SOCIÉTÉ DOMESTIQUE. - LE MARIAGE CHRÉTIEN
Au XII® siècle, comme aujourd'hui, les liens de mutuelle affection, qui devraient ne faire des époux qu'un cœur et qu'une âme, se relâchaient trop souvent; on cherchait des prétextes pour faire briser par l'autorité ecclésiastique, alors seule maîtresse en ces matières, des chaînes devenues insupportables. Au contraire, des parents sans conscience et surtout sans tendresse, sacrifiaient à des motifs de cupidité et d'ambition le bonheur de leurs enfants , qu'ils mariaient contre toutes les lois de la sagesse et de la nature. De là encore de fréquentes contestations, portées au tribunal de l'Évêque, pour faire déclarer la nullité de ces unions malheureuses.
Les questions matrimoniales occupent une large place dans les lettres d'Ives de Chartres. Parmi les causes de nullité alléguées, il y en a deux qiai se présentent constamment dans sa correspondance : le défaut de consentement et l'empêchement de parenté. Dans le premier cas, Ives prononce la nullité de tout rhariage, où le consentement a fait défaut, soit parce que les contractants n'avaient pas encore atteint l'âge de discrétion (i), soit parce que l'on a disposé de leur personne sans les consulter (2), soit enfin parce que la pression exercée sur les époux a détruit leur liberté et par là même leur consentement (3). Mais les fiançailles légitimement célébrées, et même la simple promesse
(i) Ep. 99, 241.
(2) Ep. 134.
(3) Ep. 166.
de mariage appuyée d'un serment, constituent d'après lui un véritable lien, qui ne permet plus de contracter validement des engagements nouveaux (i).
Dans le second cas, Ives établit avec le plus grand soin, et ce n'est pas toujours sans difficulté, Tarbre généalogique des deux parties (2).
A cette époque, l'Église maintenait encore, jusqu'au septième degré, l'empêchement résultant de la parenté* Ce serait faire preuve de bien peu de sens que de voir dans cette législation une mesure vexatoire, un attentat à la liberté des contractants. Outre le côté physiologique de la question, sur lequel nous n'avons pas à nous prononcer, le côté moral suffirait pour justifier l'Église, si elle avait besoin de l'être. Reculer autant que possible les limites de cet empêchement, n'était-ce pas le meilleur moyen de faire tomber les barrières qui séparaient les races hostiles; de forcer toutes ces familles rivales à sortir de leur parenté, comme de leurs domaines, pour marier leurs enfants; enfin de faciliter entre ces farouches batailleurs le rapprochement des cœurs et des intérêts ? Si cette législation avait un tort, c'était plutôt de compliquer singulièrement la tâche de l'autorité à qui incombait le contrôle. En effet, lorsque les parties contractantes trouvaient leur avantage à cacher la vérité , et surtout lorsqu'elles avaient assez d'influence pour acheter ou imposer les témoignages dont elles avaient beaoin , il fallait se résoudre à de longs débats, avant de pouvoir se prononcer en connaissance de cause (3).
D'autres empêchements, résultant de certaines fautes commises avant ou pendant le mariage , fournissaient encore à l'Évêque de Chartres la matière de discussions délicates. D aborde ces questions avec une firanchise d'expression , que notre langue et notre siècle ne comportent plus. Mais on sent toujours qu'il pénètre
(i) Ep. 148, 167.
(2) Ep. 129, 211.
(3) Ep. 45, 129, i3o, i58, 221,246.
dans ces fanges comme le rayon de soleil , sans y rien perdre de sa pureté. — On nous pardonnera de passer outre (i).
L'empêchement qui résulte aujourd'hui de la différence du culte entre les époux, n'était pas encore généralement admis dans l'Église à cette époque. Du reste, cette question ne se présente pas à l'état direct dans les lettres d'Ives : il parle incidemment de deux époux juife, dont l'un s'est fait baptiser, et il déclare que le baptême efface les péchés, mais ne brise pas les liens (2) : le mariage ne peut donc être invalidé par une conversion subséquente. De même une Juive qui, après avoir reçu le baptême, prend un époux chrétien et qui abandonne ensuite son mari et sa foi, ne peut contracter une nouvelle union sans devenir adultère, car le retour au judaïsme ne peut dégager du lien matrimonial, ni l'épouse deux fois infidèle, ni l'époux luimême, quoique victime d'un injuste abandon (3).
