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Urbain II présidait avec une majesté sereine, qui réunissait la gravité et la courtoisie. Il subissait avec patience les discours fortement épicés (piperata facundia) de certains beaux parleurs ; mais avec une science toujours sûre d'elle-même, il pulvérisait les objections. Parfois Fauteur, oubliant les règles de la sobriété, laissait couler les flots d'une exubérante loquacité, ou encore, dans sa chaleur à défendre une cause qui lui était chère, se départait du calme qui convient à la dignité d'un concile. Le pape supportait tout avec charité (i) : guidé par les seules lois de la justice, il ne faisait jamais acception de personnes. Il en donna une preuve évidente , lorsque fut introduite la cause du roi de France. Philippe avait voulu tenter un suprême effort : il avait député au concile les hommes les plus considérables et les avait chargés des plus magnifiques présents. Tout fut inutile. Urbain II ne craignit pas de prononcer la sentence d'excommunication contre le puissant monarque sur le territoire duquel le concile était assemblé.
Urbain H, après la clôture du concile, visita un grand nombre de villes françaises. A Limoges, il s'agenouilla sur le tombeau de saint Martial; au mois de janvier 1096, il célébrait à Poitiers la fête de l'un des plus vaillants apôtres des Gaules, saint Hilaire. Un peu plus tard, nous retrouvons le saint Pontife à Angers : c'est là qu'il apprit la mort de Rainald, archevêque de Reims, et qu'il reçut d'Ives de Chartres une lettre pressante en faveur de Manassé le nouvel élu. L'Évêque de Chartres pensait que le Souverain Pontife ne pouvait manquer de porter le plus vif intérêt à une Église, qui avait été sa mère, et qui était devenue sa fille (2); mais dans la crainte que l'ennemi de tout bien ne tendît quelque piège à Urbain II, Ives essayait de le mettre en garde, lui recommandait chaudement Manassé (3), « homme aussi remarquable par la vertu que par la naissance , »
(i) Détails empruntés à Guibert de Nogent, dans les Gesta Dei per Francos, liv. II, c. 2.
(2) Ep. 48. Urbain II était originaire du diocèse de Reims.
(3) Nous ayons trois lettres d'Ives à Manassé î Ep. 85, 102, 145.
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et insistait, en terminant , sur la nécessité de donner un pasteur éminent à TÉglise de Reims, à qui appartient le sacre des Rois (i). Le pape s'arrêta ensuite à Sablé, puis au Mans, où il reçut rhospitalité chez Hoël, le saint ami d'Ives de Chartres. Il passa ensuite onze jours à l'abbaye de la Trinité de Yendôme (2).
Le célèbre monastère de Marmoutier ne pouvait être privé de la visite d*Urbain H, pas plus que Tours et le tombeau de saint Martin. Dans cette dernière ville, le pape tint un nouveau concile et dut s'occuper une seconde fois du roi de France. L'anathème, lancé à Clermont contre Philippe P"" et Bertrade, n'avait encore ni ouvert les yeux de l'aveugle monarque, ni brisé l'audace de sa criminelle compagne. Le roi se flattait toujours de tourner les obstacles, et cherchait le moyen de gagner du temps. Gui, sénéchal du royaume, qui s'était déjà entremis pour opérer un rapprochement entre son maître et l'évêque de Chartres, entama de nouvelles négociations. Il députa son neveu, Evrard, pour préparer les voies; puis il écrivit à l'évêque et l'engagea à l'indulgence envers PhiUppe P^ Il prétendait que le roi était disposé à réparer beaucoup de mal et à faire beaucoup de bien, si on voulait lui permettre de conserver Bertrade, au moins provisoirement. On devine l'accueil que de pareilles propositions devaient rencontrer auprès d'Ives. Celui-ci répondit au charitable entremetteur qu'il ne restait au roi d'autre refuge que la pénitence et la soumission à la sentence du Pape; que les plus belles promesses ne peuvent apaiser Dieu^ à qui nous devons ITiommage de nos coeurs et non pas seulement l'offrande de nos lèvres; et que, si réellement le roi était disposé à entrer dans là voie du retour, il trouverait de la part de l'évêque de Chartres un concours empressé (3).
(i) Ives changera plus tard d'opinion sur ce dernier point, ainsi que nous le verrons ailleurs.
(2) Nous avons raconté plus haut le principal incident, qui marqua le séjour du pape à Vendôme.
(3) Ep. 47.
Ces conseils, qui furent sans doute transmis à Philippe par le sénéchal, n'eurent pas un meilleur sort que les précédents, et le malheureux prince persista dans son obstination. Malgré Fanathème qui l'avait frappé, il voulut obtenir d'Ives le service féodal. Il lui fit donc signifier, assez timidement (i), paraît-il, d'avoir à se présenter avec son contingent au plaid qui devait se tenir, soit à Chaumont, soit à Pontoise, entre le roi d'Angleterre et quelques seigneurs normands.
Ives refusa d'obéir, en alléguant que le roi de France était excommunié : il préférait du reste ne pas paraître en cette circonstance, pour se dispenser ainsi de protester publiquement contre les désordres de Philippe. Il ajoutait que ses gens étaient ou absents pour la croisade, ou excommuniés eux-mêmes pour avoir violé la Trêve de Dieu ; et qu'on ne pouvait exposer ces derniers aux périls d'une expédition guerrière, avant qu'ils fussent réconciliés. Enfin après s^être plaint, en termes voilés, du peu de sécurité que lui promettait à la cour la perfidie de Bertrade, Ives conjurait le roi d'ouvrir enfin les yeux de son cœur aux rayons de la grâce et de fermer l'oreille aux sifflements du serpent pour n'écouter que les conseils du salut : tel était son plus ardent désir et l'objet de ses incessantes prières (2).
