‹ Essai sur GœtheChapitre 25 sur 27 · I. Richard M. Meyer, Gœthe · texte numérisé non relu

I. Richard M. Meyer, Gœthe

phrase dans Tâme de Tauteur, en cherchant la couleur réelle des faits qu'expose son récit, on reconnaîtra qu'à n'en point douter il raconte tout simplement. « La seule composition un peu compliquée à laquelle j'ai conscience d'avoir travaillé pour exposer une idée, disait un jour Gœthe à Eckermann, ce serait peut-être mon roman des Affinités, r> Mais il n'expliqua point quelle avait été son a idée » ; et réellement, quelle qu'elle ait été, elle disparaît dans la réalité du récit, qui l'efFace au lieu de l'éclairer. C'est même là qu'est la séduction durable du roman : Gœthe l'a traité avec une puissance de réalité qu'il n'a peut-être jamais atteinte ailleurs. La gradation de la passion dans l'âme d'Edouard, un peu racornie au début par l'ennui, le bien-être, le confort; les heures où « l'idée d'aimer et d'être aimé l'entraîne dans l'infini w ; la période d'enchantement où la présence d'Ottilie l'absorbe tout entier, où « tout ce qui était enchaîné dans sa nature brise ses liens » ; les propos enflammés dans lesquels il renie toute sa vie, pour la faire dater — hélas 1 de bonne foi — de l'heure où il reconnut dans son cœur son amour actuel; ses faibles eff'orts pour se défendre — ou plutôt pour avoir l'air de se défendre; surtout, plus tard, sa défaite auprès d'Ottilie aussi vaincue, et l'étrange existence que mènent à côté l'un de l'autre ces deux êtres dont l'amour s'est emparé comme s'il en était le sang, les os et la chair, en sorte qu'ils ne sont plus deux êtres humains, mais « un seul, dans une paix instinctive et parfaite, content de lui-même et du monde entier », si bien unis, si bien fondus que « si l'on avait re

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tenu l'un des deux à l'extrémité de la maison, l'autre se serait porté vers lui, insensiblement, de lui-même, sans dessein » : toute cette étude de passion, qui remplit le premier plan, est vraiment admirable. — Le personnage de Charlotte n'est point inférieur à celui d'Edouard : dans sa défense contre elle-même et contre le malheur qui les menace, elle est d'un héroïsme tranquille, d'une dignité calme, d'une énergie douce dont l'harmonie constitue un de ces caractères que seuls les grands écrivains peuvent concevoir et décrire. — La plupart des figures secondaires : le comte et la baronne, dont la paisible liaison, si adroitement combinée, si normalement irrégulière, fait contraste avec le sentiment orageux des héros; Luciane, la fille de Charlotte, enjouée, folâtre, écervelée, — portrait, sans doute, de cette Bettina Brentano qui ressemblait si peu à Minna Herzlieb, mais qui distrayait Goethe; — Mittler, le singulier personnage qui prend plaisir à raccommoder les ménages gâtés, et perd ici tout son latin; — ces silhouettes, qui traversent l'action et dont les paroles ou les gestes en favorisent le développement, sont dessinées avec un grand bonheur. Et puis, par delà les êtres que crée la fantaisie du poète et qui prennent corps à nos yeux, il y a autre chose encore : il y a la force cachée et terrible qui les conduit; il y a ce qu'on chercherait en vain dans les autres romans de Gœthe, — le sentiment profond de la destinée, maîtresse irrésistible de nos sentiments, de nos douleurs, de notre vie, qui combine leur marche à sa guise et fait servir à ses fins secrètes jusqu'aux incidents les plus insignifiants

