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I. Sur la mort de Mieding

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version en prose, qu'il devait plus tard seulement transcrire en vers, comme le sujet l'exigeait. Car^ pendant ces dix années, le « génie » si vanté, si bruyant, si éclatant, qui justifiait sa tapageuse attitude, demeure d'une incroyable stérilité. Il avait commencé Wilhelm Meister^ qu'il n'acheva pas. Son œuvre de prédilection," jPatt^^, semblait abandonnée. D'Egmont et de Tasse^ il ne sut rédiger que quelques scènes. En revanche, il travailla beaucoup pour le théâtre d'amateurs, qu'avait fondé la duchessemère et qui faisait les délices de la cour : il en fut le régisseur, et son entrain si communicatif menait la compagnie des artistes improvisés ; il en fut un des acteurs principaux, excellent dans les rôles humoristiques, habile à cacher, sous ses improvisations heureuses, les défauts fréquents de sa mémoire. Il aurait bien voulu en être le principal fournisseur, mais c'est ici surtout qu'on voit combien fut complète son impuissance momentanée. Tout ce qu'il put faire, ce fut deremanier les mauvaises petites pièces de sa première jeunesse, comme les Complices^ et d'en composer deux ou trois autres dont la médiocrité stupéfie, comme le Frère et la Sœur. Cette dernière œuvre, — un petit drame larmoyant, en un acte^ qui fut écrit en trois jours, — a du moins un intérêt : elle nous montre jusqu'à quel degré peut descendre le poète le mieux doué. Le sujet en est d'une incroyable faiblesse : le héros, Guillaume, ayant perdu une maîtresse aimée, vit avec la fille de cette maîtresse, Marianne, qu'il fait passer pour sa sœur et qui, elle-même, le croit son frère. En la voyant sans cesse auprès de lui, il s'est épris d'elle, tandis.

qu'elle a conçu pour lui les sentiments les plus tendres. Un ami commun, Fabien, vient demander sa main : sa déclaration est Tétincelle qui les éclaire. Guillaume laisse échapper son secret; comme il n'y a plus d'obstacle entre eux, ils seront l'un à l'autre: la passion la plus ardente est née de l'amour fraternel. N'était que l'auteur a voulu peut-être définir, sous le symbolisme de cette fiction, la nature vraie de son sentiment pour M™® de Stein, ce thème paraîtrait entièrement dépourvu d'intérêt. Le style ne le relève certes pas. Jamais l'amour n'a parlé pire rhétorique, plus fade, plus pleurarde, plus fausse : qu'on en juge par ce seul monologue de Guillaume :

Ange I cher ange ! que je puisse me contenir I ne pas lui sauter au cou et tout lui découvrir ! Nous vois-tu du haut des cieux, sainte femme qui m'as donné ce trésor à garder? Oui : ils savent là-haut ce que nous faisons, ils le savent !... Charlotte, tu ne pouvais plus magnifiquement, plus saintement récompenser mon amour pour toi qu'en me confiant ta fille à ta mort ! Tu me donnas tout ce dont j'avais besoin : tu m'attachas à la vie I Je l'aimai comme ton enfant... et maintenant... C'est encore pour moi une illusion. Je crois te revoir, j.e crois que le sort t'a rendue à moi, rajeunie ; que je puis aujourd'hui habiter et rester uni avec toi, comme cela ne pouvait ni ne devait se réaliser dans ce premier rêve de ma vie.. Heureux I Heureux 1 Toutes ces faveurs me viennent de toi, Père céleste 1 ;>

On reconnaîtra que cela est immédiatement audessous de rien. Les autres pièces remaniées ou composées dans les mêmes circonstances (à l'exception de Proserpiné)^ Erwin et Elmire^ Claudine