Dans ce même message, Ives disait que Fanathème ne séparait pas seulement le roi de la communion de l'Église, mais le privait, en outre, du couronnement solennel. C'était en effet l'usage, à certains jours de fête, que le roi vînt s'agenouiller aux pieds de l'officiant et reçût de ses mains la couronne royale (3). Cependant, malgré l'indignité de Philippe, malgré l'interdiction formelle du légat, Hugues de Lyon, des évêques courtisans n'avaient pas craint d'accomplir cette cérémonie traditionnelle pour se ménager les bonnes grâces du roi (4). Ainsi
(i) Excellentiae vestrœ litteras nuper accepi, quibus submonebar y ut... Ep. 28.
(2) Ep. 28.
(3) C'était une sorte de consécration nouvelle, qui rappelait au peuple Tauguste caractère de la puissance des rois.
le jour de Noël (1094 ou 1095) l'archevêque de Tours, Raoul, s'était rendu coupable de cette complaisance sacrilège (i), pour obtenir, en retour, la promotion d'un favori au siège épiscopal d'Orléans. D'autres évêques, poussant encore plus loin le mépris de l'autorité ecclésiastique, parlaient même d'absoudre le roi, tout au moins d'extorquer à Urbain II, par la menace d'un schisme, la levée des censures et le rétablissement du couronnement solennel. Urbain apprendrait bientôt, disait -on, combien il est dangereux de mettre le peuple de France en demeure de choisir entre l'obéissance qu'il a jurée au roi et la soumission qu'il doit au pape.
Le pape, qui était alors à Tours, ayant eu connaissance de ces projets, résolut de frapper un coup décisif et lança le bref suivant :
» Urbain, Évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à notre » bien -aimé frère, Richer, archevêque de Sens, et à tous les » autres évêques de France, salut et bénédiction apostolique.
» On nous a rapporté que plusieurs de nos frères dans Tépis- » copat ont eu assez d'audace pour affirmer qu'ils ne briseront » pas avec le roi; bien plus ils veulent absoudre le roi lui- » même , quoiqu'il n'ait pas renvoyé la femme à cause de la- » quelle il a été excommunié par nous. Ceux qui tiennent ce » langage ignorent les Écritures ou ne craignent pas de com- » mettre le plus criminel excès de pouvoir; car les saints » canons ont décrété, et c'est un usage reçu dans toute l'Église, » que l'excommunication, prononcée légalement par un évêque, » ne peut être levée par un autre. La sentence des sufïragants » eux-mêmes doit être respectée par les métropolitains, qui » sont pourtant leurs supérieurs. Tel est l'enseignement des » Saints Pères. Si tous les évêques sont soumis à cette règle, » comment nos vénérables frères peuvent -ils annuler les actes » du Siège apostolique, puisqu'il est de toute évidence que le » Pontife, assis sur le Siège apostolique, étend sa juridiction de
(i) Le même fait se renouvellera encore après la mort d'Urbain IL
» droit divin, non-seulement sur les évêques et les primats,
» mais sur les patriarches eux - mêmes ; puisqu'il est constant
» qu'on appelle de tous les tribunaux à celui du pape, et de son
» tribunal à aucun autre; puisque l'on sait enfin que le Pape
» juge toutes les églises et n'est jugé lui-même par personne.
» Nos vénérables firères n'ignorent pas sans doute que, sans
» réunir de synode, le Siège apostolique peut absoudre ceux
» qu'un synode a indûment condamnés , tandis que ses propres
» jugements sont irréformables.
» Au sujet de la lèpre, qui était l'image du péché, Dieu avaît
» dit à Moïse : Le prêtre examinera l'état du lépreux, et jugera s'il
)) est immonde; puis il ajouta : et le lépreux sera séquestré au gré
» du prêtre. Vous voyez par là que le lépreux doit être seques-
» tré au gré de celui qui a statué sur le mal. Comment d'ail-
» leurs les évêques oseraient -ils étendre la main pour ouvrir,
» eux qui n'ont pas même osé remuer les lèvres, quand il
» s'agissait de fermer ? Quand le Seigneur se trouva en face de
» Lazare, mort depuis quatre jours, on ne voit pas que l'un des
» assistants se soit ingéré d'enlever les bandelettes ; mais lorsque,
y> sur l'ordre du Sauveur, Lazare parut vivant et debout, les
» disciples le débarrassèrent de ses liens : c'était pour montrer
» aux âges futurs qu'un pécheur ne doit être absous que par
» celui dont la parole et les larmes l'ont retiré du tombeau de
» ses péchés. Nos vénérables firères n'ignorent pas non plus,
» nous le croyons du moins, que Dieu résiste aux superbes et
» qu'il s'approche des cœurs contrits. Sur qui jetterai- je les
» yeux, dit le Seigneur, si ce n'est sur l'âme humble, pacifique
» et docile à mes préceptes ? Que les évêques nous disent de
» quel droit ils pourraient absoudre un pécheur, en dehors de
» la présence ou sans l'ordre de celui qui a prononcé l'excom-
» munication dans un Concile général ? C'est donc notre avis^ et
» celui de tous les évêques, réunis à Tours auprès de nous par
» la grâce de Dieu, que, d'après la teneur de la loi ancienne,
» de l'Évangile et des saints canons, votre Fraternité n'a pas le
» pouvoir de délier ce que nous avons lié. En conséquence,
» nous déclarons que notre fils, le roi de France, est et demeure
» excommunié, jusqu'à ce qu'il ait satisfait à nous et à l'Église » romaine. Nous portons la même sentence contre les évêques » et tous autres personnages qui communiqueraient avec lui. En- » fin, nous déclarons déchus de leurs pouvoirs ceux qui abuse- » raient de leurs pouvoirs en prononçant une absolution illégi- » time. Du reste, nous vous enjoignons à tous de vous rendre » dans la ville d'Arles, toute affaire cessante, pour l'octave des » saints Apôtres Pierre et Paul (i). »
^ Ce langage si ferme déconcerta les conseillers du roi et fit perdre contenance au prince lui-même. D'ailleurs le vide ne tarda pas à se faire autour de Philippe, et il sentit probablement que le sol lui manquait sous les pieds.
