‹ Essai sur GœtheChapitre 6 sur 27 · Journal, 7 août · texte numérisé non relu

Journal, 7 août

abandonnés et disparus. A leur place se dresse rhomme de génie universel, tranquille et olympien.

Qu'est-ce donc que cet olympisme qui fait, depuis cent ans, s'extasier les panégyristes? Un « état d'âme » qui n'est point aussi exceptionnel ni aussi haut que quelques-uns le croient. Nous le trouvons, vulgaire et banal, chez la plupart des hommes : il s'appelle alors égoïsme, tout simplement. C'est une certaine indifférence à tout ce qui n'est pas son moi tel qu'on le désire, un parti pris d'ignorer les troubles qu'apportent avec eux les quotidiens hasards de l'existence, d'écarter de son esprit ce qui l'inquiète, de son cœur ce qui l'agite, une volonté de suivre la ligne qu'on s'est fixée sans se soucier de ce qu'il en coûte à personne. Regardez autour de vous : une foule de gens pratiquent ces principes, sans seulement s'en douter, avec ^la sérénité que donne l'inconscience, dans la paix de l'irréflexion. Vous ne les admirez point pour cela, tant s'en faut; mais vous ne vous indignez pas non plus contre eux : vous les considérez comme de moyens exemplaires d'une ordinaire humanité, qui exercent sans noblesse, bien qu'avec correction, leur métier d'hommes . — Lorsqu'il eut découvert la loi normale de sa propre nature, et lorsqu'il eut pris la résolution des'y conformer, Gœthe leur ressembla. Oh! sans cesser de les dominer de la hauteur de son génie, je le veux bien; mais enfin, il leur ressembla. Son olympisme ne fut que leur égoïsme devenu conscient et réfléchi, — raffiné, élevé par l'intelligence à une puissance supérieure. II l'en-

noblit, si j'ose dire, par Tadmiralion qu'il en professa, car il y a plusieurs manières de porter ses vices ou ses vertus : on peut être, par exemple, d'une bonté honteuse et timide, ou fière et très sûre d'elle-même; il y a de sordides avares et d'autres qui, l'âme aussi cupide, gardent cependant une mesure relative; il y a des luxurieux qui déplorent leurs péchés et d'autres qui s'en font gloire, — et l'on est toujours près d'excuser ceux-ci. Goethe se fit donc de son égoïsme une théorie à la fois raisonnée et poétique, savante et spécieuse: c'est ainsi qu'il le changea en olympisme.

Cet olympisme donne le ton aux Mémoires.

Quand, simples gens que nous sommes, nous évoquons nos souvenirs d'enfance ou de jeunesse, nous y mettons une certaine bonhomie : ils viennent à nous en se poétisant d'eux-mêmes, pour ainsi dire, sans que notre intelligence ou notre imagination se mettent en frais pour les embellir. Le moins « bonhomme » des grands écrivains, Renan, n'a point échappé à cette espèce de suggestion. Elle est naturelle, elle tient au laisseraller où nous entraîne le spectacle des choses lointaines dont nous avons été les acteurs, à l'étonnement, souvent naïf, que nous éprouvons en présence des êtres successifs dont la mobihté a fait notre âme. Ces « moi » des temps anciens nous émeuvent et nous troublent; nous avons pour eux l'indulgence qu'on a pour les morts; nous parlons d'eux sans apprêt, comme il convient de parler de personnes inofFensives dont il est également inutile <Je voiler les faiblesses et de censurer trop sévère-

2d ESSAI SUR GŒTHE

ment les erreurs. Les attaches avec eux sont rompues, et pourtant elles nous retiennent encore. Ils sont à peine plus « nous w que les obscurs ancêtres dont les passions, les maladies, les vices ou les vertus gouvernent en 'partie notre existence qu'ils ont préparée ; mais ce sont des ancêtres que nous avons connus, — de chers ancêtres qui nous inspirent, à travers les années, une bienveillance attendrie. Si nous nelesvoyonspastels qu'ils furent, du moins ne les violentons-nous pas pour les étirer ou les rétrécir au niveau de ce que nous sommes devenus dans notre maturité. Or il n'y a, dans Vérité et Poésie, aucune trace de cette candeur, de cette naïveté, de cette sincérité : si Goethe rappelle son passé, il sait pourquoi et comment. Nous avons vu X^pourquoiiW voulait expliquer ses œuvres. Voyons le comment.