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de Villa-Bellay le Triomphe de la Sensibilité, Jery et Bltely^ etc., demeurent à peu près au même niveau. Gœthe ne se retrouvait que pour écrire de courts morceaux de vers, qui n'exigeaient point un effort soutenu, et dont les banalités de sa vie n'avaient pas le temps de le distraire illmenaUj le Pêcheur y le Divin^ Traversée^ le Voyage dans le Harz en hiver ^ Chant des esprits sur les eaux, etc. Là, son génie assoupi se réveille dans tout son éclat, ou même avec un éclat nouveau. Il ne songe plus à distraire Charles-Auguste ou la duchessemère, à s'amuser soi-même comme un oisif qui chercherait à tuer le temps, à présenter sous les couleurs qui lui conviennent ses liaisons du jour, à recueillir les applaudissements faciles des petits courtisans de sapetite cour. Avecce don merveilleux de s'objectiver qu'il possédait à un si haut degré, il semble regarder de très haut le « moi » frivole et dissipé qu'est pour un temps le conseiller von Gœthe, ministre de la Guerre, puis des Finances, du grand- , duché de Weimar, régisseur du théâtre d'amateurs et coureur d'aventures; et il affirme qu'en cet être futile, aux dehors capricieux, il subsiste, malgré tout, un superbe exemplaire de Thumanité, fécond en forces qui trouveront un jour leur emploi, riche de génie, capable de grands coups d'ailes. Ecoutezle converser avec lui-môme, dans cette espèce de vision fantastique qu'est le poème à^Ilmenau, écrit pour Tanniversaire du duc:

Je te salue, ô toi qui, à cette heure avancée de la nuit, veilles, plein de pensjes, sur ce seuil. Pourquoi resles-tu éloigné de ces joies? Tu me parais plongédans

des réflexions importantes. Qu'est-ce donc, que lu te perds dans tes pensées et n'attises pas môme ton petit feu?

— Oh ! ne m'interrog^e pas, car je ne suis point disposé à satisfaire lég-èremenl la curiosité de l'étranger ; épargne-moi même ton bon vouloir : voici le moment de se taire et de souffrir. Je ne suis pas en état de te dire moi môme d'où je viens, qui m*a envoyé ; j'ai échoué ici de mes régions étrangères, et j'y suis retenu par les liens de l'amitié.

Qui se connaît soi-môme? Qui sait ce dont il est capable ? Le courageux n'at-il jamais risqué d'entreprises téméraires ? Et ce que ta Jais, cest demain seul qui dira si ion action était nuisible ou profitable. Prométhée lui-même ne laissa-t il pas couler la pure flamme du ciel sur l'argile nouvelle pour la diviniser? Et pouvait- il s'infuser mieux que du sang terrestre dans les veines animées? J'' apporterai le Jeu pur de V autel: ce que j'ai allumé nest pas une flamme pure. L*orage étend le brasier et le danger ; je ne chancelle pas en me condamnant.

Si j'ai chanté imprudemment le courage et la liberté, a loyauté et la liberté sans peine, l'orgueil de soi-même et le contentement du cœur, j'ai mérité la belle faveur des hommes. Pourtant, hélas ! un dieu m'a refusé l'art, le pauvre art de me comporter avec adresse. C'est pourquoi me voici en même temps élevé et abaissé, innocent et puni, innocent et heureux...

Pour compléter cette apologie, cette réponse anticipée à ceux qui lui reprocheront un jour d'avoir pendant dix ans gaspillé sa vie, lisez encore la Traversée (Seefahrl) :

Depuis de longs jours et de longues nuits, mon navire était équipé ; attendant des vents favorables, j'étais assis dans le port avec de fidèles amis, prenant, le verre en main, patience et bon courage.

Et ils étaient doublement impatients : a De bon cœur

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nous te souhaitons le plus prompt voyage, de bon cœur une heureuse traversée ; la richesse t'attend là-bas dans le pays lointain; au retour, 1 estime et l'amitié dans nos bras.

Et de grand matin il se fait un tumulte ; le matelot avec ses cris de joie nous arrache au sommeil ; tout fourmille, tout vit et s'agite pour partir au premier souffle favorable.

Et les voiles se gonflent au vent; et le soleil nous attire par ses feux caressants ; les rivages filent, les hauts nuages filent; de la rive tous nos amis nous accompagnent de chants d'espoir, imaginant, dans le vertige de la joie, des plaisirs de voyage comme ceux du matin de l'embarquement, comme ceux des premières grandes nuits étoilées.

