SOCIÉTÉ FEODALE. — TREVE DE DIEU ET CROISADES
On a décrit assez souvent les vices du régime féodal pour que nous soyons dispensés d'en recommencer le récit. D'un côté, des barons pillards, toujours en guerre les uns contre les autres et ne faisant la paix avec leurs voisins que pour employer leurs loisirs à rançonner les voyageurs ; de l'autre , les manants et les serfs, taillables et corvéables à merci, courbés sous une main de fer, livrés sans défense à l'arbitraire et au despotisme : telles seraient les grandes lignes de ce sombre tableau. Mais nous
(1) Epist, diversorum ad Pascalem, ep. 7. P, M, T. CLXIII, col.
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croyons qu'on nous permettra d'aflBrmer, sans crainte d'être contredit, que l'Église, par tous les moyens en son pouvoir, n'a pas cessé de travailler à l'amélioration de cet état de choses. Décisions pontificales, décrets des conciles, zèle des évêques, influence des ordres religieux et des grands prédicateurs populaires, tous les effbrts.de l'Église ont eu pour objet de réformer les mœurs, d'adoucir la législation, de civiliser les hommes. C'est là un point acquis à l'histoire, et notre tâche se bornera à montrer la part que prit Ives de Chartres à l'action civilisatrice de l'Église sur les hommes et les institutions de la féodalité (i). Parlons d'abord de la Trêve de Dieu.
Dès le milieu du X*' siècle (2), nous en voyons apparaître la première idée. Des cœurs généreux ont compris que pour arracher les petits aux vexations des grands, il faut placer les opprimés sous l'aile de la religion et en faire des êtres sacrés pour les oppresseurs. Les premières confréries de la Paix s'organisent sur différents points de notre territoire, et saint Odilon de Cluny (3), interprète d'un grand nombre d' évêques et d'abbés des Gaules, adresse au clergé d'Italie le programme suivi chez nous. « Les hostilités devront être suspendues depuis le mercredi soir de chaque semaine jusqu'au lundi matin, et la malédiction divine sera appelée par les évêques sur les violateurs du pacte sacré. » Cette grande idée fait son chemin et trouve partout bon accueil. Mais le principe, adopté par toutes les Églises, reçoit selon les différents pays des applications différentes : ici la Trêve n'est que de deux jours, du samedi soir au lundi matin; là elle s'étend aux quatre jours demandés par saint Odilon; ailleurs elle comprend, en outre, tous les jours de l'Avent et du Carême; elle se prolonge même en certains endroits jusqu'à l'octave de la Pentecôte.
L'enthousiasme fut général. Les évêques prirent l'initiative; les princes s'empressèrent de répondre, ou n'osèrent pas rester
(i) Il est question des serfs dans trois lettres dlves, 112, 221, 242; mais la question même du servage n'y est pas traitée.
(2) V. Sémichon, La Paix et la Trêve de Dieu.
(3) Historiens de France^ XI, p. i56.
sourds à l'appel des évêques; le petit peuple surtout salua avec des cris de joie Taurore de la délivrance. On pourrait donc enfin, lorsque tous seraient enrôlés sous la bannière de la Paix, parcourir avec sécurité les campagnes, où Ton ne se hasardait alors qu'en tremblant; la société d'un prêtre, d'un moine ^ même d'une simple femme , serait une sauvegarde assurée pour le voyageur. En jurant la Paix, les seigneurs recevaient, il est vrai, l'amnistie de leurs méfaits antérieurs ; mais les victimes oubliaient volontiers les tristesses de la veille pour sourire aux espérances du lendemain. Ces bonnes gens accouraient aux pieds de l'évêque, et levant leur bâton vers le ciel, ils criaient par trois fois : Paix ! paix ! paix ! C'était l'acte authentique de leur adhésion , leur titre désormais inviolable à être respectés dans leur personne et dans leurs biens (i). Il y avait là un élément trop précieux de réforme, pour que l'Église, réunie en concile général, hésitât à sanctionner les efforts des conciles particuliers^ afin de donner à la Trêve de Dieu sa forme officielle et définitive. Aussi le premier canon édicté à Clermont (1095) contient la consécration solennelle de cette admirable institution (2).
Ives de Chartres ne pouvait manquer d'entrer résolument dans la voie qui lui était ouverte. Au retour du concile de Clermont, il adressa à ses diocésains les statuts de la Paix (3) , avec une lettre pastorale, qui en expliquait les motifs, la portée, et qui en prescrivait, sous peine d'excommunication, l'observation rigoureuse. Le texte des statuts dressés par Ives ne nous est point parvenu; mais nous avons encore la lettre pastorale qui leur servait de préface. En voici la teneur (4) :
(i) Raoul Glaber, HisL, 1. IV, ch. 5.
(2) Concilii Claromontani canon I. — Statutum est, ut in omni die, et monachi, et clerici, et feminae, et qui cum eis fuerint, in pace permaneant; — tribus autem diebus, scilicet secundâ, tertiâ et quartâ, (injuria) ab aliquo alicui illata non reputabitur pacis fractio : quatuor autem reliquis diebus, si quis alicui injuriam intulerit, fractionis sanctae pacis reus habeatur, et prout judicatum fuerit, puniatur. Labbe, Concilia, t. X, p. 5o6. P. M. t. CLXII, col. 715.
(3) ... pacem,cujus constitutionem vobis scriptamdirigimus. Ep.44.
(4) Notre thèse étant achevée, lorsque parut la traduction de
« Ives, par la grâce de Dieu, ministre de l'Église de Chartres, » à tous les fidèles de son diocèse, salut dans le Seigneur.