Le mariage entre deux personnes, dont l'une était de condition libre et l'autre esclave, donnait aussi lieu à bien des contestations. Les pauvres serfs usaient de tous les moyens pour cacher leur condition, espérant qu'après le mariage, la tendresse engagerait le conjoint à briser ou à partager leurs chaînes. Mais il n'en était pas toujours ainsi et il en résultait, on le comprend sans peine, une situation intolérable. C'est pourquoi le droit canonique, adoptant sur ce point la législation romaine (4), avait fait de l'esclavage un empêchement dirimant.
Sans doute, devant Dieu et devant la nature, il n'y a ni
(i) Empêchements provenant de Tinceste, ep. 225, 229, 232 ,• du meurtre du premier mari, ep. 246 ; de l'illégitimité des relations précédentes, ep, 16, 78,148.
(2] « Baptismus peccata dimittit, non conjugia solvit. » ep. 23o.
(3) Ep. 122.
(4) Avec une différence pourtant. Le texte du code Justinien , cité par Ives dans sa lettre 242 , prohibe d'une façon absolue le mariage entre une personne libre et un serf; tandis que d'après le Décret, partie VIII, nos 52, 53, 54, 164, cet empêchement n'est dirimant, que si l'un des conjoints ignorait l'esclavage de l'autre, ou si le maître du serf n'a pas donné son consentement.
libre, ni esclave; toutes les créatures humaines sont les enfants d'un même Père et peuvent, par conséquent, se donner la main, s'unir par les liens du mariage. C'est la doctrine que l'Église a toujours professée et nous sommes fiers , sans en être étonnés, de la rencontrer sous la plume d'Ives de Chartres. Il n'en est pas moins vrai que les lois positives, en prononçant la nullité de ces unions, au profit de la partie trompée, se sont inspirées tout à la fois des règles de la justice et des conseils de la sagesse. Le cœur peut protester d'abord, comme le fait Ives lui-même (i), mais la raison ne tarde pas à reprendre ses droits. On comprend en effet qu'une société aussi intime, aussi indissoluble que le mariage, ne peut légitimement se contracter qu'entre personnes de même condition; qu'il ne peut y avoir affection véritable, quand l'un des époux, par un silence coupable, essaie de réduire l'autre à l'esclavage; qu'enfin une pareille union, repoussée par les lois civiles et ecclésiastiques, ne peut être sanctionnée par Dieu. Donc, « si l'époux de condition libre connaissait la condition de l'autre, le mariage est valide; car la liberté est un bien auquel on peut renoncer, au moins dans certaines limites, et c'est le cas de dire : Ce que Dieu a uni, que l'homme n'ait pas la présomption de le séparer. Si, au contraire, la fraude a formé les nœuds de cette union , ce n'est plus l'œuvre de Dieu , et ce que l'homme a uni. Dieu le sépare: la société conjugale doit être dissoute. Se contenter de séparer les époux, en maintenant le lien conjugal, ne serait pas une décision acceptable, parce que, si elle punit le coupable, elle sacrifie l'innocent. Il faut donc aller plus loin et déclarer que le contrat ne subsiste plus, n'a pas même existé (2). »
Dès que la nullité du contrat matrimonial est dûment établie, Ives poursuit sans relâche et. sans pitié la séparation des époux. Faut-il le regarder comme le précurseur des partisans modernes du divorce ? Assurément non. L'Évangile , réformant la législation mosaïque , a promulgué l'indissolubilité du mariage , depuis qu'il est élevé à la dignité de sacrement.
(i) Ep. 221.
(2) Ep. 242.
L'Église, d'accord avec l'Évangile, n'a jamais admis le divorce proprement dit. Elle permet que deux époux mal assortis cessent d'habiter ensemble ; elle permet encore qu'à la suite d'un outrage, infligé publiquement à l'honneur conjugal, l'époux outragé chasse le coupable du foyer domestique (i). Mais en aucun cas, elle ne consent à briser le lien conjugal: la mort seule peut rompre ce nœud sacré. Ives ne s'écarte jamais de cette doctrine. A l'exemple de l'apôtre saint Paul, il permet ce pieux divorce que deux époux s'imposent temporairement et d'un mutuel accord, pour se livrer tout entiers à la prière et aux saints exercices de la vie chrétienne (2). En dehors de cela, le mot de divorce ne signifie dans ses lettres que la séparation de deux personnes entre lesquelles le lien conjugal n'a pas existé, ou de deux époux qui mettent fin à la société domestique, sans retrouver leur liberté première : encore cette séparation doit être prononcée par l'autorité compétente et non pas effectuée de droit privé. Qpand nous ordonnons le divorce, dit-il, nous ne brisons pas le lien cqpjugal ; c'est une cohabition illégitime dont nous dénouons les attaches (3).
