‹ Essai sur Ives de ChartresChapitre 9 sur 20 · SOCIÉTÉ MONASTIQUE · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ MONASTIQUE

A la fin du XI* siècle et pendant les premières années du XII*, la partie septentrionale de la France fut sillonnée par de nombreux missionnaires (i), hommes puissants en œuvres et en paroles, dont Téloquence chaude et vibrante opérait des miracles de conversion, dont les vertus héroïques suscitaient les plus beaux exemples de dévouement et d'abnégation. Dès que paraissait l'un de ces apôtres , les foules accouraient sur son passage ; partout où il fixait sa demeure, les multitudes venaient se ranger sous sa conduite. On vit alors surgir un grand nombre de monastères nouveaux, où se rétablit en peu de temps l'austère discipline des premiers ascètes chrétiens. Ce réveil de la vie monastique fut d'ailleurs puissamment aidé par tous les hommes de cœur et de sens, et Ives de Chartres, ainsi que nous le verrons tout à l'heure , seconda de tout son pouvoir cet admirable mouvement.

Ives se montra constamment l'ami des saints réformateurs monastiques et le protecteur généreux de leurs fondations. On rencontre, il est vrai, dans sa correspondance des traits mordants à l'adresse des moines. Ce ne sont que des expressions un peu vives échappées à sa plume dans l'ardeur de la lutte (2). Il aime les moines ; mais il veut qu'ils sachent rester derrière les murailles de leur cloître , et qu'après avoir voué leur existence à

(i) Bernard de Tiron, Robert d'Arbrissel, Vital de Mortain, Robert de Molesmes, fondateur de Giteaux, etc.. .

(2) Ep, 65, 216, 226.

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Dieu, ils ne reviennent plus aux préoccupations du monde. Il est impitoyable surtout pour ces coureurs, hommes ou femmes (i), qui font profession de voyager pour le compte de Dieu. Sous prétexte de porter au loin l'édification, ils cherchent en réalité un moyen commode pour échapper à la censure de Tévêque, à la surveillance de l'abbé , et peuvent se livrer impunément aux plus honteux désordres.

La vie claustrale est celle qui a toutes ses préférences. La solitude des ermitages ne lui paraît pas un asile bien sûr pour la vertu. Aussi, quand un religieux, fatigué de la vie commune, forme le projet d'aller chercher au désert plus de loisirs pour travailler à sa perfection , Ives, consulté sur ce beau dessein , s'y oppose généralement. S'il y donne les mains, une fois, c'est en faveur d'un vieillard, qui a passé de longues années au fond d'un cloître. Peut-on refuser quelques jours de repos à ce guerrier vénérable, blanchi dans les saints combats ? qu'il se retire donc, si tel est son désir, sur la montagne de Sion, pour contempler Dieu dans la solitude de son âme, en attendant l'heure de la délivrance (2). Quant aux athlètes plus jeunes, qui demandent à mettre bas les armes pour se retirer dans un ermitage , Ives regarde leur projet comme une pieuse illusion. Il croit surtout à une ruse de l'esprit malin, qui veut rentrer dans la citadelle. Pour trouver plus facilement accès dans la place, il faut d'abord en éloigner les défenseurs, en persuadant à l'âme chrétienne de chercher un isolement qui lui sera funeste (3). Si l'on veut au contraire mettre de son côté les chances de la victoire, Ives recommande de ne pas quitter le camp retranché de la vie claustrale et de ne pas s'exposer tout seul aux traits d'un ennemi aussi puissant que perfide. Il faut être bien sûr de soi pour affronter la lutte dans de pareilles conditions et l'on doit se sou-

(i) Ep. loi, pseudomonacham. — Ep. 208, monachos rumigerulos.

(2) Ep. 269.

(3) Saint Fulbert a chanté dans un de ses plus gracieux poèmes, avec autant de finesse que de malice , les déboires de Termite Jean , qui , n'ayant pu devenir ange, dut se résigner à rester homme. P. M, t. CXLI, col. 35o, 35 1.