en apparence. Il y a des moments où le poète disparaît derrière ce fantôme invisible et réel, inaccessible et redoutable. Ce n'est plus lui qui mène l'action selon les données de Tobservation et les bonnes recettes du roman : c'est I'autre, celle qu'on ne peut éviter, celle qu'il ne faut pas nommer, celle dont nous ne sentons la constante présence qu'aux moment décisifs, aux heures suprêmes, celle qui préside au mystère de notre naissance et nous pousse à la mort par des chemins dont nous ne comprenons ni les détours, ni les accidents, ni les haltes douces. De place en place, on la devine, on l'entrevoit, on frissonne sous son souffle; c'est bien elle qui triomphe à la fin, lorsque les deux amants végètent à traverscette énigme de la vie dont <( ils ne trouveraient le mot qu'ensemble », quand la mort les sépare un instant pour les réunir bientôt dans un dénouement apaisé, dans une vague promesse de réveil qui ne trouble point la certitude de leur repos. Car « il y a certaines choses que la destinée se réserve obstinément : c'est en vain que la raison et la vertu, le devoir et tout ce qu'il y a de sacré se placent à la traverse : il faut qu'elle s'accomplisse, la chose qui est juste à ses yeux, qui n'est pas juste aux nôtres, et la destinée finit par décider souverainement, en nous laissant nous débattre à notre gré ». La souveraineté de ces décisions se manifeste avec une hauteur singulière dans l'apaisement des dernières pages. Le drame est tombé : entre les personnages dont la passion a fait un instant des ennemis, il n'y a plus que calme et bienveillance : « Tous les sentiments tristes et pé-

nibles des temps intermédiaires étaient oubliés: plus de rancune; toute espèce d'aigreur avait disparu. Le major accompagnait de son violon le clavecin de Charlotte; la flûte d'Edouard s'harmonisait comme autrefois avec le jeu d'Ottilie. » Rien de coupable ne subsiste des violences éteintes : des miracles s'accomplissent sur la tombe d'Ottilie, parce qu'elle fut une sainte de l'amour; Charlotte a la piété de faire déposer le corps d'Edouard dans le même caveau, qui leur sera réservé à jamais : « des anges, leurs frères, abaissent sur eux, de la voûte, des regards sereins. Et quel heureux moment que celui où ils se réveilleront tous deux ! »

Ce miracle, cette promesse de félicité bienheureuse, cette récompense promise par delà la vie à deux amants dont la fin ressemble à un double suicide, — cela n'est point très catholique, cela scandalise un peu les cœurs droits et secs, respectueux des vertus moyennes, que les triomphes de la passion inquiètent toujours pour l'avenir des sociétés. Mais qui pourrait être sévère, puisque Charlotte a pardonné ? Et cette douloureuse intelligence de l'épouse déçue, cet acte suprême d'indulgence qui donne aux morts la paix que les vivants n'auraient pu obtenir, renferme peut-être, je ne dirai pas la moralité, mais la suprême pensée, l'essence dernière de l'œuvre telle que Gœthe la rêva. Rappelez-vous le bon Marke de l'antique légende : il en avait usé de même avec les deux amants admirables, Yseult et Tristan, dont les âmes réunies fleurissent en belles roses et en lierre tendre : parce que l'Amour, quand il s'élève jusqu'à l'absolu et

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va chercher sa réalisation jusque dans la mort, sanctifie peut-être comme la vertu. . .

A côté de si belles choses, que de traits pénibles viennent gâter ce roman d'amour! Quand il l'écrivit, Gœthe était encore capable de passion, mais non plus de naïveté. Il avait trop pensé, trop lu, trop agi, trop observé, trop créé, trop collectionné. Entre lui et son rêve de poète, il avait mis trop de minéraux, de végétaux, depaperasses administratives. Sous le regard de deux yeux tristes, au contact d'une âme très douce et comme voilée d'un mystère de mélancolie, son cœur put retrouver sa fraîcheur printanière : mais sa lourde main d'ancien ministre, de conseiller privé, de directeur des Musées trahit en maint endroit ce cœur racorni ; en sorte que beaucoup de pages déparent Tœuvre par leur pesante 'pédanterie. On s'égare trop souvent par des dissertations d'agriculture, d'architecture ou d'économie rurale. Si encore elles n'étaient qu'intempestives, si elles ne faisaient que ralentir l'intérêt ou troubler la tonalité générale du récit I Mais le fâcheux esprit dont elles témoignent s'infiltre plus profond : il pénètre parfois les personnages, il les arrache mal à propos àleur préoccupation dominante, ou même il la dénature jusqu'à la rendre fausse ou invraisemblable. Edouard, heureusement, en est affranchi dès qu'il est amoureux. Charlotte, pas toujours. Moins encore le capitaine. Et Ottilie.. . Hélas 1 c'estOttilie surtout quiest atteinte de ce mal, et comme l'œuvre en pâtit 1 Dans son ensemble, la figure est charmante, nous l'avons déjà dit, d'une grâce mélancolique et discrète dont on se sent bien

