‹ Essai sur GœtheChapitre 17 sur 27 · Opère di Torqaato Tasso, Venise · texte numérisé non relu

Opère di Torqaato Tasso, Venise

l82 ESSAI SUR GŒTHE

fournirent à Gœlhe que le thème général de sa pièce, dont il n'écrivit que le premier acte, dans lequel n'apparaissait pas encore le personnage d'Antonio Montecatino. Il en lut des fragments à M™e de Stein et à Knebel, puis abandonna son niariuscrit. Il y songea en Italie : « Tasse croît lentement comme un oranger, écrivait-il quelques mois avant son retour. Puisse-t-il porter de bons fruits I » A Rome, il avait pu lire une œuvre toute récente, qu'il étudia avec soin, la « biographie » de l'abbé Serassi *, beaucoup plus complète et critique que celle de Manso : « Je lis maintenant la vie de Tasse, de l'abbé Sérassi, écrivait-il à Charles- Auguste en date du 28 mars 1788. Mon intention est de me remplir l'esprit du caractère et du sort de ce poète, pour avoir quelque chose qui m'occupe en voyage. Je ne désire pas achever la pièce commencée avant mon retour, mais j'espère la pousser plus loin. » Ce fut Serassi qui lui fournit Antonio, et la création de cette nouvelle figure amena Gœthe à remanier entièrement son œuvre : il y mit la dernière main en 1789, menant ainsi de front, ou à peu près, la composition de ses sensuelles Elégies romaines^ dont Christiane, son petit Erotikon\ comme il l'appelait volontiers, était l'inspiratrice, et celle du drame quasi-platonicien que remplissait le souvenir de M™® de Stein.

Cette œuvre, qui fut si longue à mûçir, est une œuvre de belle ordonnance, savante etforte, « classique » de parti pris, dans ses formes régulières,

I. La viia di Torquato TassOy scrilta dall' Âbaie Pierantonio Serassi. Rcme. 1785.

dans la sévérité voulue de son dénouement. Elle se développe presque sans incidents : on ne saurait imaginer une action moins mouvementée, d'allures plus sobres, de ton plus paisible. De lents dialogues se déroulent avec une ampleur majestueuse, auxquels le décor d'un temple grec conviendrait mieux que celui de Belriguardo. Pas une allusion ne rappelle les tragédies dont la cour de Ferrare était d'habitude le théâtre. Les milieux ne sont pas même esquissés, où de graves figures, auxquelles le caprice du poète a donné des noms historiques, glissent dans un éther subtil, en débitant de sages maximes et de nobles pensées qu'enchaîne le fil ténu de l'action.

Cette action est tout entière dans l'analyse des souffrances morales de Tasse, — non point telles qu'elles furent dans la réalité historique, mais telles que Goethe se plaît à se les figurer.

Au début, dans un jardin « orné de bustes de poètes épiques », parmi lesquels ceux de Virgile et d'Arioste occupent la place d'honneur, les deux Eléonore (la princesse d'Esté et la comtesse de Scandiano) s'amusent à les couronner et s'entretiennent du poète qu'elles aiment toutes deux. Le portrait qu'en trace leur enthousiasme répond d'ailleurs beaucoup mieux à l'idée que Goethe se faisait de lui-même qu'à celle que nous avons de son héros : « Son œil s'arrête à peine sur celte terre, dit Eléonore ; son oreille saisit l'harmonie de la nature; ce que fournit l'histoire, ce que présente la vie, son cœur le recueille aussitôt avec empressement ; son génie rassemble ce qui est au

l84 ESSAI SUR GOETHE

loin dispersé, et son sentiment anime les choses inanimées. Souvent il ennoblit ce qui nous paraissait vulgaire, et ce qu'on estime s'anéantit devant lui. » La princesse renchérit, en réclamant sa place dans un coin du tableau: «Mais la réalité me semble aussi l'attirer et le retenirpuissamment.Les beaux vers que nous trouvons parfois attachés à un arbre, et qui, semblables aux pommes d'or, nous représentent, avec ses parfums, un nouveau jardin des Hespérides, ne les reconnais-tu pas tous pour les fruits gracieux d'un véritable amour ? » Les allures inquiètes et douloureuses du cher poète les préoccupent toutes deux: aussi s'efforcent-elles de bien disposer en sa faveur le duc Alphonsç. Le duc est très bienveillant quand le poète apporte le manuscrit depuis si longtemps attendu de son œuvre capitale, il invite sa sœur à lui poser sur le front la couronne môme dont elle venait d'orner le buste de Virgile. Cette faveur remplit Tasse de la joie la plus pure. Mais sa joie est gâtée par l'arrivée d Antonio Montecatino, qui vient de rendre des services à l'Etat, que le duc doit lui préférer, que la princesse aimera bientôt autant que lui, et qui d'ailleurs, étant homme positif, rafraîchit son enthousiasme par des propos de sagesse pratique, un peu pédants. Et en effet, Antonio devient la cause des malheurs qui fondent sur le poète : non pas qu'il cherche à lui nuire, ou qu'il le haïsse; mais il y a, entre ces deux hommes, l'anthipathîe irréductible qui sépare les âmes d'essence différente. Le poète, inchné à la mélancolie, s'excite à mille tourments sur cet étranger dont la seule présence lui est une

LE POÈTE DE COUR l85

torture. Eq vain Eléonor^ et la princesse s'e^Torcenl-elles de Tapaiser : il feint d'entrer dans leurs vues, il se prête au jeu d'une réconciliation, il écoute les sages avis d'Antonio et répond avec une apparente cordialité : la méfiance demeure dans son cœur. Les moindres incidents l'alimentent : ce n'est plus Antonio seul qui lui est suspect, mais Eléonore, Alphonse, la princesse elle-même; il leur prête des desseins perfides, des calculs ténébreux. Ainsi jusqu'au moment où ses transports amènent la catastrophe. Ici, l'optimisme de Goethe adoucit singulièrement la réalité. Bien que le duc se soit écrié, comme dans le récit de Muratori : « Il perd l'esprit ! qu'on l'arrête ! » — Tasse ne donne aucun signe de folie, rien n'annonce la terrible cellule où des visiteurs le trouvèrent nu et affamé. Resté avec Antonio, il s'abandonne à sa fureur, il se désespère, il invective ses amis delà veille, jusqu'au moment où un mot de son compagnon lui rend la possession de soi même :

— Quand tu semblés le perdre tout entier, lui dit An lonio, compare-toi à d'autres: reconnais ce que tues.

