CHAPITRE VI
SOCIETE DOMESTIQUE (suite). - MARIAGE DE PHILIPPE I« ET DE BERTRADE
Après plus de vingt années de mariage , Philippe P% quinquagénaire, époux respecté et deux fois père, s'était épris d'une passion insensée pour la femme du comte d'Anjou. Foulques le Réchin, captivé lui-même par les charmes de Bertrade (3), n'avait pas reculé devant un second divorce pour s'assurer une conquête qu'il devait bientôt perdre. En effet, venue si tard au partage d'une affection, dont les deux premières femmes de
(i) Ep. 261.
(2) Ps. 44.
(3) Bertrade ou Bertrande.
Foulques avaient éprouvé Tinconstance, Bertrade ne se crut pas irrévocablement enchaînée par des liens si fragiles et d'ailleurs si criminels. Aussi, quand le roi de France parut à la cour du comte d'Anjou, pour y célébrer avec son vassal et parent les fêtes de la Pentecôte (i), l'impudente comtesse ne se fit pas faute de répondre, si elle n'en fut pas la provocatrice, aux avances de Philippe; et, pour épargner à son ravisseur la peine de l'enlever, elle se rendit elle-même au lieu désigné, où vint la prendre l'escorte royale.
Cette femme ambitieuse, une fois à la Cour, prétendit nonseulement disputer à la reine le cœur de son époux, mais encore ceindre elle-même la couronne. Le roi, aveuglé par la passion, consentit à tout et il fut décidé que Berthe serait répudiée au profit de Bertrade. Il fallait d'abord gagner à cette cause inique les suffrages des évêques, soit à prix d'argent, soit par intimidation. Le concours d'Ives de Chartres parut d'autant plus indispensable que sa décision devait rassurer les consciences les plus timorées et faire taire tous les scrupules. Le roi, qui avait témoigné son mécontentement pour la solution donnée par Ives à une querelle soulevée entre deux monastères, s'était tout-àcoup radouci (2). Il s'était ménagé une entrevue avec TÉvêque de Chartres et là, il avait changé le rôle d'accusateur en celui de suppliant. Il conjura Ives de lui donner un appui pour le succès de la plus folle entreprise, en lui facilitant le moyen d'épouser Bertrade (3). Ives répondit qu'il fallait d'abord faire prononcer la nullité du mariage entre le prince et la reine, son épouse. Le roi eut l'audace d'affirmer que l'affaire avait été portée au tribunal du pape ; il ajouta qu'un jugement favorable ayant été rendu, l'archevêque de Reims et ses suffragants avaient reçu notification
(i) La veille de la Pentecôte, 4 juin logS. Merlet. Lettres de saint Ives. Ep. II.
(2) Le monastère du Bec , en Normandie et celui de Molesmes , en Bourgogne. Ep. 9.
(3) « Obnixe me rogavit ut essem ei adjutor in nuptiis quas facere disponebatde Bertrada. » Ep. i3.
de la sentence pontificale , à laquelle ils avaient souscrit avec empressement. Ives n'avait qu'à s'incliner devant de pareilles autorités. Pourtant un doute lui vint sur la véracité des allégations royales. Craignant de tomber dans un piège , il manifesta son étonnement de ne pas avoir eu connaissance, d'un acte aussi grave, et refusa, jusqu'à plus ample informé , de donner son assentiment. Quant à autoriser le mariage par sa présence, il le pouvait encore moins; car, d'après un privilège, confirmé par le Saint-Siège , c'était à l'archevêque de Reims qu'il appartenait de bénir l'union des rois de France : en l'absence de Rainald , Ives ne pouvait donc assister au mariage de Philippe. Ce fut ainsi que la déloyauté du prince se vit déjouée par la prudence de l'évêque (i).
Ives quitta la cour. A peine rentré chez lui, il écrivit à l'archevêque de Reims pour avoir des renseignements précis, et la réponse qu'il obtint lui prouva qu'il avait agi sagement, en différant de se prononcer; si le roi eût obtenu d'Ives une adhésion subreptice, il n'aurait pas manqué d'en faire usage pour en extorquer d'autres, avant que les protestations de l'évêque, enfin détrompé, se fussent produites, et peut-être même après.