venir que le Christ avait commandé à ses apôtres de ne pas sortir du Cénacle, avant d'avoir été revêtus de la force d'en haut (i). Si l'amant de la solitude insiste , Ives insiste également sur les dangers de la vie solitaire, sur les avantages de la vie commune : humilité, charité, obéissance, voilà trois degrés par lesquels on s'élève, dans le cloître , aux sommets de la perfection. « Reste » donc au fond de ton nid , colombe imprudente ; attends que » tes plumes soient poussées, avant de prendre ton essor ; quand » les ailes de ta vertu seront devenues robustes, tu pourras » quitter le terre-à-terre de la vie active et t' élancer vers les » hauteurs de la contemplation (2). » A un autre cénobite, épris lui aussi du désir de la solitude, Ives rappelait l'exemple du Sauveur, qui abandonna la vie cachée pour la vie publique ; il ajoutait que la vie commune nous ouvre pour aller au ciel la double voie de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain : pourquoi nous fermer l'un de ces chemins ? L'évêque de Chartres se défend néanmoins d'être l'adversaire à outrance de la vie anachorétique, mais il avoue, et surtout il motive, son penchant pour la discipline conventuelle. Entrer dans le cloître, c'est quitter non-seulement ses biens, mais sa propre volonté ; c'est vraiment se renoncer soi-même , selon le conseil évangélique : si le contact des choses visibles nous y expose à quelques tentations, si l'on ne peut y trouver la solitude complète , si enfin l'on y est astreint au ministère ecclésiastique, ce sont là de légers inconvénients, bien compensés par de sérieux avantages. En effet , la vie solitaire est moins parfaite, parce qu'elle nous laisse à notre volonté personnelle, parce qu'elle est remplie de pensées importunes, « semblables à des moucherons qui, s'élevant d'un marais fangeux, offusquent les yeux du cœur et troublent le repos de la conscience. » Il en résulte des piqûres sans nombre, qui déforment le visage de notre âme, cette fille du roi céleste , dont toute la beauté est intérieure , selon la parole du Psalmiste (3).

(1) Ep. 34.

(2) Ep. 37.

(3) Ps, 44.

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Les rêveries fantaisistes, les vaines imaginations qui la travaillent, Tafifaiblissent rapidement^ et bientôt il ne lui manque plus que l'occasion pour succomber aux assauts de la tentation. C'est une vérité démontrée par l'expérience de tous les jours : tel a été un modèle dans la vie commune, qui a fait au désert des chutes lamentables. Si l'on objecte enfin que la vie commune ne permet pas autant d'austérités, dans le choix des aliments, par exemple, Ives répond que la véritable mortification est celle du cœur. Il est bon de s'abstenir de mets succulents ; il est meilleur de préserver son âme des feux de la concupiscence (i).

Mais si le docte conseiller avait raison en théorie, la pratique lui infligeait quelquefois le plus triste démenti. Les monastères n'étaient pas toujours des écoles de perfection , et certaines âmes, entrées au monastère avec les dispositions les plus ferventes , se décourageaient bientôt dans un milieu si peu édifiant. Elles fi-anchissaient alors le seuil de ce cloître, qui avait trompé leur généreuse ardeur, pour aller chercher au loin des exemples de sainteté. Ainsi nous retrouvons à Déols (2), un moine sorti de Bonneval. Le nouveau venu édifia tellement ses firères, qu'ils voulurent dans la suite le mettre à leur tête. Mais les opposants (car il y en a toujours) objectaient à l'élu de la majorité , qu'il avait quitté le monastère de Bonneval sans la permission de son abbé ; que par conséquent il ne pouvait appartenir à l'abbaye de Déols, et encore moins en être élu abbé. Ives, saisi de la question, manda l'abbé de Bonneval , et apprit en efiet que le départ du religieux avait été irrégulier. Mais il convenait de dire à la décharge du fugitif que l'abbaye traversait alors une crise terrible, sur laquelle Ives croit devoir jeter le voile, et qui obligea l'abbé lui-même à chercher un refuge à Marmoutier. Or, comme c'est un principe de droit canonique qu'il est permis de passer d'un état moins parfait à un état plus parfait, Ives estimait que le départ du religieux était suffisamment légitimé par rapplication de ce principe. Rien ne s'opposait donc à ce qu'il fût considéré

(i) Ep. 256.

(2) Déols, sur l'Indre, au diocèse de Bourges.

comme appartenant à Tabbaye de Déols, et, à ce titre, choisi pour abbé. L'Évêque de Chartres se croyait du reste en mesure de citer à l'appui de cette décision nombre d'exemples (i).

