I. Lettre au président de la cour W. G. Gunther
Mais auparavant, elle traversa de mauvais jours : elle aussi se sentait bien seule, aux côtés de cet homme trop grand pour elle, — humble bayadère dont la petite âme simplette languit sous le souffle du dieu. — Des couches malheureuses l'affligèrent. Elle s'ennuya dans samaison souvent vide. Elle n'avait point d'amis. Les hommes qui fréquentaient Goethe ne s'occupaient guère d'elle : à l'exception d'un certain M. Nicolas Meyer, qui la devina, lui témoigna des égards, et avec lequel elle entretint une correspondance tout amicale et très touchante *.Elle avait appris à le connaître comme danseur, car elle dansait pour se distraire, la pauvre : pendant un temps, le bal et le théâtre furent ses grandes ressources, bien qu'elle eût passé trente-cinq ans et perdu sa beauté. Mais le spectacle l'amusait, la valse l'étourdissait: elle se livrait en enfant à ces plaisirs de jeune fille ; elle en oubliait ses gros soucis, qui revenaient sitôt qu'elle se trouvait seule avec ellemême, et qu'elle fut heureuse de pouvoir confier à un brave cœur ami : « Je vis toute tranquille, écritelle à M. Meyer (le 22 avril i8o3)etjene vois presque personne : le théâtre est une joie, car, à cause du conseiller privé, je vis en grand souci ; il est quelquefois tout à fait hypocondre, et j'ai beaucoup à supporter, mais je supporte tout volontiers, parce que ce n'est que de la maladie, et je n'ai personne à qui me confier. Ne me parlez pas de cela en m'écrivant, car il ne faut pas lui dire qu'il est malade. » Et une autre fois : « Depuis près de trois mois, le con-
I . Freundschaftliche Briefevon Goethe and seiner Frau an A7colaus Meyer ; Leipzig, i856.
2l8 ESSAI SUR GŒTHE
seiller privé n'a presque pas eu une bonne heure, il a passé par des périodes où Ton pourrait croire qu'il va mourir. Voyez qu'à part vous elle conseiller privé je n'ai pas un ami au monde, — et vous, mon cher ami, vous êtes, à cause de Téloignement, comme perdu pour moi. Vous pouvez penser, s'il survenait un malheur, seule comme je suis, ce qu'il en adviendrait de moi. » — Voilà qui pourrait donner raison à Kœrner : peut-être ce sage moraliste s'estil trompé sur les causes, mais non sur les effets; et le spectacle de ce ménage de grand homme ne laisse pas d'être assez affligeant. C'est bien Tenvers des Elégies romaines^ comme le remarque M. Baumgartner, qui accumule avec malice les détails pénibles pour le plus grand bien de la morale. Pendant ces années, de graves événements se passaient, auxquels Gœthe ne put éviter d'être mêlé, mais qui n'exercèrent sur sa pensée aucune action efficace. Dans ses Annales ^'û note à l'année 1789 que « la révolution française éclata et fixa sur elle l'attention du monde ». En réalité, il ne semble point qu'elle ait dès l'abord fixé la sienne : car il en parle sur un ton plutôt badin, dans les légères Epigrammes vénitiennes qu'il composa en 1790. Modéré de nature, ami de l'ordre avant tout, aristocrate d'esprit et d'habitudes, il ne pouvait éprouver une sympathie pour les « principes » qui allaient semer tant de troubles et répandre tant de sang dans le monde. Aussi ses distiques exécutent-ils sommairement l'égalité et ses défenseurs :
Que nul ne soit égal à l'autre; mais que chacun soit égal au plus haut. Comment arranger cela ? Que cha-
cun soit complet en soi. — Le triste sort de la France peut donner à penser aux g*rands : toutefois, il doit plus encore faire réfléchir les petits. Les grands sont submergés. Mais qui a protégé la multitude contre la multitude ? La foule est devenue le propre tyran d'elle-même. — Tous les apôtres de la liberté me furent toujours odieux : chacun ne cherchait au fond que Tarbitraire pour vivre . Veux-tu délivrer le peuple? Ose le servir.Veux-tu àavoir combien cela est dangereux? Faisen répreuve. — Les rois veulent le bien, lesdémamogues aussi, dit-on; mais ils se trompent. Ils sont, hélas I des hommes ainsi que nous.
Quand Goethe interrompait ses rêveries erotiques ou ses méditations païennes pour formuler en distiques ces banales réflexions, il regardait sans doute la Révolution comme un orage éloigné, en songeant peut-être au sage de Lucrèce, tranquille sur son rivage pendant que les matelots se débattent contre la mer irritée. Il ne prévoyait pas que le « triste sort de la France » allait troubler l'Europe, que bientôt l'Allemagne et le pacifique duché de Saxe- Weimar Eisenach, et Charles-Auguste, et luimême, seraient entraînés dans la bagarre. Ce fut pourtant le cas. Le duc de Weimar était colonel prussien. Quand les alliés envahirent la France, il dut partir avec son régiment, — un régiment d'avant-garde, — et pria son fidèle « conseiller privé » de raccompagner Ce qui nous a valu la relation de la Campaffnede France^ceWe àxx Siège deMayence et de curieuses lettres adressées à divers amis.
