‹ Essai sur GœtheChapitre 8 sur 27 · ENFIN LA RUINE AU LIEU OÙ ELLE ACHÈVE SA COURSE · texte numérisé non relu

ENFIN LA RUINE AU LIEU OÙ ELLE ACHÈVE SA COURSE

N'avions-nous pas raison de dire que le style même est révélateur, et le choix d'une telle image n'at-il pas à lui seul plus de sens que l'image ellemême? Du reste, en nous renseignant sur la façon dont en lui la vie se métamorphosait en littérature, Goethe étale de nouveau, avec son calme habituel, cette congénitale insensibilité, qu'en d'autres endroits il voudrait tant cacher: « Ce qu'on a pensé, dit-il, les images des choses qu'on a vues, se retrouvent dans l'esprit et dans l'imagination; mais LE CŒUR EST MOINS COMPLAISANT... )) parce que le rôle' qu'on lui laisse est plus limité. Les hommes qui ont vécu par le cœur savent bien qu'il a sa mémoire : Rousseau, par exemple, se rappelait mieux ses sentiments que ses idées. Goethe a si bien oublié les siens que souvent, quoiqu'il déploie en certaines parties de son récit une grande habileté de conteur, il cherche en vain à leur donner une expression un peu vivante, il s'oublie jusqu'à des métaphores dans ce goût-ci : « Cet enfant, que Ton appelle Amour, se cramponne même avec obstination au vêtement de l'Espérance, quand elle prend déjà sa course pour s'éloigner à grands pas. »

Il serait facile de trouver, dans chacun des romans de jeunesse, qui sont cependant les parties les plus gracieuses et les plus séduisantes des Mé^ moires j des fragments d'une égale signification. A quoi bon insister davantage? L'opinion courante concède beaucoup de privautés aux grands hommes :

Pour les héros et nous^ Dieu fit des poids divers.

Onleur pardonnevolontiers les larmes répandues pour eux, si leur génie en a profilé. Or, celui de Gœthe s'est nourri de douleurs étrangères, et vraiment, on peut admirer l'art avec lequel il les a dépouillées de ce qu'elles ont eu d'amertume et, pour ainsi dire, cristallisées dans sa sérénité. Nous ne songerions donc point à le lui reprocher, s'il ne tenait absolument à jouer l'homme sensible. C'est parce qu'il a cette prétention qu'on est enclin à la lui dénier.

On lui reproche encore d'avoir systématiquement rabaissé les hommes de mérite avec lesquels il se trouva en relations, de manière à s'élever au-dessus d'eux. Il le fit certainement pour Herder, dont il nous livre un portrait désobligeant, et même un peu caricatural.

Au moment où les deux jeunes gens se rencontrèrent, Herder, bien qu'à peine âgé de vingt-six ans, était déjà célèbre. Esprit ombrageux et susceptible, il avait derrière lui une enfance douloureuse, qui devait à jamais le teinter de mélancolie. Mécontent de sa position, — il était chapelain et précepteur du jeune prince de Holslein-Gottorp, — il s'en plaignait volontiers avec quelque amertume. De plus, il souffrait d'une fistule à l'œil qu'on lui opéra sans succès. Ajoutez à cela qu'il venait de recevoir une lettre de rupture de sa fiancée, M"® Flachsland, que le ton violent de sa correspondance avait inquiétée et dont il s'occupait à regagner la faveur, — vous comprendrez qu'il fût d'humeur assez maus-

sade, et qu'il trouvât Strasbourg « Tendroit le plus méprisable, le plus sauvage, le plus désagréable » qu'il eût jamais vu de sa vie. Son souci dominant, c'était de s'isoler, de s'enfermer dans sa chambre de l'auberge du Saint-Esprit, avec son mal et son chagrin. Il n'y réussit pas : sa gloire naissante attira auprès de lui quelques jeunes gens qui forcèrent sa porte, s'installèrent à son chevet, et furent pour lui, selon son humeur, tantôt un découragement, tantôt une distraction. Gœthe était du nombre : il s'introduisit lui-même, fut assez bien accueilli, revint, subit des incartades, des épigrammes, des plaisanteries et de mauvais calembours. Car Herder, qui ne devina pas son futur génie, ne vit en lui qu'un bon jeune homme, « un bon garçon quoiqu'un peu léger et frivole, » et Je confondit avec les « deux ou trois individus » qui l'empêchèrent d'être complètement seul. Quant à Gœthe, il « profita », avec cette sagesse supérieure à son âge que voilait son apparente frivolité: <( Comme je savais estimer à haut prix tout ce qui contribuait à mon développement, dit-il, je m'âcoutumai bientôt à son humeur et m'attachai seulement à distinguer, autant que cela m'était possible au point de vue où j'étais alors, les critiques fondées des invectives injustes. » Mais s'il se prêta complaisamment aux rebuffades de son nouvel ami, il ne les oublia pas. Le récit qu'il en donne dans les Mémoires l'en venge sans noblesse, et se termine par un trait qu'il faut relever :