vite ému comme au heurt de certains regards, comme au son de certaines voix ; elle est tendre, bonne et naïve, et chastement passionnée, et faible et forte à la fois, avec ces contradictions, ces revirements, ces abandons, ces reprises dont Tinstinct féminin joue, même sans ruse, pour nous attirer, nous prendre et nous garder. Pourquoi faut-il que Gœthe s'oublie à souffler, dans cette adorable tête de jeune fille, des pensées qui portent sa marque à lui, — et pas toujours la meilleure? G est ainsi que, pour nous initier aux doux mystères de son âme, il a imaginé de lui faire tenir un journal. Que ce journal est décevant ! Jugez-en par ces échantillons, que je prends presque au hasard :

... La société des femmes est la source du bon usage...

... Personne n'a de plus grands avantages, dans la vie en général comme dans les relations de société, qu'un militaire cultivé.

... La plus grande consolation de la médiocrité, c'est que l'homme de génie n'est pas immortel...

... Les sots et les gens sensés sont également inoffensifs: on court plus de risques avec les demi-sots ou avec les demi-sages.».

... Il n'est de naturaliste digne d'estime que celui qui sait peindre ou représenter l'objet le plus étranger, le plus singulier avec son milieu, avec tout son voisinage, toujours dans son propre élément. Que j'aimerais à entendre, du moins une fois, Humboldt racontant ses voyages ! . . .

Ces disparates s'étendent comme des taches sur une œuvre qui, sans elles, serait un chef-d'œuvre, lui imposent et lui maintiennent ce caractère commun à presque toutes les compositions de Gœthe,

même aux meilleures, de demeurer inachevées malgré les soins qu'il y a mis, de rester imparfaites malgré TefFort et quelquefois l'affectation de perfection qu'elles trahissent, de conserver toujours le cordon qui les joint à leur créateur et leur enlève une part de leur vie propre. Et c'est peut-être la juste peine de ce que les uns appellent son universalité, les autres son dilettantisme : un poète qui a reçu le don supérieur de créer ne peut impunément renoncer à Texercer pour disperser son génie en tant d'objets divers. Il se diminue, à force d'accrocher à tous les buissons qui bordent son chemin des parcelles de soi-même : il manque le chef d'oeuvre dont il possédait tous les éléments, et que sa plus grande erreur a peut-être été de poursuivre avec trop de clairvoyance.

Un des écrivains qui, depuis quelque temps, osent discuter la gloire de Goethe, M. Dowden, reproche à Faust, « abandonné pendant des années, repris, puis abandonné encore et repris une fois de plus, « de « manquer de colonne vertébrale )) ou peut-être d'en avoir « plusieurs dont aucune n'est complète ». Les fanatiques, au contraire, s'extasient sur ce long travail persistant, dont les rémittences ne firent que favoriser l'action mystérieuse de l'Inconscient, qui mûrit lentement l'œuvre suprême en la pénétrant de tous les sucs, de toutes les sèves de la Vie. Ces Ideux opinions extrêmes dégagent une vérité commune : quelque jugement qu'on porte sur l'existence de Goethe, que les œuvres qu'il en a tirées paraissent « fragmentaires )), comme ledit M. Dowden, ou parfaites, comme le proclame le chœur des admirateurs, — Faust est celle de ces œuvres qui reflète le plus complètement cette existence. Elle en a tout le décousu, disent les détracteurs, — toute l'unité, répondent les apologistes. Ce qui est certain, c'est qu'elle l'a remplie. Conçue par l'étudiant, elle fut