» Sachez tous , frères bien-aimés , qui croyez appartenir à la » Jérusalem céleste, que si vous désirez mériter du Roi suprême » la récompense à laquelle vous êtes appelés, éloignant le fléau » de la discorde , vous devez conserver la paix qui est comman- » dée par Dieu. C'est cette paix que le Christ entrant dans » le monde enseigna à l'humanité par une révélation angélique, » lorsque la milice céleste chantait en chœur: Gloire à Dieti dans » h ciel, et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté. C'est » cette paix que le Christ, sur le point de quitter le monde et » de retourner dans les cieux, recommanda en disant : Je vous » donne ma paix, je vous laisse ma paix. C^est cette paix que l'A- » pôtre déclara qu'il est nécessaire d'observer ; Gardons avec tous » la paix et la sainteté sans laquelle personne ne verra Dieu. Comme » le Christ est venu pacifier entre eux non-seulement le ciel » et la terre, mais encore les enfants de la terre, afin que, » dans l'unité de la foi et de la paix chrétienne, ils ne formas- » sent tous qu'un corps dans le Christ, que servira la venue de » Jésus-Christ à celui qui sera trouvé hors de la paix ? C'est » cette paix que vous avez embrassée, lorsque, retournant à » Dieu, auteur et ami de la paix, vous avez renoncé sur les » fonts du baptême au diable, auteur et ami de la discorde, et )) à toutes ses œuvres. Ainsi donc, mes firères, si vous ne voulez » pas vous fermer les yeux, vous comprendrez combien il vous » e«?t nécessaire d'observer la paix, vous qui, liés par les ser- » ments du Roi éternel, vous êtes agrégés à la milice céleste » dans l'espoir d'une récompense éternelle. Que votre fraternité » tienne pour certain que dans le royaume du Christ il n'y a » aucune place pour la discorde : il n'y a qu'avec l'auteur de » la mort et avec ses œuvres que nous devons entretenir une » discorde sans merci. Puis donc, comme je vous l'ai dit, que
M. Merlet, nous n'avons pu recourir à cette publication aussi souvent que nous l'aurions voulu, et que nous l'aurait permis la bienveillance de l'auteur. Nous sommes heureux de donner ici un spécimen de cet important travail.
» . les chrétiens fidèles doivent observer une paix continuelle , et » que non-seulement leurs cœurs doivent être purs de tous » vices, mais que leurs mains mêmes doivent s'abstenir de » toutes œuvres vicieuses , voyez tout ce qui vous manque pour » être arrivés à la perfection chrétienne, vous qui vous condui- » sez comme si les jours, que vous devriez consacrer à combattre » pour arriver au salut, ne vous étaient accordés que pour exer- » cer la malice qui vous conduira à la mort. Si quelqu'un de » vous , mes frères , pendant trois jours coupait ses chairs avec » le fer, tantôt les brûlait par le feu, ou les affligeait de quelque » autre tourment, et les laissait ensuite reposer pendant quatre » jours, ses amis ne l' enchaîneraient-ils pas, ne le conduiraient- » ils pas vers un médecin, comme un fou furieux ? Combien » plus ne devrions-nous pas enchaîner par les liens les plus » solides du Christ celui qui blesse son âme ou qui la tue, afin » de le contraindre à cesser de donner la mort à son âme et de )) le forcer à travailler sans relâche à lui assurer la vie ? Mais » comme dès l'âge le plus tendre tout homme est porté au mal » et que notre nature perverse, plus amoureuse des joies du » péché que de celles de la justice, nous fait insurger contre » nos correcteurs, comme les fous furieux contre leurs médecins, » attendant de vous des œuvres meilleures, et plus utiles pour » votre salut, nous tolérons votre imperfection, nous fermons » les yeux sur votre impiété , et comme nous ne pouvons , par » l'abondance de vos iniquités, vous avoir parfaits, nous aimons » mieux vous conserver infirmes et blessés que vous voir com- » plètement morts. Nous vous prions donc et nous vous sup- » plions, et, de l'autorité du Seigneur Jésus, dont nous remplis- » sons la place , quoique indigne, nous vous commandons, qu'en )) souvenir de votre rédemption vous gardiez en paix au moins » ces quatre jours pendant lesquels notre Seigneur et notre Sau- » veur a plus particulièrement opéré les sacrements de notre » salut ; que, pendant ce temps, votre esprit, votre main, votre » langue s'abstiennent de toute injure envers vos ennemis » comme envers vos amis, envers les étrangers comme envers » vos concitoyens.
» Tous ceux, en effet, qui sont instruits dans la religion chré- » tienne savent que , le cinquième jour. Notre Seigneur Jésus » célébra son dernier repas avec ses disciples, repas dans lequel » il leur donna à manger et à boire son corps et son sang, qui » sont les gages de notre réconciliation et les remèdes de nos » blessures , et dans lequel il leur commanda de faire ces choses » en mémoire de lui. Après avoir achevé le mystère de la Cène, » il lava les pieds de ses disciples , en signe de pénitence et de » rémission, désignant par cette figure que les cœurs même » religieux sont infectés de la poussière terrestre, et qu'il n'est » aucun des mortels qui n'ait besoin de pénitence et de pardon » pour ses péchés. Sur la fin de ce même jour, il fut livré par » la trahison d'un de ses disciples entre les mains des Juifs, et » il supporta cette trahison avec tant de patience que non-seu- » lement il ne fit aucune résistance à ceux qui le maltraitaient , » mais qu'il remit avec bienveillance l'oreille coupée au serviteur » du grand Prêtre. C'est aussi le cinquième jour, après que le » but de son Incarnation eût été atteint, qu'à la vue des disci- » pies son corps s'éleva glorieux dans les cieux. Et c'est là qu'il » est assis à la droite de son Père, intercédant pour nous, afin » que le pauvre troupeau suive son pasteur céleste dans le lieu » où il l'a précédé. Qu'a voulu en tout cela notre Chef, sinon » nous donner des exemples de paix ? Afin que , dans ce jour » où le peuple chrétien a reçu tant de secours pour le mener à » la vie, personne en blessant son prochain ne se blesse lui-même, » personne en tuant son frère ne soit son propre meurtrier: » car celui qui blesse au dehors, blessé intérieurement, périra.