Ives, qui avait failli devenir la victime de manœuvres aussi peu délicates, comprit que le roi ne reculerait devant aucune ruse auprès de certains évêques; il se crut donc obligé de prémunir la simplicité des uns, d'affermir la résolution des autres. Il était temps. Déjà Philippe avait obtenu de je ne sais quel conciliabule la cassation de son premier mariage, et se disposait à procéder au second. Une invitation impudente avait été adressée aux archevêques et évêques de France pour les convoquer à cette parodie sacrilège. Faut-il le dire ? plusieurs invités avaient lâchement répondu à cet appel. Au jour fixé , ils se réunirent à Paris. Ives ne se présenta pas; mais il fit parvenir aux prélats assemblés un fraternel avertissement. « Vous tous, disait-il dans » son message, qui êtes réunis sur l'ordre du roi, ne soyez pas » ces chiens muets qui ne savent plus aboyer. Sentinelles vigi-
(i) Ep. i3.
» lames, quand le glaive ennemi se lève sur votre pays , sonnez » de la trompette : si vous êtes fidèles à votre devoir, vous » sauverez vos âmes et les âmes de tous ceux qui auront écouté » votre voix, (i) » En même temps, Ives transmettait aux évêques le texte de l'admonition qu'il adressait au roi. A la dernière heure, avant que le scandale fût consommé , le courageux défenseur de la morale outragée voulut tenter un suprême effort pour ouvrir les yeux au malheureux prince. Voici la teneur de ce monitoire vraiment épiscopal.
« A Philippe, son seigneur, noble roi de France, Ives, humble » évêque de Chartres, souhaite de se conduire assez heureuse- » ment dans son royaume de la terre pour ne pas perdre celui » des cieux.
« Ce que j'ai dit à votre Sérénité, en votre présence, je vous » le répète par écrit, étant loin de vous. Je ne veux et ne puis » prendre part à la cérémonie de vos noces, tant que je n'aurai » pas sous les yeux le décret d'un concile général, portant une » sentence de divorce (2) entre vous et votre femme, et vous » autorisant à contracter mariage avec celle que vous voulez épou- » ser. Si j^avais été appelé à discuter cette affaire, si vous aviez » choisi pour cela un endroit, où il m'eût été possible, sans m'ex- » poser à des violences, d'en conférer avec mes collègues, j'au- » rais écouté, proclamé, exécuté ce qu'auraient -demandé la loi » et la justice. Mais aujourd'hui je suis convoqué purement et » simplement à Paris , pour y rejoindre celle que vous appelez » déjà votre femme , quand je ne sais encore s'il lui est permis » de devenir votre femme. Je ne le puis , à cause de ma cons- » cience que je veux conserver pure devant Dieu , et à cause de ma » réputation qu'un ministre de Jésus-Christ doit garder intacte » apud eos qui forts sunt. J'aimerais donc mieux être jeté à l'eau, » une meule au cou , plutôt que de donner aux faibles un pareil » scandale, placé comme une pierre d'achoppement sous les
(i) Ep. 14.
(2) Pour le sens du mot divorce dans les lettres d'Ives, voyez au chapitre précédent, page i36.
» pieds d'un aveugle. Ne voyez pas dans ces paroles le cri de la » rébellion; je vous donne la preuve du plus grand dévouement, » quand je vous signale ce que je regarde comme le plus grand » des malheurs pour votre âme, et le plus grand des périls pour » votre couronne. Prince, souvenez-vous de notre premier père, » de celui que Dieu avait fait le roi de la création : une femme » l'a séduit dans le paradis terrestre et tous deux en ont été » bannis. Souvenez-vous de Samson, le plus fort des hommes, » devenu l'esclave d'une femme , privé aussitôt de sa force et » vaincu par ses ennemis. Salomon, le plus sage des mortels, » n'a-t-il pas dû, à sa passion pour les femmes, le malheur de » renier Dieu et de perdre le trésor de la sagesse ? Puisse votre » Sublimité se garder d'une semblable chute, qui ébranlerait » votre trône ici-bas et vous ferait perdre la couronne des élus. » Adressez-vous donc à l'Ange du grand Conseil : vous en » recevrez le don d'intelligence pour apprendre à fuir ce qui » est illicite ou inutile, comme aussi à rechercher ce qui est » utile et légitime. Adieu (i). »
Cette généreuse tentative devait rester sans effet. Une protestation si digne et si pleine de mesure, ce noble cri d'une conscience épiscopale, ces accents d'un cœur vraiment dévoué , ces exemples si bien choisis , rien ne put dessiller les yeux de Philippe, ni délier la langue de ses lâches courtisans. Le mariage fut célébré. Comme il s'était trouvé des évêques pour en établir la légitimité par leurs décisions, pour en rehausser Téclat par leur présence, il s'en rencontra un qui ne recula pas devant un sacrilège pour en accomplir la célébration. Nous hésitons quelque, peu à prononcer le nom de l'évêque prévaricateur. D'après les uns (2), Philippe P*" n'aurait pas trouvé sur la terre de France un prélat assez complaisant : il aurait donc acheté la conscience d'un évêque normand, Eudes de Bayeux ou Guillaume de Rouen; selon d'autres (3), Philippe, évêque de Troyes, assisté de Gautier,
(i) Ep. i5.
