‹ Essai sur GœtheChapitre 24 sur 27 · I. Herzlieby cœur, amour · texte numérisé non relu

I. Herzlieby cœur, amour

Vendredi-Saint : il en est de même pour moi, j'ose le dire, de l'A vent de 1807.

Je ne commençai pas, je continuai seulement d'aimer celle que, de bonne heure, j'avais portée dans mon cœur, qu'ensuite j'avais vag-uement bannie de ma pensée, et qui maintenant me ramène dans ses bras.

L'amour de Pétrarque, infini, sublime, resta sans récompense, hélas! et, triste à l'excès, fut un martyre, un éternel Vendredi -Saint.

Mais qu'à l'avenir, la joyeuse et douce approche de ma maîtresse ne cesse de me paraître, parmi les palnpies triomphantes et les frémissements de joie un éternel jour de mai !

Nous ne savons pas quels effets produisirent ces sonnets — et Torgueil de les avoir inspirés — sur l'imagination de MinnaHerzIieb. Nous savons seulement que Goethe quitta léna en proie à une douloureuse exaltation, et commença presque aussitôt les Affinités électives^ qu'il acheva au commencement d'octobre de Tannée suivante, « sans que l'impression du contenu, disait-il, ait pu se perdre entièrement ». Quant à Minna, elle ne tarda pas à quitter léna, où plus tard elle épousa le professeur Walch (182 1). Son mariage ne fiît pas heureux. Elle tomba dan^< une maladie d'esprit, dont la mort la délivra en i865. L'amour de Goethe ne portait pas bonheur.

Les Affinités électives sont donc un roman personnel autobiographique, bien plus que les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister^ au même titre à peu près que Werther. Une série de traits assez frappants vont une fois de plus nous montrer les procédés — on pourrait presque dire la mé-

thode — par lesquels le génie de Gœthe transformait, en les embellissant, les données de sa propre vie.

On reconnaîtra que son roman authentique — pour autant que nous avons pu le suivre — n'a de séduisant que la touchante figure de Minna Herzlieb. Un homme de cinquante-huit ans, oublieux des quarante années qui le séparent d'une très jeune fille qu'il a vue grandir, n'offre point un beau spectacle : la passion qu'il éprouve, quelque sincère qu'elle soit ou quelque art qu'on mette à la décrire, aurait plus de chances de faire sourire que de faire pleurer. C'est là peut-être une injustice de nos préjugés : car pourquoi n'y aurait-il pas autant de poésie dans ces flammes tardives, qui attestent la vigueur persistante des cœurs, que dans celles de la vingtième année ? Mais, à tort ou à raison, nous assignons une limite à l'âge de l'amour : nous ne concevons pas un Roméo sexagénaire.

Dans le cas qui nous occupe, d'autres détails contribueraient encore à enlever au roman un peu du charme et de la fraîcheur que nous exigeons d'un roman d'amour :1e héros avait derrière lui un passé si chargé, tant d'aventures déjà exploitées, que le souvenir de toutes les Charloti^s et de toutes les Frédériques devait obscurcir la nouvelle élue, — dernière venue d'une série déjà trop longue et qui allait continuer. Ce héros, de plus, était conseiller privé depuis de longues années, c( Excellence, » anobli depuis quelque temps; il prenait du ventre; ilavait« régularisé sa situation », — et la femme qui depuis longtemps était sa compagne ne lui ajoutait aucun prestige. Avec quelle application

Goethe corrige ces détails ! Il devient a Edouard, riche hdLVOïiy dans la force de T âge », — et le vague de cet état civil lui suffit parfaitement. Edouard a beaucoup voyagé ; il a « mené dans ses voyages une vie indépendante, changeant à son gré, et passant d'une chose à une autre, ne voulantrien d'excessif, mais voulant beaucoup de choses et très diverses, sincère, bienfaisant, courageux et même vaillant dans l'occasion ». Il a donc une volonté, dont il se servira au besoin pour appuyer ses caprices : « Quelle chose au monde pouvait résister à ses désirs ?» Il a été marié deux fois, dans des circonstances un peu étranges à certains égards : d'abord, avec une femme «beaucoup plus âgée que lui », qui Ta « dorloté de mille manières », toute désireuse de « le récompenser de ses bons procédés pour elle, par la plus grande libéralité » ; puis avec Charlotte, qui a ramené dans sa vie la poésie que la prose de son premier mariage avait compromise : car ils s'étaient aimés dès leurjeunesse, — comme elle se plaît à le rappeler au premier chapitre : c( Un tendre amour nous unit dès nos jeunes années. On nous sépara, nous fûmes ravis l'un à l'autre, toi parce que ton père, trop amoureux de la fortune, te maria avec une femme riche, mais d'un certain âge ; moi, parce que, sans raison particulière, on m'obligea à donner ma main à un homme opulent, honorable, mais que je n'aimais point. Nous redevînmes libres, toi le premier, et ta petite maman te laissa en possession d'une grande fortune; moi, plus tard, à l'époque même où tu revins de tes voyages. Nous nous retrouvâmes ;