» Le sixième jour, le premier Adam fut formé du limon de )) la terre, et le second Adam, venant pour racheter l'humanité, » s'incarna dans le sein d'une Vierge, comme un ange l'avait » annoncé. C'est aussi en ce jour que le Christ a souffert, et » que l'homme, perdu par la faute d'Adam, par le sang du » Christ a été reformé à l'image de Dieu. En ce jour donc où » la paix a été rendue au monde, tout homme doit observer la » paix, pour ne pas retomber dans la mort que le premier » homme a apportée à tout l'univers.
» Le septième jour Dieu se reposa de son travail, l'Esprit-Saint » voulant nous montrer par là que non-seulement nous devons » nous tenir à Técart de toute œuvre mauvaise, mais encore i) que nous devons chercher le repos en nous abstenant de toute » œuvre fatigante. Car on ne pourra appeler une fatigue, aimer » Dieu de toute son âme et s'occuper sans cesse de célébrer ses » louanges. Pour figurer ce repos que nous observons aujour- » d'hui et celui dont nous jouirons plus tard, en ce jour le » corps du Christ reposa dans le sépulcre, son âme cependant » combattant les esprits de ténèbres et remportant les dépouilles » enlevées à l'antique ennemi, que son courage avait vaincu. » Prends donc garde, chrétien racheté par le sang du Christ, » prends garde de te montrer ingrat envers les bienfaits de ton » Rédempteur, prends garde en ce jour de délivrance et de » repos , que ton corps ne soit précipité dans les ténèbres , si tu » ravis les biens de ton prochain, et si tu persécutes dans ses » membres celui qui n'a jamais rien dérobé, mais qui au con- » traire s'est donné à toi tout entier.
» Le huitième jour, qui est aussi le premier, est pour tout )) croyant celui où le Seigneur est ressuscité, et par sa résur- » rection a donné une preuve certaine et une assurance entière » de notre double résurrection. En ce jour, une paix entière sera » donnée à ses fils d'adoption, la chair ne se révoltant plus » contre l'esprit, ni l'esprit contre la chair.
» Par ces causes et pour d'autres qu'il serait trop long d'é- )) numérer, nos pères ont recommandé d'observer la paix, surtout » pendant ces jours; et, suivant la qualité des personnes et la » quantité des infractions, ont décidé les peines les plus diver- » ses et les plus terribles contre les violateurs de la paix. Mar- » chant sur leurs traces autant que nous le pouvons , nous vous » exhortons et vous prions, nous vous prions et vous exhor- » tons, d'observer sans hésitation cette paix dont nous vous » envoyons par écrit les statuts, et de jurer son observation sur » les saintes reliques. Ce sera pour vous un mérite , qui servira » à l'accroissement de vos biens temporels et à votre élévation » vers les biens incommutables. A ceux qui obéiront, paix et
» miséricorde dans le seigneur; à ceux qui enfreindront ces » statuts, anathème et malédiction (i) ! »
Nos paysans beaucerons durent écouter avec un vif intérêt la lecture de ces pages admirables : ils s'empressèrent d'en accepter les prescriptions , qui, en assurant la tranquillité aux personnes , garantissaient à leurs belles moissons, au moins quatre jours par semaine, le droit de se dorer dans leurs plaines fertiles. La comtesse Adèle entendit également l'appel de son évêque, et jura la Paix à plusieurs reprises : une première fois entre les mains d'Ives, et plus tard entre les mains de Pascal II (2). A l'exemple des seigneurs, qui promulguaient dans leurs domaines les décrets des évêques , les rois en confirmaient les règlements dans toute l'étendue de leurs royaumes. Louis le Gros fit publier la Paix^ et Ives de Chartres espérait bien qu'il ne se laisserait arrêter, ni par les complaisances de l'amitié, ni par la mollesse, quand il s'agirait de prendre contre les violateurs les mesures nécessaires (3).
On voit par là que , si la Paix était acceptée avec empressement par le plus grand nombre , il y avait pourtant des récalcitrants. Il devait également se produire des infractions , qui nécessitèrent des juges et une jurisprudence (4). Les évêques furent les juges naturels des violations de la Paix, tout contrat confirmé par serment relevant alors de la juridiction épiscopale. Quant à la jurisprudence, elle n'était pas uniforme, parce que chaque diocèse avait des statuts particuliers (5). Quelquefois le code de la Paix était rédigé par écrit; d'autres fois on en confiait les articles à la mémoire des jurés , qui les transmettaient religieusement à leurs enfants. La sentence à intervenir devait être
( I ) Ep. 44. — Merlet, lett. 44.
(2) A Chartres même, pendant le séjour de Pascal II, en 1 107.
(3) Ep. 253.