Comme son séjour avait été aussi onéreux qu'agréable, j'empruntai pourlui une somme d'argent, qu'ils'engagea à rembourser à terme fixe. Le temps passa et l'ar-

genl n'arrivait pas. Mon créancier ne me pressait point; pourtant je fus plusieurs semaines dansTembarras. Enfin arrivèrent Targ-cnt et la lettre ; et cette fois encore Herder ne se démentit point.

Au lieu de remerciements et d'excuses, sa lettre ne contenait que des moqueries riméesdont un autre aurait pu se déconcerter ou se fâcher ; mais je n'en fus pas plu^ ému, car je concevais de son mérite une grande et imposante idée, devant laquelle s'effaçait tout ce qui aurait pu lui faire tort.

Au reste, on ne doit jamais parler, et surtout publiquement, de ses défauts et de ceux d'aulrui ; à moins qu'on ne song-e à faire ainsi quelque bien. C'est le moment de citer ici quelques réflexions qui s'imposent à monesprit. La reconnaissance et l'ing'ratitude appartiennent aux phénomènes qui se manifestent à chaque moment dans l'ordre moral, et sur lesquels les hommes ne peuvent jamais s'entendre. Je fais une différence entre le manque de g-ratitude et l'ingratitude, c'est-à-dire la répugnance à la reconnaissance. Le manque de gratitude est inné chez l'homme, car il découle d'un heureux et frivole oubli des peines comme des plaisirs, qui seul rend la vie possible. L'homme a besoin de tant de préparations et de coopérations pour jouir d'une existence tolérable, que, s'il voulait toujours rendre au soleil et à la terre, à Dieu et à la nature, aux ancêtres et aux parents, aux amis et aux compagnons, la reconnaissance qui leur est due, il ne lui resterait plus ni temps, ni sentiment pour recevoir de nouveaux bienfaits et pour en jouir. Et siThomme naturel se laisse dominer par cette humeur lég'ère^ une froide indifférence prend toujours plus le dessus, et l'on finit par considérer le bienfaiteur comme un étranger, à qui on oserait bien, à l'occasion, faire quelque tort, si l'on y trouvait son avantage. C'est là seulement ce qui mérite le nom d'ingratitude.

Relisez ce petit morceau : le service rendu conté d'un ton badin, le sermon laïque qui vient ensuite,

la distinction subtile, adroitement établie, et demandez-vous lequel des deux héros de Tavenlure lira profit de l'autre : fut-ce le fils de famille qui prêta son argent, ou le parvenu, mûr par l'esprit sinon par râge,qui se prêta complaisamment, quoiqu'il fût malade et triste, au commerce d'un étudiant plus jeune et assez présomptueux? Lequel, alors, mérite le mieux la leçon?

Sinous relevons ces taches, quirestent à la charge du caractère de Goethe bien plus qu'elles ne ternissent son ouvrage, ce n'est point certes pour le médiocre plaisir de constater les faiblesses morales d'un grand écrivain : c'est parce que, selon la théorie même de notre auteur, théorie plus vraie pour pour lui que pour aucun autre, il existe un rapport constant, un lien indissoluble entre l'homme et son œuvre; nous ne pouvons donc comprendre celle-ci que si nous savons à peu près à quoi nous en tenir sur celui-là. Les opinions que nous aurons sur Werther, Wilhelm Meister ou Faust ^ dépendent en partie de celles que nous aurons sur Goethe. Une fois renseignés sur l'état d'âme que voile la belle attitude « olympienne », si drapée, si décorative, du poète de Weimar, nous aurons une lumière nouvelle pour éclairer son œuvre, dont nous pourrons mieux pénétrer la signification véritable. Car, ne l'oublions pas, Gœthe ne s'est jamais donné pour un pur artiste: il prétend, au contraire, nous aider à gouverner notre vie, soit par 1 exemple des personnages fictifs qu'il a créés à son image, soit par le sien propre. La plupart de ses écrits ont un caractère tendancieux: ils ne soutiennent pas, à pro-