(2) Orderlc Vital, Hist, ecclésiast. III, lib. viii, cap. 19.
(3) Gallia Christiana VIII, 1609; XII, 497.
évêque de Meaux, aurait donné la bénédiction nuptiale au roi et à Bertrade. Mais Ives, dans une de ses lettres, félicita le second de n'avoir pas accordé son consentement à ce mariage, et l'encouragea à persévérer dans cette noble attitude : rien ne nous porte à croire que Gautier ait faibli dans la suite. Quant au premier, il n'est pas accusé dans un bref d'Urbain II, qui désigne comme le vrai coupable l'évêque de Senlis, Ursion (i). Ce dernier, d'après le rapport fait au pape, avait consenti à bénir l'union adultère de Bertrade et de son royal complice.
Ives devait payer cher le crime d'avoir protesté si hautement contre l'adultère du roi. Philippe se serait peut-être incliné silencieusement sous le coup de cette parole vengeresse; incapable de suivre les conseils, il n'aurait pas eu le triste courage de poursuivre le conseiller. Mais le trait lancé par l'évêque de Chartres avait fait au cœur de Bertrade une de ces blessures que rien ne guérit. Aussi résolut-elle de se venger. En attendant qu'elle pût obtenir d'Hérode la tête de Jean-Baptiste, elle fit jeter en prison le héraut de la vérité.
Hugues II du Puiset, vicomte de Chartres, se fit le ministre des colères de Bertrade : profitant d'un séjour d'Ives à sa maison de campagne de Fresnay (2) , il s'empara de sa personne. L'évêque s'attendait à ce coup de force. Depuis qu'il était revenu de la cour, et surtout depuis l'envoi de son message, il n'avait plus guère voyagé : il n'avait pas même visité ses frères de Beauvais qui réclamaient pourtant sa présence, et dont la tendresse eût été pour lui une si douce consolation. « Il voyait s'amonceler autour de lui les signes précurseurs de la tempête : si la foudre devait gronder sur sa tête, il en recevrait les éclats sans pâlir, mais il ne voulait pas aller au devant (3). » Il était d'ailleurs grandement réjoui par Taffection de son clergé,
(i) Urbaniy ep. 68, P M., t. CLI.
(2) A 6 kil. du Puiset, Fresnay-rÉvêque , canton de Janville. On y voit encore aujourd'hui quelques restes de la demeure épiscopale dans une ferme, qui a gardé le nom de Château de V Évêque,
(3) Ep. 17.
par rattachement de son peuple^ et par les témoignages de bienveillance que lui prodiguaient les seigneurs de Chartres. La comtesse Adèle avait poussé la délicatesse jusqu'à lui faire une sorte d'hommage, en lui promettant aide et protection contre toute violence. Cependant la vigilance de la comtesse fut mise en défaut par les gens de Hugues du Puiset, qui trouvèrent le moyen d'arriver jusqu'à Ives et de l'enlever. L'auguste captif fut emmené sous bonne escorte, et jeté dans les cachots de la forteresse.