(4) Juge de Paixj Justice de Vaix, sont des expressions qui remontent à l'époque où fut instituée la Paix. Judices pacis, ep. 275 (3 fois); justitiis pacis, ep. 266.
(5) Ep. 90. — Le canon du concile de Clermont , cité plus haut, dit expressément : prout judicatum fuerit, puniatur.
modifiée de tribunal à tribunal, c'est-à-dire, d'Église à Église, selon la teneur des coi^ventions existantes. Ainsi, on pouvait excepter de la paix telle ou telle personne, nommément désignée : le meurtre commis sur cette personne restait donc un simple homicide , sans revêtir le caractère , sans entraîner le châtiment d^une sacrilège infraction de la Paix. Mais cette exemption était personnelle : porter la main sur les parents ou amis de la victime, si d'ailleurs ils étaient eux-mêmes jurés de la Paix, constituait une violation de ce pacte sacré. La procédure variait aussi selon la juridiction.
Hugues^ fils de Gervais, seigneur de Châteauneuf-en-Thimerais, réclamait au tribunal du légat contre la sentence^ par laquelle sa personne avait été frappée d'excommunication, et sa terre d'interdit. Il alléguait qu'il n'avait pu se rendre à la citation , parce que, au jour fixé, il était retenu par le service du roi : excuse sans valeur, du moins pour le diocèse de Chartres , car l'évêque répondait que le roi d'une part, et le comte de l'autre, avaient permis de jurer la Paix en toute liberté et de se présenter à l'appel du juge, dans les sept jours, nonobstant toute obligation de service féodal. Il n'y avait d'exemption valable qu'en faveur des malades et dès prisonniers. Ives concluait donc que l'appel devait être rejeté, et maintenait, en ce qui le concernait, la sentence portée contre le jeune seigneur (i). Mais au contraire, quand les règles de la procédure spéciale aux tribunaux de la Paix n'avaient pas été observées, il était le premier à demander la révision du jugement, pour permettre à l'accusé de produire tous ses moyens de défense (2).
L'évêque de Chartres paraît du reste avoir déployé la plus grande vigueur contre ceux qui, après avoir juré la Paix, en foulaient aux pieds les saintes prescriptions. Mandé par Philippe P*" pour assister à un plaid, qui devait se tenir à Pontoise ou à Chaumont, Ives refusa d'obtempérer à l'ordre royal, d'abord parce que le roi lui-même était excommunié, mais aussi parce
(i) Ep. 266.
(2) Ep, 275.
que la plupart des gens d'armes de l'Église de Chartres, ayant violé la Paix, avaient encouru l'excommunication. L'évêque ne voulait pas les absoudre sans qu'ils eussent fait réparation, et ne pouvait charitablement les envoyer à l'ennemi , à la mort peutêtre, tant qu'ils seraient sous le coup d'une pareille sentence (i). Ces procédés pleins de délicatesse, n'étaient pas toujours appréciés comme ils le méritaient. Souvent les coupables, au lieu de pleurer leur faute, ne songeaient qu'à se venger de leur juge. Aussi Ives se vit obligé de refuser l'invitation de l'archevêque de Lyon, qui désirait traiter avec lui certaines questions importantes. Les violateurs de la Paix, excommuniés par l'évêque de Chartres, gardaient les routes et le mettaient dans l'impossibilité de faire un pas, sans exposer sa liberté ou sa vie (2).
Cependant la peur de la mort et de la prison n'était pas capable de refroidir son zèle. Non-seulement il prenait les mesures nécessaires pour faire respecter la Paix dans les limites de sa juridiction, mais il sollicitait instamment le concours de ses collègues , pour réprimer les infractions qui se produisaient sur les frontières communes à plusieurs diocèses (3).
Jusqu'aux derniers jours de sa vie, Ives se montra l'ardent propagateur de la Paix, l'adversaire implacable de ses contempteurs. Vieux et infirme, alors qu'il ne pouvait plus monter à cheval pour se rendre aux assemblées conciliaires, il envoyait par écrit les communications qu'il aurait voulu présenter de vive voix (4). C'est donc à bon droit qu'il doit être rangé parmi les bienfaiteurs du peuple, parmi ces hommes à l'esprit élevé, au cœur généreux , qui s'efforcèrent d'arracher les petits aux étreintes des grands, et qui concoururent puissamment à l'œuvre, aussi nécessaire que difficile, de la réforme sociale. Ives de Chartres, en travaillant avec tant de persévérance à l'établissement de la Trêve de Dieu, préparait sans le savoir le mouvement, qui se
(i) Ep. 28.
(2) Ep. 61.
(3) Ep. 5o. '
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produisit bientôt après et qui donna au peuple les franchises municipales, les communes (i). Nous croyons, en effet, que l'origine des communes est intimement liée à l'institution de la Trêve. Les confrères de la Paix se mirent d'abord à l'abri du glaive qui les frappait; puis ils voulurent aller plus loin et se débarrasser du joug qui les opprimait. La force, qu'ils avaient puisée dans l'association pour établir la Trêve, les soutint également, quand ils s'unirent pour réclamer leurs libertés et franchises. Le pacte de la Paix a formé ce qu'on appelle les communes diocésaines: sur le terrain de la liberté, se sont élevées ensuite les communes municipales. C'est donc à l'Eglise, propageant par ses évêques , promulguant dans ses conciles , l'institution de la Paix, que nous devons rapporter l'impulsion puissante , d'où sortirent les communes. Qu'il nous soit permis de payer à Ives de Chartres le tribut de notre reconnaissance pour son zèle à établir la Paix , pour sa vigueur à la défendre : il a contribué à faire naître au cœur de nos pères l'amour de. la véritable liberté ; il leur a tracé la route qu'il devaient suivre plus tard pour la conquérir.