Urbain H, poursuivant le cours de ses pérégrinations, venait d'arriver à Montpellier. Il y fut bientôt rejoint par Ives de Chartres, que le roi avait chargé d'une double mission. Tune officielle, l'autre officieuse. La première avait trait à l'élection de Guillaume de Montfort, choisi par le clergé de Paris pour succéder à Geoffiroi de Boulogne. Le futur évêque de Paris était un clerc de grande vertu, au rapport d'Ives (2); malheureusement il était fort jeune, car il n'avait pas encore atteint l'âge canonique; de plus, il était frère de Bertrade. N'était-il pas à craindre que des influences peu avouables eussent pesé sur les électeurs de Guillaume ? Il faut dire que celui-ci, par un sentiment de délicatesse qui lui fait honneur, n'avait pas voulu accepter le bâton pastoral sans l'aveu du pape. Urbain II, de son côté, ne s'était pas pressé de donner son avis. Il avait reçu, pendant son séjour à Plaisance, le premier envoyé de Guillaume; mais il s'était contenté de répondre qu'il examinerait l'affaire, quand il viendrait en France. Le Souverain Pontife, quoique déjà édifié par une lettre d'Ives, désirait sans doute conférer plus amplement avec l'évêque de Chartres sur le mérite de l'élu et sur les circonstances de l'élection. Il laissa tramer les choses en longueur : on comprend, du reste, qu'en face des opiniâtres
(i) Urbani ep. 187, P, M,, t. GLI.
(2) Ep. 43.
résistances de Philippe et de Bertrade , le pape se 5oit montré peu empressé de faire asseoir, sur le siège de Paris, le propre frère de Timpudente favorite. Mais lorsqu'il apprit à Montpellier (et telle était la seconde mission d'Ives de Chartres), que les sentiments du roi avaient changé , le pape accorda plus volontiers son assentiment à l'élection de Guillaume, pour donner à Philippe une marque de condescendance , peut-être aussi dans l'espoir de toucher le cœur de Bertrade elle-même. Urbain II poussa le désir de la conciliation plus loin encore : pour la consécration du nouvel évêque de Paris, il permit l'usage du pallium au métropolitain de Sens , Richer, qui en était privé depuis le concile de Clermont (i).
Les bontés du pape ne firent aucune impression sur Bertrade. Non -seulement elle ne sut aucun gré à l'évêque de Chartres d'avoir fait sanctionner l'élection de Guillaume, mais elle lui voua une haine plus ardente que jamais, pour avoir négocié avec le Souverain Pontife les conditions auxquelles Philippe devait être reçu à pénitence. La condition première, on le pense bien, c'était le renvoi de Bertrade. En outre, le roi devait venir en personne trouver Urbain H, et faire entre ses mains le serment de renoncer désormais à ses relations avec cette femme criminelle. C'est ce qui explique pourquoi le concile, indiqué pour Arles , fut transféré à Nîmes : la première de ces villes n'appartenait pas à la France et le pape ne voulait pas obliger le roi à passer la frontière pour faire sa soumission.
Urbain II recueiUit enfin le prix de ses longs efibrts. Philippe , dit le chroniqueur Bernold (2), résolut de ne point laisser sortir le pape du royaume , sans lui avoir donné satisfaction. Il se présenta donc assez humblement devant le Seigneur apostolique, jura de renoncer à son aveugle passion et se déclara le fils dévoué du Souverain Pontife. Il fut ainsi réintégré dans la communion de l'Église. Cependant la prudence exigeait que l'on prît quelques précautions, sinon contre la sincérité du roi (elle ne
(i) Ep. 5o.
(2) Bernoldi Chronicon, P. Af., t. CLVIII, col. 1427.
paraissait pas douteuse à Urbain) , du moins contre la faiblesse possible d'un cœur si longtemps esclave, et surtout contre les assauts que Bertrade ne manquerait pas de livrer pour reconquérir la place. L'acte oflSciel, qui devait notifier aux évêques et aux fidèles de France la levée de l'interdit, fut donc remis à plus tard : le pape exigea une année d'épreuve.
Urbain II ne tarda plus guère à repasser les monts : il reçut en Italie l'accueil enthousiaste que lui méritaient si bien son zèle à prêcher la croisade et le succès de sa prédication. Au mois de mai suivant (1099) il voyait arriver au palais de Latran les ambassadeurs du roi de France : Philippe faisait demander au pape que le temps de l'épreuve fût abrégé, et que le gage authentique de la réconciUation ne lui fût pas refusé plus longtemps. Urbain U, toujours rempU de mansuétude, répondit aux vœux du monarque par le bref suivant :
« Urbain, Évêque, serviteur des serviteurs de Dieu , à notre » bien-aimé frère Manassé, archevêque de Reims , et à tous les » autres Archevêques et Évêques du royaume de France, salut » et bénédiction apostolique.