La consternation fut grande à Chartres, quand la nouvelle de cet enlèvement se répandit. Peuple et clergé, tous se levèrent en masse pour aller redemander leur évêque, les armes à la main. Le bruit de ces préparatifs belliqueux arriva bientôt aux oreilles de Hugues. Ives lui-même en fut instruit, probablement par son geôlier, qui en laissa pénétrer l'écho jusqu'à son prisonnier avec l'intention d'en tirer profit. C'est ce qui nous explique comment, malgré la surveillance dont il devait être l'objet, Ives put faire parvenir à Chartres le message suivant adressé à ses diocésains :
« J'ai appris que les principaux de votre ville se sont réunis, » et qu'ils ont décidé de déclarer la guerre au vicomte pour » me délivrer. Mais au lieu d'arriver à ce résultat, vous ne » feriez qu'aggraver et prolonger indéfiniment ma détention. » Aussi je vous défends de songer à cette entreprise. Vouer les » bourgs à l'incendie et les pauvres gens au pillage, est-ce là le » moyen d'apaiser la colère de Dieu ? Vous ne ferez qu'irriter » par là celui sans le bon plaisir duquel ni vous, ni d'autres, » ne pourront me délivrer. Non, je ne veux pas, à cause de » moi, que les oreilles du Seigneur soient importunées par les » clameurs des malheureux et le gémissement des veuves. Je ne » suis point arrivé par les armes à Tépiscopat; je ne veux point » le recouvrer par les armes : ce ne serait pas le fait d'un pas- » teur, mais d'un envahisseur. Si la main de Dieu m'a touché , » si elle est encore étendue sur moi, laissez-moi soutenir seul » le courroux de Dieu, jusqu'à ce qu'il fasse triompher la justice » de ma cause; mais n'allez pas ajouter le comble à ma misère
)) par la misère d'autrui. Ma résolution est prise. Je me vouerai » à une prison étemelle, à la privation des fonctions pastorales, » à la mort même , plutôt que de consentir à voir des hommes » massacrés pour ma défense. Je vous en conjure donc par la » charité suréminerite du Christ, n'entreprenez pas, ne laissez » pas entreprendre cette guerre. Si vous le faites, sachez bien » que vous n'arriverez à rien; car mon geôlier a de puissants » auxiliaires, et ses possessions sont à l'abri de vos coups. Rap- » pelez -vous ce qui se passa pendant la captivité de saint Pierre : » il était sous les verrous, mais TÉglise faisait monter vers Dieu » de ferventes prières pour le prisonnier. Et vous aussi, recourez » à la prière, en attendant l'effet des foudres ecclésiastiques. Si » vous ne tenez pas compte de mes avis, j'aurai la preuve » certaine que vous ne voulez plus de moi pour évêque. En vous » départant une fois déjà de cette sagesse, vous n'avez avancé, » comme l'a prouvé le résultat, ni vos affiaires, ni les miennes. » Demeurez donc à l'avenir dans les limites que vous ont » tracées vos pères; car si vous ne savez pas vous y tenir, je » chercherai peut-être à me tirer d'embarras par des voies qui » ne vous seraient guère agréables. Salut ; que le Dieu de paix » et de consolation vous accorde, en cela et dans tout le reste, » la grâce de penser avec sagesse (i). »
Les Chartrains se conformèrent à la volonté de leur évêque. Ives resta donc aux mains du vicomte, et attendit avec résignation l'heure marquée dans les desseins de Dieu pour sa délivrance. Cette heure, tant désirée par tous les amis du captif, ne tarda pas à sonner, et ce fut une parole venue de Rome qui lui ouvrit, sans coup férir, les portes de sa prison.
Le pape Urbain II n'avait rien négligé pour épargner au roi de France la faute qu'il venait de consommer par son union avec Bertrade. La cause avait été étudiée avec un soin tout paniculier. Foulques le Réchin, après l'enlèvement de sa femme, avait aussitôt dépêché à Rome des ambassadeurs pour protester contre l'attentat, dont il était la victime (2). Il réclamait Bertrade au
(i) Ep. 20.
(2) Ep. 211,
nom de ce lien sacré, dont il avait lui-même, il est vrai, brisé facilement les entraves à deux reprises diflférentes (i). Mais les désordres de Foulques ne légitimaient pas ceux de Philippe. En outre, le pape avait ordonné de rechercher et d'établir bien exactement les généalogies. De cet examen il résulta que Funion de Philippe avec Bertrade ajoutait Tinceste à l'adultère, à cause de la parenté qui existait entre le roi de France et son vassal. Le pape s'était donc prononcé contre ce mariage.
Qiiand il apprit que, malgré cette décision, le mariage avait été célébré, Urbain II fut dans la désolation. S'il n'eût écouté que les conseils de la- prudence humaine, s'il n'eût envisagé que son intérêt et le besoin qu'il pouvait avoir de se ménager l'amitié du roi de France contre les violences de l'empereur d'Allemagne, il eût gardé le silence; mais il ne pouvait trahir ainsi la cause de la justice. C'est pourquoi il adressa à l'archevêque de Reims et à ses suflfragants, un bref de la plus grande sévérité et dans les termes les plus impératifs.
« Si vous accomplissiez les devoirs de votre charge, disait le » pape, avec le zèle que vous devriez y apporter, l'infamie d'un » pareil forfait ne serait pas arrivée (du moins sans être déjà » punie) jusqu'à nos oreilles. Vous que Dieu a étabUs les gar- » diens de la maison d'Israël, vous qui devriez reprocher leurs » crimes aux pécheurs et vous opposer à leurs fautes comme » un mur d'airain, vous avez pu souflMr, à notre stupéfaction, » que le roi d'un si noble pays, contre toute loi et tout droit, » contre l'usage de toute l'Église catholique, répudiât irréguliè- » rement sa femme et s'unît, dans l'aveuglement d'une passion » funeste , à la femme de son parent ! C'est là un crime qui » démontre, hélas ! l'état déplorable, où en est venu ce royaume , » où sont tombées vos églises, et dont Tignominie rejaillit sur » vos âmes. Mais c'est à vous surtout, Rainald, que revient la
(i) On lit dans la vie d'Urbain II (P. M., t. CLI), que Foulques fut absous, au concile de Florence, des censures qu'il avait encourues pour sa conduite envers son frère, et qu'il avait promis alors de ne pas prendre, sans l'aveu du légat, une nouvelle épouse, de quarum numerositate culpabatur.