Ministre de la réconciliation, apôtre de la paix, il s'efforce de rétablir la concorde dans les familles divisées ; mais jamais il ne pousse la condescendance jusqu'à autoriser les époux irréconciliables à chercher, dans une nouvelle union, le bonheur qu'ils n'ont pas trouvé dans un premier mariage. S'il reçoit les plaintes, s'il écoute les soupçons, ce n'est que pour sécher les larmes et adoucir la colère (4). Quand la faute est manifeste et qu'au bout de quelques semaines , un époux désolé ne peut plus douter de son déshonneur (5), Ives se laisse attendrir par les gémissements
(i) Même dans ce cas, Ives conseille encore à l'époux victime de garder à ses côtés Tépouse coupable. Ives est toujours l'homme de la conciliation. Ep. 188.
(2) Ep. 245.
(3) tt Si enim divortium facimus, non conjugium solvimus, sed contubernium malè junctum dissociamus. » Ep. 242.
(4) Ep. 2o5, 280.
(5) Ep. i55, 188.
de la victime, mais sans laisser fléchir la rigueur de la doctrine. Le mariage est valide : le mari n'a que le droit de chasser une compagne indigne. Mais n'a-t-il pas le devoir de lui tendre la main et de l'aider à racheter, par toute une vie de vertu et d'honneur, les fautes, la faiblesse peut-être, d'une heure d'égarement ? Ives gémit surtout avec ces braves guerriers qui , au retour de la Croisade, trouvaient la honte assise à leur foyer (i). Il ne peut excuser la femme infidèle ; il n'y songe même pas : la couche d'un héros, qui combat pour reconquérir le tombeau du Christ, n'aurait pas dû être le théâtre d'une pareille ignominie. Cependant, si le preux chevalier est en droit de jeter Pinfâme hors du vieux manoir, l'Évangile ne lui permet pas d'ouvrir sa demeure à une autre comp^^e. Ici encore ne vaut-il pas mieux couvrir la faute du manteau de la clémence ? En tout cas, avant de jeter la pierre à sa femme, le guerrier fera peut-être bien de sonder sa propre conscience. Ces larmes qu'il répand sur son honneur perdu , ne les a-t-il pas fait verser à d'autres ? Lui qui se sent pris d'une si vertueuse indignation, en voyant à ses côtés une épouse criminelle, a-t-il apporté lui-même, sous le toit conjugal, non-seulement les titres de gloire conquis par ses aïeux, mais un trésor tout personnel et bien plus précieux, celui de la chasteté ? Pourquoi ce courroux contre un sexe facile à entraîner, quand on a pour soi-même une indulgence si peu justifiée? N'est-ce pas l'homme qui doit l'exemple à la femme ? S'il est le chef de la famille, qu'il ne le soit pas seulement par le rang, mais par la vertu (2).
En prêchant ainsi la vertu, Ives entendait qu'on en poursuivît la réalité et non l'apparence. Il pensait que l'état du mariage ne ferme pas le chemin de la sainteté : aussi s'opposait-il à ces desseins d'une perfection chimérique, que formaient certains époux et qui avaient pour résultat de condamner leurs femmes à un veuvage anticipé. C'est l'objet de sa lettre à Hugues de Troyes. Hugues avait épousé en 1097 Constance, fille de Phi-
(i) Ep. 125.
(2) Ibidem.
