‹ Essai sur GœtheChapitre 13 sur 27 · I. Id · texte numérisé non relu

I. Id

a. Les dernières années du jeune d'Olban,

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Dieu dans ces flots de richesses, et les formes magnifiques de rimmense univers se mouvaient, animant toute la création dans le fond de mon âme I Des montagnes énormes m'environnaient, des abîmes s'ouvraient devant moi, des torrents tempétueux se précipitaient; les fleuves coulaient sous mes pieds; j'entendais mugir la forêt et la montagne, je voyais toutes ces forces mystérieuses agir et se combiner dans la profondeur de la terre, puis, sur la terre et sous le ciel, tourbillonner les races innombrables des êtres... w Nos yeux s'arrêtent encore avec quelque plaisir sur ces vastes tableaux, bien que nos préférences vraies aillent aux paysages plus intimes. Mais quand les derniers vestiges du style rococo auront disparu non seulement de nos modes, mais de nos âmes, quand la mode extérieure des sentiments aura achevé la phase de sa perpétuelle métamorphose qui a commencé avec Saint-Preux, qu'ont poursuivie Werther, René, Manfred, et tant d'autres créations dont nous dépendons encore, quand l'œuvre de Gœthe aura reculé dans cet éloignement où les livres ne survivent que parleur fonds éternel, — que restera- t-il du produit de sa crise sentimentale? C'est la question que nous posions au début. M. Hermann Grimm n'hésite point à la résoudre dans le sens le plus favorable.

Le roman de Gœthe, dit-il en terminant le brillant dithyrambe que sont ses deux conférences sur Werther^ est aujourd'hui devenu lui-môme un monument d'un passé dont, sans lui, nous parlerions à peine. On ne lit plus la littérature dont il procéda, du moins comme on la lisait alors... A qui le Vicaire de Wakefield parai-

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trait-il aujourd'hui un roman à sensation ? Les hommes qui s'intéressaient à Werther sont oubliés, la langue même dans laquelle il est écrit diffère essentiellement de la nôtre. Tout son effet repose sur la force spirituelle qui en jaillit. Celle ci est assez puissante pour assurer à Tœuvre une existence durable dans tous les temps. Des siècles viendront, pour lesquels notre époque actuelle ne sera pas beaucoup plus jeune que celle d'il y a cent ou deux cents ans : à peu près comme aujourd'hui quand nous parlons de Dante et de Pétrarque, de Corneille et de Voltaire, nous pensons peu au laps de temps qui les sépare.

L'œuvre de Dante a dû traverser des générations qui n'appréciaient g-uère sa langue, trop primitive pour leur goût et trop crue, puis, d'une génération à l'autre, il a été admiré et interprété différemment, toujours d'après de nouveaux points de vue : il a toujours gagné à se répandre davantage. Aujourd'hui, Dante domine les siècles, égal à lui-même, existant par soi seul. On ne le comparé pas aux autres, mais on compare les autres à lui. Pour nous, la langue de Werther a souvent quelque chose de démodé. Nous croyons écrire d'une façon meil leure, plus moderne, plus vivante. Mais il viendra un temps où les regards rétrospectifs tournés vers notre époque verront notre langue aussi étrangère et aussi lointaine que nous semble, à nous, celle de la jeunesse de Gœthe. Alors seulement, quand aura cessé toute comparaison, on comprendra, comme aux premiers jours de la publication de Werther, quelle force de jeunesse bouillonne dans l'allemand avec lequel le jeune Gœthe suprit le monde, tandis que les formules neutres dont nous sommes forcés de nous servir aujourd'hui pour exprimer nos meilleures pensées, ou les proviucialismes à l'aide desquels nous essayons d'insuffler un peu de vie à nos écrits, ne seront plus appréciés qu'à leur juste valeur dans les manuels de l'avenir. On n'écrit aujourd'hui rien d'égal à la prose que Gœthe, dans Werther^ a révélée au peuple allemand.

