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I. The tragical history of doctor Faust

charme dangereux et souverain, le digne type de rhomme qui se damne dans Téternité pour la joie de réaliser dans le siècle toute son humanité. Après lui, — et pour longtemps, — la légende retombe au niveau du livre de Jean Spiess. On a recueilli nombre de récits, de comédies de marionnettes, de pièces populaires, de romances, de chansons qu'elle a inspirées. Ce sont presque toujours des œuvres inférieures, confuses, que viennent encore brouiller des éléments étrangers : ici^ par exemple, Faust se double d'un compagnon inattendu, emprunté au répertoire de la comédie italienne, Crespin, ((/amM/M5 congédié des étudiants» ; ailleurs, Charon, Pluton et les Furies viennent se mêler au drame; ou c'est Hans Wurst, le bouffon traditionnel au théâtre populaire allemand, qui brode ses balourdises sur la trame tragique. De-ci de-là, entre les mains maladroites des arrangeurs, le drame bondit, comme enlevé par sa force intime, de belles scènes s'esquissent sans que l'auteur y semble pour rien, de grandes pensées inattendues se mêlent aux bouffonneries triviales, aux effets communs. Du reste, de quelque façon qu'on accommodât Faust et son histoire, le public allemand y prenait un vif plaisir. C'est que ce personnage était, en son genre, un héros national. Parmi les traits divers, inégaux, complexes, que lui prêtaient les montreurs de marionnettes, il y en avait où l'âme allemande se reconnaissait, qui frappaient le spectateur comme autant de refleîs rapides où miroitait le mystère de leur être intime. Il était à peu près pour eux ce qu'Odysseus fut en son temps pour

le rusé et subtil peuple des Hellènes, ce que fut don Juan pour l'Espagne amoureuse, violente et romanesque: un type populaire où la foule se retrouvait. Aussi le premier dramaturge que hanta le désir de mettre à la scène des sujets allemands, Lessing, fut-il frappé de sa « qualité nationale », et entreprit-il de rintroduire sur les théâtres officiels: sa pièce, qui devait être représentée à Berlin dès lyôS, ne fut point achevée à ce moment-là; reprise dix ans plus tard, en vue de la scène de Hambourg, elle ne devait jamais voir le jour : soit qu'elle n'ait point été terminée, ou que son auteur, mécontent, l'ait détruite, ou que Tunique manuscrit s'en trouvât dans une malle qui se perdit un jour en voyageant de Dresde à Leipzig. Il ne nous en est resté qu'un fragment, quicomprend le scénario sommaire du prologue et des quatre premières scènes du premier acte, ainsi que le texte d'une courte scène qui devait être la troisième du second acte. Ce fragment est trop incomplet pour nous donner une idée de la pièce. Nous pouvons croire cependant que l'esprit philosophique de Lessing avait admirablement saisi le sens du sujet. En tout cas, ce sens se trouve indiqué avec précision dans le prologue, qui devait avoir pour théâtre l'intérieur d'une vieille cathédrale. Là, des diables tenaient conseil et racontaient leurs exploits : l'un avait incendié une ville; un autre, ruiné une flotte; un troisième, dédaigneux de tels passe-temps, se vantait d'une oeuvre plus difficile : il était parvenu à enivrer un saint, que l'ivresse avait conduit à l'adultère et au meurtre. Le nom de Faust tombait alors dans l'en-

tretien. On le jugeait à l'abri de la tentation. Néanmoins, le troisième diable s'engageait à le livrer, en vingt-quatreheures, à l'enfer. « Aprésent» disait un des démons, il travaille aussi à la lumière de sa lampe et fouille dans la profondeur de la Vérité. Trop de curiosité est une faute, et d'une Jaute, quand on s'y livre avec trop de complaisance, peuvent sortir tous les vices, » . Une notice, publiée après la mort de Lessing par une des personnes qui avaient eu connaissance de son manuscrit, le capitaine von Blankenburg, nous apprend en outre qu'au dénouement, au moment où les démons, se croyant vainqueurs, entonnent un chant de triomphe, une voix leur criait du ciel : « Ne triomphez pas! vous n'avezpasvaincul'humanité etla science, la divinité n'a pas donné à l'homme le plus noble ■des besoins pour le rendre éternellement malheureux. Ce que vous avez vu et croyez posséder maintenant n'était qu'un fantôme. » Le sens un peu obscur de cet oracle trouve une explication dans une autre notice publiée deux ans plus tard par le professeur Engel, de Berlin: la tentation se « serait opérée sur un fantôme que le vrai Faust endormi contemple dans un rove; en sorte que les démons seraient trompés, et que Faust serait averti du péril où est son salut. » Ce sont là des données intéressantes ; mais Lessing, dont les conceptions dénotaient toujours une si belle élévation de pensée, manquait du talent qui réalise; on ne peut s'empêcher de croire que sa pièce n'aurait jamais été au Livre populaire que ce que son Nathan le Sage est au conte des Trois anneaux. Tout ce

qu'il faut donc retenir de sa tentative, c'est l'attrait qu'eut pour lui la légende de Faust et le sens qu'il lui donna. Notons encore, et surtout, que son Fausl devait être sauvé, malgré la légende, le livre populaire, la pièce de Marlowe, etc. M, Kuno Fischer, dont les commentaires ne sont pas toujours aussi heureux, explique avec beaucoup d'intelligence la portée de ce changement capital : le Faust de Lessing, précurseur de celui de Goethe, lui apparaît comme une sorte de moderne Prométhée, dont les rapports avec le génie du xvm® siècle sont tels que furent ceux du Faust de la légende avecle génie de la Renaissance. Mais, tandis que celui-ci est damné par sa curiosité, celui-là sera sauvé par elle : car (( l'effort de l'homme vers la vérité ne le livre pas à Satan », et « Prométhée n'a rien de diabolique». Ce trait décisif marque la transformation qu'a subie le personnage, qui demeure au même degré représentatif et « national ».

