I . Gœtke Jahrbui'hi IIL
La vie de cour et la vie de famille, les événements extérieurs, les lectures nouvelles, tout cela compta peu pour Goethe, pendant la période qui nous occupe, relativement à son amitié avec Schiller. Ce fut là, je crois, le grand fait, le grand sentiment de sa vie ; c'en est aussi la plus belle page.
On en a trop souvent raconté les phases * pour qu'il soit utile d'en reprendre complètement le récit.
A l'origine, il n'y avait point entre les deux poètes de véritable sympathie : la différence de leurs talents, de leurs caractères, de leurs natures, de leurs positions, semblait devoir au contraire les séparer, ou les placer vis-à-vis l'un de l'autre en rivaux, peut-être en ennemis, Schiller surtout éprouva, dans leurs premières rencontres, une sorte d'éloignement : a Etre trop souvent avec Gœlhe, écrivaitil à Kœrner en 1788, me rendrait malheureux:
même avec ses meilleurs amis, il n'a pas un moment d'abandon;,., je crois qu'en fait il est un égoïste à un degré inaccoutumé. Il possède le talent d'attirer les hommes, et de se les attacher par de grandes et de petites attentions ; mais il sait toujours garder lui-même toute sa liberté. Il manifeste une existence bienveillante, mais à la manière d'un dieu, sans se donner soi-même, — cela me paraît une façon d'agir conséquente et combinée, calculée
1. Voir le beau livre de M. Bossât: Gœthe et Schiller^ 4* édition, Revue. Paris, 1826.
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en vue de la plus haute jouissance de Tamourpropre... Aussi m'est-il odieux, bien que j^aime son g^énie de tout mon cœur et que j'aie de lui la plus haute opinion... C'est un singulier mélange de haine et d'affection qu'il a éveillé en moi, un sentiment qui doit ressembler à celui que Brutus et Cassius éprouvaient pour César... >; Il est vrai que, peu de jours après, l'honnête Schiller s'accusait du vilain péché d'envie : « Cet homme, ce Gœthe est sur mon chemin, avouait-il à son ami, et il me rappelle si souvent combien le sort m'a traité durement ! Comme son génie, à lui, a été légèrement porté par sa destinée, et comme à cette heure je dois combattre encore!... » Aussi, est-ce sans compter beaucoup sur l'appui de cet « égoïste » que, six ans plus tard, Schiller, installé à léna, lui écrit pour demander sa collaboration à la revue qu'il allait fonder, les Heures : une lettre cérémonieuse, respectueuse, hérissée de formules à compliments, qui semble d'un solliciteur plutôt que d'un confrère. Après avoir réfléchi pendant plusieurs jours, Gœthe accepte : sa réponse est polie, peu empressée, plutôt condescendante. Schiller, cependant, en est ravi, et, après une rencontre où le dieu s'humanise, il lui adresse une longue lettre, débordante d'enthousiasme :
Sur maintes questions que je n'avais pu encore débrouiller, la contemplation de votre esprit (je ne saurais définir autrement Tensemble de ce que vos idées m'ont fait éprouver) vient de faire jaillir en moi une lumière inattendue... Votre regard observateur, qui s'arrête sur les choses avec autant de calme que de
limpidité, vous met à Tabri des écarts oà s'égarent trop souvent l'esprit spéculatifet rimag'iaation. .. Votre intuition est si juste qu'elle embrasse avec ampleur tout ce que l'analyse a tant de peine à chercher de tous côtés. Depuis long-temps déjà, j'observe de loin, il est vrai, mais avec uoe admiration toujours croissante, la marche de votre esprit et la route que vous vous êtes tracée. Vous cherchez le nécessaire de la nature, mais sur une route si difficile que tout esprit moins fort que le vôtre se isi-arderait bien de s'y aventurer. Pour vous éclairer sur les détails de cette nature, vous embrassez son ensemble, et c'est dans l'universalité de ses phénomènes que vous cherchez l'explication profonde de l'individualité... Semblable à l'Achille de Vlliade^ vous avez choisi entre Phlia et l'Immortalité. Si vous aviez reçu le jour en Grèce ou seulement en Italie ; si, dès votre berceau, vous eussiez vécu an milieu d'une nature ravissante, et entouré des œuvres de l'art qui idéalisent la vie, votre route se fût trouvée beaucoup plus courte, peut-être même ne vous y seriezvous point eng-agé. Dès la première contemplation des choses, vous auriez reçu en vous la forme du nécessaire, et, dès votre premier essai, le grand style se serait développé. Mais vous êtes né en Allemagne, et puisque votre antique esprit a été jeté au milieu de cette nature septentrionale, il ne vous restait d'autre alternative que de devenir un artiste du Nord, ou de donner à votre imagination, par la puissance de la pensée, ce que la réalité lui a refusé, et d'enfanter, pour ainsi dire, du fond de vous-même et d'une manière rationnelle, tout un monde hell nique...
Jamais Goethe ne s'était senti si bien compris : il répondit sur un ton simple et affectueux. Ainsi fut liée une amitié que la mort seule devait dénouer.
