourtant quelquefois dans les cercles étroits de la petite ville. Fils d'un ecclésiastique, Karl Wilhelm Jérusalem était un jeune homme d'esprit fort distingué, — comme le prouvent ses Reliquia, dont son maître etami Lessingsefît l'éditeur, — mais inquiet, ombrageux, tourmenté, mécontent de sa situation, en difficultés constantes avec son isupérieur. Il eut le malheur de s'éprendre de la femme d'un secrétaire de la légation palatine, M. Herdt. A partir de ce moment, il tomba dans une noire mélancolie, qu'aggravèrent des lectures romanesques. Un soir, — c'était le 28 octobre 1772, — en prenant le café *<:hez sa bien-aimée, il lui dit :

— Chère Frau Secretaririy voilà le dernier café que je bois avec vous 1

Elle répondit en plaisantant. Le lendemain, il revint chez elle à Theure où il la savait seule, il se jeta à ses pieds en lui déclarant son amour. Comme Charlotte Buff, M"® Herdt était une personne mo-^ dérée et sage : elle repoussa le bouillant adorateur et pria son mari de lui interdire l'accès de leur maison. Le matin suivant, de bonne heure, Jérusalem écrivit à M. Herdt, qui lui renvoya sa lettre sans l'ouvrir. Un second message ne fut pas mieux accueilli. Désespéré, le malheureux prit alors sa résolution suprême : dans l'après-midi, il écrivit à Kestner, avec lequel il était lié et dont il enviait la belle placidité, de lui prêter ses pistolets pour un voyage qu'il voulait entreprendre. Il rédigea encore quelques lettres, et, à une heure de la nuit, se tira une balle dans la tête. Il ne mourut pas tout de suite : on le trouva, au matin, respirant encore. Sur sa table, il y avait un exemplaire ouvert à'Emilia Galotti, Il expira vers midi, et fut enseveli la nuit même, sans qu'aucun ecclésiastique accompagnât son convoi.

On reconnaît la mise en scène des dernières pages de Werther. Ces détails furent fournis à Goethe par Kestner, qui envoya à son ami une relation circonstanciée de l'événement, accompagnée des réflexions judicieuses que peut faire, en pareil cas, un homme absolument incapable de comprendre le suicide» Goethe en fut vraiment frappé.

Le malheureux Jérusalem ! écrivil-il à son ami, en son style le plus échevelé... Le malheureux 1 Mais les

126 ESSAI sua GŒTHE

diables, qui sont les hommes nuisibles qui ne jouissent de rien, car ils ont dans leur cœur la balle de la vanité et le goût des idoles, et ils prêchent le culte des idoles, et ils prêchent la bonne nature, et ils épuisent et gâtent ses forces, ceux-là sont coupables de ce malheur et de notre malheur. Que le diable les prenne, mes amis î Si le maudit prêtre, son père, n'est pas coupable, que Dieu me pardonne de lui souhaiter de se rompre le cou comme Héli. Le pauvre garçon ! quand je revenais de la promenade et que je le rencontrais au clair de lune, je disais qu'il était amoureux. Lotte doit se rappeler qu'elle en a souri. Dieu sait que la solitude a enseveli son cœur et, depuis sept ans que je le connais, j'ai rarement causé avec lui; à mon départ, je lui ai pris un livre que je garderai avec son souvenir aussi longtemps que je vivrai.

Gœthe ne se contenta pas du récit de Kestner : il se rendit à Wetzlar en compagnie de Schlosser, visita le théâtre du drame, en causa longuement avec Kestner et Charlotte, se déclara assailli de pensées sinistres. Je me refuse à croire qu'il ait un seul instant songé à imiter Jérusalem. Mais il tenait son dénouement.

On trouve en effet, dans Werther^ des traces évidentes de son émotion : non seulement dans les détails qu'il emprunta à la réalité, mais plus encore dans un épisode du roman, celui du valet de ferme amoureux de la veuve qu'il sert. Chassé par elle, pour s'être permis quelque familiarité trop vive qu'avait d'ailleurs autorisée un manège de coquetterie, puis remplacé par un plus habile qui se fit agréer, ce malheureux, affolé par le désespoir, la passion, la jalousie, devint le meurtrier de son rival. Werther apprit la tragique nouvelle par Charlotte. Il en fut aussitôt violemment impressionné. 11 cou-

rut revoir les lieux bienveillants où il s'entretenait avec le jeune amoureux. « Le seuil sur lequel les enfants du voisin avaient joué tant de fois était souillé de sang. L'amour et la fidélité, les plus beaux sentiments de l'homme , s'étaient transformés en violence et en assassinat. » Mille pensées tumultueuses s'agitaient en lui. Bientôt il vit approcher une troupe de gens armés. On amenait le meurtrier.