Ces documents concordent à nous montrer en leur auteur — malgré le caprice du sort qui le
transformait en envahisseur, presque en soldat, — un observateur curieux, bien résolu à contempler les événements sans rien hasarder de son âme dans leur conflit, une façon de touriste quand même, l'esprit si éveillé, si attentif, si vite attiré par la mobilité des impressions changeantes, si décidé à trouver des motifs d'intérêt partout où il passe, qu'il en oublie que des armées l'entraînent et qu'on tire des coups de canon. Il profite de ce qu'il est sur la terre de France pour lire, écrit-il à Knebel, des écrivains français que, sans cela, il n'aurait jamais lus : en sorte, dit-il, que « j'utilise mon temps du mieux que je peux». La fatigue lui fait perdre un peu de la corpulence qu'il devait aux talents culinaires de Christiane : cela n'est point lin mal. Tout en suivant les marches et les contremarches, il observe dans les ruisseaux des phénomènes de réfraction, — d'ailleurs assez ordinaires, prétendent les spécialistes, — et se persuade qu'il fait (( des découvertes in opticis ». Il se plairait assez, n'était le mauvais temps, qui le retient trop souvent dans sa tente. Et, probablement en pensant à son cher théâtre de Weimar, il compare à une comédie le spectacle qui se déroule devant lui :
Quoique j'aie déjà rencoatré dans le corps diplomatique de vrais et estimables amis, je ne puis retenir, en les trouvant mêlés à ces grands événements, de malicieuses pensées : ils m'apparaissent comme des directeurs de théâtre, qui choisissent les pièces, distribuent les rôles et demeurent invisibles, pendant que la troupe fait de son mieux, obligée de commettre à la bonne
chance et à Thumeur du public le résultât de leurs efforts.
On a beaucoup reproché à Goethe ce détachement qu'il conserva d'un bout à l'autre de la campagne. On le lui a reproché comme un trait nouveau de son égoïsme, de son indifférence au bonheur des autres, de son dédain de la vie commune. M. Baumgartner, entre autres, après avoir cité les lignes qu'on vient de lire, s'indigne avec véhémence : une comédie, s'écrie- t-il à peu près, des événements qui brisent le trône des rois de France, renversent les armées allemandes devant les Jacobins, traînent dans la boue le nom de l'Allemagne, — une comédie ! Et il invoque en frémissant le souvenir d'Archimède. J'avoue qu'il m'est difficile de partager une telle indignation, et qu'au contraire la sérénité de Goethe à travers les catastrophes communes et les dangers qu'il courait luimême me semble une preuve indéniable de supériorité, un trait de nature vraiment divin, qui pourrait peut-être éclairer et justifier son attitude en d'autres circonstances. La révolution, la guerre, la chute d'un trône, la défaite des alliés (bien qu'il en fût), la retraite, c'étaient là, pour lui, des incidents d'une portée toute relative, qui ne devaient pas plus arrêter le développement de sa pensée personnelle que celui de la pensée humaine. Il les traversait sans leur permettre, si l'on peut dire, de l'entamer, avec le tranquille courage d'un voyant qui les juge de haut, et qui a le droit de les juger ainsi, son intelligence embrassant des horizons si étendus que les accidents de l'histoire s'y rabaissent à leurs
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proportions vraies. En sorte que l'homme, sans aucun doute, n'a rien perdu à avoir conservé son sang-froid, en des moments dont le seul souvenir fait s'effarer les ordinaires publicistes.
L'écrivain a-t-il retiré les mêmes bénéfices de ce détachement? C'est là une autre question, à laquelle répondent assez fâcheusement les œuvres inspirées par la révolution : le Grand Cophte, — le Citoyen général^ — les RéooltéSy — les Entretiens (T émigrés allemands. Par cela même qu'elles sont parmi les plus faibles de Goethe, elles pourraient démontrer que le poète qui s'isole de son temps pour vivre « en l'éternel », — qui donc aurait la platitude de l'en blâmer ? — doit alors renoncer à toucher aux choses du moment. D'autant plus que Gœthe ne semble pas s'être jamais douté de leur faiblesse. Ses lettres à Schiller montrent qu'il estimait fort les Entretiens, Sur le Grand Cophte^ dont le sujet lui avait été fourni par l'aventure du Collier de la Reine, il est vraiment d'une étonnante complaisance ; car il disait au fidèle Eckermann, lequel avait la candeur d'admirer cette oeuvre autant que les autres : « ... Le sujet est bon, parce que son importance n'est pas seulement morale, mais aussi historique; l'aventure précède immédiatement la Révolution française et en est, pour ainsi dire, le point de départ... Ce n'était pas une petite affaire que de donner d'abord de la poésie à un fait tout à fait réel et ensuite de le rendre propre à la scène; et cependant vous, avouerez que tout est parfaitement calculé pour le théâtre. » Eckermann avoue sans hésiter, n'ayant point l'habitude de contredire;
mais il est difficile de juger comme lui. Quant au Citoyen général^ Goethe disait au même confident: « C'était dans son temps une très bonne pièce et elle nous a procuré plus d'une joyeuse soirée. » On a peine à s'expliquer de telles illusions : vainement on chercherait dans le Grand Gophte un sens historique, ou autre chose qu'une pièce digne à peine d'un dramaturge de second ou de troisième rang; le Citoyen général n'^si qu'une farce assez basse, un faible vaudeville; on ne saurait que dire des Entretiens^ article insignifiant et mal réussi. Tout au plus peut-on s'intéresser, dans les Révoltés^ à deux silhouettes assez finement observées ou devinées : celle du chirurgien Brème de Bremen- . feld, personnage vaniteux, important, prétentieux et sot, qui paraît un ancêtre des Homais d'aujourd'hui, et celle d'un précepteur aigri, qui rappelle le neveu de Rameau et annonce Jacques Vingtras. Pour trouver dans l'œuvre de Goethe une trace plus heureuse des émotions de l'époque révolutionnaire, il faut aller jusqu'à Hermann et Dorothée, où elles s'agitent à l'arrière-plan.