Dès l'enfance, Goethe connut le Faust des marionnettes; plus tard, celui des livres de Spfess et de Widmann. A Leipzig, dans le caveau d'Auerbach, il put contempler les peintures naïves qui illustrent quelques-uns des épisodes de la légende. Les études d'occultisme qui l'occupèrent un instant à Francfort, sous l'influence de M"® de Klettenberg, contribuèrent peut-être à retenir son attention sur

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la figure du fameux magicien. Pendant son séjour à Strasbourg, où il assista probablement à une représentation de la pièce populaire, au moment même où il se passionnait pour la Renaissance allemande, il songea à s'emparer du sujet. Dès lors, il y revint sans cesse. Les critiques, qui ont étudié la question avec autant de sagacité que de minutie, croient qu'il commença à s'occuper de ce projet dès 1 770 ou 1 77 1 ; il y travailla sûrement, avec zèle, de 1770 à 1775, pendant la première période de sa grande activité littéraire. Ensuite, pendant ses années de paresse, il abandonna son œuvre commencée. Qu'il s'y intéressât toujours, ou n'en saurait douter : car il en lut des fragments à la cour de Weimar *. Il les communiqua même à M"* de Gochhauscn, qui aimait à écrire et qui en prit une copie, — peut-être sans autorisation. Longtemps inconnue, cette copie précieuse fut retrouvée à Dresde, parmi les papiers de « Thusnelda », par M. Erich Schmidt, — je vous laisse à penser avec quelle joie : « Je regardai le commencement et vis aussitôt que les premiers vers divergeaient; je courus à la fin, et, avec une émotion que beaucoup partageront, je constatai que la scène du cachot était en prose. Nul doute : grâce au zèle infatigable de Mue de Gochhausen, j'avais retrouvé le Faust original conservé dans une belle copie 2... wM. Erich

1. Une de ces lectures se trouve mentionnée dans une lettre de F. L. de Stolberg à la comtesse Bernstorff, en date du 6 décembre 1775. — WieUnd fait allusion à l'œuvre de formation, dans un petit morceau intitulé : Gœthe und die jUn/sie Niobetochter, publié dans le t. IX du Gœike-tahrbuch, p 740.

2. Gœthé's Faust in ursprunjUcher Gestalt. 3*". Abdruck, Weimar, 1894.

Schmidt s'empressa de publier le morceau en raccompagnant d'abondants commentaires, auxquels M. J. Collin ajouta bientôt les siens *. Ceuxci, qui se recommandent par la fermeté de la déduction et de la langue, parviennent à peu près à établir à quelles dates furent rédigés les divers morceaux dont l'ensemble constitue le fragment. Ce fragment comporte vingt et une scènes (i345 vers et de la prose), les unes à peu près complètes, les autres seulement esquissées. Ce sont entre autres, par comparaison avec la rédaction définitive, les premières scènes (le monologue, l'évocation, le dialogue avec Méphistopliélès); presque tout ce qu'on a appelé depuis « la tragédie de Marguerite » ; quelques détails épisodiques qui ne furent pas conservés : donc, tout l'essentiel du drame. L'œuvre inachevée porte naturellement, dans le sentiment et dans le style, la marque de la période de Sturm und Drang^ à laquelle elle appartient. Elle produisit une impression très vive sur ceux qui la connurent : si bien que l'un d'entre eux, Henri Léopold Wagner, en « emprunta » le sujet, dont il se hâta de faire une tragédie qui 2)arut en 1776, sous le titre de V Infanticide, (( C'était la première fois qu'on me dérobait un de mes sujets, dit Gœthe dans ses Mémoires. J'en fus peiné, sans lui en garder rancune. Ces larcins de pensées et ces prélèvements, je les ai connus assez souvent dans la suite, et mes lenteurs, et ma disposition à jaser de mes projets et de mes inventions,

I . Untersuckungen iibcr Gœthe's Faust in seiner àlfesten Ges' tait, GiesscD, 1892.

m'ôtaienl le droit de me plaindre. » Malgré cette mésaventure, il conservait certainement l'intention d'achever son œuvre : car, s'il y travailla peu pen* dant sa période d'oisiveté, il emporta cependant son manuscrit en Italie. Une lettre adressée à Herder, le II août 1787, affirme la volonté de s'y remettre; une note de son a journal » (Rome, i®^ mars 1788) nous le montre prêt à en presser l'exécution : « La semaine a été bien remplie, écrit-il, et me semble avoir duré un mois. D'abord j*ai tracé le plan de Faust, et j'espère que cette opération m'a réussi. Naturellement, c'est autre chose d'achever la pièce à présent ou il y a quinze ans : je crois qu'elle n'y perdra rien; surtout je crois avoir retrouvé le fil. Je suis tranquille pour ce qui concerne le ton de l'ensemble : j'ai déjà écrit une nouvelle scène, et si j'enfumais le papier, je ne crois pas que personne pourrait la distinguer des anciennes. Le long repos et la retraite m'ayant ramené au niveau de mon existence propre, il est remarquable de voir combien je me ressemble à moi-même et combien peu mon état intérieur a souffert des années et des événements. Le vieux manuscrit me fait quelquefois réfléchir, quand je l'ai sous les yeux. C'est toujours le manuscrit primitif, écrit même sans brouillon dans les scènes principales; il est si jauni par le temps, si disloqué (les cahiers n'ont jamais été cousus) qu'on dirait réellement le fragment d'un vieux codex, de sorte que, comme autrefois je me reportais par la pensée et l'imagination dans un monde plus ancien, je dois me reporter maintenan dans un passé que j'ai vécu moi-même. » — Cette