Ce n'était pas assez de mettre en surêté, à l'ombre de la Paix, les clercs et les moines , les pauvres et les femmes , le laboureur et les marchands , les instruments de travail et les animaux domestiques ; ce n'était même pas assez d'obliger, par la Trêve de Dieu , tous ceux qui portaient les armes à tenir leur épée au fourreau pendant la plus grande partie de l'année : il fallait donner un aliment à la turbulente activité de ceux que l'on condamnait ainsi au repos, et de ceux mêmes que l'on protégeait. Ce fut l'objet d'une double croisade : la croisade des bâtisseurs et la croisade des batailleurs. Aux uns l'Église mit en main la truelle; elle replaça le glaive aux mains des autres. A ceux-ci, elle indiqua le tombeau du Christ qu'il fallait arracher aux insultes des mécréants; à ceux-là, elle montra les temples, sépulcres mystiques de Jésus -Christ , qu'il fallait venger des outrages du temps et faire sortir de leurs ruines. Elle revêtit les
(i) Sémichon, La Paix et Trêve de Dieu, t. II, p. io6.
guerriers d'une armure consacrée par ses prières, et en les créant chevaliers, elle leur fit jurer de ne brandir l'épée, suspendue à leur flanc, que pour le redressement des torts et la défense de la justice. En même temps, elle cacha sous le capuce du moine le front des artistes, sculpteurs, verriers ou architectes, qui devaient nous laisser tant de merveilles, sans songer même à nous dire leur nom (i). De là, ce double courant qui entraîna les foules, sur la fin du XI" siècle, vers le Saint-Sépulcre de Jérusalem ou vers les assises de nos grandes Cathédrales.
La correspondance d'Ives de Chartres mentionne la présence de moines constructeurs dans le diocèse. Ils avaient été appelés à Courville par le seigneur de ce pays et dotés de l'Église Saint- Nicolas , à la condition qu'ils entoureraient de remparts l'enceinte de la ville. Il en résulta une longue querelle suscitée par les Bénédictins de Chuisnes , qui voyaient de mauvais œil les nouveaux venus et qui cherchaient à leur enlever le prix de leurs travaux. Ives retraça au légat, Conon de Préneste, l'histoire de ce débat, qui, après avoir été longtemps assoupi, venait de se réveiller et qui donna naissance à de nouveaux conflits (2).
De plus, c'est à Chartres même que se mirent à l'œuvre, quelques années après la mort d'Ives , les premières confi'éries ayant pour objet la construction de nos basiliques. Ce fait, attesté par les chroniqueurs, est péremptoirement établi par une lettre de l'archevêque de Rouen à l'évêque d'Amiens. Nous reproduisons en entier ce document si glorieux pour l'Eglise de Chartres : il donnera l'idée la plus précise du caractère de ces associations, comme aussi des fruits de grâce qu'elles portèrent, sans parler des chefs-d'œuvre qu'elles ont enfantés (3).
(( Au révérend père Théodoric , évêque des Amiénois, Hugues, » évêque des Rouennais, (souhaite) constante prospérité en » Jésus-Christ.
(i) Lecocq. Les maîtres de V œuvre. Mémoires de la Société Arch. d'Eure-et-Loir.
(2) Ep. 266.
(3) Bessin, Concilia Rothomagensis provinciœ , pars II, 29.
» Les œuvres de Dieu sont grandes, ses volontés infiniment » admirables.
« A Chartres, les peuples ont commencé en toute humilité à » traîner chars et chariots pour la construction de l'église. » Des miracles illustrèrent leur ferveur, et la renonmiée s'en » répandit tout à l'entour : elle a enflammé l'ardeur de notre » Normandie. Nos enfants, après avoir reçu notre bénédiction, » partirent pour Chartres et accomplirent leurs vœux ; ensuite » ils vinrent de la même manière à leur mère , l'église Cathé- » drale de notre diocèse: mais, en posant cette loi, que per- » sonne n'est admis dans leur compagnie, s'il n'a confessé ses » péchés, accompli la pénitence, déposé au pied des autels toute » haine et toute colère , s'il ne s'est réconcilié avec ses ennemis, » et s'il n'a établi avec eux une solide paix. Ceci étant fait avant » tout, Tun d'eux est choisi pour chef, et, sous ses ordres, en » toute humilité et en silence , ils traînent de leurs propres mains » les lourds chariots et présentent leur offrande, non sans l'ac- » compagner de larmes et de dures pénitences.
» Ces trois conditions, la confession et la pénitence, la con- » corde et l'oubli de tout dissentiment, l'humilité et l'obéissance » à leurs chefs, nous les exigeons d'eux, quand ils viennent vers » nous; nous les recevons religieusement, nous les absolvons, » nous les bénissons, et, s'ils se soumettent à cette triple loi, de » nombreux miracles s'accomplissent, soit dans le chemin, soit » dans les églises; ils ramènent sains des compagnons qu'il » avaient apportés infirmes et malades. Nous leur permettons » d'aller hors des évêchés de notre juridiction, mais nous dé- » fendons qu'ils entrent dans les évêchés soumis à l'excommuni- » cation ou à l'interdit, (i). »
Outre ces humbles croisés de la pierre ou du ciseau, le sol chartrain produisit également les soldats de la croix, les héros de la sainte conquête. Ives de Chartres avait assisté à ce grand
(i) Nous avons emprunté la traduction de cette lettre à Touvrage, cité plus haut, de E. Sémichon. t. II. p. 174.
concile de Clermont , où la croisade fut promulguée ; il avait même accompagné Urbain II dans les pérégrinations apostoliques, entreprises à la suite du concile, pour enflammer partout Tardeur des croisés, pour soutenir le mouvement si bien commencé et hâter le départ. Rentré à Chartres, Ives publia la croisade et suscita autour de lui des adhésions nombreuses.