prement parler, des thèses, mais ils exposent, ils développent une certaine conception de la vie à laquelle ils s'efforcent de convertir le lecteur. Ce que vaut cette conception, c'est à la vie de Fauteur qu'il faut le demander. Or, les Mémoires sont le tableau de cette vie qu'il veut nous imposer: il faut donc bien en discuter le sens et l'exactitude. Les quelques exemples que nous avons cités, que les limites de notre travail ne nous permettent pas de multiplier, montrent à quel point l'exactitude en est discutable ; ils montrent aussi que ce ne sont pas toujours des motifs élevés qui poussent l'auteur hors du cercle de la vérité dans celui de la fiction. Derrière son récita d'ailleurs si tranquille, Gœlhe, avec sa belle figure sereine, nous apparaît agité par la passion la plus commune aux héros : la vanité. C'est la vanité qui le guide, qui préside au choix des épisodes qu'il enchaîne, qui lui inspire ses jugements sur les hommes, qui donne à son œuvre son caractère de roman : car les Mémoires sont bien une « histoire arrangée », — c'est-à-dire un roman.

Ce caractère les différencie des autres œuvres d'ordre analogue auxquelles les critiques les ont abondamment comparés, il faut lire, dans l'introduction de M. von Lœper, le morceau consacré à ce rapprochement. Qu'on me permette d'en citer

le fragment essentiel : s'il ne nous ouvre pas sur le sujet de très vastes horizons, du moins nous montrera-t-il dans quels embarras se trouve un érudit excellent, la tête farcie de toute la littératurede son sujet, quand il tente d'élargir son domaine et aborde, par delà Tinterprétation grammaticale ou historique de son texte, une interprétation plus générale et plus difficile :

Gœthe dut, comme tout écrivain qui fait époque, se former d'abord son public par ses œuvres. Parmi les écrits de ce genre, il faut citer en premier lieu l'Histoire de sa vie, qui jouit dès le commencement d'une certaine popularité. La nature du sujet permit à sa personnalité de s y déployer largement, et de telles œuvres sont à l'épreuve du temps quand bien même le sujet en pourrait vieillir. Les Confessions de Rousseau, quoique présentant beaucoup de différences, ont le même avantage ; elles ont servi de précédent à celles de Gœthe, qui, sans elles, n'eût peut-être pas écrit les siennes, et nous aurions été également privés de deux très intéressantes descriptions de la vie allemande du siècle passé : celle de Jung Stilling et de Anton Reiser de Moritz. Il faut comparer ces ouvrages pour connaître à quelle mesure on aévalué celui de Gœthe, en le désignant à l'admiration du monde et des hommes. Ces biographies, s\xvioM\\t& fionfessions de Rousseau parodiant celles de saint Augustin à Dieu, sont des monuments indestructibles d'une époque; mais comparées à Poésie et Vérité, elles ont un caractère plutôt pathologique et ressemblent à d'intéressantes descriptions de maladies. Celle de Gœthe seule a une portée objective et historique; tandis que celle de Rousseau, entièrement conçue d'après les tendances de son temps, se renferme, mal à propos, dans les limites de la vie individuelle. GoEthe eut toujours « soi-même, le monde, et ce qui est au-dessus de l'un et de l'autre, comme but complexe d'observation devant les yeux a. Tout d'abord,

OQ plaça THistoire de sa vie au-dessous des Confessions de Rousseau et d'Alfieri. Mais Wollmano, en relevant cette appréciation, fut d'un tout antre avis : « Ni Tun ni l'autre, dit-il, n'avait une conception du monde dans lequel il vivait. Goethe, au contraire, embrasse avec une clarté et une facilité merveilleuses tout ce qui se passe autour de lui, dans la nature et le monde politique^ dans la science et Tart. Ily^a^étre vrai comme Rousseau et Alfieri, mais il peut être plus vrai qu'eux I » Straus» relève aussi très bien la différence entre Gœthe et Rousseau dans leurs rapports avec la vérité : « Il y avait en Gœthe le contraire absolu du cynisme coquet de l'auteur des Confessions : se dépouiller d'en bas pour se draper d'en haut; il cacha ce qui ne se doit pas voir pour retenir toute l'attention sur cequi a une signification humaine.»