» Notre très cher fils, le roi Philippe de France, ayant envoyé » un message vers ce Siège apostolique, nous a fait entendre, » selon son devoir, des paroles d'humilité et de dévouement. » Désavouant le coupable amour qui obligea notre vénérable » frère l'archevêque de Lyon à porter une sentence d'interdit, » il nous a donné une satisfaction qui a paru suffisante à nos » frères (du Sacré-Collège). En efiet, le messager a fait le ser- » ment que depuis le jour où ce prince a répudié Bertrade entre » nos mains, ou plutôt entre les mains du Bienheureux Pierre, » il a cessé tout commerce charnel avec cette femme. Après » avoir pris conseil de nos firères, nous avons décidé que le roi » nous enverrait, au plus tard à la fête de tous les Saints, » quelques évêques et quelques seigneurs de son royaume pour » confirmer le serment de son messager. Ayant pour agréable la » satisfaction qu'il nous a présentée par son délégué, nous décla- » rons notre cher fils le roi de France, absous de l'interdit qu'il » avait encouru de ce chef, et nous lui accordons la faculté de
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» ceindre la couronne, d'après l'usage du royaume. Donné au » palais de Latran te vin des ides de mai (i). »
Hélas ! faut-il le dire ? la conversion du roi ne devait pas être de longue durée. Le cœur d'Urbain II fut-il aflBiigé par la nouvelle de la rechute, ou bien emporta-t-il dans le tombeau les heureuses espérances qu'il avait conçues ? Nous ne saurions le préciser. Mais à peine le Pontife avait-il fermé les yeux (2), que de nouvelles ardeurs dévoraient Philippe, en même temps que Bertrade sentait renaître son audace, un moment terrassée. Le roi la rappela, ou du moins la laissa rentrer à la cour; et le scandale d'une solennelle récidive attrista le royaume très chrétien.
On se flattait évidemment d'avoir plus facilement raison du nouveau pape, Pascal II, et l'on comptait peut-être moins sur la faiblesse de son caractère que sur les embarras de sa position. La voix mourante d'Urbain II l'avait désigné aux suffrages des cardinaux comme le plus capable de continuer la lutte, engagée par Grégoire Vil et vigoureusement soutenue par ses successeurs : on ne pouvait donc guère attendre de sa conscience quelque indigne compromis : mais d'autre part, l'antipape Wibert était aux portes de Rome, et l'on voyait déjà la poussière que soulevaient à l'horizon les chevaux d'Henri IV. Pascal II avait-il intéfêt à pousser à bout le roi de France et à compliquer inutilement une situation déjà si difficile ?
Ives avait le plus grand désir de se rendre à Rome pour déposer son hommage aux pieds du nouveau Pontife; mais la cour de France n'aurait pas vu de bon œil ce pèlerinage, qui , du reste, offrait les plus grands dangers (3). Aussi l'évêque de Chartres se contenta de députer un de ses clercs, qu'il chargea d'exposer verbalement au pape l'état de la religion dans notre malheureux pays. La simonie en effet reprenait son cours en France. Les évêchés redevenaient la proie des créatures de Ber-
(i) Urbani ep. 285. P. M., t. CLL
(2) 29 juillet 1099, 14 jours après la prise de Jérusalem.
(3) Ep. 81.
trade, et Ton voyait encore des évêques solder le prix de leur honte par le plus indigne servilisme; on aurait dit, écrivait Ives de Chartres, que la justice était morte avec celui qui en avait été le héraut (i). A la violence , on joignait la fraude : tandis qu'on interceptait les communications de nos évêques avec Rome (2), on montrait de prétendues lettres émanées du Saint- Siège, dont la teneur abusait les simples et encourageait les timides, mais ne pouvait tromper des yeux aussi exercés que ceux d'Ives (3). Enfin le roi, reprenant une ancienne manœuvre qui lui avait déjà réussi, annonçait à chaque instant qu'il allait faire partir des ambassadeurs, chargés de négocier avec le pape ses nouveaux projets de mariage. Fatigué de tant d'intrigues, désolé de voir se prolonger un scandale aussi ignominieux, Ives résolut d'affronter tous les périls et se mit en route pour Rome. Il avait trop présumé de ses forces et pas assez de la vigilance avec laquelle les seigneurs, vendus au parti de Bertrade, gardaient les chemins de la ville étemelle. En arrivant au pied des Alpes, il apprit que des embûches lui étaient tendues : son âge ne lui permettait plus de prendre des sentiers détournés, impraticables pour un vieillard : il renonça donc , sur l'avis de ses compagnons, à poursuivre le voyage. Malgré son désir de conférer personnellement avec le pape, il se résigna à tracer quelques mots à la hâte et les confia à l'évêque de Beauvais^ plus jeune que lui, et assez robuste pour tenter le passage (4). Dans ces lignes, tour à tour indignées ou émues, le vieil athlète laisse voir, avec son horreur pour le crime, son profond découragement à la vue du peu de fruit de ses longs travaux; mais il retrouve en terminant les accents vigoureux de ses jeunes années, pour engager le pape à prendre contre le mal des mesures éner-
(i) Ep. 84.
(2) Conspiration pour brûler, falsifier, intercepter les actes pontificaux. Darras, Hist, de V Eglise, XXIII, p. 452.
(3) Litteras à sede apostolicâ, nescio quibus subreptionibus impetratas. Ep. iio.
(4) Ep. no.
giques. Dans une autre lettre, de la même époque (i), et qui parvint sans doute à Rome à travers de semblables péripéties, Ives conjurait Pascal de nommer au plus tôt un légat, véritablement animé de l'esprit de Dieu , pour mettre fin à la situation déplorable de l'Eglise de France. Au moment où Tévêque de de Chartres écrivait ces lignes, l'archevêque-légat^ Hugues de Lyon, brisé par les fatigues d'une gestion laborieuse et brûlant du désir de rejoindre la croisade, avait demandé et obtenu l'autorisation de partir pour la Terre-Sainte. Le pape y avait consenti, mais à deux conditions : la première, que Hugues remplirait en Asie les délicates fonctions qu'il avait remplies en Europe avec tant de succès; la seconde, qu'il prendrait le temps, avant son départ , de mettre au courant des affaires de France les légats à latere, nouvellement désignés pour ce pays. On voit ainsi que les plaintes, exprimées par Ives au sujet des légations de ce genre (2), n'avaient pas eu de résultat , soit que la missive fût parvenue trop tard à Rome, soit que le pape n'en eût pas tenu compte. Mais en voyant à l'œuvre les deux personnages choisis par le pape, Ives dut reconnaître que ses préventions se trouvaient, cette fois du moins, sans fondement.