Les premières phalanges, parties du diocèse, étaient conduites par un gentilhomme du Thimerais. Gautier-sans-Avoir s'était mis en route, dès le 8 mars 1096, entraînant sous sa bannière une multitude de croisés. Il parvint à travers mille obstacles jusqu'à Constantinople, où il attendit Tarrivée de Pierre TErmite, qui le suivait avec une seconde troupe de combattants. Les deux armées réunies reprirent leur marche en avant et parurent bientôt sous les murs de Nicée. Le premier engagement avec les Turcs devait coûter la vie à notre vaillant compatriote. Quand il vit les siens accablés par le nombre, il se jeta dans les rangs ennemis « comme un ours affamé au milieu d'un troupeau (i), » et fit mordre la poussière à tous ceux qui osèrent affronter ses coups. Enfin, à bout de forces, mais non de courage, il tomba expirant sur un monceau de cadavres. Gautier fut la première victime appartenant à notre pays : il eut la gloire d'offirir les prémices de ce noble et sanglant tribut, que le diocèse de Chartres devait payer si largement pour la rançon des lieux saints.
On compta bientôt parmi les croisés chartrains Rotrou, comte du Perche, Evrard, vicomte de Chartres et seigneur du Puiset, Raoul de Beaugency et Gérard de Cherisy. Ce dernier se distingua, quelques jours après la prise de Nicée, à la bataille de Gorgoni {V juillet 1096): mmt fit bien en cèle besogne ^ dit le naïf traducteur de Guillaume Tyr , et grant pris en eut et aura tosjours.,. Gérard de Cerisi (2).
(i) Irruitenim in illos valut ursus esuriens inter animalia. — Roberti Monachi, Historia Hier osoly mit ana, L. I. ch. 2.
(2) Trad. de Guillaume de Tyr, L. III. ch. i5. Guillaume de Tyr, Pierre Tuboeuf , et Fou cher de Chartres racontent également les hauts faits de Gérard de Cherisy.
Le nom d'Evrard du Puiset revient fréquemment sous la plume des historiens de la première croisade. Au passage de TOronte (El far), Evrard soutint, à la tête d'un pont, TefFort des ennemis et fut l'Horatius Coclès de ce hardi coup de main. Plus tard on lui confia, ainsi qu'à Gérard de Cherisy, le commandement des éclaireurs, qui devaient reconnaître le nombre et la position des troupes de Kerbogha. Nous le trouvons encore avec Rotrou à la tête d'une des colonnes, qui furent chargées d'opérer une sortie, quand il fallut débloquer Antioche, où les croisés s'étaient laissé enfermer. Enfin, il y a un fait d'armes qui valut à Evrard l'admiration de toute l'armée et que nous ne pouvons passer sous silence. Jérusalem venait de tomber aux mains des soldats de la Croix ; les vainqueurs s'étaient partagés en groupes et envahissaient les différents quartiers, en refoulant sur leur passage les derniers défenseurs de la cité. Une de ces bandes, arrivée au seuil d'une égUse, se disposait à y pénétrer, lorsqu'elle fut assaillie par une troupe de Turcs, résolus à mourir plutôt que d'abandonner le poste qui leur avait été confié. Déconcertés par la vigueur d'une attaque, à laquelle ils ne s'attendaient plus, les nôtres vont lâcher pied. Heureusement, les premiers fuyards se trouvent face à face avec Evrard du Puiset, qui venait les rejoindre. Enflammé de colère et de honte, le guerrier les accable de reproches, et le tonnerre de sa voix éclate sur eux comme la foudre. « Vil troupeau de lâches, s'écrie-t-il , est-ce pour com- » battre que vous êtes venus ici, ou pour figurer dans un ballet ? » Etes-vous des enfants qui jouent aux soldats, ou des fillettes » qui mènent un choeur de danse ? Voilà donc l'effet des me- » naces qui retentissaient dans vos festins ! Et vous êtes des » Francs ! non ; vous n'êtes pas même des femmelettes , vous » qui n'osez même pas renverser des barrières mal assurées, pour » égorger le troupeau qu'elles abritent. Arrière la peur! reprenez » courage et souvenez-vous de vos aïeux. Mon enseigne vous » guidera : élancez-vous sur mes pas! (i) » Sa voix a remué
(i) Raoul de Caen, qui devient poète dans les circonstances solennelles, fait l'honneur d'un récit en vers à ce glorieux épisode. On croit
tous les cœurs , son exemple entraîne tous les courages ; et les croisés, fondant à nouveau sur les Turcs, triomphent enfin d'une résistance désespérée (i).