— « Qu'as-tu fait, malheureux 1 cria Werther en s'approchant du prisonnier.

« Il jeta sur Werther un regard tranquille, garda un moment le silence, et répondit enfin sans s'émouvoir :

— « Personne ne l'aura, elle n'aura personne. » Aussitôt, Werther s'intéressa passionnément à ce

misérable, — l'admira peut-être, car, dans son état d'esprit, toute passion assez forte pour pousser un homme à quelque acte extraordinaire devait lui sembler sublime. 11 fut arraché pour un moment à sa tristesse, à son découragement, à sa résignation indifférente; la compassion s'empara de lui avec une force irrésistible, et il fut saisi d'un indicible désir de sauver cet homme. Il le sentait si malheureux, il le trouvait même, comme meurtrier, si excusable, il se mettait si bien à sa place, qu'il croyait fermement persuader les autres aussi. Vain espoir : Albert et le bailli n'ont pas de peine à rétorquer ses arguments, au nom de l'intérêt collectif et de la sûreté de tous, et, confondant alors sa propre destinée avec celle de l'assassin, Werther note sur un petit billet qui se retrouva plus tard parmi ses pa-

piers : « On ne peut pas te sauver, malheureux ! Je vois bien qu'on ne peut nous sauver! »

La discussion qu'à propos de cet incident fictif Werther soutient contre Albert et le bailli me paraît être un écho de celle que Gœthe eut, à propos du suicide de Jérusalem, avec Kestner et M. Buff, en présence de la bonne Charlotte, tout effrayée de voir jusqu'où peut conduire le « sentiment ». Quant aux réflexions qu'il prête à son héros, j'imag"ine qu'elles rappellent celles qu'il ne manqua pas de faire lui-même sur la mort tragique du jeune diplomate brunswickois : « Hé quoi ! songea-t-il sans doute, il y a donc des êtres en qui la passion est réellement assez forte pour les pousser à de telles violences 1 Par quel miracle sont-ils entraînés à ce point, où Ton peut s oublier jusqu'à renoncer à vivre? Leur âme s'épanouit dans cette renonciation suprême, ils ne pensent plus, ils ne réfléchissent plus : ils agissent sous l'impulsion directe de la nature et de la douleur, qui abolit pour eux les contingences de l'existence quotidienne, qui les livre tout entiers au désir aveugle et vainqueur. Le monde les blâme ou les plaint, étant pusillanime et ne pouvant guère s'élever audessus des banales considérations de l'intérêt social *. Mais ceux qui ont du « sentiment tine plus haute idée ne peuvent contenir, au spectacle de si sublimes folies, un généreux attendrissement, une sympathie qui s'exalte jusqu'à l'admiration. » Faisant retour sur son propre cas, il dut rougir un

I. Le bailli représente à Werther que, si l'on écoulait sa pitié, toute « sûreté sociale serait anéantie ».

peu de la faiblesse, de la frivolité de son amour pour Charlotte. Mais son roman se dessinait de mieux en mieux.

Ainsi, nous en possédons la genè$e complète, de ce roman.

Mieux qu'en aucun livre de Goethe, ou de qui que ce soit, nous pouvons pénétrer le mystère de sa formation, suivre le lien, si souvent invisible, qui rattache Tœuvre fictive à la réalité vécue. A l'origine, une aventure personnelle authentique dont nous avons pu indiquer le développement et marquer les caractères : banale, en somme, à peu près insignifiante par les véritables héros, tout à fait insignifiante par leurs véritables sentiments. Quelques traits, empruntés à une autre aventure, également authentique et personnelle, et à des personnages différents : pour avoir combiné ce mélange, Gœthe se comparait à Praxitèle. Mais pour prêter aux sentiments secrets l'intensité nécessaire, pour donner au récit la couleur tragique qui le relève, pour arriver enfin au dénouement qui seul s'imposait, — il lui a fallu s'inspirer d'un accident étranger, c'est-à-dire introduire dans l'amalgame des éléments extérieurs fournis par l'observation, non par l'expérience. Renonçons donc à voir en Werther une « confession générale », comme disait son illustre auteur, une œuvre puisée dans son cœur.