Quelquefois les abbés eux-mêmes essayaient d'attirer à leur monastère des moines étrangers, dont la vertu ou les talents pouvaient leur être utiles. Ives ne s'y opposait pas absolument ; mais, quand il s'agissait de personnages relevant de sa juridiction, il était plus réservé ; il demandait tout au moins à examiner les faits et à juger du bien-fondé de la chose (2), Il est vrai que le désir d'une perfection plus grande n'était pas toujours le motif déterminant pour les moines qui demandaient à changer de résidence. « Vous me priez , écrivait Ives de Chartres à son saint ami Guillaume de Ros, abbé de Fécamp, d'accorder un dimissoire à un religieux que vous désirez recevoir parmi vos frères. Si vous le connaissiez comme moi par l'expérience, vous ne consentiriez pas à l'accepter avec ou sans exeat. C'est le pharisien de l'évangile, grand à ses propres yeux, recherchant la première place dans les festins , le premier siège à la synagogue, et les salutations sur la place publique. Quoiqu'il ait renoncé au monde, il ne songe qu'à la vanité, et voudrait sans cesse changer de place. Si les moines de son abbaye veulent le laisser aller, je ne le retiendrai pas : adressez-vous à ses supérieurs (3). »

Si dans ce royaume monastique les sujets n'étaient pas toujours satisfaits de leur sort et éprouvaient le besoin d'émigrer, les chefs de leur côté étaient parfois obligés de renoncer au pouvoir. Les uns déposaient le sceptre par lassitude ou par humilité ; d'autres le quittaient à regret, se résignant avec peine à un sacrifice nécessaire. Au nombre de ces derniers, nous placerons l'abbé de Saint-Fuscien (4), Raoul, qui, malgré le délabrement de sa santé, ne pouvait se décider à remettre en d'autres mains la crosse abbatiale. Ives lui écrivit pour lui faire comprendre qu'il

(3) Ep. 19. — Voyez ep. 52.

(4) Monastère de Tordre de Saint-Benoît, au diocèse d'Amiens.

était temps de céder la place à quelqu'un de plus jeune et de plus robuste , en déchargeant ses épaules d'un fardeau trop lourd pour sa faiblesse : Raoul n'en continuerait pas moins à trouver dans ses religieux des fils respectueux et dévoués (i). Au contraire, Ives s'efforçait de retenir au poste de combat les abbés tentés de quitter la lutte par découragement. Gautier (2), abbé de Saînt-Maur-des-Fossés, impuissant à réprimer Tindiscipline de ses moines, avait résolu d'abandonner sa charge pour travailler dans l'humilité au salut de son âme. Intention excellente, disait Ives, mais qui demande à être mûrement pesée, car Satan se transforme parfois en ange de lumière. La vertu des bons seraitelle moins puissante pour retenir l'abbé que la perversité des méchants pour l'éloigner? Pourtant, si le gouvernement de Gautier devait rencontrer parmi ses frères des obstacles insurmontables, Ives n'osait pas le blâmer, s'il secouait enfin la poussière de ses pieds et s'éloignait de cette terre maudite (3).

Il arrivait encore qu'après avoir suivi un élan de zèle ou cédé aux conseils de la prudence, un abbé démissionnaire se prenait à tourner les yeux vers ses honneurs passés, ou que^ rendu à la vie monotone d'un simple moine, il ne pouvait s'accommoder de ce continuel vis-à-vis avec lui-même. De là, des regrets, quelquefois des efforts pour ressaisir le pouvoir ou du moins pour en sauver quelques débris : de là encore cet accueil empressé aux mécontents du nouveau régime, qui viennent faire leur cour au pouvoir tombé, en critiquant les actes de la jeune administration. Le grand cœur d'Ives ne pouvait comprendre toutes ces faiblesses : il s' efforçait de guérir ceux qui souffraient de ce mal et les engageait à profiter de leurs loisirs pour travailler sérieusement à la grande affaire de leur salut (4).

(i) Ep. 255.

(2) Un manuscrit de l'abbaye de Saint- Maur porte Wulferio au lieu de Walterio, Nous trouvons en effet un abbé Wulferius, transféré en 1086 de Saint-Père à Saint-Maur, où il mourut vers 1097. — Merlet, Lettres de saint Ives y lett, 24.

(3) Ep. 26.

(4) Ep. 208. — Geoffroi, abbé de Saint- Laumer de Blois, après avoir

En même temps, Ives de Chartres venait en aide aux supérieurs qui faisaient appel à ses lumières pour conduire à bien l'œuvre si diflScile du gouvernement d'un monastère. Si Notre- Seigneur a pu dire que la conversion d'un pécheur cause dans le ciel plus de joie que la persévérance de quatre-vingt-dix-neuf justes, on peut dire au contraire que la conduite d'une communauté de moines vertueux coûte moins de peines à un abbé que la correction d'un seul religieux indiscipliné. Dans les cas embarrassants, quand il s'agissait d'une question délicate, on recourait à l'évêque de Chartres, qui pesait la chose avec maturité et modifiait sa décision suivant les circonstances. Ainsi quand la faute est certaine et grave, Ives n'hésite pas à conseiller l'emploi des mesures extrêmes; cependant il recommande, dans l'application du remède, toute l'indulgence possible. Il n'ignore pas que rintérêt de la discipline générale exige la plus grande sévérité ; mais il sait aussi que l'excès dans la répression manque le but, comme un remède violent tue le malade qu'il devait guérir. Il faut donc ménager le coupable. S'il résiste à tous les traitements employés, mieux vaut encore le congédier que d'épuiser sur lui toutes les rigueurs, (i). Mais quand la brebis errante vient implorer sa protection pour rentrer au bercail, il ne se refuse jamais le plaisir de faire le plus touchant appel à la miséricorde du juge. L'abbé, dit-il, est l'image du pasteur, il doit en avoir la tendresse : véritable père du prodigue, qu'il ouvre ses bras et son cœur à l'enfant qui lui est rendu (2).