Comment ne pas joindre ici au nom d'Evrard celui d'un jeune chartrain, Raimbaud Creton (2), déjà mis hors de combat, pendant le dernier assaut qui nous ouvrit les portes de Jérusalem. Avant tous les autres, Raimbaud atteignit le sommet des remparts; mais au moment où -il portait la main sur la crête de la muraille, un coup de cimeterre lui trancha les doigts et le rejeta dans les bras de ses compagnons d'armes. On le reconduisit au camp pour panser cette glorieuse blessure et son nom, acclamé dans toute l'armée, fut célébré par les chantres de la croisade. Il paraît que ce Raimbaud (à moins que ce ne soit l'un de ses homonymes), s'entendait mieux en héroïsme qu'en jurisprudence. Au retour de la croisade, plusieurs de ses sergents avaient fourragé à leur aise dans les prairies appartenant aux moines de Bonneval et avaient reçu, en échange du foin volé, quelques horions vigoureusement appliqués. Raimbaud prit fait et cause pour les siens, et se promit de faire payer cher aux moines la bastonnade , si justement infligée aux maraudeurs. Il épia l'occasion de se venger , et, ayant réussi à s'emparer d'un pauvre moine, il lui fit subir les derniers outrages (3). La victime de cet attentat sacrilège porta plainte devant l'évêque de Chartres, qui condamna Raimbaud à quatorze ans de pénitence, avec interdiction de porter les armes. Aussi humble à expier ses fautes que prompt à les commettre, Raimbaud se soumit à la
déjà entrevoir le panache blanc d*Henri IV, lorsque l'auteur met ce noble cri sur les lèvres de son héros :
En ego prima feram : me caetera signa sequantur !
(i) Raoul de Caen, Gesta Tancredi, CXXXIII. On peut lire le même récit dans l'imitateur de P. Tubœuf, //i5/or m Peregrinorum, § CXXV.
(2) Raimbaud Creton ou Craton. Nomen erat Raiboldus, Francia tellus, agnomen Cremium, Carnutum nobilis ortus; vires et probitas, hae magnae, major at illa. Raoul de Caen, Gesta Tancredi, CXIX.
(3) Castrari fecit. Ep. i35.
sentence. Mais s'il pouvait se résigner à vivre de pain et d'eau, son courage frémissait, quand il songeait à sa vaillante épée qui se rouillait dans le fourreau. Il fit donc plaider sa cause auprès d'Ives par des personnes influentes; on rappela à l'évêque les glorieux souvenirs de Jérusalem; on lui rapporta en outre les hardiesses que certains seigneurs du voisinage se permettaient contre le malheureux Raimbaud, sans armes et sans défense. Ives était, comme toujours, disposé à la clémence ; mais il craignait, en se montrant trop facile, de détruire le bon effet produit par la condamnation. H prit un autre moyen. H envoya le suppliant à Rome, espérant que les fatigues du pèlerin, s' ajoutant aux palmes du guerrier, détermineraient le souverain Pontife à accorder une prompte et paternelle absolution (i).
Le comte Etienne n'avait quitté la France avec sa suite qu'au mois d'octobre 1096, en compagnie de Robert, duc de Normandie. Les deux chefs descendirent en Italie, et rencontrèrent à Lucques le pape Urbain H, qui leur donna audience. De là, ils se rendirent à Rome pour prier sur le tombeau des saints Apôtres ; puis ils revinrent en Calabre, où le mauvais temps les força d'hiverner. Le 5 avril de l'année suivante, le jour de Pâques 1097, ils prirent la mer. Arrivés heureusement à Constantinople, ils se reposèrent quelques jours dans cette ville et rejoignirent l'armée, qui était alors sous les murs de Nicée. De Constantinople Etienne avait adressé à la comtesse Adèle une première lettre, qui ne nous est point parvenue : il y racontait son voyage. Il écrivit une seconde fois du camp de Nicée (2). Comblé de caresses et de présents par l'empereur Alexis, Etienne fait à sa femme l'éloge le plus pompeux de ce prince : « Alexis, dit le comte, a poussé les témoignages de son affection jusqu'à vouloir prendre à sa cour l'un de mes fils; il m'a traité avec tant de distinction et de tendresse que je me suis séparé de lui en pleurant, comme on s'arrache aux embrassements d'un père. » Nous ne savons pas si les autres croisés, témoins de cette prédilection de l'empereur,
(i) Epw i35.
(2) Mabillon, Musceum Italicum, t. I, p. 327.
en furent impressionnés d'une manière aussi favorable : ils durent concevoir plus de jalousie que d'admiration pour celui qui en était Tobjet. Tel était peut-être le but que voulait atteindre Alexis (i). Quoi qu'il en soit, après avoir épanché son attendrissement dans le cœur de sa femme, Etienne lui décrit avec complaisance la ville de Nicée, les combats livrés sous les remparts , les péripéties de la prise et le partage du butin (19 juin 1097). Etienne mena ensuite ses hommes d'armes sous les murs d'Antioche, et, pendant la 23* semaine du siège (2), il écrivit à la comtesse pour continuer le récit des événements accomplis depuis la prise de Nicée (3). Nous laissons de côté la narration plus ou moins emphatique des opérations militaires, pour relever dans cette correspondance deux traits significatifs. « Sachez, disait le comte à sa femme , que mes richesses en or, argent ou autres objets précieux , ont plus que doublé depuis mon départ , car les chefs de l'armée, qui me regardent comme leur seigneur, m'ont constitué malgré moi leur intendant général, w Puis, après quelques recommandations toutes paternelles relatives à ses enfants, Etienne termine sa lettre en faisant espérer à la comtesse qu'elle ne sera pas longtemps à le revoir (4). L'amour de l'argent aurait-il éclipsé dans l'âme du guerrier l'amour de la gloire, et étouffé dans le cœur du chrétien le saint enthousiasme qui lui avait fait prendre la croix ? La conduite d'Etienne ne nous autorise que trop à le penser. En effet, lorsque les assiégeants, maîtres d'Antioche, à l'exception pourtant de la citadelle, se virent assiégés à leur tour par l'armée de Kerbogha, le comte de Chartres , pris d'une subite indisposition , se retira sur Alexandrette. Il emmenait avec lui son immense butin et les 4000 hommes qui combattaient sous sa bannière. Il donnait pour prétexte de sa retraite le besoin qu'il avait de refaire ses forces
(i) Alexis voulait obtenir des croisés la cession de tous les territoires qu'ils pourraient conquérir en Asie mineure : aussi comblait-il' tous les chefs de présents et de caresses.