Les délégués du Saint-Siège étaient deux cardinaux-prêtres, Jean, du titre de Sainte-Anastasie, et Benoît, du titre de Sainte- Eudoxie. Non contents de mettre à profit les recommandations qu'ils avaient reçues de leur prédécesseur, les nouveaux légats avaient tenu à ne rien faire sans prendre l'avis d'Ives de Chartres, suivant en cela les conseils de la prudence, et sans doute aussi l'ordre de Pascal II. Ils firent connaître à Ives leur intention de traiter la cause du roi dans un concile, qu'ils réuniraient à Poitiers ou dans une autre \dlle de la province d'Aquitaine ; ils en avaient fixé l'ouverture au iv des calendes d'août (29 juillet iioo). Avant de prendre ce parti, le cardinal Jean avait fait une démarche suprême auprès de Philippe. Sachant concilier la charité envers les personnes avec le respect dû à la discipline, le
(i) Ep. 109.
(2) Dans la lettre ci-dessus indiquée.
légat n'avait eu avec le roi que des relations non officielles; il s'était abstenu surtout de communiquer in sacris avec le prince excommunié, condamnant ainsi d'une façon muette, mais significative, les complaisances sacrilèges de plus d'un évêque courtisan. Ives félicita vivement le légat d'une attitude si ferme, qui était d'un excellent augure pour l'avenir (i). Quant au futur concile, l'évêque de Chartres acceptait volontiers le choix du lieu, mais il élevait des objections contre l'époque. A son avis, on avait eu raison de fixer un lieu de réunion en dehors de la Belgique et de la Celtique : dans l'une ou l'autre de ces provinces la liberté de la parole apostolique aurait eu son danger, et le silence n'aurait pas été sans honte. Mais la date indiquée devait fournir à plusieurs évêques une excuse assez commode pour se dispenser de paraître au concile; une date aussi rapprochée ne permettait pas de faire en temps utile tous les préparatifs du voyage. L'époque la plus favorable, disait l'évêque de Chartres, serait le commencement de l'automne. On a recueilli les fruits de la terre, les provisions de route ne font pas défaut, et on ne laisse pas de soucis derrière soi : de plus, cela donnerait assez de marge pour s'assurer d'un sauf-conduit, précaution indispensable alors, quoiqu'elle ne fût pas toujours efficace. Les deux légats se rangèrent à cet avis et convoquèrent les évêques de France à Poitiers pour le dimanche dans l'octave de saint Martin.
Le moment était décisif pour Bertrade. Outre les honneurs du trône qui flattaient sa vanité personnelle, sa tendresse de mère, ou si l'on veut, son ambition, poursuivait un autre objet. En voulant consolider sa propre situation, elle travaillait à préparer l'avenir des enfants qu'elle avait eus de Philippe (2) ; elle prétendait assurer la couronne de France à l'aîné de ses fils, en écartant l'héritier légitime, Louis, surndmmé alors l'Eveillé, et qui devait recevoir plus tard une dénomination moins flatteuse (3).
(i) Ep. 84.
(2) Elle en avait eu deux fils et une fille.
(3) Louis le Gros.
Pour seconder les vues de l'idole couronnée, les seigneurs vendus à Bertrade s'empressèrent de susciter mille difficultés aux évêques qui prenaient le chemin du concile. Guillaume IX, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, essaya même, au dernier moment, de rendre impossible par ses violences la tenue de l'assemblée. Guillaume avait, du reste, plus d'un motif pour agir ainsi; il avait jadis épousé Ermengarde, fille de Foulques le Réchin et de Bertrade : il est vrai que^ promptement désabusé des charmes de son épouse, il l'avait congédiée sans façon , pour prendre Mathilde, fille du comte de Toulouse et veuve du roi d'Aragon; puis, après s'être dégoûté de celle-ci, il avait enlevé Malberge , femme du vicomte de Chatellerault. Mais Bertrade , oubliant facilement l'injure faite à sa fille, n'hésita pas à demander le concours de son gendre pour arriver à ses fins. Guillaume, lui aussi, ne dédaigna pas l'occasion qui se présentait d'offrir à sa belle-mère une réparation peu coûteuse. Il paraît d'ailleurs que Philippe P*" avait écrit lui-même au comte de Poitiers, le priant de ne pas souffrir que le roi de France fût insulté par des évêques de son royaume, dans une ville de son royaume. Guillaume, en bon vassal, voulut exécuter à la lettre les ordres de son suzerain et enjoignit aux légats, ainsi qu'aux évêques déjà réunis, de quitter la ville de Poitiers. On était à la veille de l'ouverture du concile : les Pères, intimidés par le caractère bien connu de Guillaume, se demandaient s'il ne serait pas plus sage de transférer l'assemblée dans une autre ville. La journée se passa en négociations et l'on obtint du comte un sursis jusqu'au lendemain. La nuit suivante, le patron de l'église de Poitiers, le glorieux saint Hilaire, apparut au cardinal Jean, qu'il engagea à ne point se laisser effrayer par les menaces de Guillaume. Fortifiés par cette vision céleste^ les légats et les Pères du concile résolurent de passer outre, et le 18 novembre de l'an de grâce iioo, la séance d'ouverture se fit solennellement dans l'église Saint- Pierre (i). Les premières sessions, consacrées à des questions
(i) On comptait à ce concile, 80 Pères, selon les uns; 140, selon les autres.