Les possessions temporeUes des monastères devaient être, et furent en effet, à toutes les époques, l'objet de contestations sans nombre et sans fin. Ives de Chartres se trouva souvent mêlé à ces débats, soit comme juge, quand les biens en litige appartenaient à son diocèse, soit comme arbitre ou comme conseil dans les procès qui ne ressortissaient pas à sa juridiction. C'est

donné sa démission, en conçut de vifs regrets. Iv. Ep. 164. — Goffridi Vindocinensis y Ep. 14, lib. II, P, M., t. CLVII col. 82.

(i) Ep. 82. — Il s'agit ici d'un religieux de l'abbaye de Vendôme, nommé Daniel, dont il a été question plus haut, page 56.

(2) Ep, 60, 226,

ainsi que dans la discussion soulevée entre les moines de Vézelay et ceux de Saint-Lucien de Beauvais, à propos de l'Église de Buglose^ Ives fait au légat, Richard d'Albano, l'exposé de cette affaire, déjà terminée par une première sentence (mais provisoirement, il est vrai) au concile d'Issoudun (i). Dans une querelle assez longue entre les moines du Bec et ceux de Molesmes, Ives, choisi pour arbitre, ne réussit pas à aplanir le diflférend; et, pour prix de ses efforts, il se vit en butte au mécontentement du roi, qui avait été mal renseigné par certains personnages hostiles à l'Évêque (2).

Nous n'avons rien trouvé qui présentât un intérêt bien vif dans les revendications monastiques auxquelles Ives prit part; c*est pourquoi nous n'entrerons pas dans le détail. Nous relèverons pourtant un seul cas, qui présente une intéressante question de jurisprudence. Un moine de Saint-Symphorien (3) avait donné ses biens au monastère, plusieurs années avant de mourir ; il avait, en mourant, renouvelé cette donation. Les héritiers du saint homme, quelque neveu trompé dans son attente, peut-être quelque arrière-petit-cousin, ne trouva pas la chose de son goût et attaqua le testament. Voici la consultation adressée par Ives à l'évêque de Beauvais. « Vous me consultez à propos d'un » moine qui a légué ses possessions^ il y a plusieurs années, » au monastère de Saint-Symphorien, et qui, au lit de la mort , » a renouvelé^ sans opposition, la donation de ses biens et de » sa personne. Je puis répondre à votre Dilection, en me con- » formant à la loi, aux mœurs et à la raison, que, si le susdit » moine n'a pas été inquiété dans sa possession pendant son » séjour au monastère , ce qui est donné au monastère ne peut *» juridiquement lui être enlevé, à la condition pourtant que » l'entrée de ce moine en religion ait été connue de la partie » adverse (4). En fait de réclamation, comme en fait deconven-

(3) Diocèse de Beauvais.

(4) Pourquoi cette condition ?

» tion, la loi et la raison nous enseignent que ceux qui ont » subi le jugement de Dieu ne peuvent être ramenés au tribu- » nal des hommes. Peu importe, au reste, que votre adversaire » objecte, et cela en toute vérité, qu'il avait été institué léga- » taire par le défunt moine; on lit en effet dans les Institutes, » au Chapitre des héritages, qu'un premier testament est annulé » par un second. Voici en outre ce qu'on trouve dans le code » Théodosien : « Si quelqu'un dispose d'une même chose, par » acte authentique, en faveur de deux personnes^ d'abord au » profit de l'une, puis au profit de l'autre, il n'y a pas à recher- » cher quel est le premier ou le second donataire , mais lequel » des deux a été mis en possession par le donateur : pour » celui-là seulement la possession vaut titre (i). » A moins » d'autres empêchements dont je n'aurais pas été instruit, telle est » la décision qui doit intervenir dans cette affaire , d'après la » raison et d'après la loi (2). »