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Il me fallait citer ce jugement, car les conférences de M. Hermann Grimm, faites à TUniversité de Berlin devant un public considérable, et répandues ensuite à plusieurs éditions, sont fort admirées : on est donc fondé à croire qu'elles représentent une partie au moins de l'opinion courante. Peut être trouvera-t-on que l'éminent professeur manque d'une certaine précision, que son esprit plane avec trop d'aisance au-dessus de siècles, et traite la chronologie des œuvres littéraires avec une excessive liberté. Peut-être aussi plusieurs ne comprendrontils pas d'emblée le sens de ce morceau un peu confus. Si nous renonçons à la traduction littérale pour le mieux éclairer, il nous semblera que M. Hermann Grin^m, par cela déjà qu'il nous convie ainsi à nous promènera travers les âges en invoquant les plus grands poètes, assigne à Werther uûe place extrêmement haute : de ce petit roman d'amour, inspiré par un sentiment qui n'a de commun que le nom avec celui auquel nous devons la Vita nuova ou les Rime, écrit de verve par un très jeune homme d'un talent très grand et très précoce, en une langue où l'oA retrouve tous les défauts du temps, mais accueilli, c'est vrai, avec une faveur tout à fait exceptionnelle, par un public dont les appétits romanesques ne recevaient depuis longtemps qu'une assez pauvre nourriture, — il fait une œuvre éternelle, « classique, » dans le sens le plus élevé du mot; ce livre léger, qui doit peut-être ce qu'il a de meilleur à la sincérité de ses lecteurs, il l'exhausse au rang des livres très rares qui surgissent des siècles pour marquer les points de repère de la marche

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humaine. Telle est du moins la doctrine qui me paraît ressortir de ces lignes, — je ne dirai point avec une clarté parfaite, car elles ne sont point claires, mais, à ce que je crois, avec une clarté suffisante. Or, il n'existe aucune balance de précision, aucun étalon de commune mesure, aucun instrument pour peser et connaître la valeur absolue des œuvres littéraires. Mais ici, l'exagération même de l'éloge, en choquant l'impression beaucoup plus modeste que tout lecteur de sens rassis retirera de la lecture de Werther^ pourrait servir à montrer ce qu'il faut rabattre de l'enthousiasme qui l'a dicté. Quelque éclatant qu'il fût à son origine, le succès de Werther n'est point un argument décisif; le fait que ce succès s'est prolongé pendant un siècle ne l'est point davantage, surtout pour M. Grimm, qui brode de si belles variations sur l'insignifiance des accumulations d'années. Nous en sommes réduits à ce critère incertain qu'est notre appréciation personnelle, éclairée et soutenueparles renseignements de la biographie et de l'histoire.

Pour nous, cette appréciation ne saurait être, à beaucoup près, aussi enthousiaste que celle de M. Grimm. Essayons de la formuler, en ramenant notre bilan à ses termes les plus simples :

Que demandons-nous, en dernière analyse, aux œuvres d'imagination que nous voulons sauver de l'universel désastre? Il me semble que c'est de nous toucher le cœur ou l'esprit avec assez de puissance pour y faire surgir l'admiration ou l'émotion. Je m'examine donc en fermant ce livre, et je ne trouve en moi qu'à faible dose l'un et l'autre de ces

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deux sentiments, bien que je sache que beaucoup de larmes ont trempé ses feuillets. En revanche — et je vais ici rejoindre M. Grimm, — je suis convaincu que je viens de lire un livre très bien fait, œuvre d'un écrivain très habile, maître d'instinct de toutes ses forces, et, jusqu'à un certain point, créateur de sa langue. C'est quelque chose, à coup sûr, c'est beaucoup. Mais ce n'est point assez pour les fanatiques de Goethe, car cela ne suffirait pas pour assurer la véritable vie au plus populaire de ses ouvrages. Vous comprenez ce que j'entends par là. Un livre ne vit pas parce qu'on le commente encore, comme nous venons de commenter celui-là : est-ce qu'on ne commente pas, jusque dans les écoles, des foules de traités qui, cependant, sont bien morts ? Il ne vit pas non plus parce que des anthologies continuent à en reproduire certains fragments : est-ce que des plantes vivent parce qu'on en conserve les fleurs dans des herbiers, ou des animaux parce qu'on expose leurs squelettes dans des musées? Un livre ne vit qu'autant qu'il suscite dans l'âme des lecteurs, à travers les , âges, les passions que l'auteur a remuées; qu'autant qu'il demeure une force active et réelle; qu'autant qu'il contribue encore à façonner les générations nouvelles qui se nourrissent et croissent de son inépuisable sève. Ainsi vivent un petit nombre d'oeuvres privilégiées, fruit du génie ou de la souffrance; ainsi, plusieurs de celles dont M. Grimm a cru pouvoir, à propos de Werther, évoquer le souvenir. Si ces pages avaient pu montrer que Wi^r^^^r, quelque important qu'il soit dans l'histoire des let-