fois encore, Goethe ne réussit point à mener son oeuvre à bonne fin : si bien qu'après son retour, incertain sur Tavenir de ce poème dont l'ébauche le satisfaisait, il se décida à le publier tel quel dans le septième volume de l'édition de ses œuvres complètes (1790), sous le titre de : Fàust^ Ein Fragment.

Ce Fragment comprend dix-sept scènes et plus de deux mille vers. Rapproché de celui de 1776, il ne paraîtra pas beaucoup plus avancé. Il y manque au début les trois morceaux qui constituent, pour ainsi dire, Fouverlure : la dédicace, le prologue sur le théâtre, le prologue dans le ciel. L'œuvre débute directement par le premier monologue de Faust qui, convaincu de Timpuissance de la science et dégoûté des pédants, se voue à la magie et commence par évoquer l'Esprit de la Terre. Mais les belles scènes qui donnent tout son sens à ce magnifique début n'étaient point encore composées : l'essai de suicide, le chœur des Anges, la promenade, la scène du caniche et même celle du pacte. La partie philosophique de la pièce était donc à peine encore esquissée, et bientôt la légende magique — que la critique allemande appelle volontiers c( titanesque » — disparaissait presque entièrement pour céder la place à la « tragédie de Marguerite ». Celle-ci se développait telle à peu près que nous la connaissons, moins la scène du cachot, que Gœthe n'avait point encore rédigée en vers. Le Fragmentât 1790 nous apparaît donc comme un composé de deux éléments plutôt attachés que fondus ensemble : a^ane part, un drame

philosophique, à haute portée, à peine indiqué ; d'autre part, un drame très simple, très humain, très émouvant, que- quelques touches devaient achever.

Cependant, plusieurs années passèrent encore sans que Goethe se décidât à compléter son œuvre. Il noua avec Schiller Finlime amitié dont nous avons tâché de marquer le caractère. Schiller, qui avait été frappé des beautés du Fragment, pria Tami qu'il admirait de lui communiquer les morceaux restés inédits de l'œuvre inachevée : ({ J'avoue que ce que vous avez déjà fait imprimer de cette pièce me semble le torse d'Hercule, écrit-il le 29 novembre 1794» Dans chaque scène, on reconnaît toute la force, toute la plénitude d'un grand maître, et je voudrais suivre aussi loin que possible la nature grandiose et hardie qui respire dans cet ouvrage. » Gœthe s'excuse de ne pas se rendre à ce vœu : il n'os-e « délier le paquet » de ses feuilles manuscrites, car, dit-il, « je ne pourrais copier sans corriger et finir, ce dont je ne me sens pas encore le courage. » Quelque temps plus tard (2 janvier 179'^)), Schiller revient à la charge; puis il obtient la promesse d'un morceau de Faust pour les Heures, promesse qui ne fut point tenue. Ce n'est qu'en 1797 que Gœthe lui annonce qu'il va se remettre à son œuvre, non pour l'achever, explique-t il, mais pour en a pousser plus loin une bonne partie ». Et il ajoute (22 janvier) : « Maintenant, je voudrais que vous eussiez la bonté de penser à cet ouvrage pendant une de vos nuits d niscmiiie, et de me dire ce que vous exigez de

Tensemble : vous continueriez ainsi, en vrai prophète, à me raconter et à m'expliquer mes propres rêves. » Schiller répond avec son habituel dévouement à cette invitation, courrier par courrier : « 11 ne me sera pas facile de vous dire ce que j'attends et désire trouver dans Faust. Je chercherai toutefois à saisir dans cette œuvre le fil de vos idées ; si je ne puis y réussir, je m'imaginerai que j'ai trouvé par hasard les fragments de Faust, et que j'ai été obligé de compléter ces lacunes. Pour le moment, je me borne à vous dire que la pièce de Faust, malgré sa poétique individualité, ne peut se soustraire aux exigences que lui impose sa signification symbolique, ainsi que vous le pensez sans doute vous-même. On ne saurait perdre de vue le caractère double de la nature humaine, et Fessai vainement tenté de réunir dans l'homme le terrestre et le divin. D'un autre côté, comme la fable tend et doit tendre vers un foyer de lumière où toute forme disparaît, on ne veut pas s'arrêter au sujet même, on veut être conduit par lui à l'idée. En un mot, ce que l'on demandera à Faust, c'est d'être à la fois philosophique et poétique. Vous aurez beau faire, la nature du sujet vous forcera à le traiterphilosophiquement, et l'imagination sera obligée de se mettre au service de la raison... » Gœthe lui réplique aussitôt : « Merci de vos paroles sur la résurrection de Faust. Je suis sûr que vos vues sur l'ensemble de l'ouvrage seront toujours les mêmes ; mais rien n'est plus encourageant que de retrouver sa pensée et ses projets en dehors de soi, et c'est surtout votre sympathie qui est pour