achevée par le vieillard. Dès son apparition, et même avant, sur les fragments qu'en lisait son auteur, sur ses propos, sur ceux de ses amis les plus proches, elle suscita le plus vif enthousiasme. A peine publiée, elle devint la proie des critiques, des commentateurs, des annotateurs, des adaptateurs, des traducteurs. On salua en elle, en des termes variés, « l'expression la plus haute et la plus ample d'une vie humaine, de l'une des plus riches et des plus lumineuses que le monde ait vues, d'un peuple et d'un siècle *. » On l'accueillit d'emblée dans le répertoire éternel, à côté de la Divine Comédie et de Ilamlet, Puis quand, à force de l'expliquer, on en eut irréparablement brouillé la simple intelligence, on y tailla des poèmes symphoniques et des livrets d'opéra. Comme les musiciens, les peintres, les sculpteurs, les dessinateurs, les graveurs, s'acharnant sur elle, en illustrèrent toutes les scènes, en fixèrent tous les motifs. Aussi est-il devenu bien difficile de résumer une longue car* rière dont les moindres détails nous sont connus, et que trois générations d'hommes ont amplifiée. Cette difficulté s'aggrave encore du fait que, sans parler des fragments qui précèdent le premier Faust, l'œuvre de Goethe comprend deux parties distinctes l'une de l'autre, bien que reliées l'une à l'autre. Nous accepterons l'idée discutable de leur unité pour raconter leur formation, et pour rechercher leur sens général.

I. Kuno Fischer, Oœthts Faust nach seiner Enistehangy Idej und Cjniposilijn.

La question des origines de la légende de Faust* a été souvent traitée. On peut la considérer comme définitivement élucidée, à moins toutefois — cas auquel elle pourrait encore fournir matière à quelques in-octavo — qu'on ne tienne à la rattachera des légendes très anciennes, comme la légende gnostique de Simon le Magicien, celle du diacre Théophile d'Adana, celle de saint Cjprien et de sainte Justine, en deux mots, à la série des légendes diverses qui roulent sur le thème commun d'un pacte conclu avec les puissances du mal pour obtenir en ce monde tous les biens qu*on peut souhaiter ainsi qu'un pouvoir surnaturel. Ces légendes se ressemblent toutes, en ce sens qu'elles ne font guère qu'amplifier des faits plus ou moins authentiques : intrigues ou malversations auxquelles quelque personnage historique, à d'autres égards supérieur, s'est laissé entraîner; elles reposent sur cette idée, profondément chrétienne, que ce n'est guère qu'en compromettant le salut de son âme que l'homme peut s'élever au-dessus de sa condition d'homme. Je ne sache pas qu'on ait jamais pensé à les rattacher à la grande scène de la Tentation du Christ, que racontent les Evangiles. II me semble cependant que ce morceau fameux de la littérature sacrée peut seul nous éclairer sur leur véritable sens. Là où Jésus a résisté aux séductions du diable, des esprits que leur grandeur même

2. Voir le volumineux ouvrage d'Ernest Faligan : lîistoire de la légende de Faust, in-8, 1888.

expose à de graves périls se laissent corrompre : la possession du monde, de ses pompes, de son empire ou de ses secrets, — parfois moins que cela, celle d'un trésor ou celle d'une femme, — leur paraît pendant un instant décisif le plus grand bien qu'ils puis-» sent souhaiter; et l'éternel Ennemi, dont les mirages ont ébloui leurs yeux mortels, recueille le prix de leur faiblesse. Dans celles de ces légendes qui sont <( catholiques », — la remarque est de M. Faligan, — cet égarement d'un instant, cette capitulation de Tâme n'entraîne point la perte irrémédiable du coupable : la Vierge, la douce médiatrice compatissante aux faiblesses des hommes, lui apporte son secours bienveillant, et le diable est frustré de sa proie par cette intervention; dans celles qui sont « schismatiques », la peine est irréductible, la faute commise ^entraîne l'éternelle damnation.

C'est à ce groupe qu'appartient la légende de Faust.