Tasse répond :

— Oui, tu me le rappelles à propos !... Aucun exemple de l'histoire ne viendra-t-il plus à mon secours ? Ne «'offre-t-il à mes yeux aucun noble caractère, qui ait plus souffert que je ne souffris jam<Tis,afin que je prenne courage en me comparant k lui ? Non.., tout est perdu... Une seule chose me reste. La nature nous a donné les larmes, le cri de la douleur, quand l'homme enfin ne la supporte plus... Elle m'a laissé par-dessus tout, elle m'a laissé, dans la douleur, la mélodie et l'éloquence.

pour déplorer toute la profondeur de ma misère : et tandis que V homme reste muet dans sa soujfrance^ un Dieum*a donné de pouvoir dire combien je souj* yre. (Antonio s'approche de lui et le prend par la main.) Noble Antonio, tu demeures ferme et tranquille ; je ne parais que le flot ai^^ité par la tempête ; mais réfléchis, et ne triomphe pas de ta force. La puissante nature, qui fonda ce rocher, a donné aussi aux flots leur mobilité ; elle envoie sa tempête : la vag-ue fuit, se balance,^ s'enfle et se brise par-dessus en écumant. Dans cette vague, le soleil se reflétait si beau, les étoiles reposaient sur son sein doucement ag'ité. L'éclat a disparu, le repos s'est enfui... Je ne me reverrai plus dans le péril,, et ne roug-is plus de l'avouer. Le g-ouvernail est brisé ; le navire craque de toutes parts ; la planche éclate et s'ouvre sous les pieds! Je la saisis de mes deux bras ! Ainsi le matelot s'attache encore avec force au rocher contre lequel il devait échouer.

Le rideau tombe sur ce discours, dans lequel il n'est point difficile de reconnaître ce que M. Kuno Fischer appelle « l'idée fondamentale » de la pièce *, l'idée qui rattache Tasse à Werther y et fait de celui-là un frère assagi de celui-ci. Cette idée se trouve enfermée dans les deux vers que nous avons soulignés. Elle était si chère à Goethe, qu'il la reprise plus tard dans ses Stances à Werther^ dont il se servit, plus tard encore, pour composer sa Trilogie de la passion, qui se ferme sur le même thème :

(( La séparation est la mort, peut-on lire dans les Stances. Comme nous sommes émus quand le

1. Kuno Fischer, Gœthe'sTasso, ate Aaflaje, ffjidelbsrj, 1890^ — Voir également Ga?//èe'5 Tasso uni Kuno Fischer, par F. Kern ^ Berlin. 1892, et une étude de M. W. Buchner, Seibslerlebtes in Gœthe*s TassOf dams le Goethe -Jahrbuch de 1894.

poète chante pour éviter la mort qu'apporte la séparation ! Enchaîné dans de tels tourments à demi mérités, un dieu lui donne d'exprimer ce quil souffre. »

Le morceau final (Réconciliation) n'est qu'un nouveau développement de ce motif :

... Quelle puissance calmera le cœur oppressé qui a tout perdu ? Où sont les heures si vile envolées ? Vainement tu avais eu en partage le sort le plus beau : ton âme est troublée, ta résolution confuse. Ce mondesublime, comme il échappe à tes sens !

Soudain s'élève et se balance une musique aux ailes d'ang-e ; elle entremêle des mélodies sans nombre, pour pénétrer le cœur de l'homme, pour le remplir de Télernelle beauté : les yeux se mouillent; ils sentent, dans une plus haute aspiration, le mérite divin des chants comme des larmes.

Et le cœur, ainsi soulagé, s'aperçoit bientôt qu'il vit encore, qu'il bat, et voudrait battre, pour se donner à lui-même, à son tour, avec joie, en pure reconnaissance de cette magnifique largesse...

M. Kuno Fischer traduit ces sentiments en une prose un peu rébarbative, mais qui ne laisse pas que de dire ce qu'elle veut : « On se délivre de ses passions en les représentant clairement, explique t-il; on transforme alors ses conditions en objets, et par là même on s'en affranchit. Ainsi a enseigné et agi le philosophe Spinoza. Gomme penseur et poète, Goethe en use de même. C'est là qu'est le nœud de son entente la plus profonde avec Spinoza, dont il avait étudié les doctrines avec zèle et pour sa profonde satisfaction entre ses deux versions de 7^055^(1784-1786). Il avait trouvé en

l88 ESSAI SUR GOETHE

Tasse un sujet de même condition : un grand poète qui souffre comme Werther, et, comme lui, trouve délicieux de plonger dans Tabîme de son propre cœur. Il ne le peut et ne le doit pas. Dans les souffrances d'un tel poète, il y a la force du relèvement, la force créatrice qui suffit à la guéri- -son. » Avouerai-je que ce prétentieux commentaire ne me paraît point amplifier une pensée pour laquelle il est peut-être superflu de répéter à toutes les lignes le mot « profond », d'invoquer Spinoza, de remuer le problème du subjectif. Dans la suite, un poète. Allemand aussi, mais d'esprit limpide, •devait dire beaucoup plus simplement : « Avec ma grande douleur, j'ai fait de petites chansons. » Des milliers de poètes, de tous les temps, de toutes les races, en ont usé de même : les uns avec conscience, les autres emportés par leur instinct, par Ja force mystérieuse qui, dans leurs âmes privilégiées, transforme en nobles pensées, en belles images, en rimes sonores, la pauvre matière humaine •de leurs peines. Une des orig'nalilés de Gœthe, -c'est, une fois cette transformation constatée, d'en avoir fait à la fois la méthode de son esthétique et Je principe essentiel de sa morale particulière. On peut accepter Tasse pour un brillant plaidoyer en faveur de cette doctrine ; mais il est autre chose •encore .

Il répercute d'abord les derniers échos assourdis •d'une tempête que Gœthe avait traversée, mais dont les ravages ne le menaçaient plus.

Pendant toute la période que le critique allemand appelle, non sans raison, celle des « années sau-

