I. Gœthe-Jahrbuchf t. II
les plus sévères ne sauraient que reprocher. Mais ses camarades le voient autrement. L'un d'eux, et des plus intimes, Francfortois comme lui, écrit à un de leurs amis communs, nommé Moors :
« Si tu le voyais, tu entrerais en fureur ou tu éclateraisde rire. Je ne puis concevoir qu'un homme change aussi rapidement. Son habitude et sa conduite diffèrent du tout au tout de cequ'elles étaient. Il est un peu muscadin, et ses beaux habits sont d'un goût si excentrique qu'ils le signalent à toute l'académie i. Mais cela lui est égal; on peut lui reprocher sa folie tant qu'on veut :
On peut être Amphion et dompter les forêts, Oa n'amènera pas un Gœthe à la sagesse.
« Tout ce qu'il pense et dit n'a d'autre fin que de plaire à sa gracieuse demoiselle. En société, il est plutôt ridicule qu'agréable. Il a (seulement parce quelademoiselle l'aime diitïsi)a.dopié desporte-mains et des manières telles qu'on ne peut le regarder sans rire, et une démarche insupportable. Si tu le voyais !
... Il marche à pas comptés, Comme un recteur suivi des quatre facultés.
c( Son commerce me devient tous les jours plus insupportable, et d'ailleurs il cherche aussi à m éviter. Je lui parais de trop petite mine pour qu'il aime à sortir dans la rue avec moi. « Que dirait le roi de Hollande s'il le voyait en telle compagnie? »
I. Dans les Mémoires^ le récit de cette métamorphose tourne tout à l'avantage de Gœthe : pas un trait n'indique qu'il ait tro jué le ridicule de ses habits provinciaux contre un autre ridicule.
Il reste un peu avec sa demoiselle. Que le ciel me préserve des filles d'ici, car elles ne valent pas le diable. Gœthe n'est pas le premier qui ait eu l'esprit troublé par sa Dulcinée. Je voudrais que tu la visses une fois seulement : elle est la plus insipide^ créature du monde. Une mine coquette avec un air hautain^ voilà tout ce par quoi elle a pu séduire Gœthe. »
Ajoutons que les propres lettres de Gœthe confirment ce portrait : elles sont écrites en français^ en allemand, en anglais, à bâtons rompus, en petites phrases à peine intelligibles, émaillées d'exclamations, d'éclats de rire, de citations de toutes sortes; puis, tout à coup, jaillit le moraliste ou le grammairien, et c'est un insupportable mélange de pédanterie et de prétention, de sotte gravité et d'affectation de folie. Ce ne fut qu'une crise, je le veux bien; mais une telle crise ne manque pas d'importance dans le « développement » d'un homme : pourquoi donc en supprimer ou en atténuer outre mesure le récit ?
Bien plus significatifs encore, à ce point de vue^ sont les récits des aventures sentimentales qui fleurissent les Mémoires /ïoniessoni présentées sous les couleurs les plus poétiques, que pendant longtemps on a crues vraies, et qui d'histoires assez banales ont fait de pures idylles ou de frais romans. Marguerite, Annette, Frédérique, Charlotte, Lili, autantde nomsdont la légende s'est emparée; qui ont pris rang parmi ceux qu'affectionnent les amoureux; que beaucoup d'âmes romanesques ont recueillis avec attendrissement. Je Tai déjà dit, les portraits