-^VITTW

nous avions de doux souvenirs : il nous fut agréable de les cultiver, et nous pouvions vivre ensem ble sans obstacles. Tu insistas sur notre union : je ne consentis pas d^abord, car le nombre de nos années est à peu près égal, et, comme femme, je suis maintenant plus âgée que toi. A la fin, je n'ai pas voulu te refuser ce que tu semblais 'considérer comme ton unique bonheur. Tu voulais te reposer à mes côtés de toutes les fatigues que tu avais essuyées à la cour, au service, dans tes voyages; tu voulais te recueillir, jouir de la vie, mais avec moi seule. Je mis ma fille unique en pension, où elle se développe, sans doute, d'une manière plus variée que la chose n'était possible dans un séjour champêtre. Et ce ne fut pas elle seulement, mais encore Ottilie, ma chère nièce, que je plaçai dans ce pensionnat, elle qui peut-être se seraitmieux préparée, sous ma direction, à me seconder dans les soins du ménage. Tout cela s'est fait, avec ton approbation, uniquement pour qu'il nous fût possible de vivre pour nous-mêmes, de goûter sans trouble le bonheur que nous avions aMemment désiré dès le jeune âge, et bien tard enfin obtenu. C'est ainsi que nous sommes entrés dans notre séjour champêtre. Je me suis chargée de l'intérieur, toi des affaires du dehorset de l'ensemble. Mes arrangements sont pris pour aller au-devant de tous tes désirs et ne vivre que pour toi. . . » Comme on le voit par ce petit discours, — qui est en même temps une claire exposition du roman, — Charlotteest unepersonne affectueuse et intelligente : elle a de l'expérience^ assez d'instinct pour deviner ce qu'elle ignore,.

LE DERNIER ROMAN 2l^5

beaucoup de délicatesse de cœur, suffisamment de distinction d'esprit; elle rentre dans la lignée des personnes actives, douces et régulières, dont la première Charlotte, celle de Werther , est le type le plus accompli : moins riche, au lieu de mettre sa fille et sa nièce dans un pensionnat, elle leur aurait confectionné d'abondantes tartines, qui eussent rappelé celles qu'on mangeait de si bon appétit dans la « maison allemande » de Wetzlar. Mais fortune oblige : elle ne peut que gâter son mari, gouverner ses terres, embellir ses jardins.

Comme vous le voyez, les circonstances matérielles sont transformées : Gœthe s'est rajeuni, tout en restant ressemblant; Christiane a disparu, pour faire place à une héroïne plus décorative et mieux appropriée. Ce qui demeure conforme à la réalité, c'est que nous avons affaire à des êtres mûrs, raisonnables, bien établis dans une bonne existence plus que confortable, qui ont eu l'un et l'autre leur part antérieure d'émotions, en sorte qu'il ne leur reste plus, semble-t-il, qu'à vieillir ensemble, dans la tiédeur de leur sentiment apaisé, dans le bel ordre de la propriété dont ils perfectionnent toujours l'arrangement.

Ainsi en serait-il, sans doute, si l'imprudence d'Edouard ne se plaisait à réunir les éléments d'une catastrophe. Son bonheur de coq-en-pâte, au fond, l'ennuie. Sans se l'avouer, il trouve beaucoup de monotonie à cette existence d'où l'on a banni tous les troubles. Pour l'agrémenter, il imagine donc d'ouvrir leur foyer à l'un de ses amis qui se trouve dans une situation difficile et qu'il n'hésite point à