» responsabilité de cette faute; car vous avez souffert que l'évê- » que de Senlis, un de vos suffragants, se fît le complice de » cet adultère public , s'il est vrai , conune on nous Ta rapporté , » qu'il a donné à ces deux impudiques la bénédiction nuptiale. » N'y eût-il pas empêchement d'aflSnité , resterait l'empêchement » de bigamie, inscrit dans les saints canons. De notre autorité » apostolique, nous vous enjoignons donc d'exécuter, au vu de » ces lettres , ce que votre sagesse aurait dû faire , sans en avoir » reçu l'ordre : vous irez sans retard trouver le roi, et, de la » part de Dieu, en notre nom et au vôtre, vous emploierez » énergiquement monitions, raisonnements, supplications et » menaces, pour l'obliger à se repentir enfin d'un crime si grand » et si exécrable. Que s'il méprise tout, il ne nous restera, à moi, » comme à vous, qu'un seul parti, ce sera de prendre les armes » pour venger, selon notre devoir, l'outrage fait à la loi divine » et de tourner le glaive de Phinéès contre les Madianites adul- » tères. »
« Je vous ordonne, en outre, de faire les mêmes instances pour » obtenir la liberté de notre firère , l'évêque de Chartres. Si vos » avis sont méprisés par celui qui le tient en prison , vous fulmi- » nerez Texcommunication contre le coupable et contre les » forteresses, où sera détenu le prisonnier; vous jetterez en même » temps l'interdit sur tout le pays , afin d'empêcher le retour de » pareilles entreprises contre l'épiscopat. Si vous aimez l'ordre » auquel vous appartenez, vous prendrez tous les moyens de » mener promptement cette affaire à bonne fin : salut. Donné le » VI des calendes de novembre (i). »
Si l'archevêque de Reims ne put obtenir le renvoi de Bertrade, il obtint du moins l'élargissement d'Ives qui sortit des cachots du Puiset, probablement sur l'ordre donné par Philippe au vicomte. Le roi voulut sans doute, en se montrant docile aux injonctions du pape sur le second point, se faire pardonner ses résistances sur le premier, et empêcher la foudre d'éclater sur sa tête. Ives rendu à la liberté s'empressa d'adresser ses remer-
(i) Urbani, ep. 68, P. M., t. CLI, col. 354.
cléments à ceux qui n'avaient cessé de prier pour lui durant sa captivité. Il écrivit à Hoël, évêque du Mans, dont les ferventes supplications avaient réveillé le divin Maître endormi sur la barque et en avaient obtenu la fin de la tempête. Ce qui avait fait le plus regretter à Ives les jours passés au Puiset , c'était qu^il n'avait pu assister à la translation solennelle du corps de saint Julien, l'apôtre du Mans : il attendait donc de la charité de l'évêque une parcelle de ces augustes reliques, se proposant d'envoyer un de ses prêtres, ou d'aller lui-même les recevoir en personne, si le donateur en témoignait le désir (i). Le saint abbé de Fécamp , Guillaume de Ros , avait également soutenu Ives de ses lettres et de ses prières. Comparé par Guillaume à Jean-Baptiste, à Élie, ces deux illustres défenseurs de la morale, Ives répond qu'il est loin de se croire l'égal de ces grands hommes ; mais il veut du moins marcher sur leurs traces , ne fût-ce que de loin : l'attente des biens étemels l'aidera à se consoler de la perte de ses biens temporels , et les prières de ses saints amis le préserveront des périls que court son salut, au milieu de tant de difficultés (2).
En rentrant chez lui, Ives avait trouvé partout les traces encore fumantes du pillage et de l'incendie ; les biens de la mense épiscopale avaient été saccagés par les gens d'armes du vicomte, et l'évêque se vit réduit à un état plus que voisin de la misère : c'est à peine s'il avait du pain. Il s'appliqua donc à réparer les maux survenus pendant son absence; il en prit même prétexte pour ne pas paraître à la cour. Du reste, il gardait pour le roi, malgré une trop longue obstination dans le mal, un souvenir plein de reconnaissance et il espérait que le monarque reconnaîtrait un jour la vérité de cette parole de nos saints livres : Les blessures qui nous viennent d'un ami valent mieux que les baisers d'un flatteur. Quant aux accusations portées contre lui, et auxquelles Philippe le sommait de répondre, Ives ne s'y refusait pas; mais il fallait au moins lui faire connaître le nom de
(2) Ep. 19.