Mais des vents variables, envoyés de Dieu, écartent le navire de la route projetée, et il paraît s'abandonner à eux, s'efforce doucement de déjouer leurs ruses, fidèle à son but, môme par des chemins détournés.

Puis des lointains gris voilés, voici que s'annonce l'orage, qui lentement approche, refoule les oiseaux à la surface des flots, oppresse le cœur gonflé des hommes et arrive enfin. Devant sa fureur inflexible, le pilote prudent serre les voiles; le vent et les flots jouent avec le bateau tourmenté.

Et là-bas, sur la rive, sont les amis et les aimés, tremblants sur la terre ferme : Ah ! que n'est-il resté ici I Ah I l'orage !... Banni, loin du bonheur I.,. Le cher va-t-il périr?... Ahl il devrait I... Ah ! il pourrait !... Dieu 1...

Pourtant, il tient ferme au gouvernail ; le vent et les flots jouent avec le navire, le vent et les flots ne jouent pas avecson cœur; son regard impérieux contemple l'abîme en fureur, et qu'il échoue ou qu'il aborde, il se fie à ses dieux.

N'y a-t-il pas là de quoi réconcilier lin peu les plus sévères avec le séjour de Weimar ?

Mais ce n'étaient que des éclaircies. De ces hauteurs, Gœthe retombait bientôt dans son existence de ministre-courtisan, combien banale^ combien pauvre !

Certes, l'idée est loin de nous de reprocher à un poète de s'être laissé vivre, pendant un temps, en oubliant d'écrire. La vie est l'étoffe même de la poésie : ses joies, ses douleurs, ses fatigues, ses blessures, ses déceptions, ses efforts, n'est-ce pas la matière brute que le génie s'assimile avant de la travailler? L'écrivain qui ne sait pas se créer le loisir de vivre, — ne fût-ce que dans les retraites intimes de son cœur, — ne sera jamais qu'un rhéteur; car l'art, quel qu'il soit, dépend de la vie : il est sa fleur et son fruit, c'est par elle qu'il s'épanouit, qu'il se dore, qu'il mûrit. D'ailleurs, estce que nos âmes n'importent pas davantage que nos écrits? Les plus beaux poèmes, les livres les plus admirés, les drames les plus applaudis ne manifestent qu'une portion de leur auteur : derrière, il y a tout l'homme, avec le monde inexprimé des sentiments qu'il a gardés pour soi seul, des pensées qu'il n'a pas formulées, des actes qu'il a exécutés ou seulement conçus, avec les vibrations intimes de son âme aux contacts étrangers, au choc des événements, avec, en un mot, le mystère de son être véritable. C'est ce fond, si souvent

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ignoré, qui constitue la source de son génie quand il en a, et qui nourrit son œuvre, quelle qu'en soit Tenvergure : les larges fleuves font les grands lacs, comme les ruisseaux font des étangs.

II faut que, chez Goethe, les facultés de réalisa tion dont l'ensemble forme ce qu'on appelle le talent aient été bien puissantes, il faut qu'il ait possédé à un degré bien surprenant l'art de tirer parti de toute matière : car celle que lui fournit sa vie, pendant ces dix années, paraît de pauvre qualité.

Son cœur se vide en des sentiments dont il sent la misère, qui le laissent mécontent de lui-même et ne s'alimentent que par l'effort répété d'une correspondance artificielle et fastidieuse. Sa pensée,, comme enchaînée, s'échappe à peine en des élans aussi rares qu'ils sont magnifiques. Ses actes se dispersent en vaines tentatives, en essais avortés, ea bagatelles insignifiantes. Si l'on recherche ce qui Ta préoccupé, en dehors de M^e de Stein et du théâtre d'amateurs, on ne trouve que des futilités, ou bien, au mieux, des projets qui n'aboutissent pas. C'est la reconstruction du château et l'arrangement du parc au bord de l'Ilm : œuvre méritoire, à coup sûr, mais qui pouvait s'accomplir sans génie. C'est un essai malheureux d'exploitation des mines abandonnées d'Ilmenau. Ce sont des promenades,, des excursions, des voyages qui dégagent l'impression d'une lassitude inquiète, désireuse de se reposer dans un semblant d'action. Plus tard, c'est un dilettantisme scientifique qui se complaît en recherches inexpertes, dont la vanité a été démontrée» En politique, — car enfin, Gœlhe fut conseiller.