Je vous fais grâce de la suite du parallèle, surtout de la pittoresque partie qui cherche « dans le style et dans la langue ï> la marque de la « différence entre les deux biographies », car je présume que l'autorité triomphante de Woltmann vous a enseigné tout ce que vous désiriez savoir. Mais il me semble que ce ne sont pas plus les Confessions deRousseau que celles de saint Augustin qu'on peut utilement rapprocher de Vérité et Poésie^ si ce n'est peut être pour en accentuer la profonde dissemblance. Rousseau, surtout, a mis dans son livre toutes les angoisses de sa conscience tourmentée, poursuivie, hantée par un éperdu besoin de justifier sa vie, en lequel on a vu bien injustement l'or, gueil de se glorifier. Une seule question existe pour lui : a-t-il bien ou mal fait ce qu'il a fait ? est-il vraiment ce qu'il voudrait être, un des meilleurs parmi les hommes ? Aussi, son unique souci est-il de se juger : « J'ai dit le bien et le mal avec la

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même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et, s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. » Il s'institue à la fois son propre juge, son accusateur et son avocat; et c'est l'effroi de son âme qui le pousse à s'absoudre. Goethe, lui, ne soupçonne pas même de telles anxiétés : a Je suis ce que je suis, semble-t-il dire, et cela signifie un être supérieur, une fleur suprême de Thumanité ; COMMENT suis-je parvenu à ce haut épanouissement ? Voilà ce qu'il importe d'éclaircir. » Au fond, Tenchaînement dçs actes, des 'sentiments et des pensées dont l'ensemble constitue sa vie, l'intéresse avant tout parce qu'il croit y trouver la solution de ce problème. Si, de ci de là, il se justifie, c'est par une habitude d'esprit qu'il conserve malgré lui, et sans y mettre beaucoup d'importance. Il ne se juge pas, il s'explique. Une fois pour toutes, il a pris la résolution « de laisser agir selon ses tendances particulières sa nature, et de laisser la nature extérieure agir sur lui selon ses qualités ». Cette méthode Ta conduit à « une merveilleuse parenté avec chaque objet de la nature », à « un accent inférieur, une parfaite harmonie avec l'ensemble ». Le récit de sa vie, c'est le simple exposé des circonstances qui ont favorisé cet heureux développement. Il n'est point un homme qui parle à des hommes, il est un demi-dieu qui surveille son apothéose et s'érige en symbole de ce qu'on pourrait appeler, si la langue française se prêtait au jeu des mots composés, Vhumain-divin ou le divin-humain.

On ne peut çuère non plus rapprocher les Mémoires des « journaux intimes » qui furent si nombreux après eux : Stendhal, Benjamin Constiant, Amiel. Uy a, chez ces auteurs, un désir et un effort de sincéritéque Gœthe ignorait, et surtout un besoin qu'il ne pouvait connaître : à des degrés div^ers, ces hommes, qui ont cédé à la tentation d'une confession publique, avaient souffert d'une persistante dissonance entre leur âme et leur vie, celle-ci n'ayant point réalisé les ambitions de celle-là, ou,pisencore, ayant démenti ses aspirations, manqué à son programme, l'ayant compromise, souillée ou rabaissée. Les uns, comme Stendhal, cupides de gloire, étaient à peine parvenus à la notoriété ; d'autres, comme Benjamin Constant, épris d'un certain idéal desentiment ou de correction, avaient été détournés de leur ligne droite par les circonstances ou par leurs passions; d'autres encore, comme Amiel, que la souplesse et l'étendue deleur intelligence semblaient marquer pour une destinée supérieure, s'étaient traînés dans la médiocrité. Arrivés à l'heure où, en se retournant, on contemple sa vie dans le passé, ils pouvaient la juger manquée, inférieure à leurs projets, à leurs volontés, ne leur ayant apporté qu'une banqueroute d'idéal, infiniment éloignée d'être un « tout harmonieux ». S ils se mettent à parler d'eux, c'est pour rétablir par des mots l'harmonie que leurs actes ont violée : dans leur intention, inconsciente ou réfléchie, leur «journal» doit être le ciment qui retiendra entre elles- les pierres branlantes du monument incomplet, de manière à lui donner au moins une apparence

d'unité, — Tallée qui circulera dans le désordre du jardin. Telle n'est point, tant s'en faut, la raison d'être de Vérité et Poésie. Gœthe a vécu comme il voulait vivre, a fait ce qu'il voulait faire, a réalisé l'accord cherché entre son moi et la nature: ce qu'il voit de lui-même le remplit de satisfaction et d'admiration, et comme il est, à safaçon, un moraliste, le « symbole » qu'il compte représenter en sa personne, se transforme et devient un « exemple ».