introduire entiers dans leur intimité. Charlotte résiste à ce caprice; mais elle y cède, et réclame en échange le rappel de sa nièce Ottilie. Le ménage à deux devient ainsi un ménage à quatre, qui prend aussitôt de l'intérêt. Le capitaine, en effet, est un galant homme, actif et intelligent comme tous les personnages de Gœthe, d'une âme droite, d'un caractère solidement trempé. Quant à Ottilie, elle est douce, modeste, un peu passive, délicatement dévouée, d'une sensibilité vite inquiète, sous des dehors presque toujours tranquilles. Et voici que la nature, agissant selon ses lois inexpliquées, trouble l'accord des quatre substances humaines réunies ainsi parle hasard. N'en agit-elle pas de mêmeavec les substances inconscientes, qui se cherchent, se séparent, se combinent selon le mystère de leurs affinités? Le capitaine le sait, et, avant que l'action se noue, l'explique. Il est même prêt à démontrer par une expérience de chimie comment cela se passe : un corps A est uni avec [un corps B, a sans que de nombreux essais et de nombreux efforts aient pu les séparer » ; d'autre part, des corps C et D sontunis dans des conditions pareilles. Vous mettez les deux couples en contact : en un instant, tout est bouleversé, A va se joindre à D et C àA, «sans qu'on puisse dire lequel a quitté l'autre le premier». Edouard, qui aime à plaisanter, s'empare de cette formule.

Eh bien, dit-il, en attendant que nous voyions tout cela de nos yeux, nous regardons cette formule comme une allégorie, qui nous offre une leçon pour notre usage immédiat. Tu es A^ ma Charlotte, et je suis ton B; car,

à proprement parler, je dépends de toi seule et je te suis, comme Je B vient à la suite de TA. Le G est évidemment le capitaine qui, pour cette fois, me dérobe à toi en quelque sorte. Maintenant, pour que tu ne disparaisses pas dans le vag-ue, il est juste que Ton te procure un D, et, sans aucun doute, c'est la petite demoiselle Ottilie, à la venue de laquelle tu ne dois pas t'opposer plus longtemps.

La prédiction s'accomplit, à cela près toutefois que les affinités se distribuent autrement. Ce sont le A et le C, Charlotte et le capitaine, le B et le D, Edouard et Ottilie, qui se rapprochent. Et le roman, selon l'explication chimique du capitaine, nous dira comment, à travers quelles angoisses, quelles joies, quelles souffrances, ces quatre « substances »... (( se cherchent Tune l'autre, s'attirent, se saisissent, se détruisent, se divisent, puis de la plus intime union passent à une forme nouvelle, rajeunie, inattendue ».

Est-il nécessaire de souligner la hardiesse morale de ce thème? Par le fait de l'image en laquelle Goethe a traduit sa pensée et qui préside à tous les développements du livre, la passion se trouve identifiée à une force de la nature, aveugle, irrésistible, en sorte que la « psychologie » va se fondre en une sorte de dynamisme qui n'était point encore à la mode en 1807: ses jeux ne sont plus qu'un phénomène curieux à observer; les personnages sont aussi inconscients, aussi passifs contre cette force mystérieuse que les gaz ou les liquides qui s'agitent dans un creuset. Qu'en advient-il du libre arbitre, que Kant avait si bien défendu danslesœuvres dont Tieftrunck achevait justement de publier la première

édition complète en cette même année 1807, du libre arbitre auquel on tenait fort à Weimar ? Aussi y eut-il des protestations violentes : « Comment peut-on faire une tragédie avec de telles créatures! s'écria Thonnête Rehberg dans la Gazette générale de la littéralurey de Halle. O divin Sophocle 1 saints Shakspeare, Richardson, Rousseau, et vous tous qui avez su émouvoir le cœur humain par la peinture des luttes de la passion et de Tidéal! Estce que l'auteur de Werther et &Iphigénie a voulu se moquer ici de son public ou de lui-même ? « On peutbien penserque, depuis près de quatre-vingt-dix ans, la critique a repris ce thème un certain nombre de fois, avec les variations d'usage. Pendant longtemps, les défenseurs de Tœuvre se sont contentés de répondre que Goethe n'avait point voulu soutenir que thèse, mais exposer des faits. Maintenant, ils trouvent mieux : éclairés par la lumière nouvelle que Nietzsche a projetée sur les choses, ils proclament que les Affinités dégagent une haute leçon, qui serait celle-ci : « Seul, l'homme faible subit sa destinée; le fort se crée la sienne *. » Vous reconnaissez là le sel des propos ordinaires du moderne Zarathustra.

Cependant, si Ton se rappelle que ce roman fut composé et rédigé bien peu de temps après l'épisode d'Iéna, si Ton se reporte aux propres déclarations de Gœthe, que nous citions tout à l'heure, ou seulement si on lit le livre d'un œil attentif, en écoutant autant qu'on le peut la résonnance de chaque

Page 1