Est-ce à la campagne de France, aux lectures sous la tente de quelques-uns de nos écrivains ; est-ce plus simplement aux goûts classiques de Charles-Auguste, qu'il faut attribuer un revirement assez singulier dans les idées littéraires de Goethe ? Toujours est-il que, pendant cette période, il se rapproche de la littérature française, de la littérature du xvni^ siècle, de la littérature « rococo ». On se rappelle qu'au temps de sa jeunesse il la tenait en grand mépris : Herder et lui, dans leurs
causeries de Strasbourg, jugeaient avec une extrême sévérité Voltaire, Diderot, d'Holbach et leurs amis. Et maintenant, voici que Gœthe interrompt son FaM5^, abandonne le projet longuement caressé d'une épopée homérique (VAchilléide)^ pour se dévouer à l'adaptation de deux tragédies de Voltaire, Mahomet et Tancrède^ destinées aux représentations du théâtre de la cour. Il prend goût à ce travail, il y consacre beaucoup de temps, il discute avec Schiller les modifications qu'il veut imposer aux textes originaux . Que nous sommes loin de « l'art allemand », de sa restauration, de sa création ! Mais Gœthe n'a jamais craint de se contredire. Schiller, plus conséquent, plus consciencieux, plus théoricien, se troubla quelque peu de cet énorme accroc donné à leur commune esthétique : pour répondre aux critiques qu'il prévoyait, il écrivit ses stances â Gœthe^ quand il mit à la scène le « Mahomet » de Voltaire. C'est vraiment un curieux morceau. Schiller commence par exprimer, sans aucune réticence, son très sincère étonnement :
Toi-même, qui nous as ramenés du joug étroit des règles à la vérité et à la nature ; qui, héros dès le berceau, as étouffé le serpent dont les anneaux enveloppaient notre génie; toi qui depuis longtempsdèjà décores Tart divin de sonbandeau sacré, tu sacrifies surlesautels reniés de la Muse démodée que nous n'honorons plus !
L'art national est propre à ce théâtre, ici Ton ne sert plus d'idoles étrangères ; nous pouvons bravement montrer un laurier qui a verdi sur le Pinde allemand. Le génie allemand s'est enhardi pour monter au sanctuaire des arts, et sur les traces du Grec et du Breton, il a poursuivi la plus noble gloire.
... Goethe sait bien qu'en France l'art « ne peut produire la beauté dans sa noblesse » ; aussi, s'il revient à la France, n'est-ce point pour enchaîner de nouveau le génie allemand dans ses vieilles chaînes, ni pour le «ramener au jour de sa minorité sans caractère ». Il n'entend compromettre aucun des grands résultats obtenus. Tout ce qu'il veut, c'est'emprunter à l'art français les quelques secrets utiles qu'il détient :
... Chez le Franc seul, on pouvait encore trouver de l'art, bien que Fart n'y atteignît jamais à son haut idéal, car il le tient enfermé dans d'étroites limites, où nul écart n'est possible,
La scène est pour lui une enceinte sacrée ; de son domaine solennel sont bannis les accents rudes et négligés de la nature; pour lui, la langue elle-même s'élève jusqu'au chant: c'est le loyaume de l'harmonie et de la beauté, tous les membres se combinent en belle ordonnance, l'ensemble se développe en un temple imposant, et le mouvement môme emprunte son charme de la danse.
Le Franc ne saurait nous servir de modèle, et nul esprit de vie ne parle dans son art. 11 ne peut devenir qu'un guide vers le mieux. Qu'il vienne comme un esprit disparu q^i a quitté ce monde, pour purifier la scène souvent profanée et en faire le digne séjour de l'antique Melpomène !
Schiller, à ce qu'il semble, éprouvait donc le besoin d'excuser son ami, dont la cause, — si l'on en juge par les hésitations du plaidoyer, — ne lui semblait point excellente. Goethe, cependant, persévéra dans cette voie. Après Tancrède^ nous le vovons encore traduire — même assez mal — le Neveu de Rameau, Il en communiqua le manuscrit