On dirait qu'il s'est dédoublé, de manière à se séparer des autres hommes et de soi-même. Il est monté sur son monument, sur cette pyramide de poésie, d'esthétique, de littérature et de philosophie qu'ont construite ses soixante années de laborieuse activité, dont ses œuvres sont les pierres et sa vie le ciment, qui est à la fois une et disparate, et qui en impose par son énormité. Au sommet, il est très haut : tranquille, il regarde passer la foule des êtres, parmi lesquels il en est un — lui-même — qui est plus grand, qui les domine, qu'il suit d'un œil complaisant. Complaisant et créateur : car il ne se contentera pas de le décrire, il le façonnera de manière à lui donner un sens, il en fera une sorte de symbole. Son « moi », vu de là-haut, per-

dra ses caractères individuels pour devenir un être à la fois irréel et général, un a moi » qui, à tout âge, aurait réalisé les conceptions d'un sexagénaire mûri par le travail, le plaisir, la gloire, Texpérience, Tadrainistration. Il a si bien le sentiment de cette métamorphose, que souvent il parle de cet être à la troisième personne, l'appelant « l'enfant » ou a le jeune homme », tant il s'en est différencié; puis il revient au « je », tant c'est encore lui-même! Du reste, dès le début, il a pris soin de nous informer de ses intentions : « En effet, dit-il au seuil de son ouvrage, comme je m'efforçais d'exposer avec ordre les impulsions intérieures, les influences extérieures, les degrés que j'avais franchis dans la théorie et la pratique, je fus poussé, hors du cercle étroit de ma vie privée, dans le vaste monde ; les figures décent personnages marquants, qui avaient exercé sur moi une action plus ou moins prochaine ou éloignée, se présentèrent devant mes yeux ; enfin, les immenses mouvements de la vie générale, qui ont eu sur moi, comme sur tous mes contemporains, la plus grande influence, appelaient mon attention d'une manière particulière; car la tâche principale de la biographie est, semble-t-il, de décrire et de montrer l'homme dans ses relations avec l'époque, jusqu'à quel point l'ensemble le contrarie ou le favorise, quelle idée il [se forme, en conséquence, sur le monde et sur l'humanité, et, s'il est artiste, poète, écrivain, comment il les réfléchit. Mais cela exige une chose presque impossible, savoir, que l'homme connaisse et soi-même et son siècle; soi-même, de manière à savoir jusqu'à quel

point il est resté le même dans toutes les circonstances ; le siècle, en tant qu'il nous entraîne bon gré mal gré, nous détermine et nous façonne, de telle sorte qu'on peut dire que tout homme, s'il fût né seulement dix ans plus tôt ou plus tard, aurait été tout autre qu'il n'est, pour ce qui regarde sa propre culture et Faction qu'il exerce au dehors. » — Qu'on réfléchisse à la part d'inconscience qu'il y a dans la formation, ainsi définie, de tout individu, et à la part d'artifice qu'il faut pour en faire l'analyse, et l'on reconnaîtra, je crois, qiie ce programme corrobore notre interprétation. Deux exemples achèveront de la justifier.

C'est à coup sûr dans l'ordre sentimental que ce (( dédoublement » et cet « olympisme w que nous avons constatés sont le plus frappants. Là, Goethe est plus particulièrement à son aise. Il ne manque point d'égards pour ses anciennes amies: nous avons vu déjà qu'il sut attendre la mort de Lili pour publier les livres qui la concernaient; quand il parle d'elles, il évite autant que possible de les compromettre, dans le sens grossier du mot, et les récits de ses bonnes fortunes sont nettoyés de toute vantardise masculine. Ils n'en sont pas moins d'un ton détaché qui déplaît, car il trahit à la fois la congénitale indifférence de l'amant et la supériorité presque dédaigneuse du narrateur. Ainsi, l'on sait qu'en quittant Wetzlar, c'est-à-dire Charlotte, Goethe S3 rendit à Coblentz, oii il reçut un excellent accueil auprès d'une femme d'esprit, M°ie de La Roche. Le cœur encore endolori de sa récente mésaventure, il trouva en la fille aînée de son hôtesse

une aimable consolatrice. Si Ton songe au style des lettres qu'à ce moment-là il adressait encore à Charlotte, si Ton se rappelle qu'il traversait alors la crise de sentimentalité qu'il a plus tard plaisantée, on a peine à se figurer que, dans ce commencement d'idylle, il n'y eût pas quelques sentiments extrêmes, du moins en apparence, violents ou pénibles : d'autant plus que Maximilienne était d'âme ardente et douloureuse. Cependant, il résume l'épisode en ces termes :