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très, n'a cependant point droit à figurer dans ce catalogue réservé; si elles pouvaient contribuer à ramener à des proportions plus justes, et pour ainsi dire à assainir Tidée qu'on se fait couramment de cette œuvre fameuse; si même elles servaient seulement, dans une moindre mesure, de contrepoids à l'enthousiasme aveugle des sectaires, nous aurions atteint le but que nous leur avons assigné.

Au lendemain de la publication de Werther^ Gœthe, à peine âgé de vingt-cinq ans, se trouva célèbre. Mais ce n'était point sa véritable nature que manifestaient les deux œuvres qui venaient de lui conquérir la faveur publique : des influences étrangères l'avaient conduit au romantisme, des rêveries de jeune homme au sentiment; comme il n'était en réalité ni sentimental ni romantique, il se trouva pour ainsi dire embarrassé d'un être artificiel entré en lui-même, dont son instinct et les circonstances de sa vie allaient le délivrer. Ce travail, en grande partie inconscient, s'accomplit avec une extrême lenteur, pendant un séjour prolongé, monotone et vide, dans la petite cour de Weimar. Il fallut plus de dix années à l'homme qui avait si lestement enlevé Gœtz de Berlichingen et Werther pour donner une nouvelle œuvre digne de ses débuts. Et quand il reparut sur la scène littéraire, paré de ses nouveaux titres, auréolé de la légende qui s'était formée autour de lui, mûri par une gloire plus éclatante et plus universelle, il était entièrement transformé. Aucun trait du petit bourgeois

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de Francfort, de Pancien étudiant de Strasbourg, du nuageux stagiaire de Wetzlar, ne subsistait en la brillante personnalité du conseiller von Gœthe. Avant de chercher dans une de ses œuvres nouvelles les lignes et le sens de sa transformation, nous voudrions rappeler sommairement les circonstances qui la produisirent. Un tel travail pourrait être une curieuse page d'histoire littéraire, ou plutôt un beau chapitre de cette Philosophie de Vinconscient qu'a esquissée M. de Hartmann : car l'esprit se perd à chercher les liens qui rattachent la composition A'Iphigénie, ^Egmont ou de Tasse à l'existence que mena pendant plusieurs années le confident de Charles-Auguste. Une fois de plus, quand on a examiné les pièces du procès, on est forcé de conclure que le génie est un grand magicien et que souvent, en admirant ses tours, il faut renoncer à les expliquer.

La vie de Gœthe à Weimar est, pour ses fidèles, un sujet inépuisable d'ébahissement. Les uns, comme Riemer, en classent avec méthode les traits dont ils reconnaissent la diversité, et, à force d'analyser, de séparer, de diviser, puis de grouper et d'additionner, aboutissent au total le plus incohérent qu'on puisse concevoir. D'autres, comme Lewes, renonçant à réunir en faisceau les « fils bariolés » de leur trame, se contentent d'en bro-

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der de fines miniatures, en assortîssant de leur mieux les couleurs. Il en est, comme M. Hermann Grimm, qui se donnent un mal infini pour trouver un point central sur lequel ils puissent établir leur intransigeante admiration. Il en est aussi, comme Dûntzer ou M. Bernays, qui jettent sur l'ensemble des faits un manteau bleu, couleur de leur rêve innocent. M. Baumgartner, au contraire, y puise d'abondants détails pour le réquisitoire qu^est sa biographie en trois volumes. Parmi les nouveaux biographes, M. Richard M. Meyer glisse très vite, admiratif et sommaire, en signalant à peine les dangers dont la vie de cour menaça Goethe, mais qu'il sut éviter; M. Heinemann * s'efforce de le représenter comme un ministre habile, bon administrateur, homme d'État à larges vues, bien qu'un peu trop « conservateur », qui ne dédaigna point de prendre au sérieux son rôle politique et tâcha de faire autant de bien qu'il pouvait; ce point de vue est à peu près celui de M. Bielschovsky 2, dont la toute récente « biographie » serait certainement une des meilleures, si l'on en pouvait accepter sans réserves l'ardeur apologétique.