Elle s'est formée en Allemagne, au moment de la Réforme, autour d'un personnage historique qui vécut pendant la première moitié du xvi^ siècle. Son existencQ est affirmée par plusieurs témoignages contemporains, ceux entre autres de Jean Triiheim et de Mutianus Rufus, auxquels on peut ajouter de nombreux fragments de chroniques et beaucoup d'anecdotes consignées dans les ouvrages du temps. C'était un vulgaire charlatan, qui s'en allait de ville en ville en exploitant la crédulité, la sottise, ]a badauderie et la jobarderie. Glorieux et vantard, il promettait volontiers d'accomplir toutes sortes de miracles : de fait, il savait

quelques tours injénieux, dont les braves g*ens s'ébahissaient. Ces tours n'étaient pas toujours innocents, car le « sorcier » était doublé d'un escroc, ivrogne en plus, et chargé de quelques autres vices. Bon lettré cependant, il professa dans divers lieux (entre autres à Kreuznach) d'où le chassaient bientôt les inquiétudes de son esprit, ses fredaines, ou les hardiesses de son langage : car il parlait sans aucune révérence des prêtres, des moines, de la religion. Accueilli un instant par les chefs de la Réforme, qui ne furent pas toujours très scrupuleux dans le choix de leurs instruments, il les obligea à le désavouer, par les scandales de sa conduite par le cynisme de ses propos. Luther déclara, dit-on, qu'il n'y avait en lui « qu'un diable hautain, orgueilleux et ambitieux, qui veut acquérir de la gloire en ce monde, malgré Dieu et sa parole et aux dépens de sa propre conscience et du prochain », Mélanchthon le fit expulser de Wiltemberg. Après cette équipée, il erra pendant quelque temps, vagabond, poursuivi, misérable, à travers l'Allemagne et les Pays-Bas. 11 mourut mystérieusement dans un bourg du Wurtemberg.

A la distance où nous en sommes, un tel personnage nous semble indigne d'intérêt. Nous pouvons pourtant concevoir, — ayant assisté aux fusées de gloire que savent tirer les bons charlatans, — qu'une certaine curiosité se soit attacliée à ses hâbleries, à ses blasphèmes, à ses tours de passepasse, à ses mésaventures, à ses vagabondages. De son vivant, Georges Sabellicus, dit Faustasya/i/or,

qui s'intitulait, d'après Tritheim, « Source de nécromancie, astrologue, magicien habile et heureux chiromancien, agromancien, habile en hjdromancie, » fut probablement beaucoup plus célèbre et plus populaire que sa lég"ende écrite ne le fait supposer. Partout où il avait passé, Ton parlait de lui: on répétait ses bons mots; on aggravait le sens de ses propos audacieux; ses fanfaronnades devenaient des réalités; d'honnêtes personnes, auxquelles il racontait ses prétendus miracles, finissaient par croire de bonne foi qu'ils s'étaient accomplis en leur présence, et leur prêtaient l'autorité du témoignage. Ce fut ainsi, j'imagine, que certaines anecdotes, dont il était le héros, se répandirent et s'amplifièrent en courant de bouche en bouche : celle de la chevauchée merveilleuse sur un tonneau rempli de vin que des garçons tonneliers sortaient du caveau d'Auerbach, à Lcipz'g, pour le porter dans la rue; celle des ivrognes auxquels apparaît le mirage d'une vigne chargée de raisins mûrs, qui saisissent goulûment les belles grappes et, la fantasmagorie terminée, s'aperçoivent que chacun tient son propre nez dans sa main; et beaucoup d'autres, pour la plupart facétieuses, d'un comique assez innocent. Des lettrés, auxquels on racontait ces historiettes, s en amusaient ou s'en étonnaient, et les consignaient dans leurs écrits, soit par curiosité des faits du jour, soit parce qu'elles leur fournissaient un bon prétexte à moraliser. Le moment arriva où elles constituèrent un ensemble à peu près homogène, une espèce de biographie : elles furent alors recueillies en un petit volume, que pu-

blia rimprimeur Jean Spiess, à Francfort-sur-le- Mein, le 4 septembre iSSy.

Ce petit livre fut accueilli avec une telle faveur que, pendant les années qui suivirent, on le réimprima plusieurs fois, non sans le remanier et le développer. Douze ans après sa première publication, entre autres, un tliéolojjien protestant, nommé G. R, Widmann, en donnait à Hambourg une version nouvelle, qui en accentuait les tendances religieuses et prédicantes, et qui supplanta l'édition de Spiess.