La rivalité entre les clercs et les moines se fait jour dans plusieurs lettres d'Ives de Chartres. Par complaisance pour l'évêque de Poitiers , Pierre II , il avait cédé un de ses clercs , qui devait prendre la direction d'une église desservie par les chanoines réguliers, dans la ville de saint Hilaire. Peu de temps après , tout était changé. L'évêque de Poitiers paraissait peu soucieux d'installer le nouveau venu, et l'abbé de Saint-Cyprien (3) convoitait pour lui-même un si riche bénéfice. On avait même essayé, en dénaturant les faits, d'arracher au pape une sentence contre le prieur des chanoines réguliers. Celui-ci allait donc être évincé, et l'abbé se préparait déjà à chanter victoire. Ives ne put se résigner à subir cet afiront, qui, en frappant l'un de ses enfants, l'atteignait lui-même , et atteignait du reste l'ordre ecclésiastique tout entier. « Eh quoi ! écrivait-il à l'évêque de Poitiers , vous osez

(i) Ce texte n'est qu'une annotation du scoliaste Anianus, annotation insérée par les copistes dans le corps même du code Théodosien. Juret , note ad. ep. 212.

(2) Ep, 212.

(3) De l'ordre de Saint-Benoît.

» faire à la cléricature une injure aussi solennelle ; vous élevez » à ce point la désastreuse ambition des moines, que vous êtes » prêt à leur soumettre des clercs. Mais la dignité des clercs est » si éminente, d'après saint Augustin, que c'est à peine si un » excellent moine peut faire un bon clerc. Il est vrai que c'est » un clerc qui tient ce langage : mais écoutez un moine parlant » des moines. Saint Jérôme dit que les moines doivent répandre » dans l'église, non des leçons, mais des larmes (i). Le même » saint dit encore ailleurs : Les clercs sont des pasteur s , moi je suis » une brebis. )) Ives ajoute deux autres passages, dans lesquels saint Jérôme enseigne que les moines, pour mériter leur nom (2), doivent vivre dans la solitude , occupés du salut de leur âme. L'Évêque de Chartres en conclut, sans l'exprimer ouvertement, que la mission de diriger des clercs n'est pas de leur compétence, que le soin de leur propre perfection convient à l'humilité qu'ils professent et doit suffire à leur zèle. « Ce n'est pas, dit-il en » finissant, que je veuille rabaisser l'ordre monastique. Je n'ai » qu'un désir : c'est de voir les moines vivre en moines, c'est- » à-dire d'une vie solitaire. Nous approuvons leur genre de vie » et nous les proclamons bienheureux, s'ils ne franchissent pas » les limites tracées par leurs pères en religion. Ils seront mênoie » d'autant plus heureux qu'ils s'efforceront d'obéir et non de » commander ; car l'obéissance et l'humilité les conduiront aux » sommets de la perfection, tandis qu'ils ne trouveraient dans » l'ambition et l'orgueil, que l'occasion d'une lamentable ruine. » Pesez donc attentivement ces raisons, et, puisque vous appar- » tenez à l'ordre des clercs, puisque vous y tenez une place » d'honneur, honorez vous-même vos frères, en stimulant leur » vertu ; mais ne souffrez pas , contre les règles canoniques , » qu'ils soient mis sous la juridiction d'un ordre inférieur (3). » Pour bien comprendre ce raisonnement, il faut se placer au

(i) Monachus non docentis, sed dolentis habet officium. Saint Jérôme, lett. 76, ad Eusebium.

(2) Moine, du grec fAÔvoç, seul.

(3) Ep. 36.

même point de vue que TÉvêque de Chartres. Les moines sont des laïcs, et la profession religieuse , en les consacrant à Dieu , n'a pas comblé la distance qui existe entre un laïc et un clerc : est-il possible dès-lors de soumettre une église de chanoines à la juridiction d'un monastère? Si les moines sont inhabiles au ministère paroissial, c'est parce qu'ils sont moines, c'est-à-dire laïcs, et non pas parce qu'ils ont renoncé au monde ; c'est encore moins parce qu'ils vivent en communauté. Au contraire la vie en commun et la profession religieuse pour les pasteurs des âmes constituent l'idéal que poursuit Ives de Chartres, et qu'il s'efforce de réaliser. C'est pour cela qu'il propose partout, et qu'il essayait alors d'introduire à Poitiers, la règle des chanoines réguliers. Aussi , quand on veut assimiler ceux-ci aux moines et leur interdire le ministère paroissial, repousse-t-il vigoureusement cette assimilation et les conséquences qu'on prétend en déduire. « En Tain objecterait-on, dit-il, qu'ayant renoncé au monde, les » clercs réguliers ne doivent plus s'y mêler ; ils n'en sont que » plus propres à détruire dans le cœur des autres les vanités » qu'ils ont déracinées de leur propre cœur. D'ailleurs est-ce » bien se mêler au monde, que d'y paraître pour retirer les » âmes du vice, et les conduire à la vertu ? Leur parole a d'au- » tant plus d'autorité qu'ils pratiquent ce qu'ils enseignent, et » qu'ils sont non-seulement des apôtres, mais des modèles (i). » Ce sera donc parmi les clercs réguliers que se recrutera principalement le clergé paroissial ; encore faudra-t-il choisir les chanoines les plus vertueux ; car le ministère pastoral offre des dangers auxquels on ne doit pas exposer des soldats mal aguerris^ mieux faits pour combattre derrière les remparts que pour affronter l'ennemi en rase campagne (2).

