I. Conversations avec Eckerniann
LE POÈTE DE COUR l8l
une affirmation qui paraîtra pour le moins aussi étrange que le mélange des deux figures de Tauteur et du modèle. Aujourd'hui, muni des renseignements que nous possédons, Goethe ne pourrait plus parler ainsi : il aurait lu le beau livre de M. Victor Cherbuliez, le Prince Vitale, évocation si pittoresque à la fois et si divinatrice de ce que furent en réalité Tâme et la vie du poète de la Jérusalem ; il aurait compulsé les innombrables travaux de la critique italienne, entre autres ceux de M. Angelo Solerti, qui modifient singulièrement la légende de la cour de Ferrare i ; il aurait lu les curieux Discours d'Annibale Roméi, gentilhomme ferrarais, que nous a fait connaître le même M. Solerti : après quoi Alphonse d'Esté, ses deux sœurs Eléonore et Lucrèce, la comtesse de Scandiano et Antonio Montecatino lui-même se présenteraient à son imagination sous un jour tout différent. Mais en son temps, il ne pouvait rien savoir de tout cela • dans la légende de Tasse, telle qu'il pouvait la connaître, il y avait place encore pour cette « Fantaisie » en laquelle il se plaisait à saluer sa déesse. Il conçut et commença son œuvre en 1780. A ce moment-là, sa seule source était la biographie du marquis Manso, ami fidèle, mais historiographe suspect 2, et l'édition vénitienne des œuvres de Tasse 3, dans le dixième volume de laquelle il trouva, raconté par Muratori, Tépisode bien connu qui lui donna son dénouement : Manso et Muratori ne