... C'est un sentiment très agréable que celui d'une passion nouvelle, qui s'éveille en nous avant que l'ancienne soit tout à fait assoupie. C'est ainsi qu'on aime à voir, quand le soleil se couche, la lune se lever au point opposé, et qu'on jouit du double éclat de ces flambeaux célestes. Alors les plaisirs ne manquèrent ni au logis ni au dehors : on parcourut la contrée ; sur la rive droite, on monta à Ehrenbreitstein, sur la gauche, à la Chartreuse ; la ville, le pont de la Moselle, le trajet du Rhin, tout procura les divertissements lés plus variés. Le château neuf n'était pas encore bâti: on nous conduisit à la place où il devait s'élever; on nous en fit voirie plan.

Notez qu'à ce moment-1 à Goethe sortait à peine de vivre le roman mélancolique qu'il méditait déjà d'écrire, et vous reconnaîtrez que la hauteur où il s'est placé l'empêche de reconstituer ses souvenirs avec l'exactilude qu'on est en droit de leur demander, puisqu'il nous avait promis une part au moins de vérité.

A^ous allez, je crois, le reconnaître mieux encore.

Dans la seconde partie de sa vie, Goethe s'est dégagé, on le sait, de toute croyance religieuse. Mais

dans la première, sous Tinfluence d'une . amie de sa mère qui s'appellait M"^ de Klettenberg, il avait traversé une période de mysticisme. Or, il semble que, plus que^d'autres, les sentiments religieux que nous avons une fois éprouvés aient dû nous émouvoir profondément. Nos croyances ont été, de nous-mêmes, la partie la plus vivace et la plus intime. Le « roman de Tinfini;), que nous nous sommes un moment construit, alors même qu^il n'est plus pour nous qu'un livre démodé, ne peut nous devenir indifférent : il gouverne notre vie morale, il lui donne sa couleur, il détermine son intensité. Lisez, je vous prie, cette page:

Les entretiens de Lavaler et de M*'® ^e Klettenberg me parurent très remarquables etd*unegrande conséquence. Deux chrétiens convaincus se trouvaient en présence l'un de l'autre, et l'on put voir clairement combien la môme croyance se modifie selon les sentiments des personnes. On répétait sans cesse, dans ces temps de tolérance, que chacun a sa propre religion, sa propre façon d'honorer Dieu. Sans partager complètement ce point de vue, je pus remarquer, dans le cas particulier, qu'il faut aux hommes et aux femmes un Sauveur différent. M*'® de Klettenberg considérait le sien comme un amant auquel on se donne sans réserve, dans lequel on mettait toute sa joie et son espérance et à qui Ton confie, sans réfléchir ni hésiter, le destin de sa vie ; Lavaler, lui, traitait le sien comme un ami sur les traces duquel J'on marche avec dévouement et sans envie, dont on reconnaît les mérites et que Ton s'efforce par conséquent d'imiter et même d'égaler. Quelle différence entre les deux directions selon lesquelles s'expriment, en général, les besoins spirituels des deux sexes ! C'est là aussi ce qui peut expliquer que les hommes au cœur tendre se tournent vers la Mère de Dieu, lui vouent, à l'exemple de Sanuazar, leur vie et

leur talent, comme au type de la femme vertueuse et belle, et n'aient fait que jouer en passant avec l'Enfant divin.

Les relations mutuelles de mes deux amis et leurs sentiments l'un pour l'autre ne me furent pas seulement connus par les conversations auxquelles j'assistai, mais aussi par les confidences que tous deux ils me firent. Je n'étais jamais complètement d'accord, ni avec l'un ni avec l'autre, car mon Christ avait aussi moulé sa forme particulière selon celle de mon esprit. Et comme ils ne voulaient nullement admettre le mien, je les tourmentais par toute sorte de paradoxes et d'exagérations ; puis, quand je les voyais s'impatienter, je m'éloignais avec une plaisanterie.