Je ne sais vraiment qu'un seul livre qu'on peut rapprocher du sien : les Mémoires d' Outre-Tombe. Là, du moins, il y a quelques rapports de ressemblance.

Ces rapports, à vrai dire, ce n'est point dans les caractères des auteurs qu'il faut les chercher. Bien que leurs noms, en effet, aient signé deux œuvres de tendances similaires, Werther et Renéj ils différaient l'un de l'autre autant que deux hommes le peuvent. Celui-ci était tout intelligence, celui-là tout passion. Nul ne fut plus « compréhensif » que Gœthe, nul ne le fut moins que Chateaubriand, qui possédait, en revanche, au plus haut degré, cette résonnance intérieure, cette sonorité d'âme que l'autre s'agitait pour tirer de soi. On l'entend gronder à toutes les pages de son œuvre, en des phrases qui prennent des sons d'orage, et nous éclairent mieux lui-même que de longues analyses : « Tout devint passion chez moi, en attendant les passions mêmes... Ces flots, ces vents, cette solitude qui furent mes premiers maîtres, convenaient peut être mieux à mes dispositions natives (que l'étude) ; peut-être dois-je à ces instituteurs sauvages quelques vertus

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que j'aurais ignorées... Tout prenait en moi un caractère extraordinaire... » Ce n'est pas lui, qui se serait passionné pour la théorie des couleurs. Il ne ressembleenrien àun« génie objectif». Il ne se préoccupe point de l'éducation ni du développement de son <( moi », qui, sans chercher avec la nature une harmonie pour lui difficile à réaliser, s'épanouit librement, selon ses propres lois, comme une fleur unique, étrange et belle. Mais enfin, et quelque différente que fût Tétoff'e de leurs âmes, la destinée avait établi entre ces deux hommes un pointde ressemblance : ils avaient dominé leur époque et leur pays; leurs hautes figures se dressaient audessus des têtes contemporaines, respectées, admirées, adulées, bravantl'âge, attirant l'amour malgré les années. Séparés par la qualité de leur génie autant que par leur race, ils semblaient deux grands monarques régnant sur des pays voisins, dont diffèrentle climat, les paysages, les lois, les mœurs, les habitants : l'égalité de leur puissance les rapproche, crée entre eux un lien, du moins pour les yeux qui les observent d'en bas. Parvenus à ce faîte, ils ont l'un et l'autre songé que leur mémoire leur survivrait longtemps ; hantés par l'image que les hommes se feraient d'eux, ils ont entrepris de la fixer à ^eur manière, d'en arrêter les traits. Là encore, dans la poursuite de ce but identique, leurs procédés se séparent : Chateaubriand ne cache point qu'il se propose de composer son attitude, et, dépourvu de vanité par excès d'orgueil, il la compose admirable. Plus modeste en apparence, Goethe est peut-être moins sincère : sans en avoir Tair, il cor-

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Tige davantage à sa vie, il arrondit ses gestes avec plus de soin. Le rapport qui subsiste, c'est que les deux œuvres, de vaste envergure, sont les portraits que deux grands hommes, parvenus à d'égales hauteurs, qui furent à un égal degré des enfants gâtés de la vie, ont voulu laisser d'eux-mêmes. A ce point de vue, Vérité et Poésie et les Mémoires d'Outre- Tombe sont des documents de même importance, de même intérêt, et Ton pourrait ajouter de même signification.

Les Mémoires d'Outre- Tombe ont déçu l'attente des contemporains, et commencent à peine à nous apparaître sous leur jour véritable. Goethe a eu plus de chance : publiée au plus beau moment de sa carrière, son autobiographie fut accueillie par un concert d'éloges. Seules, les revues à tendances religieuses introduisirent quelques réserves: encore se plaisaient-elles à saluer en l'œuvre nouvelle de l'illustre écrivain « le meilleur produit de sa muse* ». Le livre et l'homme planaient au-dessus de la critique, dans un rayonnement, et l'on ne savait qu'admirer davantage, de la grâce, de la fraîcheur, du sens et du charme des aventures

racontées, ou du talent du narrateur. Les autres ouvrages de Gœthe, tirés déjà de lui-même, pâlissaient devant celui-ci. On comprenait mieux qu'il

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