C'est Christiane que Gœthe désigne ainsi
2. Le fils de M** de Stein, dont Gœthe s'était beaucoup occupé.
l'jb ESSAI SUR GŒTIIE
^s déjà depuis longtemps fait fi de mes conseils à propos du café, et adopté un régime contraire à ta santé. II ne te suffit pas qu'il soit déjà difficile de surmonter moralement certaines impressions, tu accrois encore la force hypocondriaque et anj^oissanle des idées noires par -des moyens physiques dont tu as pu déjà éprouver la nocuité et que, par amour pour moi, tu avais délaissés pendant un certain temps. Puissent la cure et le voyage t'étre salutaires ! Je ne renonce pas tout à fait à l'espoir -que tu me rendras bientôt de nouveau justice. Adieu. Fritz est content et vient me voir souvent.
On reconnaîtra que, celte fois, le grand homme «'y prenait avec une insigne maladresse. Froissée jusqu'à Tâme, M^^ de Stein écrivit sur sa lettre un O suivi de trois points d'exclamation, s'abstint d'y répondre, et tomba gravement malade. Goethe, après lui avoir vainement écrit une seconde lettre, se mit à composer une Didon^ que d'ailleurs il ne publia pas : peut-être songeait-il que, puisqu'il se -consolait de toutes ses tristesses en transformant ses peines en poésie, la poésie qu'il se plaisait à jeter sur les douleurs des autres pouvait aussi les apaiser. Le sentiment dont sa vie avait été pleine pendant dix années s'était évanoui en un instant : déjà, Tancienne amie célébrée avec un enthousiasme si ardent ne comptait pas plus dans son souvenir que celles qui l'avaient précédée, Marguerite, Annette ou Frédérique. 11 appartenait tout ^entier à sa nouvelle passion, dont il a raconté la naissance dans une de ses plus gracieuses chanisons :
J'errais dans la forêt, comme cela, pour moi : ne rien
[chercher, telle était mon idée.
LE POETE DE COUa I77
Dans Tombre, je vis se dresser une fleurette, luisante
[comme les étoiles, belle comme de petits yeux.
Je voulais la cueillir quand elle dit gentiment : Faut-il
[qu'on me cueille pour me flétrir?
Je l'arrachai avec toutes ses racines, je l'emportai dans
[le jardin de la jolie maison, Et la replantai dans un coin tranquille; maintenant elle
[continue à croître et à s'épanouir.
En réalité, il s'agissait d'un sentiment tout autre que celui qu'avait inspiré M™® de Stein. Plus trace de platonisme ni d'intellectualisme : les derniers vestiges de la « Wertherei » disparaissent. Gœthe était revenu d'Italie païen et sensuel : il s'ibandcnne sans réserve aux joies de la sensualité, et il les célèbre en un belle langue, à la fois copieuse et plastique, dans ces Elégies romaines qu'il composa en 1789 et 1790, en l'honneur de Chr.'stiane. Ces petits poèmes, dont la forme est parfaite, sont en effet la glorification de Tamour charnel, de Tinconscience qui entraîne les amants robustes, jeunes etheureux, de l'harmonie qui existe entre la beauté du corps et la beauté des pensées:
Ne te repens pas, ma bien-aimée, de t'ôtre sitôt donnée à moi ! Crois-le, je ne pense rien qui t'offense ni te rabaisse. Les flèches de l'amour ont des effets divers : quelques-unes nous effleurent, et de leur poison pénénétrant le cœur souffre pour des années ; mais les autres, puissamment empennées, à la pointe acérée, entrent dans la moelle, euflamnient le sang. Dans le temps héroïque où les dieux et les déesses aimaient, le désir suivait le regard, la jouissance suivait le désir. Crois-tu que la déesse de l'amour ait longtemps réfléchi, lors-
qu'un jour Anchise lui plut dans les bois de Tlda ? Si la lune avait hésité à baiser le bel endormi, ohl TAurore jalouse l'aurait bien vite éveillé ! Héro aperçut Léandre dans une fête brillante, et soudain l'amant en* flammé s'élança dans le flot nocturne. Rhéa S'ylvia, la vierg*e royale, descend puiser de l'eau dans le Tibre, et le dieu la saisit; et c'est ainsi que Mars devint père. Une louve allaita les jumeaux, et Rome s'appela la reine du monde.