ministre de la guerre, ministre des finances, — cesont de menues réformes dans l'administration du duché, qui témoignent sans doute d'intentions excellentes, mais auxquelles un bon commis aurait pu suffire. Dès que l'homme d'Etat se trouve aux prises avec des difficultés sérieuses, il s'esquive : il laisse Charles-Auguste conduire tout seul des négociations de politique extérieure qui, cependant,, auraient dû l'intéresser, — puisqu'il ne s'agissait alors de rien moins que de la transformation du vieil Empire au profit de la Prusse, — et qui l'ennuient. En sortant des conférences auxquelles il a dû assister, il écrit à son amie : « Je l'ai souvent dit et je le répéterai souvent, les causes Jinales du commerce du monde et des hommes, c'est l'art dramatique. Car autrement, la matière en est absolument inutilisable. » Ou bien : « Je n'ai que deux divinités, toi et le sommeil. Vous guérissez en moi tout ce qui a besoin d'être guéri, et vous êtes mes antidotes contre les méchants esprits. » Ayant quitté son maître, il finit par s'excuser sur ses multiples occupations de ne pouvoir le rejoindre : on n'imagine pas un chef de gouvernement qui en use avec plus de sans-gêne.

Si l'on se demande de quelle façon Gœthe se jugeait lui-même, on verra que, du moins pendant plusieurs années, il se complut dans son existence de poète-courtisan et d'homme d'Etat en diminutif. Il la prenait au sérieux. 11 en attendait w quelque chose », — quelque chose de vague et d'indéterminé, mais quelque chose. Il croyait réellement travailler à son développement. En 1780, il écrit

encore à Lavater : « La tâche dont je suis chargé, et qui me devient chaque jour plus facile et plus difficile, exige jour et nuit ma présence; ce devoir me devient de plus en plus cher, et je voudrais y égaler les plus grands hommes. Cette ambition d'élever aussi haut que possible dans les airs la pyramide de mon existence dont la base est maintenant dessinée et fondée surpasse tout et me laisse à peine une minute d'oubli. Je ne puis pas m'attarder, je suis déjà avancé en années. Le sort me brisera peut-être au milieu de mon œuvre, et la tour babylonienne restera grossièrement inachevée. Qu'on dise au moins qu'elle a été hardiment con-? çue, et si je vis, qu'il plaise à Dieu de me conserver les forces jusqu'au bout. »

Ces images étonnent un peu : une « tour babylonienne », une « pyramide », une conception hardie que le « sort » malicieux empêchera peutêtre d'aboutir, qu'est-ce que tout cela désigne? L'administration du duché de Weimar, la direction du théâtre d'amateurs et des « thés » littéraires chez la duchesse-mère, des manuscrits si bien abandonnés que leur auteur même devait avoir quelque peine à les prendre au sérieux : peu de chose, en somme, une « base » étroite, sur laquelle se dressaient à peine encore quelques pans de murailles commencées qui n'annonçaient point un monument somptueux. Goethe, cependant, se maintint longtemps dans ces dispositions confiantes : ce sont celles qu'il exprime dans les fragments poétiques que nous avons cités plus haut : « C'est demain seul qui dira si son action était nuisible ou profita-