LE POÈTE DE COUR l8^

vagcs », et qui comprend les premiers temps du séjour à Weimar, Goethe, comme un peu plus tard Schiller et les romantiques, s'était abandonné au rêve habituel des jeunes gens, au rêve d'une vie libre, affranchie delà tyrannie des conventions, desusages, des lois, propice à la large expansion d'une individualité exigeante et robuste. Chacun à sa manière, Gœtz et Werther expriment ce rêve : le premier, en nous faisant admirer un héros qui, dressé contre les forces sociales de son»temps, les brave, et, même vaincu, les domine; le second,, en nous attendrissant sur une intéressante victime des conditions normales de la vie sociale. Or, les. années avaient soufflé sur cet esprit de révolte ; les dernières flammes, dirait-on, en vacillent dans certains propos de Tasse, qui ne semblent ni des revendications justes, comme celles du Chevalier à la main de fer, ni des plaintes émouvantes comme celles de l'amant de Charlotte, mais des rêveries malsaines que dissipent de sages paro-^ les. C'est en efl*et avec une douce puérilité d'enfant gâté, docile au fond, prêt à s'assagir, que Tasse regrette l'âge d'or, — celui « où chaque oiseau, dans le libre espace de l'air, où chaque animal, errant par les monts et les vallées, disait à l'homme : « Ce qui me plaît est permis. » — Ce qui lui vaut aussitôt une aff'ectueuse réprimande de la princesse : a Mon ami, l'âge d'or est passé sans doute, mais les nobles cœurs le ramènent. Et, s'il faut t'avouer ce que je pense, l'âge d'or dont le poète a coutume de nous flatter, ce beau temps n'exista peut-être pas davantage qu'il n'existe. S'il

xgo ESSAI sua gœthe

fut jamais, il n'était certainement que ce qu'il peut toujours redevenir pour nous. II estencore des âmes sympathiques, qui se rencontrent et jouissent ensemble de ce bel univers. II ne faut, mon ami, que changer un seul mot dans la devise : « Ce qui est convenable est permis. » — Cela n'est plus du tout la même chose. Aussi Tasse proteste-t-il, mais sans avoir le dernier mot, qui reste à la princesse- Gœthe est maintenant avec elle. L'homme qui, dix ans auparavant, se passionnait avec tant d'ardeur juvénile pour la justice élémentaire des Raubritter est bien près déjà d'être celui qui dira : «J'aimemieux commettre une injustice que supporter un désordre. »

On doit remarquer encore dans Tasse les traces d'un autre conflit que Gœthe connaissait aussi, et qu'il s'efforce, dirait on, de décrire de très haut^ sans prendre parti, en observateur tranquille et rassuré : la lutte éternelle qui sévit entre les êtres d'espèce différente, les uns inclinés au rêve, amants de la chimère, toujours prêts à se perdre pour elle; les autres, vrais fils de la terre, épris des biens positifs dont elle est féconde, trop curieux des meilleurs chemins pour lever jamais les yeux vers les nuages. Par le fait des circonstances qui, enle poussant à Weimar, 1er transformèrent en secrétaire d'État, mais plus encore par l'œuvre même de sa nature si diverse, où se réunissaient tant de contrastes, Gœthe appartenait à ces deux catégories d'hommes, et simultanément il était poète et ministre. Il savait, par propre expérience, quelles sont pour un rêveur les difficultés de la vie prati-

que et d'où viennent les obstacles qui les aggravent encore; il se souvenait des adroits efForts de M. von Fritzch pour l'arrêter dès les premiers pas dans sa carrière officielle ; il se rappelait aussi les sacrifices faits aux « affaires » par son ambition d'écrivain, tant de plans abandonnés dans ses cartons, tant de projets délaissés que seuls les loisirs du voyage lui permettaient enfin de reprendre. Et une foisde plus, selon la méthode qu'il connaissait déjà, il se dédoubla. A côté de la figure de son protagoniste, il en plaça une autre, qui la compléta en lui faisant contraste. Antonio Montecatino, eneffet, ne représente pas seulement les ennemis historiques qui poursuivirent le Tasse de leurs rancunes : Pigna, Guarini, et l'authentique Montecatino, lequel, avant d'être secrétaire d'Etat, avait été professeur de philosophie à l'académie de Ferrare;il représente encore, et surtout. Vautre face de l'éternel Moi que Goethe décrit sous les traits de ses héros. Il est à Tasse ce que WeisUngen est à Gœtz, ce que Méphistophélès est à Faust, soncomplément, l'ombre inséparable qui dépend de lui, bien qu'elle semble le contredire ou même le railler : telle, dans la vieille légende, l'ombre moqueuse de Marcolf suivant le grave roi Salomon. L'un est ardent, l'autre froid; l'un rêve sans cesse, l'autre ne veut qu'agir; de celui-ci, le « cœur demeure inébranlable sur le flot inconstant de la vie » ; de celui-là, il flotte au gré de tous les vents et de toutes les vagues. Aussi se heurtent-ils comme des éléments contraires, de leurs lèvres jaillissent naturellement les paroles qui se contredisent ; entre eux, la

ESSAI SUR CŒTHE

querelle éclate d elle-mi^me, au premier incident. Et pourtant ils se confondent, ils cohabitent dans la même âme, ils ne sont qu'un seul et même être. Aussi se réconcilient-ils à la fin : l'harmonie se rétablit entre eux, comme elle s'était rétablie en Goethe au moment où il prit la résolution de quitter Weimar pour rendre au poète ses droits.

Vous voyez tout ce qu'il y a de personnel dans cette œuvre aux allures si calmes, d'une ordonnance si tranquille, dans cette œuvre d'apaisement et de sérénité. Au fond, elle est une confession, au même titre que Werther^ mais enserrant de plus près l'intime vérité. Si Ton veut savoir comment Gœthe concevait sa propre image, c'est ici qu'on pourra l'apprendre, en observant Tasse et Antonio dans l'être unique qui a été leur seul modèle.

On ne saurait méconnaître que cette image est fort belle. A eux deux, ces deux hommes possèdent une âme commune capable de réfléchir l'univers, et le contraste qu'ils forment embrasse toute la vie. Nous ne pourrions imaginer aucune idée qui ne trouvât en l'un ou en l'autre l'espace de s'épanouir, aucun sentiment dont l'un ou l'autre ne pût être la haute expression, aucun acte que l'un ou l'autre ne pût accomplir. Les répliques qu'ils échangent, les reproches mêmes qu'ils s'adressent, ce sont de profondes paroles, au sens lointain, qui traduisent avec une puissance symbolique le désaccord flagrant du rêve et de l'action, et, — malgré l'optimisme de parti pris répandu sur l'œuvre comme un sable d'or, — la douleur qui résulte de leurs perpétuels ma-

LE POÈTE DE COUR IqS

lentendus. Gœthe dut éprouver un bien vif mouvement de joie le jour où, dans le livre de Serassi, il découvrit ce personnage d'Antonio Montecatino, presque oublié de l'histoire, dont il s'empara, qu'il fit sien, qui seul lui permit de développer toute sa pensée, de traiter tout son sujet, d'étaler toute son apologie : sans Antonio, sa pièce fût probablement demeurée un fragment inachevé, comme Prométhée ; au plus, elle serait devenue une rapsodie lyrique, ennuyeuse et de saveur fade. Antonio Ta relevée, il en est le sel savoureux et salutaire.