Si nous nous sommes efforcé d'établir ce fait, — €t nous le croyons établi de façon péremptoire, — ce n'est point pour le vain plaisir de satisfaire la curiosité qui nous pousse à pénétrer les secrets intimes des grands hommes : c'est que, ce fait une

l3o ESSAI SUR GŒTHE

fois acquis, nous pouvons discuter avec plus de liberté la valeur réelle d'une œuvre qui a comme affolé toute une génération d'hommes, dont l'influence a été énorme, qui supporte encore aujourd'hui d'être lue, et va toujours recrutant, de-ci delà, quelques admirateurs. Sommes-nous en présence d'une de ces œuvres éternelles qui manifestent un sentiment avec une exceptionnelle puissance et éclairent l'âme humaine d'une durable lumière, ou d'une œuvre passagère, qui a emprunté son plus vif éclat à la mode d'une brève époque, à l'engouement injustifié des contemporains? Ou bien, en termes plus imagés, que reste-t-il de Werther, dépouillé de son habit bleu barbeau à boutons d'or, de sa culotte jaune, et de son exemplaire d'Ossian? C'est la question même que Gœthe discutait avec Eckermann, et qu'à l'aide des arguments que nous avons cités il résolvait dans le sens le plus favorable à sa gloire. Reprenons-la, dégagée des préjugés imposés par la légende de Wetzlar, et relisons Werther comme si le livre n'avait point d'histoire, comme s'il n'avait pas fait pleurer nos aïeules, comme s'il venait de paraître hier.

Dans tout roman de caractère, il y a un arrièrefonds de sentiments et d'idées qui appartiennent à l'auteur et dont il se sert pour accentuer les tons de ses figures. Dans Werther, cet arrière-fonds est

LA CRISE SENTIMENTALE l3l

tout artificiel. Rien de moins spontané que cet enfant de la nature qui n'éprouve aucune émotion qu'à travers des ressouvenirs plus ou moins directs de ses lectures préférées. S'il rencontre de jeunes lavandières, il songe aussitôt aux filles des rois qui remplissaient jadis elles-mêmes cette « fonction innocente et nécessaire». Il revoit une rivière dont il avait souvent longé le cours : aussitôt il évoque ses contemplations passées, qu'il admire avec complaisance, et il s'écrie : « Mon ami, aussi bornés, aussi heureux étaient les vénérables pères du genre humain ; aussi enfantines, leurs impressions, leur poésie. Quand Ulysse parle de la mer immense et de la terre infinie, cela est vrai, humain, intime, saisissant et mystérieux... » Charlotte est comme lui, bien qu'elle nous soit présentée comme un modèle de grâce naturelle. Voyez-la donc, après un orage, aux côtés de son adorateur :

Il tonnait dans le lointain : la pluie bienfaisante tombait à petit bruit sur la campagne, et les parfums les plus suaves montaient jusqu'à nous, dans les flots d'une atmosphère attiédie. Charlotte s'accoudait à la fenêtre ; son regard se promenait sur la campagne ; elle le porta vers le ciel, puis vers moi ; je vis ses yeux pleins de larmes ; elle posa sa main sur la mienne et dit : « O Klopstock ! » Je me rappelai sur-le-champ Tode suhlime qui était dans sa pensée, et je me plongeai dans le torrent d'émotions dont cette simple parole avait inondé mon cœur. Je ne pus résister, je me penchai sur sa main, et la baisai en versant de délicieuses larmes, et mes yeux s'arrêtèrent de nouveau sur les siens. . .