ble... » (( Qu'il échoue ou qu'il aborde, il se fie à ses dieux. » Ou encore, dans le Chant d'orage du pèlerin : « Génie ! celui que tu n'abandonnes pas, ni la pluie ni la tempête ne lui soufflent le frisson dans le cœur... Muses et Grâces, moi qu'attendent toutes les couronnes de félicité dont vous avez embelli la vie, je reviendrais découragé?... » Il se découragea pourtant, à la longue ; ou plutôt il se lassa, — il se lassa de la monotonie de ses plaisirs, de la médiocrité de ses actes, il se lassa de disperser ses forces en futilités, en recherches trop variées pour qu'il n'en sentît pas la faiblesse, il se lassa de la disproportion qu'il fut bien obligé de reconnaître entre son génie et ses œuvres. Mécontent de luimême, il le devient des autres : il déplore alors de menus changements qui surviennent dans l'étiquette de la cour; il se plaint à M""® de Stein du tapage qu'on fait « pour chasser un lièvre mort »; dès qu'il est séparé d'elle, il lui écrit sur un Ion de tendresse sentimentale qui trahit le désarroi d'une âme incapable de porter le faix de la solitude. D'autre part, les visites qui égaient Weimar lui paraissent fastidieuses, comme aussi les distractions qu'il affectionnait autrefois : « Notre compagnie est vraiment la plus ennuyeuse qu'il y ait au monde, » écritil à Knebel. C'est l'ennui, le spleen, le tœdium vitœ d'un inutile désœuvré. Gœthe avait trop d'énergie, trop de confiance en soi, pour s'abandonner longtemps à un tel sentiment: il prit donc la résolution, pour changer de vie, de changer de place : le 3 septembre 1786, il partit pour l'Italie, mystérieusement, sans prendre congé de personne. Il n'avait

confié ses projets de voyage qu'à Charles-Auguste, de qui il dépendait. M"^® de Stein elle-même les ignorait. Il s'en allait « tout seul, sous un nom d'emprunt )), écrivait-il au duc en le priant de ne pas parler de la dur ée probable de son voyage. Cela ressemblait à une fuite.

On a souvent raconté ce vbyege fameux ^, dent le détail nous entraînerait trop loin. Le fait est que Gœthe en revint transformé.

A son retour, il retrouva la cour telle qu'il l'avait laissée, marquée encore de son empreinte, modelée d'après son génie, selon l'expression de Schiller, qui y avait fait une première apparition dans Tété de 1787. On l'attendait en l'adorant, en l'admirant,, en tuant le temps comme on pouvait: la politique du duché, dirigée par le conseiller privé Schmidt et par le duc en personne, marchait fort bien sans lui; quant à la vie sociale, elle ne fut troublée par aucun incident, sinon que la duchesse-mère voulut apprendre le grec et l'italien. Gœthe se fit attendre près de deux ans, et, dès son retour, il changea , selon son expression d'autrefois, la « base » de la « pyramide de son existence ». Son premier acte fut de se démettre de ses fonctions officielles : « Je puis bien le dire, écrivait-'l à Charles-xVuguste pour justifier sa démission, pendant cette solitude d'une année et demie, je me suis retrouvé moi-même ; mais comme quoi? Comme artiste! » Le bienveillant monarque accepta la démission, en laissant au ministre

I. Voir entre autres H Grimm. Gœlhe in Italien (Berlin, 1861), et, en français, l'excellente ctude de M. Thér phile Cart, Gœthe en Italie ^Piiris, 1C81).

libéré son titre de conseiller privé et son traitement annuel de 1.800 thalers : Goethe demeura ce -qu'il était auparavant, le second personnage du duché — ou peut-être même le premier.

Il devait introduire dans sa vie privée un changement plus important encore.

Son absence n'avait point interrompu sa correspondance avec M™® de Stein. A vrai dire, ses lettres étaient moins abondantes qu'autrefois, mais elles restaient affectueuses et, de ci de-là, par bonds, presque encore passionnées. Il assurait l'ancienne amie de son amour, de son souvenir, de sa fidélité, sans que ces assurances l'empêchassent d'ailleurs, commeon sait, de cueillir sur sa route quelques distractions agréables. Soit queces distractions l'eussent entraîné trop loin de son amie pour qu'il pût revenir à elle; soit que son commerce avec le monde antique eût éveillé en lui une sensualité qui ne s'accommodait plus du platonisme plus ou moins certain de leur liaison; soit qu'au retour Charlotte, vieillie et souffrante, ne lui parût plus la même ou contrastât par trop vivement avec les statues -dont il venait d'admirer les formes magnifiques, il se mit en devoir, presque dès l'arrivée, de rompre sans éclat les chaînes dont il avait, en tant de vers et de prose, proclamé l'éternité. Des temps nouveaux commençaient pour lui: par cela même qu'elle était la femme du passé. M'"® de Stein ne pouvaitêtre celle de l'avenir. Le «tout harmonieux» que Goethe voulait faire de sa vie exigeait de tels changements. Jusqu'alors, il les avait accomplis avec un bonheur exceptionnel, sans laisser aucune

amertume dans les cœurs féminins qu'il rendait à la liberté. Cette fois-ci, il fut moins heureux.