— isi —
ses accusateurs et préciser leurs griefs, avant de l'obliger à sortir de chez lui pour aller se jeter dans les embûches de ses ennemis (i).
Cependant, s'il y avait à la cour des ouvriers de discorde qui s'efforçaient de perdre l'évêque de Chartres dans l'esprit du roi, il y avait aussi des hommes, peut-être plus amis de la paix que soucieux de la justice, qui s'interposaient pour amener un accord. De ce nombre était Gui, majordome du palais, lequel avait fait oSnx à Ives ses bons offices pour arriver à une réconcilia^ tion (2). Le prélat se montra reconnaissant de cette tentative; mais la paix ne pouvait s'établir sur des bases solides qu'autant que le roi renoncerait à Bertrade. Autrement l'évêque se résignerait à attendre que le roi fût désillusionné. Ives ne cacha pas à son correspondant qu'il avait reçu des lettres du pape, adressées à tous les archevêques et évêques du royaume. Cependant, par amitié pour le prince , et pour ne pas susciter des troubles dans le royaume, il prenait sur lui d'en retarder la publication, jusqu'à ce que le roi en fût informé par son majordome et que celui-ci eût obtenu du prince et transmis à qui de droit une réponse définitive. Les efforts de Gui ayant échoué, Ives lança enfin les lettres du pape ; mais hélas ! le métropolitain et ses suffragants n'osèrent pas ouvrir la bouche (3).
Un grave événement allait donner à la question de l'adultère royal une face nouvelle : la reine Berthe venait de mourir. Cette mort, en dégageant Philippe P"" du lien matrimonial, lui rendait l'espérance de voir enfin son union avec Bertrade sanctionnée par l'Église. L'embarras était grand parmi les prélats firançais. Si les évêques courtisans avaient seuls donné leur consentement à l'adultère, les évêques restés fidèles à leur devoir pouvaient accepter, après la mort de la reine, la solution tant désirée par le roi : il s'agissait de savoir si la complice de Philippe pouvait légitimement devenir sa femme. Gautier, évêque de Meaux,
(3) Ep. 25, sub fineiu.
soumettait cette question au jugement d^ves. Ives reconnaissait que sur ce point Ton trouvait deux opinions diflFérentes, l'une permettant, l'autre prohibant, l'union des deux coupables. Il expliquait cette contradiction apparente par la divergence du point de vue, où s'étaient placés les auteurs de ces décisions : les uns, n'envisageant que la sainteté du mariage, avaient pris le parti de la sévérité, afin de couper court à des excès trop souvent renouvelés; les autres, partisans de l'indulgence, avaient plutôt songé au salut des âmes, en tenant compte de la faiblesse des personnes ou des exigences du moment. En ce qui concernait le cas présent, Ives conseillait à Gautier de ne pas donner un assentiment qu'il avait si courageusement refusé auparavant , mais d'attendre à ce sujet la décision d'un concile. Jusque-là, il fallait s'armer de patience; et, s'il arrivait quelque nécessité fâcheuse, on devait se résigner aux calamités d'ici-bas en songeant aux récompenses du ciel (i). L'évêque de Beauvais, Foulques, avait sans doute exposé les mêmes scrupules à Ives ; car celui-ci dans une de sqs lettres s'efforce de soutenir les défaillances de son correspondant, auquel il transmet par le même courrier le bref que le pape avait lancé , après avoir congédié les députés du roi. Vous verrez, disait Ives, que si le Pape n'avance pas, il ne recule pas non plus (2).
On voit par là que Philippe avait résolu de faire de nouvelles instances, après la mort de la reine, et que le pape, de son côté, semblait n'avoir plus la même assurance. Fallait-il user d'indulgence ou de rigueur ? Fallait-il oublier le passé et permettre aux coupables de s'unir, ou punir leur première faute en s'opposant au mariage ? Ives tenait pour ce dernier parti. En apprenant que le roi envoyait à Rome des ambassadeurs , l'évêque de Chartres dépêcha un courrier porteur de la lettre suivante :
« Le roi de France vous enverra sous peu des ambassadeurs, » qui prêteront leurs lèvres perfides à l'esprit du mensonge; et » qui, corrompus par les dignités accordées ou promises, s'efibr-
(2) Ep. 3o.