moi féconde en plus d'un sens. » Schiller reprend : « Je viens de relire les fragments de Faust; quand je pense au dénouement d'un pareil sujet, j'en ai le vertige. Rien de plus naturel, car tout repose sur une intuition, et tant qu'on n'y est pas arrivé, des matières même moins riches ne pourraient manquer d'embarrasser l'esprit. Ce qui m'inquiète surtout, c'est que, d'après le plan, le poème de Faust exige cette grande quantité de matières, afin qu'au dénouement l'idée puisse paraître complètement exécutée ; et je ne connais pas de lien poétique assez fort pour contenir une masse qui tend ainsi à déborder sans cesse. Mais patience, vous saurez vous tirer d'affaire. Il faudra, par exemple, que vous conduisiez votre Faust jusque ddinsla vie active, et quelle que soit la scène sur laquelle vous vouliez l'introduire, la nature du héros le rendra nécessairement trop grand et trop compliqué. 11 sera également très difficile de tenir un juste milieu entre les parties qui ne peuvent être que de la raillerie «t celles qu'il faudra traiter sérieusement. Ce sujet me paraît prédestiné à devenir une arène où l'esprit et la raison se livreront un combat à mort... Je suis impatient de voir comment la légende populaire pourra se marier avec la partie philosophique du poème. »

Si l'on compare la pièce nouvelle, dont ces conseils favorisèrent l'éclosion, au Fragment, on reconnaîtra que Gœthe n'exagère rien en reconnaissant que Schiller éclaira sa propre pensée : car c'est incontestablement sous l'influence de son ami qu'elle se développe et s'élargit. En effet, pendant

la première période de sa genèse (1771 à 1776), Faust ne fut guère qu'un drame de Sturrn und DranQy à trois personnages, dont deux n'étaient qu'un « dédoublement », inspiré des sentimens de révolte et de spleen exprimés déjà dans Werther^ et du goût pour la « Renaissance allemande » qu'avait manifesté Gœtz de Berlichingen, Les scènes que Goethe composa pendant les années suivantes ne sont en somme consacrées qu'à développer la « tragédie de Marguerite ». C'est à partir de 1797 seulement, sous l'influence directe de Schiller, que la pièce revêt un sens philosophique et symbolique. En reprenant son manuscrit, Goethe y ajoute d'abord le Rêve d'une nuit de Walpurgis ; un épisode satirique bourré d'allusions à des choses du moment; puis \di Dédicace , le Prologue sur la scène et le Prologue dans le ciel. Or, c'est dans ces trois morceaux, dans le troisième surtout, qu'apparaissent les changements qu'il introduit dans l'esprit de la légende : Faust n'est plus le simple héros d'une histoire de sorcellerie, il est devenu le représentant de 1 humanité ; il est, parmi les hommes, le préféré de Dieu, qui, du haut du ciel, sympathise aux vastes aspirations de sa créature; enfin, sa destinée est arrêtée d'avance par la parole que le Seigneur adresse à Méphistophélès :

« Détourne cette âme de sa source primitive ; entraine-la, si tu peux la saisir, sur la pente de tes sentiers, et sois confondu^ s'il tejaut reconnaît trequun homme bon^ dans son effort au milieu des ténèbres, a la claire conscience du bon chemin, »

Ensuite, les derniers morceaux composés ou repris, dans le corps de Touvraçe, sont surtout ceux qui servent à souligner le sens général que le « prologue dans le ciel » a fixé. Ce sont, dans Tordre chronologique de leur composition :

10 La scène du cachot (dont le plan se trouve déjà dans le fragment primitif), la scène de Valentin et celle de la nuit de Walpurgis, écrites toutes trois au printemps de 1798.

2^ La promenade de Faust devant la porte de la ville, le monologue et la conjuration, le premier dialogue avec Méphistophélès, qui datent du printemps de 1800.

3° Le second monologue de Faust et l'hymne de Pâques, du printemps de 180 1.

4*^ Le second dialogue de Faust et de Méphistophélès, avec le pacte qui, malgré son importance, n'apparaît qu'à ce moment tardif de la rédaction

Le premier Faust était achevé. Il ne parut qu'en 1808, dans le huitième volume des œuvres complètes. Accepté d'abord comme un poème dont la mise à la scène eût été une fantaisie irréalisable, il fut joué douze ans plus tard (1820), à la cour de Berlin. En 1829, à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de la naissance de Goethe, il fut solennellement représenté sur le théâtre de Weimar ; il faisait ainsi son entrée dans le répertoire de la scène allemande. Dès ce moment, la destinée de Faust était fixée : celle du petit nombre d'œuvres dans lesquelles les hommes croient retrouver toute

leur âme et toute leur pensée, et qu'ils ne se lassent jamais de commenter.