Ces deux versions, celle de Spiess et celle de Widmann, constituent la source où puisèrent, jusqu'à Goethe, les poètes de qualités inégales qui s'emparèrent du sujet. On y trouve la forme première du pacte, longuement discuté entre Faust et Méphistophélès, par lequel celui-ci s engage à servir pendant vingt-quatre ans le malheureux nécromancien, qui, en échange, se livre à lui « corps, âme, chair, sang et biens, et cela pour son éternité » ; beaucoup de discussions sur le ciel, l'enfer, l'astrologie, la création du monde, les phénomènes naturels, etc.; de nombreuses anecdotes sur l'usage que fait Faust du pouvoir qu'il a acheté si cher. Quelques-unes de ces anecdotes seulement ont été retenues par Gœthe, entre autres celle du mariage avec Hélène; la plupart sont d'une extrême puérilité, et semblent démontrer que la plus grande joie du magicien fut de stupéfier les simples d'esprit: c'est ainsi qu'il s'amusa à planter un bois de cerf sur la tête d'un chevalier, à manger la charretée de foin d'un paysan, avec la charrette et le cheval, à vendre à

un maquignon un cheval illusoire (opération peutêtre moins innocente que les autres), et ainsi de suite. Enfin, les deux versions de Spiess et de Widmann racontent longuement, — avec la complaisance qu'ont les dévots pour les supplices des im^ pies, — les dernières années de Faust, que l'angoisse envahit à mesure qu'approche la redoutable échéance, puis ses derniers jours, ses plaintes, les railleries de Méphistophélès, sa « fin horrible et effroyable, dans laquelle il sera profitable à tout chrétien de se contempler, et dont il doit se préserver. » En somme, telle qu'elle nous apparaît à ce moment de son histoire, dans ses deux formes principales, cette légende est assez médiocre. Le héros (à rinverse de saint Cyprien, du pape Silvestre II, de quelques autres parmi ses frères en damnation) en est un ambitieux fort ordinaire, épris surtout de jouissances matérielles, que la bassesse de sa nature entraîne à sa ruine bien plutôt qu'un noble désir d'au-delà : en sorte que Méphistophélès paraît faire un marché de dupe, en payant une âme qui certainement lui serait échue. Quant au récit, il est monotone, ennuyeux, alourdi par des réflexions pédantesques, par de banales précheries.

Malgré Spiess, Widmann et autres, il fallait qu'il y eût, dans la légende de Faust, des traits qui ont subsisté, pour ainsi dire, entre les lignes de leurs récits: traits que nous ignorons, qui ont dû disparaître avec les traditions orales, ou qu'ont faussés et gâtés les phrases pesantes des rédacteurs. Il le faut bien, car autrement on ne s'expliquerait guère que cette légende, si médiocrement contée, se soit

à un tel point emparée de Timagination populaire cl qu'elle ait très tôt excité la fantaisie des poètes. Dès iSSg, en effet, — c'est-à-dire deux ans après la publication du livre de Spiess, — nous la voyons arriver au théâtre, par les soins d*un des mieux doués parmi les dramaturges anglais de l'époque d'Elisabeth, Marlowe. Représentée cette année-là, la pièce * ne fut imprimée qu'en i6o4, après avoir été retouchée et remaniée dans l'intervalle. D'un coup d'aile, le génie tumultueux du jeune poète a relevé le sujet, à moins que son instinct ne lui en ait rendu le sens véritable, obscurci par la manie prédicante des théologiens allemands. Bien qu'il suive assez fidèlement le livre populaire, il ennoblit son héros. Son Faust n'est plus le piteux privât docent et le médiocre sorcier de Spiess et de Widmann: il est un grand esprit, qui a fait le tour du savoir humain, qu'attirent les abîmesde l'Inconnaissable, qui se perdra surtout parce que sa curiosité le pousse « aussi loin que peut atteindre le génie de rhomme », parce que, comme plus tard les héros de Byron, il n'aspire à rien de moins qu'à être « un Dieu puissant ». Sans doute, la soif des jouissances terrestres l'envahit à son heure : mais c'est lorsque son âme, qu'il a vendue pour d'autres joies, s'affaiblit et s'épuise. Marlowe retrouve ou découvre, par un coup de génie, l'être aux vastes désirs que ne fut peut-être jamais l'authentique Georges Sabellicus, mais qui seul peut représenter dans son ampleur, dans sa séduction, dans son

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