Ce ton détaché pourrait être de la frivolité, dont nous ne serions point tentés de nous offusquer et dont il serait injuste d'exagérer la portée. Mais c'est autre chose : c'est la révélation même de la méthode que Gœlhe adapte à son ouvrage : il appelle devant lui tous les éléments qui ont concouru, dans leurs rapports successifs, à l'élever à la hauteur où il est parvenu ; et, peut-être pour se grandir encore, il les diminue et les rapetisse.

Qu'il y ait une certaine grandeur dans le spectacle à vol d'oiseau d'une existence ainsi évoquée, nous ne songeons point à le nier; nous reconnaîtrons volontiers que celte espèce de détachement avec lequel Goethe se contemple lui-même, que son indépendance à planer sur ses propres som-

mets constituent la plus attirante originalité de son livre. Il y a peu d'hommes qui dominent la vie, surtout leur propre vie : la plupart en sont esclaves, se débattent contre les filets où elle les a pris, pour se résigner à la fin, ou se leurrer de quelques illusions dont ils ne réussissent pas toujours à se rendre dupes. Leur histoire, c'est alors celle de leurs démêlés avec des ennemis ou des rivaux, ou de leurs luttes contre les circonstances extérieures, toujours plus fortes : escarmouches sans éclat, batailles sans gloire. S'ils les racontaient, nous en verrions à peine surgir leur personnalité effacée ou vaincue : ils ne sauraient nous donner qu'un médiocre aperçu des hasards qui les gouvernèrent, des aventures dont ils furent les comparses; ils se noieraient dans les détails, au lieu d'en dégager l'image de leur développement. — Ici, rien de semblable : un exemplaire choisi de l'humanité se forme et s'affine sous nos yeux; en le suivant, nous nous élevons audessus du commun point de vue, nous « voyons » d'une hauteur inaccoutumée. C'est là, du moins, l'impression première que produit la lecture des Mémoires, celle qui a séduit tant d'esprits distingués, amoureux d'indépendance et de supériorité. Mais en y regardant de plus près, des doutes nous viennent sur cette supériorité même : peutêtre se trouve-t-elle dans le ton du récit plus que dans son inspiration vraie, dans l'art du conteur plus que dans son âme. Son vol est moins élevéqu'il ne le paraît : des liens qu'on finit par connaître l'attachent à la terre. Il semble, en effet, qu'un homme qui se juge de haut, en liberté d'esprit d'au-

tant plus complète qu'il est 'décidé à s'absoudre, doive être nécessairement véridique. Non pas, bien entendu, qu'il soit astreint, vis-à-vis des autres ou de soi-même, à livrer les moindres secrets de son existence ou à la raconter avec une plate et banale exactitude : il a des droits au choix et à l'arrangement que nul ne songe à contester, et que Gœtlie a affirmés dans un titre destiné, peut-on croire, à éviter les malentendus, bien qu'il prête à la double entente. Ce titre, qui devait être d'abord Poésie et Vérité^ a été transformé par les éditeurs, pour des raisons d'euphonie, en Vérité et Poésie : transposition fâcheuse, qui cependant ne suffit pasànous voiler Tinlention de Tauleur. Goethe a voulu,croyons-nous, d'une part, nous avertir qu'il se réservait d'embellir à l'occasion, de poétiser ses souvenirs, et, d'autre part, que, s'il entreprenait de raconter sa vie, c'était surtout pour en marquer les relations avec son œuvre poétique. Mais ce titre, qui lui laisse une si belle marge, l'engage en même temps : il perd le droit de sacrifier la vérité autrement qu'au profit de la poésie; il renonce ou promet de renoncer aux petits subterfuges que pourraient parfois lui dicter des sentiments tels que la vanité, l'ambition, la jalousie littéraire; il nous doit, il se doit de ne parler de soi qu'en poète, l'esprit pur et libre, l'imagination désintéressée et candide, le cœur sincère. Hélas! et nous voyons bientôt qu'il est un homme, soumis à toutes les faiblesses des hommes: son « olympisme » n'ennoblit pas sa nature, et ne peut faire illusion qu'à lui-même sur la part de divin qu'elle renferme.