Un intervalle de dix-huit années s'est donc écoulé entre la publication du Fragment de Faust et celle de la première partie entièrement achevée. Ce ong espace de temps ne fut point perdu pour la gloire de l'œuvre qui, si Ton peut dire, se cristallisait dans Ta tl ente. On en parlait comme d'une merveille; sa publication future apparaissait comme un événement aussi important que la prise de la Bastille, que les victoires de Napoléon. Dans ses Entretiens sur la poésie, Auguste-Guillaume Schlegel annonçait que Faust renfermerait et manifesterait le génie entier de Goethe, prendrait rang à côté des œuvres suprêmes des hommes, marquerait le point de départ d'une poésie nouvelle, serait pour les temps modernes ce que la Divine Comédie a été pour le moyen âge. Pendant que Schlegel vaticinait ainsi dans VAthenœum, Schelling renchérissait dans ses cours, et, tout en découvrant, lui aussi, au fragment un « sens dantesque», le proclamait « plus divin que l'œuvre de Dante ». Les scènes disjointes qu'il avait sous les yeux suffisaient à le persuader que cette œuvre, qui se laissait plutôt deviner que connaître, n serait en tout sens originale, comparable à elle seule, ne reposant que sur elle-même ». Hegel lui-même se mettait de la partie, s'occupait du Fragment

dans la Phénoménologie de V Esprit (1807), et IVclairait — selon M. Kuno Fischer — par celte lumineuse définition : *s C'est la conscience individuelle dans laquelle s'est glissé l'esprit de la terre.» Ainsi, dès avant son achèvement, Faust était célèbre, et tombait entre les mains magnifiantes et dangereuses des commentateurs. Les orages de la période où il parut, — la plus agitée et la plus tragique qu'eût traversée l'Allemagne depuis la guerre de Trente Ans, — furent impuissants à retarder sa fortune : nous avons vu que les grands esprits de Weimar contemplaient avec sérénité les convulsions du monde, troublés seulement quand les canons grondaient devant leurs portes. L'œuvre nouvelle leur sembla aussitôt si considérable qu'ils l'égalèrent aux événements. Tout à l'heure, Schlegel comparait l'action de Gœthe à celle de la Révolution française. Wieland, que les scènes de la nuit de Walpurgis avaient d'abord effrayé, se demandait maintenant c( si Gœthe ne serait pas, dans le monde poétique, ce qu'est Napoléon dans le monde politique ». Quelques-uns se sont étonnés qu'en un tel moment, où chancelait l'équilibre du monde, où l'apparition et le triomphe d'un homme extraordinaire menaçaient avec l'existence des anciens Etats celle des vieilles traditions, une œuvre littéraire ait pu paraître sans être aussitôt étouffée et condamnée à l'oubli. La parole de Wieland, d'une candeur si belle, nous explique comment, malgré la tempête qui grondait, à la veille d'Iéna, Faust put être accueilli comme si l'ordre et la sécurité eussent régné sur la terre, et comment l'enthousiasme

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qu'il suscita d'emblée put traverser sans s'éteindre la période de sept années de jeûne, de misère, d'invasion qu'inaugura, pour la patrie de son auteur, la campagne de Prusse. L'Allemagne de cette époque était vraiment « intellectuelle ». Les œuvres de la pensée y semblaient plus importantes et plus durables que celles de la politique. Elle les saluait comme des victoires. En voyant éclore enfin le chel-d'œuvre lentement mûri de celui qu'elle avait sacré, selon cet autre mot de Wieland, « roi de ses génies », elle se réjouissait sans songer qu'il était peut-être à la merci des faits; que les événements pouvaient arrêter sa carrière et l'envelopper d'oubli ; que, dans les jours troubles qui commençaient, de bons canons eussent été plus utiles que de beaux vers ; que les hommes nécessaires, à cette heure, ce n'étaient ni le conseiller Goethe ni le professeur Hegel, c'étaient le ministre Slein et le général Scharnhorsl. Cette f ji naïve a entouré l'œuvre, l'a soutenue à travers l'âpreté des temps, pendant cette sorte d'enfance de ses premières années d'où dépend en partie l'avenir des livres commecelui des hommes. Elle en a élargi le sens, elle l'a faite nationale et légendaire, elle l'a pour ainsi dire préparée à ses hautes destinées. Si Faust est devenu un « poème mondial », il ne le doit pas seulement à sa grandeur poétique, il le doit aussi — je serais tenté de dire surtout — à cet accueil, à celte espèce de « cristallisation » qui l'a enrichi du génie d'un peuple, qui a fleuri la pensée du poète de beaucoup de pensées étrangères et de rêves inconscients.

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Quant à Goethe lui-niêms, si Ton veut savoir Topinion qu'il avait de son œuvre, on peut voir dans les Conuersations avec Eckermann qu'il l'admirait pour le moins autant que les contemporains. Il disait : « Le Faust est un sujet incommensurable, » tout simplement. Il l'aimait comme il aimait sa propre personne et sa propre vie. Il se plaisait, à l'occasion, à en souligner le sens profond. L'on a retrouvé, parmi ses pap'ers inédits, deux morceaux assez significatifs à ce point de vue que le Gœthe-Jahrbuch a publiés en 1888. Le premier est une sorte de compliment aux spectateurs, que voici :

Que la pièce soit recommandée aux meilleurs tôtes, — nous voudrions bien le répéter : — mais Tapplaudissement seul donne de l'importance. Peut-être qu'on pourrait trouver quelque chose de mieux.

La vie humaine est un poème pareil : elle a bien son commencement et sa fin. — Mais en tout elle ne Test pas. Messieurs, ayez la bonté d'applaudir I

Évidemment, Goethe ne put jamais songer sérieusement à terminer sa « tragédie mondiale » par ces couplets de vaudeville. Pourquoi donc éprouvat-il le besoin de les écrire, sinon p;^rce qu'il pensait sans cesse à son œuvre et demeurait toujours préoccupé de ses destinées? Je retrouve le même sentiment, exprimé avec plus de poésie et plus d'ampleur, dans le second morceau qui porte le titre d'adieu (Abscàied), dont le lyrisme obscur traduit rattachement du poète à ses créations et l'étroite dépendance où il est des forces supérieures qui entraînent le monde et le siècle :

... Heureux celui que l'Art aimable attire en paix chaque printemps dan-iun silence nouveau, satisfait de ce qu'un Dieu lui a donné. Le monde lui révèle les traces de son propre esprit ; nul obstacle ne le décourag-e; il avance selon la loi de sa nature. Et pareil an chasseur sauvag*e, l'audacieux ouragan de l'esprit dit Temps mug'it dans les hauteurs.

