‹ Essai sur GœtheChapitre 18 sur 27 · Weimar · texte numérisé non relu

Weimar

resse de son génie. « En somme, écrit-il en 1800 à son ami Kœrner qui lui demandait: « Que fait donc Gœthe ? » en somme, il produit trop peu maintenant, quelque riche qu'il soit pourtant par l'invention et par l'art. Son esprit n'est pas assez tranquille, sa misérable situation domestiquey qu'il n ose point changer, tant il est faible sur ce point, le remplit d^ amertume. » Kœrner, aussitôt, de broder sur ce thème : « Je comprends que la situation domestique dé Gœthe doive peser lourdement sur lui, et c'est ce qui m'explique comment Gœthe, hors de Weimar, est plus sociable qu'à Weimar même. On n'offense pas les mœurs impunément. Il eût pu trouver, dans sa jeunesse, une épouse qui l'eût aimé ; et combien son existence serait différente aujourd'hui I L'autre sexe a une mission trop haute pour être dégradé ainsi, réduit à n'être qu'un instrument de plaisir. Ce bonheur du foyer domestique, quand il manque, rien ne saurait le remplacer. Gœthe lui-même ne peut estimer la créature qui s'est donnée à lui sans condition. Il ne peut obliger les autres à Teslimer, et cependant il ne peut soufrir non plus qu'on lui témoigne peu d*estime. Une telle situation à la longue doit énerver l'homme le plus fort. On ne sent pas de \ résistance dont on puisse triompher par la lutte : c'est un souc^ qui vous ronge en secret, dont on se rend compte à peine et qu'on cherche à étouffer par la distrac tion.» Ce sont là d'honnêtes paroles, un bon commentaire bourgeois de la situation de Gœthe.

Ainsi, sans doute, eût senti et raisonné Gœthe s'il eût été un simple homme ; mais il était Gœthe :

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comme tel, il ne se préoccupaît guère de la « mission de l'autre sexe », qu'il a toujours traité avec un certain mépris. Jusqu'à quel point souffrit-il des piqûres faites à la dignité de sa compagne ? C'est ce que nous ne savons pas, puisqu'il ne l'a point dit. Toutefois, nous avons pris assez exactement la mesure de sa sensibilité pour croire qu'il n'en souffrit pas beaucoup et ne songea jamais à réclamer pour Christiane d'autres égards que ceux qu'il jugeait indispensables à sa propre considération. S'il fut quelque peu gêné par sa « situation domestique », ce ne fut certainement point parce qu'elle était irrégulière ; mais peut-être regrelta-til souvent de n'avoir auprès de lui qu'un « Eroticon » déchu au rang de ménagère, au lieu d'une vraie compagne de cœur et d'intelligence.

Fait singulier, tout à l'honneur de Christiane : elle souffrit pour le moins autant que Goethe de de celte inégalité. La pauvre fille n'était ni une intrigante ni une ambitieuse : elle accepta la protection de Goethe comme un bonheur inespéré. Les premiers temps, elle craignait peut-être un abandon qu'elle aurait certainement subi avec résignation; elle n'espéra point d'abord que sa situation dût être un jour régularisée, sans que pour cela son dévouement fût moindre, et si, plus tard, après qu'elle lui eut sauvé la vie par son courage et son sang-froid, Goethe se décida enfin à « reconnaître pleinement et bourgeoisement comme sienne sa petite amie >: *, ce fut par reconnaissance ou parce qu'elle lui était devenue tout à fait indispensable.

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