lippe P' et sœur de Louis le Gros. Mais ce mariage était entaché d'un vice de consanguinité, et, grâce aux efforts d'Ives, le roi avait enfin souscrit à la sentence de nullité, prononcée par Tarchevêque-légat de Lyon (i). Nous soupçonnons presque Philippe I" d'avoir cédé à un sentiment tout autre que celui de la déférence aux décisions de l'Église : peut-être n'était-il pas fâché de se donner pour gendre, au lieu de Hugues, le brillant Boémond, prince d' Antioche, le héros de la première croisade , qui épousa en effet Constance^ à Chartres, en 1106. (2) — Quant à Hugues, après avoir contracté un nouveau mariage , il résolut bientôt de quitter sa nouvelle épouse, qui était sur le point de devenir mère: il voulait, disait-il, se rendre à Jérusalem pour servir dans la milice du Christ. Ives, tout en rendant hommage à la piété qui pouvait inspirer ce dessein, se permit de rappeler à Hugues que le démon se transforme parfois en ange de lumière ; que l'on se croit près d'atteindre le sommet de la perfection, tandis que l'on est sur le bord de l'abîme. <c S'enrôler parmi les soldats du Christ, pratiquer la continence , c'est assurément un sacrifice agréable à Dieu ; mais , quand on est engagé dans les liens du mariage, on ne peut plus disposer de soi sans disposer eii même temps d' autrui, et sans créer, pour celui dont on s'éloigne , une situation nouvelle qui expose sa vertu à bien des dangers. Il est de toute justice que ce nouvel état de choses soit accepté par l'intéressé; autrement, ce n'est pas son propre bien, mais le bien d'autrui, que l'on sacrifie; or , une pareille offrande ne saurait plaire à Dieu ! Que le comte obtienne, avant tout, le consentement de sa femme et ne renonce pas aux devoirs de son état, pour courir après une perfection qui ne lui est pas demandée (3). »
Malgré ces sages conseils, Hugues n'en donna pas moins suite
(i) Ep. i58.
(2) En présence de Philippe I«', de Louis le Gros, et d'un nombre considérable d'archevêques , d'évêques et de seigneurs. — Suger, Vita Ludovici Crassi.
(3) Ep. 245.
à son projet. Avec ou sans l'aveu de sa femme, il vendit son domaine à son neveu Thibaut le Grand , comte de Chartres , se mit en route pour l'Orient et entra dans l'ordre des -chevaliers de Saint-Jean, au milieu desquels il s'éteignit dans un âge fort avancé (i).
Quelle que soit la qualité des époux, mis en cause dans toutes ces questions matrimoniales, Ives discute le cas avec la plus stricte impartialité : le salut des petits ne lui est pas moins cher que celui des grands, et, quand il donne une décision, il ne fait jamais acception de personnes (2). Mais son zèle redouble, quand il s'agit de maintenir la pureté du mariage chrétien dans les familles princières ; car il sait que le mauvais exemple venant d'en haut se propage plus rapidement et colore d'un vernis trompeur les abus les moins justifiables. Ainsi, dès qu'il connut le projet de mariage entre le comte de Meulan et la fille de Hugues, comte de Crépy, il adressa une circulaire au clergé de la ville de Meulan et de l'archidiaconé de Poissy, pour défendre qu'il fût procédé à ce mariage , avant la constatation authentique du degré de parenté entre les deux futurs (3). Ives ne déploya pas moins de zèle, lorsque Mathilde, veuve du comte de Blois, promit sa main à GeofFroi, comte de Vendôme. Il leur écrivit à tous deux pour les détourner de cette union incestueuse, et adressa à GeofFroi le tableau généalogique, établissant l'empêchement de consanguinité qui existait entre lui et le premier époux de Mathilde (4). Il envoya un document de ce genre au roi d'Angleterre, Henri P*", quand ce prince voulut accorder sa fille à Hugues, fils de Gen/ais, seigneur de Châteauneuf-en-Thime-
(i) Il ne peut être question ici que de Tordre de Saint -Jean et non de Tordre du Temple, qui ne fut établi que trois ans après la mort d'Ives, 1 1 1 8. — Nous trouvons dans la correspondance de saint Bernard, à l'adresse de Hugues, une Isttre commençant par ces mots : Si causa Dei factus es ex comité miles et pauper ex divitCy etc. — Bernardi ep. 3i.
(2) Ep. 209.
(3) Ep. 45.
(4) Ep. 129, i3o.
rais (i). Ives espérait que le roi d'Angleterre, soucieux de justifier sa bonne renommée, donnerait à ses sujets l'exemple d'une soumission fidèle aux lois de l'Église et qu'il se souviendrait que le premier devoir d'un prince, c'est d'aimer Jla justice et de haïr l'iniquité : Virga directionis, virga regni tut; dikxisti justitiam et odisti iniquitatem (2). Ces réclamations d'Ives restèrent sans résultat et la fille d'Henri I" épousa Hugues de Châteauneuf.
Mais la lutte la plus mémorable engagée par l'Évêque de Chartres contre les violateurs des saintes lois du mariage, est celle qu'il entreprit et qu'il eut la consolation de mener à bonne fin, contre l'union à la fois adultère et incestueuse de Philippe P"^ et de Bertrade. — Nous essaierons d'en retracer les émouvantes péripéties.