A vrai dire, Goethe n'apporta point à l'entreprise
23o ESSAI SUR GŒTHE
qui leur avait servi de trait d'union tout Tappui que Schiller espérait de lui : il communiqua bien au rédacteur des Heures le manuscrit de Wilhelm Meister^ mais seulement pour avoir ses conseils; ses contributions à la revue demeurèrent très réservées : ce ne furent guère que les Entretiens (ï émigrés allemands^ qui n^étaient point un brillant cadeau, et la biographie de Benvenuto Cellini^ qui ne lui coûta pas beaucoup d'efforts. D'autre part, il ne s'employa jamais aussi activement qu'il l'aurait pu à tirer le pauvre Schiller de ses embarras matériels. Celui-ci, en effet, fut traité par Charles-Auguste, jusqu'à la fin de sa vie, avec une exceptionnelle parcimonie. Tandis que Goethe, qui tenait latête des faveurs ducales, recevait, outre son logement, 1800 thalers d'honoraires, que Kotzebue en touchait 1600 et Knebel i5oo, Schiller, professeur d'histoire à Inéa, dut se contenter de 200 thalers. Appelé en 1795 à l'université de Tubingue, il refusa cet appel sur la promesse que son traitement serait doublé : il fallut quatre années pour que cette promesse fût tenue, et ce ne fut qu'à partir de i8o4 qu'il reçut 800 thalers. Ces humbles chiffres dégagent une impression d'autant plus pénible que plus tard Goethe les avait oubliés, et racontait à Eckermann que, dès son arrivée à Weimar, Schiller avait reçu du duc une pension annuelle de 1000 thalers, qui devait être doublée (( au cas où il serait empêché de travailler par la maladie w. Il ne faudrait point toutefois tirerdeces donnéesdesconclusions désobligeantes pour Gœthe ; son ami mettait une délicatesse extrême à.rentrete-
nir de ses difficultés d^existence, dont peut-être il ne connut que trop tard la triste réalité.
De bonne heure, cependant, Tamitié des deux poètes avait pris un caractère d'alliance offensive qu'elle ne devait heureusement pas conserver : on connaît l'histoire des Xénies, ces vives épigrammes préparées en commun, avec des raffinements de préméditation, que Schiller annonçait à Kœrner en ces termes : « On déclamera terriblement contre elles, mais on se jettera avidement dessus », et qui soulevèrent en effet tant de colères parmi les écrivains allemands. La personnalité des « Dioscures » s'y confon dit si bien qu'eux-mêmes auraient à peine distingué, dans l'œuvre commune, ce qui revenait à chacun*. Gœthe en avait eu la première idée; Schiller l'accepta avec enthousiasme; ils l'exécutèrent ensemble, nonsansde malicieuses joies; et, de même qu'ils avaient partagé le plaisir, ils partagèrent la peine : car les réponses ne manquèrent pas ; les poètes atteints, ou leurs amis, rendirent les coups avec une extrême violence; il surgit une incroyable abondance de contre-xénies. Quelques-unes sont à peu près spirituelles, comme le distique qui reprochait aux deux amis les libertés de leur métrique.
A Weimaret à léna Ton fait des hexamètres comme celui-ci Mais les pentamètres sont encore plus excellents.
La plupart était simplement grossières. Et la ré-
I . Gœthe disait à Eckermann : « Les Xéiiies de Schiller étaient acérées et frappaient fort; les mieaaes, au contraire, étaient innocentes et faibles. »
partition des injures fut inég'ale : par sa situation, par son caractère, par sa vie, Goethe offrait aux tireurs une plus large cible. Il fut le plus maltraité. On railla — bien lourdement d'ailleurs — son universalité ; on attaqua son administration; on alla plus loin : on pénétra dans son intimité; « Mamsell Vulpius » ne fut point épargnée, et prononça des sentences de cette force :
Auparavant, j'étais une vierg^e, à présent je suis une... Mais le monde bienveillant m'appelle toujours mamselle.