Voilà qui est du plus pur rococo. Mais quelquefois les conversations des deux personnages pren-

l32 ESSAI SUR GŒTHE

nent un ton plus déclamatoire encore, dont l'évidente fausseté, la fadeur sentimentale et la factice élévation rappellent certains dialogues des pièces de Diderot. Ils se promènent, par exemple, au clair de lune, avec Albert qui leur tient fidèle compagnie. La nature, comme toujours, les impressionne; la nuit éveille en eux l'idée de la mort et celle de l'immortalité. Et voici leurs propos :

Nous nous taisions. Au bout d'un moment, Charlotte prit la parole :

— Jamais, dit-elle, je ne me promène au clair de lune sans que mes amis morts me reviennent à la pensée, sans être saisie par le sentiment le plus sublime ; mais, Werther, est-ce que nous devons nous retrouver, nous reconnaître ? Qu'en pensez-vous ? qu'en ditesvous ?

— Charlotte, lui dis-je en lui tendant la main (et mes yeux se remplirent de larmes), nous nous reverrons I Ici et là-haut, nous nous reverrons...

— ... Et nos morts bien-aimés, continua-t-elle, saventils quelque chose de nous ? Est-ce qu'ils sentent que, dans nos moments de bonheur, nous nous souvenons d'eux avec un ardent amour ? Ohl l'image de ma mère plane toujours au-dessus de moi lorsque, dans la tranquille soirée, je suis assise au milieu de ses enfants, — de mes enfants, et qu'ils sont réunis autour de moi comme ils étaient réunis autour d'elle. Alors si je regarde le ciel avec une larme de désir, et souhaite un moment qu'elle puisse voir comme je tiens la parole d'être la mère de ses enfants, que je lui donnai à l'heure de la mort, avec quelle émotion je m'écrie: (( Pardonne-nous, mère chérie, (le n'être pas pour eux ce que tu fus loi-même ! Ah! je fais tout ce que je peux. Ils sont du moins vêtus, nourris, et, ce qui vaut mieux que tout cela, ils sont soignés, ils sont aimés. Si tu pouvais voir notre union, ô sainte bienaimée, tu bénirais avec des actions de grâces ce Dieu à

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qui ta demandais, en versant les larmes les plus amères, les larmes suprêmes, le bonheur de tes enfants...

Voilà ce que disait Charlotte... VVihelm ! qui peut répéter ce qu'elle disait ? Gomment la lettre froide et morte pourrait-elle reproduire cette fleur céleste de l'âme? Albert Tinterrompit avec douceur :

— Cela vous affecte trop vivement, Charlotte. Je comprends, ces idées vous sont chères, mais je vous en prie...

— Albert, dit-elle, je sais que tu n'as pas oublié les soirées où nous étions assis autour de la petite table ronde, lorsque papa était en voyage, et que nous avions envoyé coucher les enfants. Tu avais souvent un bon livre, et rarement tu lisais quelque chose... L'entretien de cette âme sublime n'était-il pas au-dessus de tout ? douce et belle femme, joyeuse et toujours active!... Dieu voit les larmes que je verse devant lui, à g-enoux sur ma couche, pour lui demander de me rendre semblable à ma mère.

— Charlotte, m'écriai-je, en me prosternant devant elle, et en prenant sa main que je baignai de pleurs, la bénédiction repose sur toi, ainsi que sur l'esprit de ta mère.

— Si vous l'aviez connue! dit-elle en me serrant la main. Elle était digne d'être connue de vous.

Je crus m'anéautir. Jamais on n'avait prononcé sur moi une plus grande, une plus glorieuse parole...

Voilà comment on parlait dans la « Maison allemande », à Wetzlar, siège du tribunal de Tempire, vers Tan 1772. On abondait aussi en lectures appropriées. Quand le clair de lune ne suffisait plus à produire Texaltation cherchée, on ouvrait Ossian, qu'avec le siècle on croyait authentique, on se plongeait dans cette poésie « primitive » qui d'ailleurs, il faut le reconnaître, s'accorde assez bien avec le sentiment qu'on éprouvait ou se flattait d'éprouver.