Personne ne s'étonnera d'entendre parler ainsi l'antien prieur de Saint-Quentin, le fondateur de Saint-Jean-en- Vallée. Du reste la vie commune offre aux prêtres des avantages inappréciables : aussi tous les réformateurs du clergé l'ont-ils préconisée, depuis

(i) Ep. 2i3.

saint Chrodegand , Amalaîre et Benoît d'Aniane, jusqu'à Holzauzer, Vincent de Paul et Bérulle. Malheureusement elle n'est pas toujours praticable et rencontre souvent des obstacles qu'il est difficile de surmonter.

Soucieux de maintenir, contre les prétentions des moines, la prééminence de la cléricature, Ives ne laisse pas échapper les occasions de rappeler à ses correspondants monastiques les prérogatives épiscopales. En toute circonstance, il affirme ses droits et repousse vigoureusement tout ce qui lui paraît un empiétement sur son propre domaine. Dans plusieurs de ses lettres, il combat avec vivacité l'exemption, ce privilège si recherché des monastères, mais vu d'assez mauvais œil par la plupart des évêques de ce temps-là.

On ne peut contester au pape le droit d'exemption. Pasteur suprême de l'Église universelle, il peut prendre sous sa juridiction immédiate, une Église particulière ou une famille monastique. Souvent même l'exemption a pu devenir nécessaire, pour soustraire une abbaye à la triste influence d'un évêque simoniaque ou clérogame, qui pesait sur les élections pour avantager ses créatures, ou qui, sous prétexte de visite pastorale, troublait l'asile de la prière par le tumulte de ses valets, de ses chevaux et de ses chiens. Cependant l'exemption, si elle eût été prodiguée indiscrètement, aurait eu le tort d'amoindrir l'autorité de l'ordinaire, et de substituer, à la surveillance du premier pasteur d'un diocèse, celle d'un pouvoir assurément supérieur, mais trop éloigné pour être promptement et sûrement informé. Aussi les évêques du XP siècle ne se montrèrent pas très empressés de solliciter du pape cette faveur pour leurs diocésains. Ives de Chartres oublia même un jour qu'elle avait été accordée au monastère de la Trinité de Vendôme, et lorsque les fonctions abbatiales eurent été résignées par Bemon, il se fit prêter le serment d'obédience par le nouveau titulaire, Geoffioi, avant de le bénir (i).

(i) Voici la formule du serment que prêtaient les abbés de l'ordre de Citeaux : Ego, N... abbas Gisterciencis ordinis, subjectionem et reve-

Il ne faudrait pas croire que Tévêque de Chartres cédât en tout cela à des sentiments égoïstes. Non moins ardent à défendre les prérogatives épiscopales, quand il n'y était pas directement intéressé, il supplia le pape Urbain II de ne pas appuyer les prétentions des moines de Lagny, qui voulaient se soustraire à la juridiction de l'évêque de Paris : loin de rendre le contrôle plus large, il fallait, croyait-il, exercer une vigilance continuelle sur ces religieux, dont la vertu ne lui paraissait pas exempte de bien des faiblesses. Du reste, Ives s'en remettait sur ce point à la sagesse du père commun. Mais s'il réclamait la soumission des moines à l'évêque , il demandait également que le monastère fût protégé contre les vexations du prélat (i). C'est dans ce sens qu'il intervint encore dans le conflit qui éclata entre l'archevêque de Tours^ Raoul, et les religieux du Grand Monastère (2). Ives mit le pape en garde contre les accusations dont l'archevêque chargeait les moines; mais d'autre part, il insista auprès de l'abbé pour que celui-ci se mît en règle vis-à-vis de Tarchevêque. L'abbé consentait à faire une soumission verbale, mais Raoul exigeait en outre la profession manuelle. Ives essaya de faire comprendre au premier (3) que la profession manuelle n'ajoute rien à des engagements pris de vive voix, et au second, que la profession, pour être verbale, n'en a pas moins de valeur (4). On reconnaît bien dans ce langage l'esprit de conciliation qui anime habituellement l'évêque de Chartres.