Entre ces diverses méthodes, il se pourrait que celle de M. Richard M. Meyer fût la meilleure. En tout cas, elle est la plus commode. Car ces dix années de Weimar (1775-86), qui précèdent le voyage en Italie, sont d'un récit difficile, comme le

1. Gœthe, par Karl Heinemann. 3 vol. in-i8, avec de nombreuses illustralions. Leipzig, Leemann, i8g5.

a. Gœthe^ par le D' A. Bieischowsky. a vol. in-8® (dont le premier seul a paru). Munich, Beck, i8g6.

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sont toujours des années vides, des années de paresse, de plaisirs médiocres, de tâtonnements perdus, d'activité diffuse.

Cestle 7 novembre 1776, à cinq heures du matin, que Goethe arriva àjWeimar. Il quittait une grande et belle ville historique pour une petite résidence de 6. 265 âmes, capitale d'un duché (Saxe-Weimar-Eisenach) dont la population totale (encore ce chiffre est-il celui de l'année i786)étaitde 98. 36o habitants.

Ce pays était administré par 842 fonctionnaires, et défendu par une armée de 3 10 soldats. Les mœurs en étaient simples, le gouvernement patriarcal. Rien de remarquable dans la ville, dont l'ornement principal, le château, venait d'être détruit par un incendie. Mais les portes étaient rigoureusement fermées toute la nuit, et des ordonnances de police y réglaient les moindres détails de la] vie. Il y avait des lois somptuaires pour réprimer le luxe des toile'ltes, des maisons, des plaisirs. Une loi spéciale défendait de fumer dans les rues ; une autre, les visites trop fréquentes dans les villages de la banlieue ; une autre encore interdisait de tenir des propos inutiles sur les événements du jour.

Ce pays, dont le souverain venait d'être déclaré majeur à dix-sept ans (3 septembre 1776), avait été gouverné pendant une quinzaine d'années par la duchesse-mère Anna-Amélie, fille du duc Charles de Brunswick, nièce de Frédéric II. Très jeune au moment de la mort de son mari, mais de tête solide et naturellement adroite, Anna-Amélie se tira honorablement des difficultés de s^a tâche. Comme régente, elle ne manqua ni d'habileté ni d'esprit

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de suite ; comme mère, elle prit à cœur l'éducation de ses deux fils, dont elle confia la direction à Wieland ; comme femme, elle est diversement juigcée : bien qu'elle aimât à s'entourer d'hommes de lettres, Schiller lui trouvait l'esprit excessivement borné : « Rien ne l'intéresse, écrivait-il àKôrner,'que ce qui touche à la sensualité, qui seule lui donne le goût qu'elle a ou veut avoir pour la peinture, la musique et les autres arts. » Il est vrai que Wieland, plus indulgent, saluait en elle « un des plus aimables mélanges d'humanité, de féminité et de majesté ». En réalité, la jeune duchesse-mère était une personne d'esprit et de sens, intelligente et gaie, gracieuse sans être jolie, fort éprise déplaisirs. Comme tous les princes allemands de l'époque, elle avait organisésa coursurle modèlede celle de Versailles : on s'y habillait, autant que possible, à la française, on y parlait le français plutôt que l'allemand, on applaudissait au théâtre des poètes français ou imités du français, on donnait des « redoutes » qui tâchaient de rappeler les fêtes de Versailles: de très loin, cela va sans dire, car les ressources étaient bornées: les comptes de la duchesse, de Tannée 1776, accusent 30.783 thalers 16 groschen de revenu, et 28.982 thalers 21 groschen de dépenses. Budget modeste pour entretenir une cour de vingt-deux personnes, dont la grande-maîtresse, M^^ de Puttbus, touchait un traitement de 1.200 thalers.