En même temps qu'il peignait son portrait embelli, Gœthe était amené à peindreaussi les figures qui, dans la vie, accompagnaient la sienne. 11 les a bien traitées : elles bénéficient toutes de sa volonté de ne voir et de ne rencontrer que des exemplaires irréprochables de l'humanité, décorés des vertus qu'il regardait alors comme les plus hautes, tous beaux, tous intelligents, tous bons, — du moins selon Tidée qu'il se faisait de la bonté, de l'intelligence, de la beauté. On les reconnaît sans peine sous leurs déguisements italiens, — d'autant plus qu'ils s'éloignent davantage des données de l'histoire. A coup sûr, c'est à Weimar qu'il pense, ce n'est point à Ferrare, quand il esquisse les traits de la petite ville qui sert de thétâre à son drame. « Elle est devenue grande par ses princes, » dit la Scandiano. A quoi la princesse réplique : « Plus encore par les hommes excellents qui s'y sont rencontrés par hasard et heureusement réunis. » Ce qui amène Ja comtesse à reprendre : « Le hasard disperse aisément ce qu'il rassemble. Un noble es-

ig4 ESSAI SUR GŒTHE

prit attire de nobles esprits et sait les fixer comme vous faites. Autour de ton frèreet de toi, se réunissent des cœurs qui sont dignes de vous^etvous égalez vos illustres ancêtres. » Quelle que fût l'indifférence de Gœlhe pour l'exactitude historique, quelque imparfaits que fussent ses documents, il ne pouvait ignorer que de tels compliments adressés aux princes de la famille d'Esté eussent paru de l'ironie; qu'Alphonse II avait du sang de Borgia dans les veines; que pour lui comme pour ses (( illustres ancêtres », l'accueil fait aux poètes n'était guère qu'un calcul d'ambition; que cet accueil, — ainsi que l'Arioste, avant Tasse, en fit l'expérience, — était étroit, parcimonieux, intéressé, car ces princes, habiles ménagers de leurs ressources, entendaient que leurs protégés servissent à double fin, et, tout en célébrant à loisir leurs noms pour la postérité, leur rendissent maint service délicat dans le siècle présent; que l'administration de leurs Etats, surtout l'organisation de leur armée, les préoccupait beaucoup plus que l'érudition, les lettres, les arts. Alphonse II, en particulier, ne rappelait en rien le prince humanitaire, sentencieux, modéré, qui donne à Tasse de sages conseils, s'applique à lui rendre la vie agréable, cherche à le guérir de sa misanthropie, montre dans ses propos autant de justesse d'esprit que d'élévation d'âme. C'était, au contraire, un rude homme, ambitieux, tenace, qui pou suivait âprement les desseins d'une diplomatie ténébreuse tout en expérimentant de nouveaux systèmes de canons et d'arquebuses pour appuyer au besoin ses droits, et qui surveillait, de très près,.

LE POÈTE DE COUR igS

rinslruclion de son infanterie. Peu fortuné dans ses négociations, mal servi par des ministres infidèles (dont un des pires fut précisément Antonio Montecatino), il s'efforçait de cacher les déceptions de son orgueil et s'enfermait en lui-même. Si quelque souverain plus moderne ou plus près de Goethe eût eu certains traits de ressemblance avec lui, c'eût été, peut-être, un des Hohenzollern, prédécesseurs de Frédéric II, souverains d'un État modique, ambitieux de s'accroître, bien plus en tout cas que l'honnête Charles- Auguste. Mais Gœthe s'était hâté de perdre de vue son modèle authentique : il traçait, selon sa fantaisie, le portrait idéal du Prince et, comme il était poète de cour, il émaillait sa description d'allusions aimables et de compliments flatteurs.

Comme Alphonse, les autres personnages du drame ne ressemblent en rien à leurs modèles historiques et rappellent, au contraire, les figures que Gœthe avait depuis dix ans sous les yeux. Merck, qui depuis des années posait déjà pour Méphistophélès, posa pour Antonio Montecatino, ou du moins pour les lignes extérieures de ce personnage dont nous connaissons les véritables origines. En la gracieuse figure d'Éléonore Sanvitale, si séduisante bien qu'entachée un peu d'esprit d'intrigue, on se plut à reconnaître la belle comtesse Werthern, qu'on devait retrouver plus tard dans Wilhelm Meister. Surtout, la princesse parut un portrait ressemblant de M™e de Stein: l'on ne doute pas que Gœthe ait ici retracé, sous les couleurs qu'il tenait à lui donner, l'histoire de leur

longue liaison. Une fois de plus, pour employer le langage abstrait de M. Kuno Fischer, le « sujet» s'est pris pour !'« objet ». Rappelez-vous le ravissement où la « silhouette » de la seconde Charlotte avait plongé Goethe ; les expériences dont il sortait à peine, aussi meurtri qu'il pouvait l'être, en tous cas fatigué, lorsqu'il la rencontra; le ton enthousiaste, presque dévot, des premiers billets qu'il lui écrivait; et lisez ces vers :

... Ainsi que Thomme égaré par de vains prestiges est aisément et doucement guéri par Tapproche de la divinité, je fus doucement guéri de toute fantaisie, de tout égarement, de tout désir trompeur aussitôt que mon regard eut rencontré le tien. Tandis qu'auparavant mes vœux ignorants s'égaraient entre mille objets, pour la première fois je rentrai en moi-même avec confusion, et j'appris à connaître le bien désirable. C'est ainsi qu'on 1

cherche vainement, dans le vaste sable des mers, une perle qui repose cachée dans la nacre, sa retraite solitaire.

Remarquez encore l'influence toute bienfaisante qu'exerce sur le fougueux poète l'âme tranquille de la princesse, l'art savant dont elle use pour le modérer, pour retenir sa passion dans les limites que prescrivent les mœurs et sa faible santé. Ce sentiment subtil, qui ne réclame aucune satisfaction sensuelle, redoute l'aveu comme un commencement de brutalité, s'enfuit dans des régions tout intellectuelles, raisonne, discute, esthétise, poétise — ce sentiment est analysé avec une sûreté de touche qui porterait à croire que les relations de Goethe et de M"* de Stein ne furent jamais plus passionnées. En tout cas, elles apparaissent ici