— IS3 — » ceront aussi de corrompre la source de toute justice. C'est » contre leur ruse que ma faiblesse voudrait prémunir votre » vigilance, afin que votre fermeté ne se laisse ni amollir par » leurs promesses, ni effrayer par leurs menaces. Quoi qu'ils » puissent vous dire, la cognée est déjà à la racine de Tarbre, à » moins pourtant que vous ne débandiez votre arc ou que vous » ne remettiez votre glaive dans le fourreau. Les messagers qui » vous viendront sont pleins de confiance dans l'habileté de leur » mince génie et dans les charmes de leur éloquence. Aussi ont- » ils assuré à Philippe qu'ils lui obtiendraient l'impunité pour » son crime : l'argument qu'ils doivent surtout faire valoir, c'est » que le roi et son royaume sortiront de votre obédience, si » vous ne restituez au prince Tusage de la couronne (i) et ne » l'absolvez de l'anathème. Or si, malgré son impénitence, vous » lui accordez le pardon, quelle audace ne donnera pas désor- » mais aux pécheurs l'espoir de l'impunité ? C'est ce dont je » n'ai pas besoin d'avertir votre prudence; car vous n'ignorez » pas qu'il vous appartient surtout de frapper le crime et non » de le flatter. Qu'importe, après tout, que quelques fourbes » renoncent ostensiblement à l'unité catholique, dont ils sont » déjà séparés dans leurs cœurs ? Votre sainteté a pour se con- » soler la parole divine : Je me suis réservé sept mille hommes, et cette » autre parole de l'Apôtre : Il faut qu'il y ait des hérésies, pour » que les vrais fidèles soient manifestés. Du reste, je dois informer » votre vigilance que, sur l'ordre du roi, les archevêques de » Reims, de Sens et de Tours ont invité leurs suffragants à se » réunir en concile à Troyes^ au reçu de votre réponse le diman- » che qui suivra la fête de tous les Saints (2). Quoique invité , » j'hésite à m'y rendre ; car je crains que cette assemblée ne » respecte ni les droits de la justice, ni ceux du Siège apos- » tolique. Récrivez-moi à ce sujet ce qui vous sera agréable. » Parlez-moi aussi de vos affaires, afin que je puisse compatir » à vos épreuves, ou me réjouir de vos joies. Salut (3). »
(i) Voir plus bas, page iSg.
(2) 5 novembre 1094.
— IS4 — Le Concile, indiqué ici par Ives, ne se tint pas à Troyes, mais à Reims. Le choix de cette ville était motivé par l'état de santé de Tarchevêque de Reims, qui ne pouvait se déplacer (i). Les évèques de Paris , Meaux , Soissons, Laon, Noyon, Amiens , Senlis, et le nouvel évêque d'Arras , Lambert , qui devait faire hommage au métropolitain, sont les seuls dont la présence nous soit attestée. Le mariage de Philippe avec Bertrade fut ratifié. L'évêque de Chartres avait refusé de se rendre au concile. On l'avait cité à comparaître pour répondre à la double accusation de parjure et de lèse-majesté. Ives donna pour raison de son refus, que les pères d'un concile extra-provincial n'avaient pas qualité pour le mettre en jugement, et que répondre à leur citation, c'était créer un précédent fâcheux ; en outre, il en appelait au Pape, comme c'était le droit de tout accusé. Du reste, le roi lui ayant refusé un sauf-conduit, c'était une raison péremptoire pour décliner une invitation , où le sentiment de la haine avait plus de part que l'amour de la justice. Assurément ce n'était pas la peur qui inspirait à Ives cette conduite. Une accusation de parjure ne devait guère l'embarrasser, lui qui pouvait aflSrmer qu'il n'avait jamais fait de serment à qui que ce fût. Quant à
accusation d'avoir porté atteinte à la majesté royale : a C'est à vous, disait-il aux évèques, qu'elle doit être renvoyée , à vous qui, en présence d'une maladie rebelle à tout traitement, refusez d'appliquer le fer ou le feu, comme le feraient de sages médecins. Si vous aviez voulu vous rendre à mes avis, il y a longtemps que l'auguste malade aurait retrouvé la santé. En différant d'agir, voyez si vous satisfaites véritablement à votre serment de fidélité et si vous remplissez votre devoir. Pour moi, que le roi, mon seigneur, prenne contre ma faiblesse, si Dieu le permet, telles mesures qu'il voudra ou qu'il pourra ; qu'il m'emprisonne, me poursuive, ou m'exile; j'ai résolu avec la grâce de Dieu, de tout souffrir pour la loi du Seigneur. Aucune raison ne pourra me décider à partager la faute, parce que je ne veux pas partager le châtiment. Puissent l'Ange du
(i) Par suite d'une attaque de goutte.