Des deux jeunes princes, le cadet, Constantin, d'âme inquiète, de cœur sensible, était destiné à de romanesques et douloureuses aventures. L'aîné, Charles- Auguste, était intelligent, ardent, plein de

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vie. Imbu des théories de Rousseau, il invoquait volontiers la « nature », dont il se préparait à jouir, non sans quelque affection, sur les bords de Tllm. Rempli de bonnes intentions, il rêvait que son avènement inaugurât, dans son duché minuscule, une ère nouvelle de prospérité, de plaisirs, de beaux-arts et de belles-lettres. Peu de semaines après avoir pris la direction des affaires, il épousa la princesse Louise de Hesse-Darmstadt : personne pieuse, sérieuse, effacée, qui ne devait point porter ombrage à sa brillante belle-mère, et que son caractère prédestinait aux chagrins domestiques.

Autourde ces hauts personnages, gravitait le petit monde des ministres, des chambellans, des dames de cour, des courtisans, des lettrés appelés à la résidence. Il y avait, parmi les femmes, la belle comtesse Werthern, que Goethe a mise en scène dans Tasse et dans Wilhelm Meister; la spirituelle Mlle (Je Gôchausen, surnommée Thusnelda, qui prêtait à la plaisanterie et savait la comprendre; les deux demoiselles von Ilten, dont Tune devait inspirer au prince Constantin la passion contrariée qui fit le malheur de sa vie; enfin, la femme du grand-écuyer, M™^ Charlotte de Stein, que nous retrouverons tout à l'heure.

Parmi les hommes, il faut citer, à côté de Wieland, en partie absorbé par le souci de sa nombreuseiamille, le capitaine prussien Knebel, chargé jusqu'alors de l'instruction militaire des jeunes princes ; le professeur Musâus, dMlQurànGrandison allemand^ qui avait renoncé au roman sentimenta pour recueillir de précieux récits populaires; Ber-

tuch,qui iraduhailDon Quîchotte;\eipeiniTe Kraiis, élève deGreuze et de Boucher; le ministre Fritzsch, président du Conseil, homme de confiance de la Duchesse-mère, dont l'astre allait bientôt pâlir, etc. De bons éléments pour attirer à Weimar des visiteurs, illustres ou du moins célèbres, et pour faire de la modeste résidence un centre agréable.

L^arrivée de Goethe mit ce petit monde en ébuUition. Avec sa gaîté, sa verve, sa confiance en soi, le double éclat de sa robuste jeunesse et de sa réputation déjà grande, il eut bientôt fait la conquête du jeune duc et de ses amis. On le trouva « amusant ». Wieland, qui aurait pu concevoir quelque dépit du succès de ce nouveau venu, avait Tâme bonne, et s'en réjouit. D'ailleurs, Goethe débuta par un acte de générosité des mieux entendus: il fit appeler à Weimar, en qualité de président du consistoire (Superintendant), son ancien ami Herder. Herder, Wieland et Goethe, c'étaient les trois premiers noms de la jeune littérature allemande. Leur présence simultanée pouvait tout remuer, tout changer. Les partisans de l'ancien cours s'inquiétèrent. Le ministre Fristzsch tenta de résister : quand le duc lui annonça que le D"" Goethe allait entrer au conseil avec le titre de « conseiller privé de légation », il répondit en envoyant sa démission. Mais le duc ayant maintenu son choix, il la retira. Les mécontents s'agitèrent: (( Goethe cause ici un grand bouleversement, écrivait l'un d^eux, en français du cru; s'il sait y remettre ordre, tant mieux pour son génie. Il est sûr qu'il y va de bonnes intentions; cependant trop de jeunesse et peu d'expérience,

mais attendons la fin. Tout notre bonheur a disparu ici : notre cour n'est plus ce qu'elle était. Un seigneur mécontent de soi et de tout le monde, hasardant tous les jours sa vie avec peu de santé pour la soutenir, son frère encore plus fluet, une mère chagrine, une épouse mécontente, tous ensemble de bonnes gens, et rien qui s'accorde dans cette malheureuse famille. » Le tableau n'est pas aimable: qu'il soit exact ou poussé au noir, il montre du moins que Goethe avait bien complètement conquis la petite résidence de Charles-Auguste, dont il allait peu à peu faire la sienne. Il entrait dans une période nouvelle de sa vi-e : comment la remplirait-il?