ramenées à un pur commerce d'âme à âme, et les points de contact sont frappants : « Ah! chère Lotte, écrivait Gœthe à son amie, le 27 février 1787, — et Ton ne sait si Tallusion porte sur la séparation du moment ou sur tout leur amour, — tu ne sais pas quelle violence je me suis faite et me fais, et qu'au fond la pensée de ne pas Ve posséder, de quelque façon que je la prenne, me tourmente et me dévore. » C'est bien là, presque exacte, la nuance des regrets qu'exprime Tasse, dans l'entretien suprême où il laisse éclater son cœur, en employant le mot même qu'il appliquait de préférence à la seconde Charlotte : « Tu es toujours celle qui m'apparut, dès le premier moment, comme un ariffe sacré. . . Est-ce un délire qui m'entraîne vers toi ? Est-ce une frénésie, ou un sens plus relevé qui saisit, pour la première fois, la plus haute, la plus pure vérité? Oui, c'est le sentiment qui seul peut me rendre heureux sur cette terre; qui seul m'a laissé misérable quand je lui résistais et voulais le bannir de mon cœur. Cette passion, je songeais à la combattre; je luttais et je luttais contre le fond de mon être : Je détruisais ma propre nature^ à laquelle tu appartins si complètement. » Dans les transports où Tasse se laisse entraîner ensuite, d'aucuns ont voulu voir une revanche des sens violentés contre un amour incomplet, un réquisitoire contre l'amour platonique, ou même un plaidoyer du poète pour son amie du jour contre celle de la veille, pour Christiane contre Charlotte, une espèce de justification des ardeurs desEléffies romaines. Les bons arguments

igS ESSAI SUR GOETHE

ne manquent point à Tappui d'une telle thèse : on rappelle que, pendant les années qui précèdent son voyage, Goethe se réclamait volontiers des doctrines d'un naturisme presque intransigeant, et qu'athée déjà en partant pour l'Italie, il était revenu païen. Il ne faut cependant pas pousser trop loin l'exégèse. Les œuvres des poètes n'ont pas toujours les dessous compliqués que leur prêtent les commentateurs. Aussi, tout en reconnaissant en Tasse une œuvre eu grande partie personnelle, dont on peut même accepter certains fragments comme des pages de confession, vaut-il mieux résister à la tentation d'y chercher des données trop précises sur la vie de Gœthe et sur son âme. Nous ne saurons jamais exactement ce qu'il y a mis de lui-même, comme aussi nous ignorerons toujours quelle part de son œuvre revient à l'inconscience de l'artiste, quelle aux calculs de l'habile homme, soucieux de composer son attitude.* Le secret de tels amalgames, c'est celui même du génie, qui ne le livre pas.

Parmi les réflexions que Tasse suggère t\ son plus habile commentateur, M. Kuno Fischer, il en est une à laquelle je voudrais m'arrêter un instant:

« Si, dit-il, un de nos dramaturges actuels les mieux doués et les plus intéressants, Henrik Ibsen, par exemple, avait écrit un Torquato Tasso, il se

serait efforcé de peindre d'après nature la misère et les souffrances du poète italien : nous verrions un Tasse, fugitif et mendiant, en habits déchirés, mélancolique dans les accès de sa folie, et, à la fin, gémissant dans sa cellule de l'hôpital Sainte- Anne. Je m'étonne qu'Ibsen se soit jusqu'à présent refusé cet attirant sujet. »

Il ne semble point que M. Kuno Fischer ait une haute opinion du génie d'Ibsen : car vraiment, traiter de telle sorte « Tattirant sujet » de Torquato Tasso, ce serait le ramener à ses lignes les plus pittoresques si l'on veut, mais aussi les plus banales. Le spectacle du malheureux poète, poursuivi par la haine de ceux qu'il aimait, cherchant en vain un asile chez des protecteurs trop craintifs pour le défendre, trouvant à peine un peu de réconfort auprès d'une sœur qu'il ne peut visiter que sous un déguisement, revenant implorer le pardon du prince rancunier qu'il avait offensé, « gémissant dans sa cellule » de Sainte-Anne et succombant enfin dans la pénitence au moment où son sort paraissait s'adoucir, ce spectacle, sans doute, ne pourrait être que fort émouvant : et je suis persuadé qu'un dramaturge (( bien doué » en saurait tirer de beaux effets. Néanmoins, j'aime à croire qu'Henrik Ibsen, ou tout autre écrivain moderne que tenterait le sujet, en pénétrerait mieux le sens humain et profond. Pourquoi ne nous demanderions-nous pas, à notre tour, ce qu'il y verrait ? Il ne s'agit que d'un calcul tout hypothétique; peut-être ce calcul nous permettra-t-il de mieux comprendre l'œuvre même que nous étudions.

200 ESSAI SLR GŒTHE

Ce qu'un dramaturge comme Ibsen verrait avant tout dans le cas de Torquato Tasso, c'est un des exemples les plus tragiques parmi ceux qu'offre riiistoire des conflits qui éclatent souvent entre des individus d'élite et leur époque ou leur milieu.

Tasse, en effet, par la nature et la qualité de son génie, par les aspirations intimes de son être intellectuel, par ridée qu'il se faisait de la poésie et du rôle du poète, relevait moralement de la génération qui précéda la sienne. Il aurait dû naître au temps où des papes lettrés et des cardinaux philosophes hésitaient entre Platon et Jésus-Christ, avant le concile de Trente : il eût alors été Tun des héros de l'humanisme, son génie se fût épanoui en fleurs superbes. Naïvement épris de la beauté des idées et de celle des mots, il ignorait que les uns et les autres ont une valeur pratique, qu'il y a des époques où l'on ne peut les employer qu'en vue de résultats positifs, pour des fins déterminées, et que, justement, le malheur l'avait jeté dans le monde en une de ces époques-là. Souvent, dans ses lettres, il se plaint de la strettezza dei tempi, de Vétroitesse des temps : peut-être ne comprenait-il pas lui-même tout le sens de cette expression qui tombait de sa plume affligée. Elle signifiait, hélas I qu'un monde nouveau opposait, aux libres rêves des penseurs comme aux fantaisies toujours dangereuses des poètes, des barrières très rapprochées. Il ne s'agissait plus de chercher, comme au siècle précédent, la réconciliation des dogmes du Christ et des doctrines de l'Académie, ou celle de l'Eglise d'Orient avec l'Église d'Occident : il s'agissait d'une lutte

ouverte, violente, impitoyable, entre TÉglise catholique et la Réforme. Directement ou indirectement, toutes les forces des hommes agissaient dans ce grand débat, qui seul alors semblait digne d'intérêt. Qu'un poème fût bien ordonné, écrit en belle langue, tissé de fictions magnifiques, émaillé d'images admirables, que signifiait cela ? Une œuvre nouvelle était une arme nouvelle, pour Rome ou contre Rome : Tunique problème qu'elle pût soulever, c'était celui de son orthodoxie; on la jugeait selon qu'elle semblait utile ou nuisible aux plans de la défense catholique; il n'y avait même guère de chances pour que, considérée à ce point de vue, elle pût paraître simplement indifférente. Ces conditions nouvelles, le censeur de la Jérusalem délivrée^ Sperone Speroni, les connaissait à merveille, — tandis que l'auteur les ignorait absolument. Pas un instant, pendant son long travail, Tasse ne songea qu'en chantant « les pieux combats et le guerrier qui délivra le tombeau de Jésus- Christ », il jouait avec un feu redoutable, — celui qui allumait les bûchers; pas un instant, il ne se méfia du « périssable laurier cueilli sur l'Hélicon », des dangers qu'on court à « orner la vérité de fleurs » et à mélanger aux héros de l'histoire des croisades les mythes de la belle antiquité ou les magiciens des contes arabes. Quand il s'en aperçut, — parce qu'on le lui fit voir, — son œuvre était achevée et circulait déjà : elle ne fut plus pour lui qu'une source d'angoisses.