— lyo —
qui ne doivent pas nous occuper ici, ne furent signalées par aucun incident : il n'en fut pas de même lorsque, dans la dernière session, le concile aborda la cause de Philippe et de Bertrade. Les cardinaux-légats rappelèrent d^abord les condamnations portées contre les deux coupables, leur pénitence hypocrite, bientôt suivie d'une chute éclatante après la mort du pape Urbain, enfin les négociations, entamées à Tavénement de Pascal H et forcément interrompues par suite de l'obstination du roi. Ils déclarèrent en terminant qu'un tel état de choses ne pouvait durer et qu'il était urgent de fulminer un nouvel anathème. Guillaume de Poitiers, qui assistait à la séance, prit alors la parole et s'efforça de retenir sur les lèvres des légats la terrible sentence. Ses efforts étaient d'autant plus pressants, nous pourrions dire, d'autant plus sincères, qu'il se sentait lui-même exposé, pour des fautes analogues, à être frappé des mêmes censures.
Ni les supplications, ni les menaces ne furent assez puissantes pour détourner la foudre ; mais au moment où les légats allaient ouvrir la bouche, le comte de Poitiers se retira, écumant de rage. Plusieurs évêques, des clercs, des laïcs en firent autant; c'étaient des créatures du roi, qui voulaient protester par cette démarche contre les résolutions de l'assemblée. Ces lâches défections n'arrêtèrent pas les cardinaux, et la sentence d'excommunication fut prononcée aux applaudissements des Pères et des seigneurs restés fidèles à la cause de la vertu.
Tout à coup un tumulte, semblable aux mugissements de la tempête, éclate aux portes de l'église : une multitude en fureur envahit le concile. Les pierres pleuvent sur l'assemblée et un clerc tombe mortellement frappé. Ce fut le signal du carnage, et bientôt le sang ruissela sur les dalles du temple. Mais pendant que les Pères du concile cherchaient un refuge derrière l'autel, ou s'efforçaient de gagner la porte, les* deux légats attendaient la mort sans trembler. Ils avaient ôté leur mitre et présentaient leur tête nue aux coups des assassins. A leurs côtés se tenaient debout deux vaillants soldats du Christ, Robert d'Arbrissel, dont la parole évangélique touchera bientôt le cœur de Bertrade, et
— lyi — Bernard, alors abbé de Saint-Cyprien (i), qui fondera quelques années plus tard le monastère de Tiron, au diocèse de Chartres. Tant de courage ne devait pas rester sans fruit : les bourreaux eux-mêmes sentirent les armes leur tomber des mains et vinrent se jeter aux pieds des généreux confesseurs de la foi. Après avoir si noblement rempli leur périlleuse mission , les deux légats rentrèrent à Rome. Mais l'anathème de Poitiers ne déconcerta pas plus Philippe et Bertrade que les sentences d'excommunication déjà portées à Clermont et à Tours. Ils en appelèrent au pape, et , sur la décision de leurs vils conseillers que cet appel était suspensif, ils continuèrent leur scandaleuse résistance. Tout le monde n'en jugeait pas ainsi. Le roi s'en aperçut bientôt, lorsque, en arrivant à Sens, il trouva toutes les églises fermées par ordre de l'archevêque Daimbert. Il est vrai que pour ne pas • être privée d'entendre la messe, Bertrade fit enfoncer à coups de hache les portes de la Cathédrale, où un prêtre sacrilège consentit à offrir le saint sacrifice en sa présence.
Cependant Philippe I^"" envoyait à Rome messages sur messages. Mais Ives de Chartres ne se lassait pas non plus de prémunir le pape contre des embûches sans cesse renouvelées. « Le roi de France, écrivait-il à Pascal II (2), fait annoncer » qu'il se rendra prochainement à Rome : je ne le crois guère. » Du reste, qu'il s'y rende ou qu'il y envoie, prenez garde à » vous et à nous ; tenez-le fortement enchaîné sous les clefs et » dans les liens de Pierre. S'il avait déjà obtenu de vous l'abso- » lution, et si, après l'avoir obtenue, il revenait à son vomisse- » ment, comme cela s'est déjà fait, suivez-le à la piste : que les » mêmes liens le garrottent. Surtout donnez-en connaissance à » toutes les Églises; c'est le seul moyen de briser l'audace des » méchants ei de satisfaire à la justice. Si cependant Dieu fai- )) sait pénétrer dans son cœur un rayon de repentir, souvenez- » vous de moi, qui ai porté tout le poids du jour et de la » chaleur, et faites en sorte qu'après avoir été à la peine, je sois » à la consolation. Adieu. »
(i) A Poitiers.
(2) Ep. 104.
Ce jour, tant désiré par Ives et par tous les vrais amis du roi,' devait luire enfin, quoique trop tard. Un nouveau légat, Richard d'Albano, fut envoyé en France. Le roi montra des dispositions meilleures : il promit de congédier Bertrade. En conséquence, le légat manifesta l'intention de réunir un concile à Sens , pour y procéder à la cérémonie de Tabsolution. Ives lui conseilla, et le conseil fut suivi, de choisir plutôt la ville de Troyes ; quant à lui, il se demandait si le ressentiment du roi lui permettait d'espérer un sauf-conduit : en tout cas , il comptait sur l'entremise de Richard, pour lui faciliter les moyens de se rendre au concile (i). Il s'y rendit en efiet, mais la cause du roi ne fut pas encore terminée, quoique le roi continuât à se montrer bien disposé. On décida qu'un nouveau synode se tiendrait à Beaugency, et que les évêques de la province de Reims et de la province de Sens y seraient convoqués. Le concile s'ouvrit le m des calendes d'août (30 juillet 1104). Le roi s'y présenta avec sa compagne. D'après l'ordre de Pascal H, ils jurèrent l'un et l'autre, sur les saints Evangiles, qu'ils étaient prêts à renoncer à tout commerce charnel, et qu'ils ne se verraient qu'en présence de personnes non suspectes, au moins jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu dispense du pape. Un serment ainsi formulé remettait tout en question. Voilà donc où l'on venait aboutir, après dix années (2) de luttes et d'efforts : à une promesse de séparation provisoire, soutenue par l'espérance, toujours caressée, d'obtenir enfin la dispense nécessaire pour contracter un mariage légitime.