Il faut dire aussi qu'il fut moins adroit, qu'une passion nouvelle fntervint, que M™® de Stein put être offensée dans son amour-propre par le choix de celle qui la remplaça autant qu'elle fut atteinte au cœur par l'abandon. Gœthe était rentré à Weimar le i8 juin. Moins d'un mois après (i3 juillet), il installait dans la modeste maison de campagne (Gaztenhous), qu'il tenait de la générosité du duc, une fleuriste du nom de Christiane Vulpius, — petite personne rondelette, fraîche, gaie, gracieuse, mais d'humble origine, dépourvue de tout bel esprit. Naturellement, ce coup inattendu causa quelque éclat dans Weimar. Mais à Gœthe, tout était permis: on devait tolérer sa liaison nouvelle, jusqu'au moment où il lui plairait de la légitimer. Seule, M™^ de Stein lui causait de sérieuses inquiétudes. Aussi longtemps qu'il put, il lui cacha la vérité, continuant avec elle son petit commerce épis, tolaire, bien que ses lettres se fissent de plus en plus rares, de moins en moins affectueuses. Gela dura pendant plusieurs mois. Quand l'équivoque, enfin, se dissipa (mars 1789), Goethe se retrancha d'abord derrière des protestations d'amitié; puis, l'ancienne amie ne se résignant pas, il changea de tactique, et, dans la lettre qui marque la fin lamentable de leur longue liaison, il eut le courage de prendre l'offensive et de plaider, non pour lui, mais contre elle :

Je te remercie de la lettre que tu m'as laissée, bien qu'elle m'ait affligé de plus d'une manière. J'ai hésité à

te répondre, car il est difficile, en un cas pareil, d'être juste et de ne pas blesser... Ce que j'ai laissé en Italie, je ne puis plus le répéter, tu as assez mal accueilli mes confidences à ce sujet. Malheureusement, tu étais, à mon arrivée, dans un état d'esprit particulier, et je dois avouer que la manière dont lu me reçus, et dont d'autres me reçurent, m'a été extrêmement sensible. J'ai vu Herder, la duchesse partie, qui insistait pour m'ofFrir une place libre dans la voiture, et je suis resté pour l'amour de l'ami pour qui d'ailleurs j'étais venu ; et cela, pour ra'entendre dire que j'aurais aussi bien fait de ne pas venir, que je ne m'intéresse pas à lui, etc., tout cela avant qu'il ait été question des relations qui paraissent tant t'ofiFenser. Et quelles sont ces relations? Et qui s'en trouve lésé ? Qui élève des prétentions sur les sentiments que j'ai pour la pauvre créature * ? sur les heures que je passe avec elle ? Demande à Fritz 2, aux Herder, si n'importe qui me tient de plus près, si je m'intéresse moins à mes amis, si je leur suis moins dévoué qu'autrefois ? Si, au contraire, je ne leur appartiens pas davanlag'e, à eux et à la société ? Et il faudrait un miracle pour que je perdisse en toi seule l'amie la meilleure et la plus intime. Avec quelle vivacité j'ai senti que notre amitié existe encore en te trouvant enfin disposée à causer avec moi de sujets intéressants! Mais je dois avouer que je ne puis supporter la manière dont tu m'as traité jusque-là. Si j'étais communicatif, tu me fermais les lèvres ; si j'étais compatissant, tu m'accusais d'indifiFérence; si je m'occupais de mes amis, de froideur ou d'abandon. Tu contrôlais chacune de mes expressions, tu blâmais chacun de mes mouvements, chacune de mes manières d'être, et me mettais toujours mal à l'aise. Comment pouvaisje être confiant et ouvert quand, de propos délibéré, tu me repoussais de toi ? Je pourrais ajouter encore bien des choses, si je ne craignais, dans ta disposition, de t' offenser plutôt que de t'apaiser. Malheureusement, tu

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