Parallèlement à ce premier conflit, un autre se développait dans l'âme du malheureux : moins élevé

peut-être, celui-là, moîns abstrait, mais plus humain, plus accessible, plus réellement dramatique, plus naturellement fécond en riches péripéties, en tableaux émouvants : si Tasse vécut dans une époque difficile, son milieu immédiat fut aussi le moins propice à son génie, le moins favorable à son caractère *.

Nous avons déjà parlé, incidemment, de la ville de Ferrare, pour marquer ses dissemblances avec la bonne petite cour paisible d'Anna-Amélie et de Charles-Auguste. Si nous y pénétrions de façon plus intime, nous trouverions qu'elle fut un milieu abominable. La famille d'Esté était une des plus tragiques parmi les tragiques familles régnantes d'Italie : une horrible hérédité de meurtres, d'empoisonnements, dépassions monstrueuses, dehaines et de férocités consanguines pesait sur Alphonse II et ses sœurs, que divisaient des rivalités moins sanguinaires que celles d'autrefois, mais pourtant violentes aussi. Eléonore en paraît avoir été l'instigatrice et la Furie : elle soutint de longs procès contre le duc, qu'elle finit par réduire, et s'appliqua de son mieux à entretenir la division entre lui et son autre frère, le cardinal Luigi. C'était une femme habile, énergique, résolue, toujours maîtresse d'elle-même, correcte, froide, indifférente, tracassière. Est-ce elle que Tasse a chantée ? Estce elle qu'il aima? Peut-être, car il était assez vain pour se laisser éblouir par l*éclat de son rang, assez peu clairvoyant pour se tromper sur son âme,

I. Voir Luiffif Leonora e Lucrezia d*Este, par G. Campori e A. Solerli. Turin, 1888.

assez imaginatif pour prendre pour de Tamour cette double illusion. Quant à elle, ses procès, ses intrigues, sa santé l'occupaient trop pour qu'elle pensât à l'amour : son poète l'aima peut-être, mais il est plus que probable qu'elle ne l'aima point; nous savons en tout cas qu'elle prit ouvertement parti contre lui dans un des nombreux conflits qu'il eutavec ses rivaux de cour ; nous savons aussi qu'en 1677 le comte Cesare Lambertini lui ayant écrit que Tasse invoquait son aide et sa protection, elle se contenta de faire remettre la lettre au duc, sans insistance.

Dans la réalité, les deux sœurs, Eléonore et Lucrèce, les deux frères, Alphonse et Louis, leurs ministres, leurs secrétaires, leurs courtisans, leurs hommes de confiance, leurs suivantes, leurs officiers, leurs artistes formaient le milieu le moins propice à des sentiments délicats, à de nobles rêves, à de hautes pensées. Hélas ! et Tasse arriva parmi eux, rempli de toutes les illusions! Au moment de sa venue, on fêtait par de somptueuses réjouissances l'entrée dans la ville de la nouvelle duchesse, Barbara d'Autriche. Il en fut frappé d'un éblouissement dont il ne se remit jamais : « Il me sembla, racontait-il plus tard, que toute la ville fût une scène merveilleuse et jusque-là inouïe, pleine de couleurs et de lumières, présentant mille formes et mille apparences, que tout ce qui s'y passait ressemblait aux actions représentées dans tous les théâtres en diverses langues et par toutes sortes d'acteurs. Et non content d'en être le spectateur, je voulus faire partie de la comédie et me mêler aux

autres... » Quand il évoquait ce beau souvenir, il avait déjà reconnu la vanité de son désir; car il ajoute : «... Jusqu'à ce que je m'aperçus que j'étais la fable et la risée de tout ce peuple : alors la honte me prit, et je dus confesser que tout ce qui plaît au monde n'est qu'un songe d'un instant. » Ily a là tout le drame de sa vie. Ce drame fut d'autant plus intense que chez le héros, comme chez presque tous lespoètes, les sentiments prenaient uneacuité exceptionnelle, amplifiés par Timagination. Son orgueil, son ambition, ses caprices étaient extrêmes. Il les avouait avec une candeur touchante : « De tous mes désirs, écrivait-il, le plus grand estde ne rien faire, et ensuite d'être flatté par mes amis, bien servi par mes domestiques, caressé par mon entourage, honoré par mes protecteurs, célébré par les poètes et montré au doigt par le peuple. » Oui, c'est bien cela qu'il vint chercher à Ferrare,le pauvre homme. Son génie lui donnait peut-être quelque droit à l'obtenir. Un instant même, il crut marcher dans la réalisation de ses rêves. Le réveil n'en fut que plus cruel. — Ne sont-ce pas là des éléments bien dignes en effet de tenter un écrivain moderne, un de ceux que hante le difficile problème des rapports de l'individu et de la société et qui se plaisent à transporter sur la scène l'image des conflits douloureux que multiplient les conditions de la vie actuelle entre l'être isolé et le monde qui l'entoure? Rapprochez de ces données, qui sont simplement celles de l'histoire, telles que M. Cherbuliez les a présentées, telles qu'elles ressortent avec évidence des travaux de la critique contemporaine, le Tasse

de Goethe, avec ses allusions personnelles, ses compliments de cour, ses belles maximes de sagesse optimiste, avec tout le développement psychologique de son héros retracé en raccourcis habiles, avec toute la haute philosophie qu'il exprime, toute la savante esthétique qui le soutient, — vous serez forcé de reconnaître que, quelque séduisante que vous semble Tœuvre, le simple sujet historique ne s y est point élargi. Goethe, dirait-on, Ta nettoyé de ce qu'il comportait d'humain. De plus en plus, la conception qu'il se faisait de sa propre personnalité, de l'art et de la vie, l'éloignàit de la vie. Sous prétexte de la dominer, il en arrivait à la dédaigner. Il en négligeait les aspects vrais, pour leur substituer les images arbitraires qu'il s'en formait dans son esprit. Sa belle intelligence ne lui servait plus à pénétrer les sens cachés des données que fournit la nature^ mais à les arranger d'après les lois qu'il édictait lui-même, les unes pour répondre à ses aspirations particulières, les autres empruntées, je ne dirai pas aux anciens — Aristote n'a plus rien à voir dans l'affaire, — mais aux impressions antiques recueillies en Italie. Naturiste à tant d'autres égards, observateur attentif de pierres et de plantes, défenseur d'une morale qui rompait hardiment avec les conventions établies, il semblait, comme poète, vouer un culte exclusif aux artifices de l'art : et c'est justement dans Tasse que nous pouvons saisir, si j'ose dire, le secret de sa pensée intime, la clef de ce qu'il était, à ce moment-là, comme homme et comme artiste. La beauté plastique, qui n'existe que dans la sérénité.