3o ESSAI SUR GŒTHE

Les savantes annotations de M. G. von Lœper * permettent de rétablir pas à pas la vérité^ sous le voile àQ poésie brodé avec un art infini. Et Ton est étonné du sens constant des transpositions. Quelques exemples nous le feront comprendre.

Parmi ces transpositions, il en est une qui paraîtra trop naturelle pour qu'on songe à la reprocher à Goethe, mais qu'il faut bien signaler : Gœlhe parle de ses idées de jeune homme avec son cerveau de sexagénaire, et nous renseigne sur ses expériences comme si, au moment où chacune s'accomplissait, il les avait déjà faites toutes. C'est ainsi qu'en racontant ses années d'étude à Strasbourg, il fait le procès de la culture française en des pages, d'ailleurs profondes et réfléchies, qui dépassent de beaucoup rintelligence qu'il avait alors. Et il oubhe qu'il était tout imprégné de cette culture; qu'il l'est demeuré d'un bout à l'autre de sa vie; que, classique résolu pendant ses premières années d'études, il est redevenu classique après la crise romantique que Herder avait provoquée. Rien de plus « français », en effet, que les idées littéraires du jeune Goethe. Il les affirme avec une amusante certitude dans les lettres qu'il écrit de Leipzig à sa sœur * Cornélie. La jeune fille, vive, imaginative, romanesque, admire la Jérusalem délivrée. Son frère s'empresse de la mettre en garde contre un goût aussi dangereux :

Je ne veux pas juger le Tasse et ses mérites, écrit-il I. Gœthe's Werke, éd. Humpel. t. XX à XXIV.

LES MÉMOIRES 3l

(en français) : Boileau, ce critique achevé, dit de sa poésie :

Le clinquant du Tasse...

Lis plutôt ce Boileau, son Lutrin, Le Boileau entier, c'est un homme qui peut former notre goût, ce qu*on ne pourra jamais attendre d'un Tasse.

Et une autre fois :

Du Tasse: Jamais on n'a voulu lui ôter ses mérites; c'est un g'énie supérieur, mais qui, en voulant joindre aux héros d'Homère les sorciers et la diablerie d'Amadis, a produit un poème très g-othique, qu'on ne devrait lire sans beaucoup d'attention, de discernement, pour ne pas acquérir un mauvais g-oûtenadmirant jusqu'à sesfautes...

Il cite à Tappui un fragment de V Art poétique^ et conclut :

Pardonne, ma sœur, que je sois tant porté pour Boileau : c'est à lui que je dois mon peu de savoir que j'ai de la poésie française, et cet homme pourrait te servir, de môme, de guide fidèle pour toute la lecture poétique française.

Là-dessus, il loue Télémaque^ qu'il proclame « incomparable, mais trop grand pour être déchiré par des écoliers ». En même temps, il utilisait son « peu de savoir de la poésie française » pour écrire des vers dans ce goût-ci :

La mort, en sortant du Tartare,

Voulant que l'Univers sentît

La pesanteur de son courroux barbare.

Se mit A dépeupler du fléau de la guerre

La terre, ^

Et vit Avec plaisir sur les champs inondés De sang, et dans ce sang baignés Les malheureux, etc. *.

Or, c'est à peine si Ton trouve quelques traces légères de ces admirations et de ces essais d'anlan dans les nombreuses pages des Mémoires consacrées au séjour à Leipzig. En revanche, on y remarque une longue et savante dissertation sur l'état des lettres allemandes à ce moment-là : dissertation que le jeune étudiant francfortois eût été bien embarrassé, je crois, de concevoir alors; jugement mûri et raisonné, qu'il ne formula certainement que beaucoup plus tard, quand les œuvres dont il parle eurent pris, en reculant dans le passé, leur véritable importance et leur véritable signification.

Sans quitter cette époque, sur laquelle les renseignements abondent , on ne peut s'empêcher d'observer encore avec quel art le vieux Goethe dissimule ou embellit les faiblesses de ses jeunes années. 11 nous trace de lui-même une charmante image : il se peint sous les traits d'un étudiant de province, à la fois naïf et d'esprit alerte, assidu aux cours et capable de les juger, pourvu d'une garde-robe un peu ridicule qu'il aura le bon goût de changer à propos, attaché au dialecte de sa ville natale auquel il s'applique pourtant à renoncer, rempli de bonne volonté pour tous : en somme, un étudiant modèle, à qui

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