de ces diverses personnes ont été collectionnés avec piété dans la maison de Weimar, changée en « Musée » gœthéen. On s'est plu aies identifier aux créations poétiques qu'elles ont inspirées. Pour elles, le rigorisme allemand a abdiqué ses sévérités habituelles. Cependant, ici, la « poésie » ne s'est pas contentée d'embellir la « vérité » dans des proportions légitimes : elle a fait toute la légende à force de la pénétrer; elle nous a donné, de Goethe et de ses amies, une idée entièrement fausse à force d'être corrigée; et quand on remonte à des sources plus sûres que les Mémoires^ c'est-à-dire aux correspondances que les fanatiques de Goethe ont si imprudemment publiées, on reste stupéfait de la part de comédie et de vulgarité qu'on découvre soudain. — Ici, dans des lettres adressées à Behrisch, — un ami sardonique et malicieux, qui ressemble un peu àMéphistophélès, et dut sourire des confidences, — nous pouvons suivre toute l'histoire d'Annette et démêler le fil embrouillé du sentiment qu'elle inspira: sentiment médiocre, qui naît faiblement de la reconnaissance de l'étudiant pour la jeune fille qui soigne son linge, et paraît d'abord insignifiant, presque dédaigneux. Mais cette jeune fille est recherchée par un brave homme qui se morfond en attentions de mille sortes pour lui plaire, — sans y réussir d'ailleurs. Elle est éblouie par le bel étudiant, petit-fils du syndic de Francfort, qui s'habille avec une tapageuse élégance. Et celui-ci, de son côté, jouit de faire pièce au prétendant: «G est une chose très agréable à voir, digne de l'observation d'un connaisseur, un homme s'efforçant à plaire,
inventieux (la lettre est écrite en français), soigneux, toujours sur ses pieds, sans en remporter aucun fruit, qui donnerait pour chaque baiser deux louis aux pauvres et qui n'en aura jamais, et de voir, après cela, moi immobile dans un coin, sans lui faisant quelque galanterie, sans dire une seule fleu* rette, regardé de l'autre comme un stupide qui ne sait pas vivre, et de voira la fin apporter à ce stupide des dons pour lesquels Tautre ferait un voyage à Rome... » — Ailleurs, c'est le récit de l'aventure de son ami Jérusalem, destiné à donner le change sur la véritable origine de Werther: interprétation trompeuse, que démentent ces lamentables lettres adressées à Kestner après la publication du livre^ gauches excuses d'un homme qui vient de commettre une double indélicatesse, contre lui-même et contre des amis. — Ou bien encore, pendant que l'Allemagne entière s'apitoie sur l'état de cœur de l'auteur du livre à la mode, c'est une coquetterie en partie double, une correspondance simultanée avec Lili Schoenemann et Auguste de Slolberg-Stolberg, où l'on se plaint de ses malheurs d'amour et réclame réconfortou compassionen des termes qui se ressemblent; en sorte que celui de ses romans dont Goethe, plus tard, devait conserver le meilleur souvenir, apparaît comme entaché de comédie et souillé de littérature. Car ici nous touchons du doigt un des sens les plus vrais de ce litre plein de mystère : Vérité et Poésie^ un de ceux que l'auteur ne nous dévoile pas. Ce n'est pas seulement la « vie », comme il l'affirme à chaque reprise, qui, en lui, s'est changée en c( poésie », en sorte que la rencontre d'Annette
nous valut le Capricede ramant^ cellede Charlotte, Werther j etc.; c'est souvent, hélas! la « poésie » qui, à son tour, a exercé sur la « vie » une fâcheuse action: fâcheuse, disons-nous, parce qu'ici le mot poésie n'a plus le sens élevé, noble, réparateur, qu'on s'efforce de lui donner: il signifiesimplement fiction artificielle, parti pris romanesque, convention littéraire. De bonne heure, Goethe a perdu la spontanéité d'impression qui, plus que le talent, importe à l'homme; il est pénible de voir la peine qu'il prend pour cachera ses admirateurs cette espèce de dépression, l'effort où il se morfond pour ég'arer le jugement des autres — et peut-être le sien propre — sur sa véritable sensibilité.