était devenue à ses yeux l'essentielle beauté. Il se proposa donc de l'introduire dans la poésie, en oubliant qu'entre l'art et la poésie il j aura toujours la différence irréductible de leurs matières premières, celui-là ayant à reproduire, par le bronze ou le marbre, des formes visibles et sensibles, celle-ci ne pouvant que pétrir de la vie dans rimmatérialité des mots et des rythmes. D'autre part, sa doctrine était qu'entre la poésie et la vie il doit exister une juste harmonie, qu'on ne saurait rompre sans préjudice pour les deux : il s'efl^orça donc de régler sa vie d'après les mêmes principes qui gouvernaient son esthétique. Il sacrifia les sentiments qui troublaient la paix limpide de son âme, il ne voulut plus d'autres passions que celles qui pourraient réjouir ses sens sans menaces pour sa sérénité, — et, persuadé de l'excellence de cette nouvelle manière d'être, il choisit, pour la célébrer, l'histoire de Torquato Tasso. Il en fit l'expression la plus haute de l'espèce de programme esthétique qui devenait sa religion, mais aussi la moins vraie de ses œuvres et la moins humaine. « Le vrai Tasse était un grand poète, dit M. Kuno Fischer; le Tasse de Gœthe en est un plus grand encore. )> Corrigeons, s'il vous plaît, ce jugement, qui, avec une modification légère, nous fournira notre conclusion. Le vrai Tasse, né dans une époque peu propice, gêné par son milieu, en butte à des soupçons dangereux, fut cependant un grand poète, mais déjà un poète artificiel ; le Tasse de Gœthe, produit d'une imagination pliée àcertains partis pris par une intelligence despotique, demeure un grand poète^

mais plus artificiel encore. Peut-être l'œuvre qu'il a inspirée restera-t-elle longtemps l'œuvre préférée des métaphysiciens comme M . Kuno Fischer ; les simples hommes, auront une peine croissante à y trouver quelque plaisir.

Il y a des écrivains dont la production est constante, comme le jaillissement d'une source vive ; chez d'autres, elle est intermittente, assujettie aux conditions ou aux hasards de leur vie : ils ressemblent à ces rivières qui doivent la force de leurs eaux aux neiges de l'hiver ou aux pluies du printemps, et qui, pendant de longs mois, coulentà peine dans un lit desséché. Gœthe fut de ceux-ci. Nous avons vu qu'après la superbe éclosion qu'avait marquée la publication rapprochée de Gœtz et de Werther^ les premières années deWeimar n'avaientétéqu'une longue période de stérilité. Le voyage d'Italie réveilla son génie : il se rendormit après le Tasse, pendant près de cinq années. Ces brusques passages d'une extraordinaire fécondité à un silence presque complet continuèrent dès lors à se succéder, sous la pression changeante des circonstances, jusqu'à la fin d'une carrière qui, lorsqu'on la juge par ses résultats, paraît avoir été si constamment active et si bien remplie.

En rentrant à Weimar, Goethe trouva la cour et la ville telles à peu près qu'il les avait quittées : Charles -Auguste menait de front des combinaisons politiques et des galanteries qui assombrissaient Thumeur plutôt mélancolique de la duchesse Louise ; la duchesse-mère était « radicalement brouillée » — radicaliter brouillirt, écrit Goethe à Knebel — avec M'^® de Gôchhausen : événement considérable ; Wieland poursuivait la publication du Mercure allemand, dont les 2000 abonnés ne suffisaient point à nourrir sa nombreuse famille : il écrivait abondamment, et aurait bien voulu quitter Weimar; Herder roulait de grandes idées, partait pour Rome, obtenait une augmentation d'honoraires qui devait lui permettre de payer ses dettes, et, fidèle à son caractère, restait mécontent. Derrière ces grands personnages et leur cercle, les 7.000 habitants de la modeste capitale continuaient à vivre en paix, sans se soucier encore des grands événements dont ils allaient bientôt subir le contre-coup.

Vous savez en quels termes habiles Gœthe, dès son retour, s'était mis à la disposition de Charles- Auguste, en le priant de se souvenir qu'il était avant tout un artiste, et vous vous rappelez comment Charles-Auguste avait répondu. Déchargé des soucis administratifs, le poète n'en conservait pas moins i. 800 thalers d'appointements, en restant

2iO ESSAI SUR GŒTHE

conseiller privé, président de la commission des mines, membre irresponsable de la commission de la Chambre, avec le privilège d'occuper aux séances le fauteuil du duc. Ces charges n'étaient point accablantes; elles assuraient à leur titulaire, avec le loisir qu'il souhaitait, une part suffisante d' « officiai! té », et une situation fort brillante que relevait encore son intimité avec le duc. Pourtant, malgré les précautions adroites qui, en le tirant de Tadministration, assuraient son indépendance, il ne put échapper aux prestations matérielles que comportait sa situation morale : l'amitié d'un prince a toujours quelques exigences; aussi, bien qu'il n'eût plus aucun titre, le conseiller privé von Gœthe futil, de fait, ministre de la maison ducale, ministre de l'instruction publique, ministre de toutes choses. C'est à lui qu'on demandait conseil dans les occasions graves : occasions fréquentes dans l'existence d'un État tel que le duché de Saxe-Weimar- Eisenach ; de sorte que, peu à peu, son rôle fut presque le même qu'avant le voyage entrepris pour s'en décharger. Quand le duc était absent, il le remplaçait, s'occupait pour lui des affaires, écrivait abondamment. Quand le duc était là, il lui tenait compagnie, dînait constamment à sa table, organisait ses plaisirs d'esprit. Il n'assistait pas aux séances du conseil, c'est vrai, mais il avait de fréquents entreliens avec les ministres Schmidt, Voigt, Schnauss : rien ne se faisait dans aucune branche de l'administration sans qu'il en eût connaissance ou même qu'il en décidât. Il dirigeait de haut l'éducation du prince héritier. Il s'occupait