Les monastères de femmes attirèrent également l'attention dlves et fournirent matière à son zèle : là aussi la discipline

rentiam secundum regulam sancti Benedicti, tibi, domine episcope, tuisque successoribus canonice instituendîs, et sanctœ sedi apostolicae, salvo ordine meo, perpétue mehabiturum promitto. P. M., t. CLVII, col. 76. On voit que tous les termes de ce serment avaient été mûrement pesés par le rédacteur.

(i) Ep. 65.

(2) Marmoutier, ep. 108.

(3) Ep. 234. La profession manuelle (per manum) se faisait en mettant sa main dans la main de celui envers lequel on s'engageait.

faiblissait parfois, et rennemi de tout bien parvenait à corrompre le cœur des épouses de Jésus-Christ. Les religieuses de Faremoutier^ au diocèse de Meaux, infidèles aux leçons de leur sainte fondatrice (i), affligeaient l'Église par leurs désordres. Leur scandaleuse renommée, franchissant les limites du diocèse, avait attristé les oreilles et excité l'indignation d'Ives de Chartres. L'évêque de Meaux, Gautier, hésitait à entreprendre une cure aussi difficile. Ives le rappela éloquemment à son devoir. « Qui donc, lui écrivait-il, s'opposera aux assauts de l'ennemi des âmes , si l'évêque ne se dresse comme un rempart pour protéger la maison de Dieu ? Le bon pasteur doit abandonner quatre-vingtdix-neuf brebis dans les pâturages, pour courir après la centième égarée au désert; sans cela il entendra , au jour du jugement, de sévères paroles, quand il comparaîtra devant le Souverain Pasteur. Que l'évêque de Meaux se mette donc à Tœuvre; qu'il n'écoute ni les conseils de l'intérêt, ni les intimidations de la peur et qu'il réforme au plus vite les filles de Sainte-Fare; ce ne sont plus des religieuses, mais de véritables démons. Encore, si elles ne compromettaient que leur salut, on pourrait fermer les yeux : mais elles tendent autour d'elles leurs pièges impurs et font de trop nombreuses victimes. Il faut ou les ramener à la vertu, ou les chasser du sanctuaire pour mettre à leur place des moines, véritablement animés de l'esprit de leur sainte vocation (2). »

Mais sans aller porter si loin ses exhortations , Ives trouva près de lui l'occasion d'exercer son zèle. Dès les premiers jours de son épiscopat, il avait tourné les yeux vers les religieuses de Saint-Avit, à Châteaudun (3). Hélas! les attraits des voluptés

(i) Sainte Fare vivait dans la i'« moitié du VII* siècle.

(2) C'est-à-dire des moines de Marmoutier qui désiraient entrer en possession du monastère de Sainte- Fare, et qui en obtinrent en effet la concession du roi Philippe I«'. Les religieuses ne cédèrent pourtant pas la place, et Faremoutier était encore une abbaye de femmes à l'époque de la Révolution. Le souvenir de Bossuet et de la princesse Palatine se présentera ici naturellement à l'esprit de nos lecteurs.

(3) Cette abbaye, fondée au VI® siècle, détruite au IX* par les Nor-

mondaines avaient exercé dans leurs âmes les plus tristes ravages; sous la robe de bure s'agitaient bien des préoccupations au moins frivoles, et les chastes flammes de l'amour divin ne brûlaient pas seules dans les cœurs. Le nouveau pasteur, rempli de tendresse pour des brebis, qui lui étaient d'autant plus chères qu'elles étaient plus faibles, entreprit aussitôt la réforme de ce monastère. Commençant par les remèdes les plus doux, il se contenta d'adresser aux religieuses de Saint-Avit une lettre pastorale qu'il leur enjoignit de lire, une fois par semaine, devant la communauté assemblée. « H est glorieux, leur disait le saint évêque, » de porter le nom de vierge, plus glorieux encore d'en porter » les fruits. Tandis qu'il est prescrit aux justes de suivre le » divin Maître dans la mesure de leurs forces, nous lisons que » les vierges suivent l'Agneau partout où il va. Mais plus leur » vocation est sublime, plus leur chute est profonde. Si elles » persévèrent, le comble de la félicité et de la gloire leur est » réservé; si elles succombent, elles ont à redouter la plus » terrible des condamnations. L'âme vierge est la sœur des » anges, l'honneur de la patrie céleste; à elle, les visites intimes, » les caresses de l'Époux virginal. Mais la virginité est une fleur » du paradis. Nos premiers parents, chassés de TEden, n'ont » pu la conserver dans l'exil de ce monde; et, si nous ne pre- » nons soin de l'entourer nous-mêmes des plus solides remparts, » elle ne résistera pas aux coups de l'ennemi. » Après ce début d'un caractère si élevé, d'une éloquence si persuasive, l'Évêque signale aux religieuses de Saint-Avit les désordres qu'on leur reproche : « Conversations légères , firéquentations équivoques , » frivolité dans les vêtements, recherche coupable des grâces » mondaines. Est-ce-là ce qui convient à une vierge ? à cette » fille du Roi des cieux , à celle dont toute la beauté doit être » intérieure ? » Ives énumère ensuite les vertus dont l'épouse de Jésus-Christ doit être parée : humilité dans le cœur, gravité sur le visage , langue pudique, volonté docile, sobriété si grande