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Minona s'avançait « dans sa beauté, les paupières baissées et les yeux pleins de larmes »; Colma, assise sur un rocher, appelait son Falgar; les héros et les poétesses invoquaient Tétoile du soir, pleuraient dans la nuit, gémissaient dans le vent. Et l'on finissait par éclater en larmes, et l'on se prenait pour un de ces fantômes brumeux, noyés dans l'éloignement des âges, et l'on se fondait dans les choses avec un ravissement qui n'est point exempt d'orgueil : « Prends le deuil, ô nature, s'écrie Werther au moment de mourir, ton fils, ton ami, ton bien-aimé, approche de sa fin ! »

Ces traits factices marquent le livre, lui imposent péniblement le caractère de l'époque déclamatoire dont il est un des fils les plus prétentieux. Frère cadet de Saint-Preux, Werther a pris de son aîné les plus désagréables manies : vaniteux, ombrageux comme lui, il aspire de même à se tirer à part de l'humanité, pour admirer à l'aise la perfection de ses qualités naturelles. « Si Werther et Saint-Preux s'étaient rencontrés dans la vie, dit justement M. Hermann Grimm, ils se seraient considérés l'un l'autre avec l'effroi de Thomme qui reconnaît son double. » Seulement, il y a entre eux une différence que le critique allemand n'a garde de noter : issu de l'imagination douloureuse et sincère de Jean-Jacques, fils des chagrins qui, fictifs ou réels, torturèrent avec une égale intensité l'âme vibrante du plus malheureux des hommes, reflet d'un cœur vraiment malade, d'une existence d'orage et de fièvre, Saint-Preux conserve du moins, derrière la forme démodée de son langage, derrière les

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éclats souvent fastidieux de sa passion, un sentiment de vérité profonde, qui nous émeut encore aujourd'hui comme il émut son siècle entier. Tel n'est point le cas de Werther : nous connaissons trop bien ses origines, pour croire encore à lui. Nous savons que, si son auteur le tira de luimême, ce fut comme il en avait tiré Gœtz de Berlichingen, à travers un travail de volonté qui ne saurait s'accomplir sans que le personnage soit diminué. Le joyeux stagiaire de Wetzlar, le brillant rédacteur des Annonces littéraires de Francfort, le volage amant de Frédérique qui, huit jours après avoir quitté Charlotte, l'oubliait auprès de Maximilienne, peintre du sentiment, de la mélancolie, du désespoir d'aimer, du mal de vivre ! H y a là une contradiction dont nous ne pouvons admettre les termes ; et, derrière les déclarations des lettres à Wilhelm, nous entendons résonner le rire un peu gros des jeunes diplomates, amis de Goethe et du pauvre Jérusalem, autour de leur table d'hôte dont ils faisaient une Table Ronde, ou les propos galants qui s'échangeaient à Ehrenbreitstein entre l'aimable voyageur revenu de Wetzlar et la fille de M"® de La Roche, sous Tœil complaisant d'une mère spirituelle, romanesque, dépourvue de tout préjugé. Alors, ce que nous voyons de lui, ce n'e^t point le sentiment dont il s'efforce de manifester l'ardeur, la profondeur ou la violence : c'est la comédie de passion qu'il se joue à lui même; c'est son affectation d'avoir « un cœur capable d'embrasser tout l'univers dans son amour » ; c'est la « pose » de son attitude, de son geste, de sa rhéto-

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rique, dont il serait absurde de nier que Téloquence ou rhabileté nous entraîne souvent, mais qui cependant ne nous possède jamais entièrement. Je songe à quelques-uns de ses contemporains et de ses descendants : à Saint' Preux, si follement épris, si oublieux de tout ce qui n'est pas Julie, si bien emporté par sa passion qu'il trouve pour la traduire des accents éternels, bien dégagés, ceux-là, des tyrannies de la mode et du moment; à Des Grieux, dont la douleur spontanée vous émeut comme le spectacle direct d'une torture ou d'une agonie; à la plaie orgueilleuse que René va cacher dans les forêts d'Amérique; à Manfred, criant son mal innommé à travers les orages, dans les solitudes alpestres; au sobre et plaintif Obermann, le plus simple de tous, qui n'a point de malheur et déplore seulement d'être le moins heureux des hommes; à tant d'autres — car la légion est nombreuse — dont il serait oiseux de transcrire les noms moins éclatants. Oui, je songe à tous ces pauvres êtres, sortis du cerveau des poètes pour représenter les angoisses, les doutes, les souffrances de générations trop ambitieuses de joies surterrestres, de sentiments irréalisables, ou simplement trop conscientes du mal inhérent à la vie : et Werther, dont la place est marquée parmi eux, ne me semble ni le plus significatif, ni le plus intéressant, ni le plus vivant d'entr'eux. Dirai-je toute ma pensée? Il me paraît plutôt leur frère inférieur. Auprès de lui, je regrette la fierté de René, la magnificence de Manfred, l'ardeur de Saint-Preux, la tendresse de Des Grieux, la candeur d'Obermann : son bourgeois

sisme sentimental ne me remplace aucun de ces traits -là.