L'assemblée se trouva plongée dans un grand embarras : à quel parti fallait-il s'arrêter ? Les instructions de Pascal II recommandaient à Richard de s'entourer des lumières d'hommes graves et prudents, avant d'accorder l'absolution. Le légat saisit la voie qui lui était ouverte pour échapper à toute responsabilité personnelle, et voulut prendre l'avis des évêques, afin de leur en laisser tout le poids. Les évêques objectèrent qu'ils étaient là
(i) Ep. 141.
(2) ... Centra voluntatem régis , cujus odium jam per decennium tolero.
pour marcher à la suite du représentant du Saint-Siège, et non pour lui montrer la route. Qiielques-uns d'entre eux, Ives le premier, croyaient trouver dans le serment du roi des garanties suffisantes, et se prononçaient pour l'absolution immédiate, sans s'arrêter à des difficultés de détail. Pendant toutes ces discussions, le roi s'impatientait ; il se plaignait avec vivacité de l'affront qu'on lui inffigeait, en soupçonnant sa sincérité ; il chargea même l'évêque de Chartres de faire parvenir au pape l'expression de son mécontentement, et de déclarer que le prince était loin de s'attendre à tous ces retards, après la bonne volonté qu'il avait témoignée, après la promesse que le pape avait faite à Galon, le nouvel évêque de Paris. Ives lui-même, fatigué de la lutte et désireux d'en voir le terme , ne déployait plus la même vigueur ; l'âge avait assoupli tout ce qu'il y avait autrefois d'inflexible dans ses revendications. Il fit donc remarquer au pape que, par le serment de congédier Bertrade, le roi se soumettait à la loi, et que, s'il demandait ensuite une dispense pour contracter mariage, il y aurait peut-être lieu de se montrer facile, la dispense accordée ayant le double avantage de sauvegarder la loi et de pourvoir au salut des âmes. Mais l'évêque de Chartres sentait bien que ce parti, qu'on avait toujours repoussé et qu'il avait lui-même combattu en d'autres temps, n'avait guère chance d'être accepté du pape ; aussi n'était-ce qu'une simple insinuation, disait-il, et non pas une leçon, qu'il voulait donner à Pascal U; mais enfin il croyait l'heure venue d'être indulgent pour la faiblesse dd prince , afin de réconcilier le pécheur et de rendre la paix au royaume (i).
En trouvant sous la plume d'Ives de Chartres ces expressions qui dénotent une détente si marquée dans son attitude, faut-il en accuser sa conscience ou son âge? Ni l'un ni l'autre, croyonsnous. Les mesures de clémence qu'il propose sont dictées par le zèle le plus pur : il était si triste de voir ce noble royaume de France se débattre, depuis tantôt dix ans, entre sa fidélité chevaleresque à ses rois, et son dévouement traditionnel envers
(i) Ep. 144.
le Siège apostolique ! En supposant même que Philippe ne méritât pas l'indulgence qu'on réclamait pour lui, cette vieille terre de France, toujours si prompte à se lever pour prendre en main la cause des papes , et qui venait de prodiguer son sang pour reconquérir le tombeau du Christ, ne méritait-elle pas quelques égards?
La grâce de Dieu, par un de ces coups dont elle a le secret, tira le pape d'embarras : ce fut Bertrade elle-même qui prit l'initiative d'une séparation absolue. Plus tenace que Philippe dans le crime , elle se montra aussi plus généreuse dans l'expiation ; et tandis que le faible prince hésitait si tristement à la congédier, elle se décida à le quitter volontairement. On dit que ce triomphe de la grâce fut l'ouvrage du bienheureux Robert d'Arbrissel. Bouleversée jusqu'au fond de l'âme par la foudroyante éloquence du saint missionnaire, Bertrade se prit à trembler à la pensée des redoutables jugements de Dieu; elle sonda alors toute la profondeur de l'abîme où elle était tombée et résolut enfin d'en sortir. Le roi notifia au pape cette résolution inattendue. Pascal II se hâta d'expédier le bref qui permettait de mener à bonne fin l'œuvre de la réconciliation.