Que, pendant mênfîe qu'il écrivait la première partie de Faust, Goethe ait song-é à la seconde, on n'en saurait douter : il l'affirme à maintes reprises; et Ton peut tenir pour certain que quelques scènes (le début de l'acte III, devant le palais de MénélaSy à Sparte) étaient rédigées en 1802. Cependant, pour des raisons que nous ignorons, il en abandonna le projet. Peut-être Toublia-t-il, tout simplement : les poètes ont de tels caprices. D'ailleurs, d'autres œuvres le sollicitaient. De longues années passèrent, — près d'un quart de siècle. En 1824, pendant qu'il travaillait avec Eckermann à la continuation de Vérité et Poésie^ il retrouva parmi ses notes le plan de l'ouvrage délaissé. Il le communiqua à son f\dèle famu/us. Celui-ci, toujours prêt à ladmiration, s'enthousiasma, et réussit à remettre le vieux maître à l'œuvre délaissée. On pense à la belle scène où Faust, centenaire, aveugle, se réjouit du « cliquetis des bêches r et des travaux utiles qu'il conçoit encore, pendant que les lémures creusent sa fosse.

— Chaque jour, dit-il, je veux être informé de combien s'allonge le fossé entrepris.

Méphistophélès répond à demi voix :

— Il est question, si je suis bien informé, non d'un fossé, mais... d'une fosse.

L'esprit honnête et béat d'Eckermann n'aurait pas même été effleuré par de telles pensées. Il ne songe ni aux difficultés, ni aux obstacles, et Gœthe, galvanisé, sent se réveiller ses anciennes ardeurs. A mesure que son travail se développe, il en lit des fragments à son « Wagner », dont l'admiration Tencourage. Pourtant, l'âge pèse sur lui; il avance avec lenteur, il se plaint de ses efforts et de sa peine: il ne peut plus travailler « qu'aux premières heures du jour, lorsqu'il est rafraîchi et fortifié par le sommeil, et que les niaiseries de la vie quotidienne ne Tout pas encore déroulé ». Encore ne va-t-il guère vite : « Qu'est-ce que je parviens à faire? ajoute-t-il. Tout au plus une page de manuscrit, dans le jour le plus favorisé, mais ordinairement ce que j'écris pourrait tenir dans la paume de la main, et bien souvent, quand je suis dans une veine de stérilité, j'en écris encore moins. » Pourtant, il se passionne pour ce nouveau drame, et, bien qu'il l'eût oublié pendant dix-sept ans, il finit par se persuader qu'il y a pensé sans cesse, que c'est le complément nécessaire du premier Faust, et même que la suite sera bien supérieure au commencement. Le i®'" septembre 1829, il dit à Eckermann :

J'ai conçu ce poème il y a bien longtemps, depuis cinquante ans je le médite, et les matériaux en sont tellement entassés que, maintenant, ropération difficile^ c'est de choisir et de rejeter. L'invention de cette seconde partie est réellement aussi ancienne que je vous le dis. Mais le poème gag'nera, j'espère, à n'être écrit qu'aujourd'hui ; avec le temps, mon esprit a acquis des idées plus claires sur les choses du monde. J'irai comme quelqu'un

qui, dans sa jeunesse, a beaucoup de petite monnaie d'argent et d3 cuivre, qu'il a toujours changée avantageusement pendant tout le cours de sa vie, de telle sorte qu'il voit maintenant toute sa fortune de jeune homme changée en pièces d'or.

Quelques mois auparavant (i®'" juin 1829), il écrivait à Zelter :

Ce n*est pas une bagatelle que de réaliser, à quatrevingt-deux ans, ce qu'on a conçu dans sa vingtième année...

Un peu plus tard (17 mai i832), à Guillaume de Humboldt :

Voilà plus de soixante ans que j ai conçu le Faust ; j'étais jeune alors, et j'avais déjà clairement dans l'esprit, sinon toutes les scènes avec leur détail, du moins toutes les idées de l'ouvrage. Ge plan ne m'a jamais quitté ; partout il m accompagnait doucement dans ma vie, et de temps en temps je développais les morceaux qui m'intéressaient sur le moment. // était resté dans la seconde partie un certain nombre de lacunes, qu'il fallait remplir sans y faire languir l'intérêt, et j'ai éprouvé combien il est difficile de faire par la volonté seule ce qui doit être l'œuvre de l'instinct libre et spontané.