Les « Dioscures», qui avaient lancé leurs flèches avec de beaux gestes de demi-dieux, sentirent les coups. Toutefois, ayant sur leurs adversaires la supériorité^ du talent, — car parmi ceux qu'ils avaient visés les meilleurs ne répondirent pas^ — ils purent se consoler par le mépris. Ce ne fut pas sans saigner sous les traits grossiers : a J'avais déjà lu la sale production qu'on a publiée contre nous, écrit Schiller à son ami^ le 6 décembre 1796, dont l'auteur, à ce qu'on m'affirme, est M. Dyck, de Leipzig. Quoique les ressentiments de certaines gens ne puissent se manifester d'une manière plus noble, ce n'est que dans notre Allemagne que le mauvais vouloir et la grossièreté peuvent se permettre de pareilles sorties contre les auteurs respectés; partout ailleurs, j'en suis convaincu, un écrivain qui se conduirait ainsi perdrait à jamais l'estime et la confiance du public. Puisque la honte ne peut rien sur des pécheurs comme ceux-là, on devrait au moins pouvoir les contenir par la peur; mais chez nous la police est en aussi mauvais état
que le goût littéraire. «Après quoi, pris peut-être d'un doute sur leurs propres procédés, l'honnête poète ajoutait : « Ce qu'il y a de désagréable en cette affaire; c'est que les gens modérés, loin de prendre nos Xénies sous leur protection, diront d'un air de triomphe que, puisque nous avons commencé l'attaque, le scandale retombe sur nous. » J'imagine que Schiller pesa un moment ce scrupule, et finit par rassurer sa conscience en comparant la modération de l'attaque aux violences personnelles et grossières des réponses; car il conclut : (( En tout cas, les distiques de nos adversaires sont une brillante justification des nôtres, et il n'y a pas de remède pour ceux qui ne voient pas encore que nos Xénies sont une production vraiment poétique. Il était impossible de séparer plus nettement qu'on ne l'a fait ici la grossièreté et l'insulte de l'esprit et de la gaîlé. » — Ce qu'il y a de fâcheux dans cette passe d'armes, c'est qu'elle a pu tromper les contemporains, comme elle trompe encore quelquefois la critique, sur Tamitié des deux poètes : elle en accentue le côté d'entente et d'alliance. Gœthe et Schiller, qui sont alors les deux premiers écrivains de leur pays, semblent avoir réuni leurs forces pour en devenir les plus redoutables. Les « Dioscures » n'ont pas l'air, à ce moment, de fils de Jupiter s'entr'aidant pour quelque noble conquête, mais bien de simples fils des hommes, très habiles, qui s'associent pour une fructueuse entreprise dont ils poursuivent les communs bénéfices aux dépens des voisins plus chétifs ou moins adroits . Aussi at-on pu arguer, avec une apparence de raison,
qu'il n'y eut jamais entre eux de véritable intimité; que Tégoïsme congénital de Goethe, qui l'avait écarté de l'amour dévoué, lui interdisait aussi Tamitié désintéressée et pure ; que Schiller réserva toute sa tendresse pour son ami Koerner; que leur commerce fut exclusivement intellectuel et n'engagea jamais leur cœur. Mais il suffit de lire leur belle correspondance — qu'un de leurs détracteurs a le triste courage de qualifier d' « échange de dépêches esthético-littéraires » — pour en juger plus justement. Peut-être bien qu'à l'origine, au moment des Heures ou encore des XénieSy il y eut une part de calcul dans leur alliance; peut-être qu'ils pesèrent l'un et l'autre les avantages pratiques qu'ils retireraient d'une entente et d'une action communes ; peut-être que des considérations d'intérêt ou d'ambition mirent à l'un la plume à la main pour demander l'appui de l'autre et dictèrent la prudente réponse de celui-ci. Mais ces basses pensées ne tardèrent pas à s'atténuer dans leur belle union, puis à en disparaître, et leur amitié se développa noblement, nourrie et renouvelée par les loyaux services que se rendirent leurs intelligences. Sans doute, entre de tels hommes, l'amitié conserva un caractère qui devait la rendre incompréhensible au vulgaire : elle manqua de cette familiarité avec laquelle beaucoup de gens la confondent volontiers; jusqu'à la fin, elle garda une tenue un peu sévère, avec des nuances de respect de la part de Schiller, de bienveillance de la part de Goethe. Elle n'en fut pour cela ni moins sincère, ni moins chaleureuse. Ils s'ouvrirent l'un à l'autre
aussi complètement que peuvent s'ouvrir deux âmes étrangères, dont chacune est grande à sa manière, riche de trésors qu'elle pourrait détenir. Ces trésors, ils se réjouissent de s'en faire largesse. Chacun se hâte de livrer à l'autre l'idée nouvelle dont il vient de s'enrichir. Ils se communiquent tout ce qu'ils savent, tous leurs secrets d'art, toutes leurs ressources, si bien que leur travail personnel n'est presque plus désormais qu'une collaboration. Collaboration singulière, unique dans l'histoire des lettres, qui n'implique aucun sacrifice : car chacun conserve intact son propre génie, en l'élargissant cependant de tout ce que l'autrepossèdeou acquiert. Dès que Schiller a lu le texte complet de Wilhelm Meister, qu'il a suivi, annoté, commenté livre après livre, il sent que quelque chose, dans cette œuvre, est à lui : ce Je regarde, écrit-il, comme l'événement le plus heureux de mon existence que vous ayez pu achever cette production, non seulement pendant que je vis encore, mais à une époque de ma carrière où il me reste assez de force pour puiser à une source aussi pure. Les douces relations qui se sont établies entre nous m'imposent le devoir religieux de confondre votre cause avec la mienne. C'est en faisant de tout ce qu'il y a de réel en moi le miroir fidèle du génie qui vit sous Tenveloppe de ce roman, que j'espère mériter, dans le sens le plus élevé, le titre de votre ami. » Gœthe sent si bien le prix de cette amitié qu'il écrit plus tard * : a J'ai absolument besoin de vous voir,