Qu'on étudie son séjour à Weimar dans les récits de ses admirateurs ou dans ceux de ses détracleurs, on est frappé de la médiocrité du bilan que les uns et les autres en établissent. Ces dix années, de quelque côté qu'on les examine, sont un néant. Goethe l'atteste lui-même, a Tous les travaux que j'avais apportés à Weimar, écrit-il dans ses Annales avec l'arrière-pensée évidente de s'excuser, je ne pouvais les continuer, car le poète se créant un monde par anticipation, le monde vil qui s'impose à lui l'importune et le trouble : le monde veut lui donner ce qu'il possède déjà, mais autrement, et qu'il doit s'approprier pour la seconde fois. » Cela n'est pas très clair. Pour mieux comprendre, relisez quelques-unes des « chansons de société » qui datent de cette époque, entre autres la petite pièce intitulée: l^es bons vivants deWeimar.MdiisjSUTioui^paLTcouTez le jouaial où Gœthe notait chaque soir l'emploi de sa journée. Vous y verrez que l'important pour lui

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paraît être de savoir exactement chez qui il a dîné ou soupe, s'il a chassé, dansé ou tiré aux oiseaux. Jamais snob initié soudain aux mystères de la vie élégante et sportive ne s'y adonna plus complètement, avec une joie plus entière. « C'est là,note avec empressement M. Baumgartner, — non sans quelque fondement — une des raisons pour lesquelles Goethe plaît tantà tous les philistins età tous les blasés de notre xix« siècle : ils sentent qu'il est un des leurs. »

Tâchons d'entrer de plus près dans le détail de cette existence.

Partout où Goethe avait passé jdsqu'alors, il avait formé quelque liaison nouvelle; l'amour était indispensable à sa vie ; mais il le concevait, semble-t-il, comme dépendant des lieux où il naissait, et complétant leur harmonie. Dès son arrivée à Weimar, il trouva ce qu'il lui fallait, en la personne de M"e de Stein : charmante sans être belle, de caractère agréable, intelligente, délicate, de santé chétive, un peu romanesque, très sentimentale, Charlotte de Stein rappelait par plus d'un trait les douces figures raisonnables, tendres, dévouées, de Frédérique Brion et de Charlotte Buff. Fille du maréchal de la cour de Schardt et d'une Ecossaise, elle était née en 1742 : au moment où Gœthe arriva à Weimar, elle était de sept ans son aînée, mère de sept enfants. Gœthe la connaissait déjà : à Strasbourg, il avait remarqué sa « silhouette » dans la collection d'un physionomiste adepte de Lavater, le docteur Zimmermann; il avait écrit au-dessous : c< Ce serait un

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divin spectacle d'observer comment le monde se réfléchit dans cette âme. Elle voit le monde tel qu'il est, et cependant à travers le médium de l'amour. La douceur est l'impression générale. » Son impression, à lui, avait été si vive, que de trois nuits il n'en dormit pas. On comprend donc qu'il eût hâte de connaître une personne dont l'image rudimentaire lui plaisait à un tel point; de son côté,M°'® de Stein n'était pas moins curieuse de le rencontrer, un officier lui ayant raconté l'anecdote. Ils se virent, et, dès le 3 janvier 1776, Goethe commença avec elle un commerce de correspondance amoureuse, qui devait devenir bientôt sa préoccupation principale. Pendant de longues années, il lui a écrit presque tous les jours, souvent plusieurs fois par jour, de courts billets insignifiants ou des lettres plus longues, exprimant toujours un sentiment très vif à l'aide de la rhétorique que nous connaissons déjà : il appelle « or » la nouvelle Charlotte, comme il appelait l'ancienne Lotte (Tor; elle est un « ange » de même espèce; il prend pour elle, au début, le ton décousu qu'il donnait, en quittant Wetzlar, à ses billets à Kestner :

Toi seul être féminin que j'aime encore dans la contrée, et toi seule qui me souhaiterais le bonheur si je pouvais avoir quelque chose de plus cher que toi. — Gomme je serai heureux là ! — ou malheureux! Adieu! — Viens, et ne fais voir mes lettres à personne. Seulement N B leN B. Je te le dirai de bouche, parce qu'il est inutile de le dire. Ade, ange. »

Ainsi, jusqu'àce que s'établisse larégularité d'une liaison pour ainsi dire officielle.