Le troisième personnag^e du roman, Albert, est dessiné de main de maître. C'est qu'il n'est point, celui-là, ni ne doit être un (c idéal », comme sa femme et son dangereux ami. Il est un simple homme, photographié par un observateur dont la sagacité n'est point dépourvue d'un peu de malveillance rancunière: car enfin, ce bourgeois tranquille, d'esprit plutôt borné, est le possesseur légitime du trésor convoité, qu'il est d'ailleurs bien incapable d'apprécier à son prix. Ce qu'il goûte en la « Lotte dorée », ce n'est pas son « âme », vous en pouvez être sûrs: ce sont ses qualités de bonne ménagère, l'égalité de son humeur, l'enjouement de son caractère, son adresse à confectionner les tartines. Il est confiant : c'est pour cela que Werther ne le gène point. [Mais, bien que sa longanimité ne soit point un trait banal, il n'est pas supérieur : il est « l'homme le meilleur qui soit sous le ciel », mais atteint de petites manies qui le marquent d'un léger ridicule; dans les conversations « sublimes » auxquelles il prend part, il représente la raison médiocre, qui dit toujours <( pourtant » ; il ose, en présence de Werther, gronder son adorable femme quand elle a négligé les emplettes du ménage; il ne sait pas l'aimer comme elle mérite d'être aimée. Bref, il est une page de prose égarée dans un poème, — que d'ailleurs il ne dépare pas, qu'il rattache à la réalité. Pour le lecteur, il représente la moyenne humaine, en laquelle les plus nobles qualités s'aplatissent. Mais on comprend

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qu'il aitdépIuaubonKestner,étonnéde reconnaître, en cette image peu flattée, son propre portrait, sa générosité, ses manières d'être, sa conception paisible et régulière de la vie. Il se plaignit; Gœthe s'excusa; et il pardonna: dans la réalité comme dans le roman, toute sa grandeur est d'avoir assez compris le romantisme dont il était entouré, pour lui pardonner toujours.

Ces défauts d'affectation, qui nous rendent pénible aujourd'hui la lecture de Werther, ne choquèrent point les contemporains, car l'affectation avait passé dans les mœurs. On criait, c'est vrai : « Nature! Nature! » mais de quel ton, avecquels gestes! Il y eut des protestations, des critiques, des parodies: elles ne portèrent que sur le sens général ou sur l'utilité pratique de l'œuvre nouvelle. Lessing, étonné du bruit que faisait l'homme à l'habit bleu, n'y comprit rien. « Croyez-vous, écrivait-il àEschenburg, peu de temps après la publication du volume, qu'un jeune Grec ou un jeune Romain se serait privé de la vie ainsi et pour cela? Sûrement pas. Ils savaient autrement s'assurer contre l'extravagance de l'amour, et au temps de Socrate, on aurait à peine pardonné à une petite fille une telle kl Iptûtoç Y.oLToy-q qui pousse à -rt ToXp^av Tuapi <pûff;v. Mettre en avant de tels originaux, à la fois grands et petits, dignes d'élogeetde blâme, était réservé à l'éducation

chrétienne qui a transformé un si beau besoin physique en une perfection intellectuelle. Ainsi, mon cher Goethe, encore un petit chapitre pour la fin, et d'autant plus cynique, d'autant meilleur! » Il va de soi que les chrétiens ne furent pas plus satisfaits que le païen auteur du Laocoon: les ecclésiastiques des deux confessions tonnèrent contre l'ouvrage; les philosophes s'en mêlèrent; l'un d'eux, Nicolaï, professeur à Berlin, composa même une parodie, dans le louable dessein de neutraliser les effets contagieux du dangereux petit livre, les Joies du Jeune Werther. Son héros se tire aussi un coup de pistolet, mais son arme est chargée de sang de coq, en sorte qu'il en est quitte pour quelques taches. Il se lave, change de toilette, demande la main de Charlotte et l'obtient. Cela n'est pas tout à fait le dénouement cynique que souhaitait Lessing, mais nous en rapproche. Gœthe fut plus sensible à cette parodie qu'à aucune autre critique. Il y répondit par un petit poème satirique qui ne fut point publié, mais dont les Mémoires nous ont transmis, avec l'esquisse générale, ce fragment :