Je n'ai pas besoin de dire que je ne songe pas un instant à reprocher à Goethe les incertitudes de sa chronologie: au terme de sa longue vie, si remplie d'œuvres, d'occupations, d'aventures, il avait acquis le droit d'oublier les dates exactes de sa conception. Si j'ai tenuà rapprocher ces fragments un peu contradictoires, c'est qu'ils nous permettent de suivre et de caractériser le travail qui s'opérait

dans l'esprit de rillusire vieillard; c'est aussi que le secret de ce travail intime renferme le sens même du poème et contribuera à nous le livrer. Peu à peu, les deux parties de Faust, si distinctes, si différentes, se sont rejointes à travers les années : ensorle que l'œuvre, qui est bien réellement double^ trouve sa suite dans la mémoire du poète surchargée de souvenirs, dans son imagination surchargée de rêves. Plus de solution de continuité, plus d'années de paresse, plus de péri^h où le manuscrit dormait, négligé, oublié presque, chassé de la pensée par d'autres œuvres ou par d'autres soucis. Le poème se confond avec la vie qu'il a remplie, dont il reproduit les phases, dont il est le fil conducteur. Lorsqu'il l'eut achevé, au prix de ses dernières forces, Gœthe put véritablemsnt le croire : oui, il put croire que Faust datait vraiment de sa vingtième année, l'avait accompagné doucement à travers toute son existence, et qu'il formait un tout harmonieux et complet, aussi bien qu'une œuvre créée d'un seul coup, par un geste du génie. Belle et douce et noble illusion, — et qui renfermait, nous le verrons plus tard, une grande part de vérité. Au cours de ces études, je me suis quelquefois irrité contre cet homme, dont la supériorité eut tant de faiblesses. Ici, du moins, on peut admirer sans réserve la grandeur de l'artiste et du travailleur, debout à côté de l'œuvre achevée qui incarne toute son âme.

Maintenant, j'entre en tremblant dans la forêt <les commentaires.

C'est un taillis épais et sombre, — la Selva oS' cura dont il est parlé dans l'autre « poème mondial ». Des rameaux épais pendent lourdement sur le sol, où rampent des ronces et des lianes. De-ci, de-là, quelques rais de lumière filtrent à travers le feuillage. Et dans cette ombre tiède, la vég-étation est d'une incroyable richesse. Les arbres, les arbustes, les buissons croissent et multiplient avec une abondance de forêt des tropiques. 11 n'en est aucun qui, à peine jailli du sol, n*en produise aussitôt mille autres. Ils s'enchevêtrent, ils s'entrecroisent, ils s'entrechoquent sans réussir à s'entredétruire. C'est une vie mystérieuse et folle, luxuriante et fastidieuse, intarissable et grotesque. Malheur à qui se risque dans ces parages ! Voi ch'entrate, — armezvous d'une robuste patience!

Ces arbres, ces arbustes, ces buissons que je viens d'évoquer, ce sont les philosophes, les philologues, les théologiens, les historiens, les érudits et les Gœthiens : car ils se sont tous mis à la besogne. Expliquer Faust est devenu une position sociale. On l'a couvert d'in-octavo et de brochures : le poème disparaît, écrasé, étouffé, dévoré. Chacun de ces rats, pour en avoir absorbé un morceau, croit s'être rempli de génie. Exception faite pour quelques-uns, qui demeurent, par

miracle, maîtres de leur intelligence, ils sont niais et prétentieux, téméraires et vains. On voudrait leur dire, comme Faust à Wagner : « Vos discours si brillants, où vous faites si belle frisure aux bagatelles humaines, sont stériles comme le vent brumeux qui siffle en automne à travers les feuilles sèches ! » On ne peut s'empêcher de s'écrier, comme Técolier qu'a prêché Méphistophélès : « Tout cela m'abasourdit comme s'il me tournait une roue de moulin dans la tête î »

Les allégoristes et les symbolistes méritent la palme. Il n'est interprétation, compliquée jusqu'à l'absurde, que n'ait inventée leur délirante imagination. Pour eux, par exemple, la scène du cachot de vientune représentation symbolique du dogme de la foi. Lorsque Faust entre dans la prison avec le trousseau de clefs et la lampe de nuit, le trousseau représente la fausse confiance en soi, et la lampe, les sèches et insuffisantes lumières de la raison; le barbet diabolique est le symbole de l'Esprit de la Nature; le rire enchanté, celui de la métamorphose des plantes; ainsi de suite. Nous sommes visiblement en pleine folie. Rappelons-nous cependant que toutes les grandes œuvres ont suscité de telles fantaisies, aussi que Goethe n'est pas tout à fait innocent du trouble de ces honnêtes gens : une fois convaincu, par Schiller, que son œuvre était incommensurable (ce dont il ne se fût jamais aperçu tout seul), il s'était efforcé d'en compliquer le sens- Plus tard, quand il a consacré ses dernières années à composer la seconde partie, il a vraiment travaillé à en faire, selon le mot de M. Henri Fischer,

« le içrand sphinx » de la litléralure moderne, avec son empereur, son astrologue, son Hélène, ses fleurs parlantes, ses divinités païennes, ses sirènes, sa Phorkyade, ses Lémures; il a ouvert l'espace à ces abstracteurs de quintessence dont la fonction paraît être d'embrouiller les questions. « Finalement, comme dit M éphistophélès, nous dépendons toujours des créatures que nous avons faites. »