Ou bien :
Je me sens maintenant joyeux et enchanté sur la terre classique: le passé et le présent me parlent plus haut et avec plus de charme. Ici, je suis le conseil des anciens et feuillette leurs œuvres d'une main diligente, chaque jour avec un nouveau plaisir. Mais, pendant les nuits. Amour m'occupe autrement ; si je ne suis instruit qu'à demi, je suis doublement heureux. Et est-ce que je ne m'instruis pas, en observant les formes d'un beau sein, en promenant ma main sur les hanches? Alors seulement je comprends bien le marbre ; je réfléchis et je compare, je vois avec des yeux qui sentent, je sens avec une main voyante. Si la bien-aimée me vole quelques heures du jour, elle me donne en dédommag-ement les heures de la nuit. Pourtant, on ne s'embrasse pas toujours, on cause raisonnablement ; si le sommeil la surprend, je pense beaucoup, à côté d'elle. Souvent même, j'ai poétisé dans ses bras, et d'une main musicale, j'ai compté sur ses épaules la mesure de l'hexamètre. Elle respire dans son aimable sommeil, et son haleine m'enflamme jusqu'au fond du cœur. Cependant, Amour entretient la lampe, et songe au temps où il remplissait le même office pour ses triumvirs.
Quelques nuages glissaient dans cet Olympe : le principal, une fois passé Forage qu'on pouvait craindre des ressentiments de M"^« de Stein, ce fu-
rent les rumeurs publiques, les jugements sévères, la tyrannie du qu'en-dira-t-on: car « la Renommée, je le sais, est en guerre avec TAmour ». Mais ces difficultés mêmes devaient s'arranger. Peu à peu, en effet, on accepta la liaison de Gœthe avec Christiane, comme un fait accompli qu'on ne pouvait changer; M°^^ Herder, qui d'abord avait pris assez vivement le parti de M°^® de Stein, cessa de s'offusquer; Herder, que ses fonctions de Generalsuperintendant auraient pu rendre plus rigoureux, se prêtait aux confidences de son ami; a Frau Rath » elle même prodiguait, en parlant à sa pseudorbellefille,les diminutifs caressants et intraduisibles, l'appelant mein Liebchen ou mein Bettschatz ; la duchesse-mère était, d'instinct, indulgente à ces choseslà; quant à la duchesse Louise, elle était trop effacée pour qu'on s'inquiétât beaucoup de sa désapprobation. Christiane devint mère. Gela acheva d'arranger tout : son fils fut baptisé, deux jours après sa naissance, Jules-Auguste-Werther, par le General superintendant Herder en personne, avec le duc pour parrain. Après cela, les dames de Weimar encore récalcitrantes se trouvaient désarmées.
Il faut le dire à l'éloge de la petite fleuriste Christiane Vulpius : elle rendit Gœthe parfaitement heureux, porta dignement le nom qu'il lui donna plus tard, et fut une mère excellente. Et, fait singulier, tandis que, pendant toute la durée de sa liaison intellectuelle avec M"^® de Stein, Gœthe avait été comme frappé de stérilité, il retrouva, dans la paix de sa vie plus retirée et plus normale, toute sa puissance de production, tout son génie ;
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sans abandonner ses travaux scientifiques, et tout en composant ses Elégies romaines^ nous le voyons en effet achever de publier coup sur coup quelquesunes des œuvres qu'il mûrissait depuis si longtemps. Iphigénie avait paru, dans sa version poétique et définitive, en 1 787 ; Egmont parut Tannée suivante ; Tasse, commencé depuis 1780, fut achevé en 178g et publié en 1790; la version en prose de la Meta-morphose des plantes est de la même année.
Une seule de ces œuvres nous arrêtera : celle dans laquelle Gœthe, de son propre aveu, a mis le plus de lui-même, celle qui, à l'en croire, est, au même titre que Werther, une page de sa biographie. Vous me demandez quelle idée j'ai voulu exposer dans ce drame, disait-il un jour à ses amis; «est-ce que je lésais? J'avais la vie du Tasse, j'avais ma propre vie; en mêlant les différents traits de ces deux figures si étranges, je vis naître Timage de Tasse, et, comme contraste, je plaçai en face de lui Antonio, pour lequel les modèles ne me manquaient pas non plus. La cour, les situations, les relations, r amour, tout était à Weimar comme à Ferrare^ei je peux dire justement de ma peinture relie est l'os de mes os et la chair de ma chaire »
« Tout était à Weimar comme à Ferrare, » voilà