‹ Essai sur GœtheChapitre 23 sur 27 · II février · texte numérisé non relu

II février

moyenne. Elle résiste à leurs intrigues. Kotzebue ourdit un complot très savant pour exciter la jalousie dans des âmes qu'il juge d'après la sienne : il en est pour ses vilains calculs. Goethe et Schiller s'étaient élevés bien au-dessus de la rivalité : ils avaient porté leur amitié à une hauteur où les intrigants ne pouvaient plus l'atteindre, d'où même elle ne les apercevait plus. Pénétrés l'un de l'autre, également, bien que différemment supérieurs à leur milieu, ayant de leur art une conception qui les plaçait à l'abri des misères de la concurrence, ils ne formaient presque qu'un génie, qu'une intelligence, qu'une âme. Ce fut vraiment un beau spectacle, un de ceux qui [honorent les hommes, et le souvenir, à travers leur correspondance, en rayonne sur leur histoire. La mort prématurée de Schiller y mit fin : Goethe ne cessa point de le regretter, ne manqua jamais une occasion d'honorer sa mémoire, demeura marqué de l'empreinte que le génie de son ami avait imposée au sien.

L'amitié de Schiller contribua certainement pour une large part à réveiller le génie de Gœthe, entré après le Tasse dans sa période de lassitude et de sommeil. En 1796, il achève enfin ses Années d'apprentissage de Wilhelm Meister qui restaient sur le chantier depuis 1777. A peine le roman terminé, il se met avec une ardeur très grande à son

poème A'Hermann et Dorothée, commencé en septembre 1794? dont le dernier chant est envoyé à Schiller le 3 juin de Tannée suivante. Ensuite, c'est une véritable floraison de poèmes et de ballades, écrits pour VAlmanach des Muses ^ un bouquet d'une fraîcheur et d'une richesse merveilleuses. Schiller lui donne la réplique :1e courrier qui circule entre léna et Weimar entretient un échange presque régulier de chefs-d'œuvre, produits avec une égale abondance, jaillis en même temps de ces deux génies qu'anime la plus noble émulation, que soutient la meilleure amitié. Mais ensuite , la veine de Goethe paraît épuisée de nouveau. Il ne s'intéresse plus qu'aux œuvres de son ami. Pendant que celui-ci donne Wallenstein, — Marie Stuart, — Jeanne d'Arc, — Turandot, — la fiancée de Messine, — Guillaume Tel , — il tâtonne en cherchant un sujet épique, commence une Achilléide qu'il n'achèvera pas, reprend Faust et Tabandonne, ne mène à bonne fin que sa Fille naturelle , — une de ces pièces d'ordre inférieur, qui ne portent point sa marque, — et s'amuse à poursuivre ses recherches scientifiques. Après la mort de Schiller, il ne pense d'abord qu'à terminer l'œuvre inachevée de son ami, Demetrius. Puis, des soucis et des dérangements l'absorbent : la campagne de Prusse, l'entrée des Français à Weimar, son mariage, les embarras de Charles-Auguste, les afl^aires confuses de l'État. Après le départ de Napoléon, celles-ci risquent de devenir absorbantes, car il ne s'agit de rien moins que de changer la constitution du duché : Gœthe en abandonne le soin à Christian de Voigt, et ob-

tient une nouvelle réduction de son activité officielle. Il ne sera plus désormais qu^une sorte de ministre de l'instruction publique sans portefeuille, régnant de haut sur la bibliothèque et les collections artistiques de Weimar, sur Tlnstitut lithographique et l'école de dessin d'Eisenach,sur Tuniversité d'Iéna et ses dépendances. Ces loisirs lui préparent un beau regain d'activité.

Il semble que ce soit un nouvel incident de sa vie sentimentale qui ait donné à son génie l'impulsion nécessaire : plus tard, en effet, lorsqu'il parlait des Affinités électives qui en marquent le nouvel élan, il se plaisait à dire qu'il n'y avait pas dans ce roman une ligne qui ne fût un moment de sa vie *. Par malheur, l'épisode auquel il se rattache est moins connu que les autres <( aventures » du même genre^ et Ton n'en peut point pénétrer tout le secret.

Goethe voyait souvent à léna le libraire Frommann. Cet excellent homme avait recueilli et élevé une petite fille du nom de Minna Herzlieb, dont la gracieuse enfance intéressait Gœthe. En 1807, pendant un séjour qu'il fit à léna, il s'aperçut tout à coup que la petite fille était devenue une jeune fille, et une jeune fille ravissante, avec de grands yeux sombres, une expression très douce, plutôt mélancolique, de beaux cheveux qu'elle roulait en papillotes, selon la mode du jour : une figure romantique, en harmonie avec une maison où l'on goûtait fort les vers de Klinger, d'A. W.

I. Entretiens avec Eckermann, 9 février 1829. Une année après (17 février i83o), il répèle au môme coLfident: « Elles ne renferment pas une ligne qui ne soit un souvenir de ma propre vie, mais il n'y a pas une ligne qui en soit une reproduction exacte. »

Schlegel de Zacharias Werner. Goethe avait cinquante-huit ans; elle, dix-huit. Il oublia son âge, il sentit courir dans ses veines l'ancienne flamme de Werther. Le soir, dans le salon du bon libraire, on récitait des sonnets : il en composa toute une série, sur le livre de Pétrarque, en l'honneur de la nouvelle Laure. Gomme le poète des RimeSy il joua agréablement sur le nom de la bien -aimée, qui s'y prêtait * :

Ce sont deux mots, courts et faciles à dire, que nous prononçons souvent avec une douce joie ; mais nous ne connaissons point clairement les choses dont ils porteot l'empreinte particulière.

C'est une igirande jouissance, dans la jeunesse et les vieux jours, d'embrasser hardiment Tun par l'autre; et, si Ton peut les dire ensemble, on exprime un délicieux contentement.

Mais aujourd'hui, je cherche à leur plaire, et je les prie de faire eux-mêmes mon bonheur; j'espère en silence, et pourtant j'espère obtenir.

De les bégayer comme le nom de ma bien-aimée, de les contempler tous deux dans une seule image, de les embrasser tous deux dans un seul être.

Si quelques-unes de ces pièces font croire à un innocent jeu du cœur, à un Jlirt sentimental plus attendri que passionné, d'autres élèvent le ton, montrent à quel point l'illustre conseiller privé, le mari apaisé de Ghristiane, retrouvait ses transports d'autrefois :

En traits de flammes était profondément gravé dans le cœur de Pétrarque, plus que tous les autres jours, le

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