des musées, de l'université d'Iéna, et bientôt, nommé président de la commission du théâtre, il allait consacrer une bonne part de son temps à l'organisation et à la direction du « théâtre de la cour », qui remplaça l'ancien « théâtre d'amateurs ». Goethe n'avait plus, sur l'art dramatique et ses interprètes, les fraîches illusions de sa jeunesse, qu'il rappelle avec tant de charme dans son Wilhelm Meister, Mais il en conservait quelques-unes : il s'efforça très sincèrement de faire du théâtre de Weimar un théâtre modèle. Grâce à lappoint que lui apportèrent plus tard les pièces et le concours de Schiller, il faillit réussir. En tous cas, on ne saurait méconnaître qu'il tira le meilleur parti possible des faibles moyens dont il disposait ; car, si Charles-Auguste avait à la fois, comme un poète l'en félicitait, l'âme d'un Auguste et celle d'un Mécène, iln'enavaitpointlebudget. Les acteurs étaient mal payés ; leurs lettres au chambellan Kirm, qui s'occupait de la partie matérielle de la direction, sont lamentables. Ces malheureux meurent de faim. Tel d'entre eux touche deux thalers par se-* maine : il lui est impossible de se loger et de se nourrir à moins d'un thaler et demi. Leur existence n'est qu'une longue bataille contre le besoin. « J'ai vécu si frugalement, écrit Vohs (le créateur de Pic^ colomini et de Mortimer),q\ie pendant trois ans et demi je n'ai jamais rien mangé de chaud le soir. » Vulpius, le frère de Christiane, qui est chargé d'arranger les livrets d'opéras et travaille comme un bénédictin, n'est pas mieux traité. Et il y a les costumes qui doivent servir plusieurs fois, de telle

sorte qu'Elisabeth et Marie Stuart se repassent la même robe, ou qu'Essex est prié de s'arranger comme il pourra sans que cela coûte rien. Et il y a les rôles pour lesquels on manque de titulaires, que les premiers sujets doivent encore remplir pardessus le marché. Dans de telles conditions, que pouvait être ce théâtre? De fait, pendant plusieurs années, il ne dépassa point la médiocrité générale: on y joua, comme sur les autres scènes de l'Allemagne, d'abondantes pièces d'iffland et de Kotzebue, des opéras, des pièces littéraires qui figuraient d'ailleurs à bien d'autres répertoires : iH/mna de Barnhelm^ — Emilia Galotti^ — les Brigands^ — Intrigue et Amour ^ — Don Carlos , — Eg-mont, — les Complices, — le Grand Cophte, En fait de tentatives de quelque hardiesse ou vraiment difficiles, on ne peut releverque les représentations de quatre drames de Shakspeare : Hamlet, les deux parties de Henri IV eileRoi Jean. Les études de cette dernière pièce donnèrent lieu à un incident amusant. Le rôle d'Arthur avait été confié à la toute jeune et charmante Christiane Neumann, fille orpheline de l'acteur de ce nom, dont tout Weimar était enchanté, Goethe particulièrement. A vrai dire, l'enthousiasme qu'elle excitait ne lui valait point au théâtre une situation privilégiée, du moins au point de vue pécuniaire, car, entre elle et sa mère, elles recevaient cinq thalers par semaine . Maison lui confiait de jolis rôles, auxquels on la préparait avec une sollicitude attendrie. C'est ainsi que le rôle d'Arthur devint la grosse affaire, le « clou » du drame shakspearien. Et l'on raconte

LE DERNIER ROMAN 2l3

qu'aux répétitions, comme la petite Ghristiane ne témoignait pas assez d'effroi dans la scène de l'aveuglement, Goethe saisit le fer que tenait l'acteur qui jouait Hubert, et se précipita sur elle avec des yeux si terribles qu'elle s'évanouit. En retrouvant ses sens, elle put voir son directeur agenouillé devant elle, si ému, qu'il lui donna un baiser. De tels incidents ne manquent pas de grâce : ils rompaient la monotonie de l'existence weimarienne et fournissaient sans doute une riche matière aux papotages de la petite cour comme aux commentaires des honnêtes bourgeois; mais ils ne constituent pointdes événements littéraires, etnerentrentguère dans le programme de la régénération de la scène allemande qu'on peut trouver si largement développé dans Wilhelm Meister, Gœlhe s'en rendait compte : bien que, dans ses Annales, il parle du théâtre de la cour avec quelque tendresse, il a reconnu que les résultats en furent assez humbles. C'estplus tard seulement que la modeste scène de Weimar prit une importance considérable, lorsque Schiller y fit jouer ses derniers drames. Encore à ce moment-là, les lettres de Schiller à Kœrner ne donnent-elles pas une haute idée de la troupe.

Des occupations si diverses, si multiples, souvent si insignifiantes, pareilles à celles qui paralysaient le génie de Goethe avant son voyage d'Italie, expliquent en partie ses longues périodes de stérilité. Ajoutez à cela que les circonstances de sa vie intime n'étaient peut-être pas non plus très favorables au travail. 11 vivait avec Ghristiane Vulpius, qui n'était pas encore sa femme, et qui n'était point

2l4 ESSAI SUR GŒTHE

pour lui la compagne] égale dont le comnnerce est un bienfaisant réconfort. Une fois apaisée la passion sensuelle qu'elle lui avait inspirée, il ne trouva plus en elle qu'une excellente ménagère, fidèle, active, dévouée, mais inférieure : le gracieux « petit Eroticon » des Elégies romaines devint quelque chose comme une gouvernante de. premier ordre. Très simple, très modeste, Christiane tenait avec beaucoup d'économie le ménage de M. le conseiller privé. Elle soignait ses plats, — mais ne mangeait pas à sa table. Elle ne prenait aucune part à sa vie intellectuelle. Pendant les premières années de leur liaison, elle sortait rarement avec lui. Il va sans dire que le « monde » l'ignorait, et que les belles dames, les amies deGœthe, laregardaient de haut. D'autre part, « M"^ la conseillère » la traitait avec beaucoup 'de considération et de sympathie : on peut lire, dans le quatrième volumede «Écrits » de la Gœthp-Gesellschaft *, nombre de lettres que Mme Gœthe adressée Christiane en l'appelant «chère amie », ou « chère fille », et qu'elle signe : « Votre sincère amie et mère, » - — lettres dans lesquelles elle parle de son fils et de son petits-fils sans paraître songer qu'il y eût dans la situation de cette famille quoi que ce fût d'irrégulier. Il est pourtant difficile de croire que Gœthe n'ait en rien souff*ert de cette irrégularité. Il ne s'en plaint pas, n'étant point de ceux qui se plaignent des suites normales de leurs actes. Mais son ami le plus intime, Schiller, qui le voit penser, qui le regarde vivre, n'hésite point à attribuer à des préoccupations domestiques la pa-

Page 1