11 ne me semble pas que les philosophes et les théologiens s'approchent beaucoup plus delà vérité lorsqu'ils essayent de faire de Faust une sorte de manifeste poétique des systèmes qui leur sont chers, ou qu'ils veulent combattre. Ce qui le prouve, cesontleurs contradictions. Les uns, en effet, voient, dans le poème dont ils marquent -le caractèrjî négatif, un retour aux doctrines du xvnie siècle, avec lesquelles Goethe avait longtemps rompu. Les autres le revendiquent comme une sorte de livre sacré du néopaganisme. Quelques uns en veulent trouver tout le sens dans les dernières scènes, et l'acceptent comme un retour inespéré au catholicisme : un « converti » se persuade que Gœthe était arrivé tout près de la foi catholique, et que des « circonstances extérieures » l'empêchèrent seules de l'adopter formellement. Louis Veuillot s'écrie, dans un mouvement pathétique : « Tout à coup, dans le cœur du poète, l'instinct vainqueur de la beauté l'emporte sur la haine de la vérité. D'un trait, il supprime le libertin, le païen, le blasphémateur; toutes ces ignominies disparaissent comme les monstruosités d'un rêve, et Gœlhe, à la splendeur du jour, ne garde que le Faust pourqui Marguerite

mourante a prié. » Il en est qui déclarent que le poème est d'un navrant pessimisme, tandis que d'autres en admirent l'optimisme sain et bienfaisant. Pour ceux-ci, c'est un mystère; pour ceux-là, un système. Bref, tous croient y trouver ce qu'ils y cherchent. Et peut-être bien que ce n'est pas une illusion. L'erreur commune à ces commentateurs, c'est que chacun veut avoir raison contre les autres, — tandis qu'ils n'ont raison qu'ensemble. Une <Buvre qui contient la pensée d'une vie entière ne saurait s'enfermer dans un système, ni représenter une face unique de la vérité : nécessairement, elle €st multiple et contradictoire, comme le sont toujours les grands esprits où se réfléchit le spectacle des choses, les « microcosmes » qui reproduisent les changeantes images du monde en mouvement.

Cependant, les historiens sont arrivés à la rescousse. Ils ont déplacé le problème. Renonçant à chercher le mot de l'énigme dans le poème considéré en lui-même, ils l'ont rattaché aux diverses légendes dont il est issu, en tâchant de faire jaillir quelque lumière de ces rapprochements : celle de Simon le Magicien, celle de Cyprien d'Antioche, etc. Ils ont fait ainsi de belles découvertes : c'est pendant que Luther est en train de traduire la Bible à la Wartbourg que Faust vend son âme au diable et commence à courir le monde avec son sinistre compagnon. Notez que Faust porte le titre de Docteur^ comme Luther. Voilà qui explique tout : Faust est le sorcier anti-luthérien, comme Cyprien d'Antioche fut le sorcier anti-catholique, comme Simon

fui le sorcier anti-judaïque. Ne vous semble-t-il pas que cela est de première importance et nous avance beaucoup ?

Les philologues ne pouvaient rester inactifs : ils sont facétieux et patients, et la comparaison des textes leur réserve des joies infinies. Ils ont donc comparé Tune à l'autre les trois versions de Faust et ils ont comparé à des fragments de ces trois versions d'autres fragments empruntés à la correspondance ou aux poésies de Gœthe. Des rencontres de mots^ des ressemblances d'images suffisent à les plonger dans des joies infinies : ils en tirent des conclusions éloignées, et, comme il n'est rien de moins précis que de tels rapprochements, ces conclusions prêtent à des discussions sans issue. Mais on le devine, les philologues ne peuvent avoir la prétention de saisir la « pensée fondamentale» du poème: leur exégèse n'aboutit guère qu'à fixer — bien approximativement — la date de la conception ou de la rédaction des divers morceaux du poème. Or, les recherches faites dans ces dernières années parmi les archives de Weimar ont éclairci et fixé, avec une stricte minutie, cette chronologie : les pauvres philologues en sont donc pour leurs frais d'hypothèses, de rapprochements, de déductions, et on les traite à présent de « vieillis » et de « démodés »•

Par-dessus la question du sens général du poème, des dates précises de sa composition, de ses rap-» ports avec les légendes de magiciens qui ont étonné le monde depuis les origines du christianisme, de ses relations avec la foi chrétienne, avec les divers systèmes philosophiques du temps présent et du

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temps passé, il en est une autre — une question de préséance, celle-là, et pour ainsi dire de protocole, — qui ne laisse pas de tourmenter beaucoup d'esprits dévoués à la hiérarchie: Faust est-il vraiment un (( poème mondial» {Weltgedicht) ^covamQldi Divine Comédie et Hamlet? N'est-il qu'une œuvre temporaire, image de l'époque qui l'a vu naître, produit d'un talent heureux plutôt que d'un génie universel émancipé des lois du temps et de l'espace ? ou bien encore est- il, par excellence, l'œuvre de son pays? est-il pour l'Allemagne ce que l'Odyssée, par exemple, est pour la Grèce antique, ce que Don Qui^ chotte est pour l'Espagne? Hélas! pçis plus que sur les autres, les critiques n'ont pu se mettre d'accord sur ce problème d'étiquette ! Les fanatiques répondent par l'affirmative, en s'efForçant de varier les formules de leur admiration. Les détracteurs soutiennent la thèse opposée, et lesbons arguments ne leur manquent pas. Les premiers affirment : (( Faust est notre poème allemand central, la tentative la plus grandiose et la mieux réussie de résoudre poétiquement l'énigme du monde et de la vie, un poème tel qu'aucune autre nation n'en peut montrer l'égal en profondeur et en abondance d'idées réalisées en images plus naïves et plus vivantes*. » Les autres 2 répondent : a Faust tient des monologues infinis, dispute avec Wagner et Méphistophélès, lequel les raille tous deux. De tous les grands mots et des déclamations de Faust, il ne sort aucune grande action, pas même l'essai d'en commettre

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