I . Heidelberger Jahrbûcherj cité par G. von Lœper
avait été Werther, Clavijo, Tasse, WilhelmMeister, Faust, mais il paraissait, comme être réel, supérieur même à ses fictions. Pareillement, les figures dont il s'entourait semblaient revêtir, dans leur réalité embellie, une poésie nouvelle, plus complète, plus irrésistible que celle dont il les avaipàrées sous leurs noms d'emprunt. Le titre du livre surpassait ses promesses : la vérité et la poésie, amalgamées avec une habileté prestigieuse, formaient comme une réalité suprême où se réunissaient la simplicité de la vie et la beauté de la fiction. Et de ce mélange sortait un homme qui, quelque grand que fût le poète, paraissait encore plus grand, un homme dressé sur sa propre histoire comme une statue sur un haut piédestal. Il dépassait les proportions humaines; ou plutôt, les siennes étaient si parfaites qu'elles le rapprochaient du divin, sans qu'il perdît cependant sa qualité d'homme. Ayant réalisé son programme : « faire de sa vie un tout harmonieux », il atteignait l'antique conception du demi-dieu. On ne pouvait plus, pourle juger, recourir aux communs critères: le vol de son génie l'avait emporté dans des régions où la pensée ne le suivait que pour l'admirer.
Cette conception de Goethe, imposée par les Mémoires, a longuement subsisté, et subiste encore, non pas seulement dans les petits cercles fanatisés qui vouent un culte à ses encriers et compulsent iSes carnets de ménage, mais dans des cercles plus larges, où l'on rencontre des esprits distingués ou supérieurs. On la retrouverait sans peine à l'origine de quelques-unes des doctrines les plus répandues
dans les milieux littéraires de l'heure actuelle : ainsi, elle a des attaches évidentes avec « l'intellectualisme », tel que le conçut M. Paul Bourget pendant la première partie de sa vie littéraire, comme avec la théorie de la « culture du moi » que professe M. Maurice Barrés. On ne pourrait dire, sans excès, qu'elle est la base d'une religion ou la quintessence d'un dogme. Mais elle a servi à former un certain état d'esprit, auquel tendent certaines intelliofcnces d'élite, et qu'on peut bien appeler le gœthéisme.
Qu'est-ce, au juste, que le gœthéisme? Une doctrine difficile à définir, parce qu'elle repousse tout dogmatisme par trop brutal et appelle beaucoup de nuances. Essayons d'en marquerquelques traits.
Leffœthéen est avant tout intelligent, ou, si l'on permet l'emploi de ce mot nouveau, dont le sens est plus précis, compréhensif : je veux dire par là que son intelligence embrasse les objetsoùelle s'applique plutôt qu'elle ne les pénètre. S'intéressera TOUTES CHOSES, telle est bien la leçon que le maître donne à ses fervents : voyez ses premières études, partagées entre les lettres, le droit, les sciences, le dessin, ses collections si disparates, ses lettres qui trahissent tant de préoccupations diverses. On pourrait ajouter pour compléter : s'intéresser à toutes
choses AVEC LE PARTI PRIS d'eN TIRER QUELQUE PLAI- SIR. Ce n'est point l'amour de l'étude ni le souci des résultats qui inspirait et guidait l'infatigable chercheur : c'était la jouissance personnelle que lui valait son effort. D'autres, parmi ses contemporains, ont contribué à préparer le large mouvement
scientifique qui a emporté ce siècle, ont répandu le goût du travail pénible, patient et complet. Il est bien, lui, le père de ce dilettantisme que M. Bourget définit si justement « une disposition de l'esprit, très intelligente à la fois et très voluptueuse, qui nous inclinetour à tour vers les formes diverses de la vie et nous conduit à nous prêter à toutes ces formes sans nous donner à aucune ^. »
C'est un jeu qui intéresse en lui-même, quels que puissent être ses résultats. « Le maître de Weimar, note M. Barrés avec une extrême justesse, sentait vivement Tim possibilité de calculer les conséquences d'un acte et de connaître s'il entraînera plus de bonheur ou de malheur : il acceptait la vie, et même, ce qui est le trait essentiel, sympathisait partout où il distinguait une force qui s'épanouira^. » Mûrie à de telles leçons, Tintelligence du gœthéen ne manquera pas d'acquérir de précieuses qualités: elle ira s'élargissant sans cesse, comme un muscle que développe l'exercice; elle sera souple et subtile, sinon aiguë ou profonde ; surtout, elle sera tolérante : car il y a, dans son universelle sympathie, un principe d'indifférence : tout ft.nalisme dérangerait sa ligne, toute rigueur contredirait à son essence. Ajoutez encore qu'elle tendra avec force à l'unité : la nature, l'art et la vie ne seront pour elle qu'une synthèse, dans laquelle il faudra, pour remplir son rôle, qu'elle s'absorbe, comme un rayon qui remonte à la source de la lumière. Mais « com-