mands, fut restaurée au XI^ et donnée alors à des religieuses bénédic tines.

qu'en toutes choses on obéisse, non à la volupté, mais à la nécessité.

Des conseils si paternels, des avis si salutaires trouveront-ils bon accueil à Saint-Avit ? — Quelles sont ces plaintes qui retentissent à l'oreille du saint Réformateur ? « Que ce langage est » dur à entendre! s'écrient les religieuses ainsi admonestées. )) Une telle sévérité convient-elle à notre âge, à la noblesse » de notre naissance ? — Eh quoi ! réplique aussitôt l'évêque , » seriez-vous de plus noble race que Cécile, qui domptait ses » membres par la rigueur du cilice ! Seriez-vous plus délicates » que cette douce Agnès, refusant la main d'un époux terrestre » et traversant d'un pied immaculé les fanges de cette vie char- » nelle ? Les siècles chrétiens sont remplis de pareils exemples » que vous donnent des religieuses, des moines, uniquement » désireux de plaire au Seigneur! Pourquoi ne pourriez -vous » pas faire ce qu'ils ont fait avec la grâce de Dieu ? Mais vous » vous dites en vous-mêmes: Si nous congédions ces familiers, » si nous renonçons à leurs entretiens, nous perdrons non- » seulement leurs faveurs, niais surtout leurs subsides. Et moi, » je vous rappelle avec l'Apôtre que Dieu est fidèle, qu'il » ne vous éprouvera pas au-dessus de vos forces; que, pour » un ami selon la chair, il vous en donnera cent selon l'esprit, » qui sauront pourvoir à vos nécessités et défendre les intérêts » de votre monastère. Si l'une de vous, engagée dans les liens » du mariage, abandonnait son époux et s'attachait à un autre, » ne serait-elle pas convaincue d'adultère et à ce titre frappée » d'une sentence de mort ? Oh ! combien plus sévère sera la » punition de l'épouse, qui méprisant les charmes de l'Epoux » immortel, prostituera son amour à la créature ! Songez-y, » mes filles bien-aimées ; attachez-vous à l'Epoux céleste ; » donnez-lui tout votre cœur et veillez désormais avec un soin » jaloux sur votre réputation, que vous avez jusqu'ici trop faci- » lement compromise. Autrement, quand je viendrai vers vous, » je serai obligé de prendre en main la férule. Si je ne vous » trouve pas telles que je voudrais vous voir, vous ne me trou- » verez pas non plus tel que vous m'auriez désiré (i). »

(i) Ep. 10.

En lisant ces pages émues, on ne peut se défendre d*un double sentiment de s)mipathie pour celui qui les a écrites et pour celles qui en sont l'objet. En efiFet, menacées à tout moment dans leurs moyens d'existence, dans leurs biens temporels, par la cupidité et la violence de leurs puissants voisins, les religieuses songeaient naturellement à se ménager l'appui et l'amitié des grands. Il en résultait, entre le monastère et le monde, un échange de relations qui amenaient fatalement des abus, grâce au sans -gêne des bienfaiteurs et à la faiblesse de leurs obligées. Nous estimons donc que, sans excuser les désordres dont gémit l'Évêque de Chartres, il faut, usant d'indulgence envers les coupables, s'en prendre un peu à leur cœur et beaucoup à leur temps. Quant à l'homme de Dieu, qui sait trouver des accents empreints de cette paternelle sévérité, de cette douce amertume, son caractère mérite la vénération la plus profonde , comme sa parole commandait la plus respectueuse docilité. Aussi ^ après avoir entendu cette puissante admonition, les religieuses de Saint-Avit comprirent qu'il ne leur restait plus qu'un parti à prendre, celui de pleurer leurs fautes et de les réparer.

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