» grand Conseil et l'Esprit de force vous assister, afin que la » sagesse inspire vos décrets et vos actes. Salut (i). »
Pendant que les tristes courtisans de Philippe, réunis à Reims, faisaient assaut de servilisme, absolvant les coupables, et poursuivant de leurs accusations les défenseurs de la justice , le légat Hugues de Lyon avait assemblé un Concile à Autun (2) et avait fulminé l'excommunication contre le roi de France. Le premier coup était porté ; d'autres ne devaient pas se faire attendre.
Au mois de mars de Tannée suivante, 1095, le pape Urbain II arrivait à Plaisance pour y tenir un concile. On s'y rendit de toutes parts en si grande affluence, qu'il y avait, paraît-il, près de 4000 clercs, et plus de 30,000 laïcs. Aussi l'on fut obligé de tenir en plein champ les séances dû i*'*" et du 3*^ jour. Nous ne relèverons parmi les débats agités au sein du concile que les questions matrimoniales. L'impératrice Praxède, femme d'Henri IV, se présenta devant l'assemblée pour demander que le divorce (3) fût prononcé entre elle et l'empereur. Elle fit un récit tellement horrible des outrages que lui avait fait subir son indigne époux, que le concile n'hésita pas à faire droit à sa demande : on lui donna en même temps l'absolution des peines qu'elle avait pu encourir elle-même en subissant les brutales exigences d^un monstre de débauches.
On s'occupa ensuite de la cause du roi de France. Les députés de Philippe étaient là, qui réclamaient, au nom de leur maître, contre l'excommunication lancée au concile d' Autun. Par une négligence inexplicable, le légat Hugues de Lyon ne s'était pas rendu à Plaisance ; il était parti pour Saint-Jacques de Compostelle et n'avait délégué personne pour présenter au concile, en même temps que ses excuses, les documents relatifs au mariage du roi. L'absence d'Ives s'expliquait par d'autres motifs: toujours en butte aux vexations de ses ennemis, il lui avait été
(i) Ep. 35.
(2) Novembre 1094.
(3) Il ne s'agit ici que de ce que nous appelons aujourd'hui la séparation de corps et de biens.
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impossible de prendre le chemin de Plaisance, comme l'avaient fait ses deux amis, Hoël du Mans et Foulques de Beau vais. Philippe P*" avait promis de se rendre en personne au concile , pour s'y faire absoudre : il s'était même déjà mis en route ; mais arrêté par je ne sais quel obstacle imprévu, il fut obligé d'interrompre son voyage. Il s'excusa par députés, et demanda un sursis jusqu'à la Pentecôte (13 mai 1095), sur la promesse qu'à cette époque Bertrade serait éloignée de la cour, jusqu'au règlement définitif de la question : ce qui fut accordé.
Mais le terme fixé par le roi lui-même arriva, sans que la réparation eût lieu. Le malheureux prince, de plus en plus aveuglé, se flattait toujours de voirie Pontife, soit par lassitude, soit par indulgence, fermer les yeux sur un scandale aussi opiniâtre. Le grand cœur d'Urbain II consentait à user de patience, mais ne pouvait aller jusqu'à une lâche faiblesse, et le coup, si longtemps diflféré par le pape, si longtemps redouté par le roi, allait enfin tomber sur la tête du coupable. En efiet, après avoir réglé les affaires de la Lombardie , Urbain II passa les Alpes et entra en France. Le jour de TÀssomption, il datait du Puy en Velay, la lettre de convocation pour le concile qu'il devait tenir à Clermont en Auvergne et dont il fixait l'ouverture à l'octave de la Saint-Martin (18 novembre 1095).
L'appel fiit entendu. Au jour fixé, le pape ouvrait le concile, entouré de 13 archevêques, de 225 évêques et d'une multitude considérable d'abbés, de prieurs, de chevaliers et de personnages du plus haut rang (i). La France était largement représentée. Pour la province de Sens en particulier, outre l'archevêque de Sens, Richer, on comptait dans l'assemblée trois évêques , Ives de Chartres , Jean d'Orléans et Robert d'Auxerre. On connaît le principal objet du concile, la croisade, qui fut décidée dans la dixième et dernière session. Les neuf premières sessions avaient été consacrées au règlement de diverses questions alors pendantes.
(i) Mabillon et Ruinart ont dressé la liste des évêques et abbés présents au concile de Clermont. Cette liste a été reproduite par Darras, Hîst. de VEglise, XXIII, 266.