« Que cet homme présomptueux me déclare dangereux! Le niais qui ne sait pas nager veut s'en prendre à l'eau! Que m'importe l'anathème de Berlin et de ses pédants en soutane! Celui qui ne peut me comprendre n'a qu'à mieux apprendre à lire. »

Du reste, ces protestations, ces critiques, inspirées par des sentiments très divers, furent comme emportées par le courant d'admiration qui poussa le petit livre vers ses destinées. L'engouement dépassa celui qu'avait inspiré la Nouvelle Héloïse, Tout

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le monde voulut être Werther. Un publiciste hanovrien, nommé Wilhem Rechberg", raconte qu'il passa quatre semaines à pleurer parce qu'il ne se sentait point pareil au héros à la mode, incapable d'agir comme lui. Il y eut une épidémie de suicides: en 1778, une jeune fille se jeta dans Tlnn, accident dont Goethe se montra fort ému. Longtemps après encore, Werther était le bréviaire des jeunes gens. Pendant un temps, l'amour illégitime lui emprunta ses couleurs : le critique Moritz, épris d'une femme mariée, entretint avec un de ses amis une correspondance qui rappelle celle de Werther et de Wilhelm: lui aussi voulait mourir, mais il se contenta de partir pour ritalie, et son voyage le guérit. Il y eut une Wertherite générale, dont les pays étrangers essayèrent en vain de se préserver. Leipzig, où le roman avait paru, tenta de l'interdire sous peine d'amende; l'archevêque de Milan fit détruire par les prêtres de son diocèse les exemplaires de la première traduction italienne ; le gouvernement danois voulut en faire autant, mais les exemplaires avaient été enlevés si vite que les censeurs nommés pour examiner l'œuvre n'en trouvèrent plus dans les librairies de Copenhague, en sorte que leur sentence arriva en retard. Efforts perdus! On n'arrête pas par des moyens administratifs, ni par la persuasion, la marche d'une œuvre qui traduit un état d'âme, une fois que la faveur publique l'a consacré: les critiques, les parodies, les mesures administratives furent impuissants, et telle fut l'action du livre que l'auteur lui-même faillit en être entraîné positivement. Si vous observez la « correspondance », vous remar-

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querez que la passion de Goethe pour Charlotte, après un temps d'assoupissement, se réveille aux approches delà publication du volume : les lettres s'allongent, le ton s'en réchauffe, on s'attendrit, on évoque des souvenirs dans le goût du roman, ceux, entre autres, d'une précieuse soirée passée à couper des haricots *. Puis vient la publicatio ndu roman, la mauvaise humeur des époux Kestner, les protestations de Goethe, la réconciliation, le pardon, la joie: tout cela en langage enflammé, — mais avec la prudente recommandation de ne communiquer la lettre à personne. Et dès lors, pendant plusieurs années, on pourra relever, dans les lettres, des phrases qui semblent tirées du volume, sur la mélancolie des choses, l'horreur de vivre, la misère de Thomme. En 1779, encore, Gœthe écrivait à M™® de Stein - : « Si je pouvais peindre le vide du monde, on se cramponnerait les uns aux autres et ne se quitterait plus. » Nous savons même qu'il alla jusqu'à placer un poignard sous son oreiller. Il est vrai qu'il ne s'en servit pas. Mais il en parla.

Et puis, sans compter les faux frères que nous connaissons, vint la sérieinterminabledesimitations, dans toutes les langues : une armée de sous- Werther, plus ou moins exactement calqués' sur le modèle, s'exprimant comme lui, agissant comme lui, battant la menue monnaie de ses propos, de ses pensées, de ses sensations: Jacopo Ortis^ Saint- Aime, le Peintre de Salzbourgr, Werthério StellinOyle Nouveau Werther (comme on avait écrit le

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