(( Pascal, Évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à ses véné- » rable firères les Archevêques et Évêques des provinces de Reims, » de Sens et de Tours, salut et bénédiction apostolique. »
« Plusieurs d'entre vous nous ont mandé que notre fils, le roi » de France, longtemps captivé par une femme qui lui a valu » tant de monitions et même d'excommunications, est enfin » décidé à suivre nos ordres et à la répudier. Cette femme elle- )) même serait disposée à quitter le roi. La nouvelle de cette » double conversion nous a causé la plus grande joie. Nous » savons, par les paroles mêmes du Seigneur, que la conversion » d'un pécheur est une joie pour les anges de Dieu. Le soin de » terminer cette affaire avait été confié , s'il vous en souvient^ à » notre frère, Richard d'Albano. S'il avait déjà quitté la France, » nous remettons cette cause , par l'inspiration divine , à notre » frère Lambert, évêque d'Arras, et à vous. Réunissez-vous donc » au plus tôt^ et que notre commun fils, le roi de France^ ainsi
— I7S — » que sa compagne (i) jurent sur les saints évangiles de re- » noncer à tout commerce charnel, et même à tout entretien, à » toutes relations, si ce n'est en présence de personnes non » suspectes ; et qu'ils promettent de ne jamais retomber dans » leurs anciens péchés , selon l'assurance qu'ils nous en ont fait » donner par plusieurs d'entre vous. A ces conditions, l'évêque » d'Arras, agissant en notre nom et de concert avec vous, » recevra leur satisfaction et les absoudra du lien de l'excom- » munication, afin que, par la miséricorde de Dieu et le ministère » apostolique, l'Église retrouve enfin son fils^ et la France son » roi (2). » Ce document est daté du palais de Latran, le m des nones d'octobre 1104, et contresigné du cardinal Jean, qui avait lui-même^ en qualité de légat, travaillé si généreusement autrefois pour amener cet heureux dénouement.
Richard d'Albano avait effectivement quitté la France. Philippe avait reçu personnellement un rescrit pontifical et dut s'adresser à l'évêque d'Arras, qu'il pria de se rendre à Paris pour procéder à Tabsolution (3).
Le 2 novembre 1104 fut pour l'Église et pour la France un jour d'allégresse : ce fut pour nos évêques fidèles le point de départ de jours tranquilles ; pour les prévaricateurs que l'ambition avait entraînés à tant de coupables faiblesses, ce fiit un jour de salutaires réflexions et de justes regrets. Mais de quelle joie dut être inondé le cœur d'Ives de Chartres, quand il se rendit à ce concile de Paris , où il devait recueillir les fruits de sa persévérance ? Il ne regretta pas alors les angoisses d'une longue captivité, les fatigues de ses nombreuses démarches, les ennuis d'une correspondance presque journalière : la brebis égarée allait enfin rentrer au bercail, et celui qui avait tant contribué à cet heureux retour, avait la consolation d'en être le témoin.
(i) L'expression ^jw5 toer^//5 par laquelle Pascal!! désigne Bertrade se trouve dans la lettre d'!ves au Pape. Ep. 144.
(2) Pascalis II ep. 1 16, P. M,, t. CLIIX!.
(3) Le billet adressé par le roi à Tévêque d'Arras se trouve dans Labbe, Concilia t. X, p. 742.
Autour de Tévêque d'Arras , délégué du Saint-Siège , vinrent se grouper les archevêques , Daimbert de Sens , et Raoul de Tours, ainsi que les évêques, Ives de Chartres, Jean d'Orléans, Humbald d'Auxerre, Galon de Paris^ Manassé de Meaux, Baudri de Noyon, Hubert de Senlis. Philippe et Bertrade n'assistèrent pas à l'ouverture du concile. On donna d'abord lecture du bref pontifical, relatif à la satisfaction exigée du roi et à l'absolution de ses fautes. Après cette lecture, respectueusement écoutée et entendue de tous, le concile députa vers le roi deux évêques, Jean d'Orléans et Galon de Paris, pour lui demander s'il était toujours dans Indisposition de satisfaire, selon la teneur des lettres apostoliques, et de renoncer par serment à tout commerce charnel et illicite avec Bertrade. Philippe accueillit gracieusement les délégués : il répondit que voulant satisfaire à Dieu et à la sainte Église romaine, il acquiesçait aux préceptes du Siège apostoUque, comme aussi aux conseils des archevêques et évêques présents. Les témoins de cette scène étaient émus jusqu'aux larmes. Au bout de quelques instants , la porte de la salle conciUaire s'ouvrit. Le roi parut sur le seuil : il marchait pieds nus et son attitude était celle de la componction et de l'humilité. Il renonça à l'objet de son criminel amour, fit amende honorable pour l'excommunication qu'il avait encourue , et mérita ainsi l'absolution de sa faate. Voici le texte du serment qu'il prononça, la main étendue sur le livre des saints évangiles : « Ecoutez Lambert, évêque » d'Arras, légat du Siège apostolique; et vous tous, archevêques » et évêques présents, écoutez. Moi, PhiUppe, roi de France, » déplorant mon péché, le commerce charnel, l'union illicite que » j^ai entretenue jusqu'ici avec Bertrade , j'y renonce pour tou- » jours. J'abjure ces désordres criminels, du fond de mon cœur f) et sans retour. Je n'aurai plus avec cette femme, ni relations, » ni cohabitation, ou du moins je ne la verrai qu'en présence de » personnes non suspectes, me conformant en cela aux décisions » du pape, telles que les contiennent les lettres pontificales et » telles que vous les comprenez. J'observerai mes serments sans » recourir à aucun subterfuge. Qu'ainsi me soient en aide » Dieu et les saints évangiles ! » Bertrade s'avança à son tour
pour accomplir le sacrifice qui avait tant coûté à son orgueil, mais dont la grâce tempérait en ce jour l'amertume. Elle fut également déliée de l'excommunication, et prononça à haute voix le même serment que Philippe. La relation officielle de cette imposante cérémonie fiit expédiée à Rome par l'évêque d'Arras, dans une lettre datée de Paris, le iv des nones de décembre 1104, la 5*^ année du Pontificat de Pascal II (i).
Ainsi, après une trop longue période de luttes sans trêve , la fermeté d'Urbain II et de Pascal II, vaillamment soutenue par Ives de Chartres, triomphait de l'obstination du roi et de sa complice. Admirables victoires que celles-là^ puisque vainqueurs et vaincus peuvent unir leur voix pour entonner Thymne de la reconnaissance : les uns , fiers d'avoir vengé la vertu méconnue ; les autres, heureux d'en avoir repris le joug.