Ce fut là, dirait-on, sa préoccupation dominante : elle paraîtra d'ailleurs légitime. Les hommes, en effet, quelle que soit leur valeur intellectuelle, attachent toujours une importance considérable à leur cœur, qu'ils veulent absolument avoir « à la bonne place ». S'ils ont péché contre lui, ils tiennent à justifier ou à excuser leurs fautes. Peut-être sentent-ils que là est leur point faible : dans ces délicates choses, que ne règlent ni les codes, ni peut-être même les mœurs, qui donc n'a jamais erré? Ils savent aussi qu'ils seront jugés par là : car si l'on pardonne, en raison de l'humaine faiblesse, des actes délictueux ou coupables, on tient à être rassuré sur les sentiments qui les ont provoqués. Nous ne retirons point toute notre admiration aux héros qu'ont entraînés les égarements de la passion; nous sommes moins indulgents pour ceux dont l'âme même nous paraît de qualité douteuse.
hes auteurs de Mémoires qui ont précédé Gœthe, plus encore ceux qui l'ont suivi, ont tous fait comme lui : ils se sont acharnés à montrer que leurs actions les plus blâmables, dans Tordre du sentiment, ne venaient ni d'une perversion ni d'un endurcissement de leur être intime, et ils ont plaidé leur cause, parfois mauvaise, comme ils ont pu, même en la compliquant d'indiscrétions et deratiocinations qui l'ont souvent rendue pire. Gœthe, lui, a recouru à un procédé plus simple et plus sûr : il a tout embelli, « idéalisé, » comme on aime à dire. Il a jeté comme un voile d'or la « poésie », qu'il tirait de son imagination et de son talent, sur la « vérité » qui n'était pas toujours belle. Cette méthode lui a réussi à ses propres yeux, peut-être même auprès de ses contemporains. Mais pour qu'elle fût d'un effet durable, il aurait fallu que les correspondants du jeune 'homme ne collectionnassent pas ses moindres billets avec un soin jaloux; que lui-même n'eût pas l'habitude de conserver ses papiers; qu'il m se fondât pas une Gœthe" Gesjellschaft dont le zèle indiscret a ouvert toutes grandes les portes de son intimité. Il aurait fallu également que Gœthe fût dépourvu de cette inconsciente sincérité à laquelle obéit d'instinct un écrivain parlant de soi, et qui le fait se trahir par ses réticences autant que par ses confidences, par ses réserves autant que par sa franchise, oui, par le choix même de ses mots, par la qualité de son style, par l'arrangement de ses phrases. Or, quelque maître qu'il fût de sa plume, Gœthe s'est laissé souvent entraîner ou gouverner par elle : en sorte
LES MÉMOIRES Sg
que, n'eussions-nous ni les abondantes correspondances, ni les volumineux documents qui nous rensei^ent, nous pourrions, même d'après les seuls Mémoires^ nous faire une idée à peu près exacte de ce que fut la sensibilité de l'auteur de Werther^ei en prendre assez mauvaise opinion. Que de phrases, à chaque instant, lui échappent comme autant d'aveux de sécheresse, d'égoïsme et de cruauté! En cueillerons-nous quelques-unes, au hasard, dans le gros volume? Voici :
Il va quitter Frédérique, dont il sait le profond amour, que son départ laissera malade, presque mourante, et qui, revenue à la vie, vouera le plus touchant souvenir au culte de l'amant infidèle. Il écrit : ce Au milieu de la presse et des embarras où je me trouvais, je ne pus négliger d'aller voir Frédérique encore une fois. Ce furent de pénibles
jours, DONT JE n'ai PAS CONSERVE LE SOUVENIR. LorS-
que, monté à cheval, je lui tendis la main, elle avait les larmes aux yeux et je souffrais beaucoup. » Il excellait ainsi à chasser de sa mémoire les traits de son passé qui auraient pu lui causer regret ou tristesse. Du reste, en racontant cet épisode de sa vie que ses admirateurs ont appelé « l'idylle de Sesenheim w, et qui, en réalité, ne fut une idylle que pour lui, il développe paisiblement cette métaphore, dont on ne manquera pas de goûter la tranquille indifférence : c( Les inclinations de jeunesse, nourries à l'aventure, peuvent se comparer à la bombe lancée de nuit, qui monte en décrivant une ligne gracieuse et brillante, se mêle aux étoiles, semble même s'arrêter un moment au mi-
4o ESSAI SUR GŒTHE
lieu d'elles, et, descendant ensuite, trace de nouveau le mênïe sillon, mais en sens inverse, et porte