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Quelle fut la vraie nature de cette liaison ? Les critiques ne sont pas d'accord. Les plus malveillants ne ménagent point àM™^de Stein les soupçons et les reproches ; d'autres voient dans l'affection que lui voua Goethe, et qu'elle lui rendit, un attachement tout intellectuel, une liaison d'âmes qui n'eut rien de coupable. Lesplusindulgents reconnaissent sans doute que M^^ de Stein alla « jusqu'aux extrêmes limites de ce qui est permis * » ; mais ils affirment qu'elle ne les dépassa pas. Le problème est de ceux qu'il est impossible de trancher : je reconnais volontiers que les apparences ne donnent point raison aux avocats de la nouvelle Charlotte; que Tâg-e de Goethe, son ardeur, ses habitudes d'esprit, la facilité de ses mœurs, la nature de ses écrits sont autant d'arguments qui contredisent la légende de son platonisme ; que M''^^ de Stein, mère de sept enfants et de sept ans son aînée, témoigna, en recevant ses premières déclarations, d'une grande légèreté; que les tendances morales du siècle en général, celles de lacour de Weimar en particulier, n'enfermaient point une liaison comme la leur dans des « limites» très rigoureuses. Mais ces arguments ne pourront jamais constituer qu'une forte présomption, et après tout, il n'y a point de raison péremptoire pour que Gœthe ne se soit pas plu à recommencer l'aventure de Pétrarque : bien qu'il n'eût ni la pureté du cœur, ni la piété de l'auteur des Triomphes^ il était assez curieux de sensations de toutes sortes

I . Le mol est de Duntzer, qui s'est fait le champion déclaré de la vertu de M"*^ de Stein dans une longue série d'ouvrages et d'articles. Voir entre autres, Charlotte von Stein, 2 vol. in-8% 1874, et Charlotte von Stein und Corona ScArtf/er, in-8% 1876.

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pour s'en tenir, avec une personne dont il avait de confiance admiré l'âme sur sa silhouette, aux délices raffinés du platonisme : le dilettantisme tient quelquefois lieu de vertu. D'autant plus que M»»® de Stein nefut point sa seule amie : elle eut bien tôt pour rivale — ou pour complément — Corona Schrôter, la brillante artiste que Goethe fit appeler de Leipzig à Weimar. A celle-ci, il n'adressa ni prose ni vers; mais il y eut des périodes où il ne la quittait pas. Il chantait avec elle, il répétait avec elle, il se promenait avec elle, il (( mangeait » avec elle, il passait ses soirées avec elle'; et il la célèbre sur un ton qui franchit bravement les « limites » de l'enthousiasme :

Ainsi, faites place I Reculez d'un petit pas ! Voyez qui vient là, et s'approche solennellement. C'est ellemême, la Bonne ne nous manque jamais, nous sommes exaucés, les heures nous l'envoient. Vous la connaissez bien : c'est celle qui plaît toujours ; comme une fleur elle se montre au monde : sa belle figure, en se développant, est devenue un modèle : accomplie à présent, elle Test et le représente. Les Muses lui dispensèrent tous les dons, et la nature a créé l'art en elle. C'est ainsi qu'elle réunit tous les charmes, et ton nom môme, Corona, est une parure pour toi I

Elle s'avance. Voyez-la s'arrêter avec grâce ! Sans y songer, et pourtant belle comme si elle s'appliquait à l'être. Et voyez, étonnés, se réaliser en elle un idéal qui n'apparaît qu'aux seuls artistes... (i).»

Ce fut pour Corona que Gœlhe écrivit la seule ceuvre importante qu'il ait composée pendant cette période, son Iphigénie. Encores'en tint-il à la

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