(2) A la fin de mars 1098.
(3) D'Achéry, Spicilège, t. III, p. 43o.
(4) Quam citiùs potero , me videbis.
épuisées. N'avait-il pas aussi une arrière-pensée ? celle de rejoindre les croisés, s'ils parvenaient à se débloquer, mais de reprendre le chemin de Chartres, dans le cas où ils seraient anéantis par les assiégeants. Son départ fut jugé sévèrement par toute l'armée (i), et la suite prouva malheureusement qu'on ne s'était pas trompé. Etienne rencontra à Finemine l'empereur Alexis, qui marchait sur Antioche pour dégager la place et assurer aux croisés leur conquête. Au lieu de rebrousser chemin avec les troupes impériales , le comte de Chartres fit à Alexis un tableau désespérant de la situation des chrétiens, qui se trouvaient, disait-il, sur le point d'être écrasés, s'ils ne l'étaient déjà. L'empereur demanda si les troupes de Kerbogha étaient en grand nombre. « En si grand nombre, reprit Etienne , que si vous leur jetiez en pâture vos bataillons, il n'y aurait pas de quoi fournir une bouchée à tous ces mécréants » ; et il prit à témoin de la vérité de ses paroles ses compaignons de coardise (2). A ces mots, l'empereur effrayé, ou plutôt feignant de l'être, donna l'ordre de battre en retraite et fit tout dévaster sur son passage : il voulait couper les vivres à Tennemi qu'il croyait déjà sur ses talons. Après un tel exploit, Etienne ne pouvait plus reparaître parmi les croisés; il mit à la voile avec ses trésors. Le bruit de sa trahison l'avait précédé, et l'accueil qu'il reçut en Europe lui fit bientôt expier l'indignité de sa conduite. De quel firont osa-til aborder l'évêque de Chartres, et quelles excuses trouva-t-il pour colorer d'un semblant de raison sa lâcheté et sa honte ? Ives ne dut pas ménager au comte l'expression d'un mépris trop bien mérité : il jeta ainsi dans l'âme du guerrier félon les semences du remords et le généreux désir de réparer sa faute.
Cependant Jérusalem avait ouvert ses portes aux soldats du Christ et la nouvelle de ce triomphe avait fait bondir d'allégresse
(i) A Texception de Foucher de Chartres, dont on comprend la réserve, tous les chroniqueurs font ressortir la honte d'une pareille conduite, f Tuit li baron de l'ost... pitié avoient de ce haut home, qui n'avoit pas garde à son sen (sang), ne a sa gentillèce, à Tenneur (honneur), que l'en li portoit. » Trad. de Guill, de Tyr^ L. V. ch. 10.
(2) Trad, de Guilaume de Tyr, IV. 10.
tous les cœurs catholiques. Etienne tressaillit sans doute tristement, quand il entendit raconter les prouesses du Chartrain Raimbaud Creton, si glorieusement mutilé sur les remparts, ou les exploits d'Evrard du Puiset , arrêtant les fuyards et les ramenant à la victoire. Sa place était marquée à leurs côtés, s'il n'eût pas déserté la place d'honneur; mais son nom, qui aurait dû être acclamé avec leurs noms , n'était prononcé qu'avec mépris. Le comte ne pouvait vivre sous le coup d'une pareille honte. Aussi, en iioi , il reprenait le chemin de la Terre-Sainte, avec Etienne, duc de Bourgogne, et Guillaume, comte de Poitiers.
Ives lui remit pour le patriarche de Jérusalem, Daimbert de Pise , une lettre qui témoigne du pieux intérêt que notre évêque portait au succès de la croisade et au salut de ses diocésains. Il n'était pas moins désireux de recevoir quelque précieuse relique venue de la Palestine. « Que le Seigneur envoie à votre secours » le fidèle David , disait Ives , (qui voulait probablement désigner » le comte Etienna, au moyen d'une allusion assez transparente) , » pour abattre les nombreuses phalanges des Philistins et les » soumettre au peuple d'Israël ; que la Jérusalem terrestre ne » soit plus sous le joug^ comme une esclave, avec ses enfants; » mais que, rendue à la liberté, elle nous rappelle la Jérusalem » céleste (i); sur toutes choses, nous recommandons à votre » sollicitude nos paroissiens, porteurs de ce message, et tous » ceux dont vous apprendrez la venue à Jérusalem. Faites-leur » sentir la douceur de vos paternelles consolations; et, s'ils » venaient à quitter le chemin de la justice , que vo§ prières , » vos exhortations , vos reproches les ramènent dans le chemin » du ciel. Pour notre propre compte, nous ne vous demandons » rien de périssable, rien qui touche aux intérêts de ce monde; » mais n'avez-vous pas quelque objet sacré, capable de graver » plus profondément votre souvenir dans nos cœurs, d'exciter » dans nos âmes une dévotion plus grande ? Un tel présent, de » votre part, comblerait tous nos vœux : daignez l'accorder à » nos humbles prières. S'il vous plaît de nous transmettre quelques
(i) Allusion au texte de saint Paul, ad GalataSy /F, 26.
» détails sur votre situation et celle de l'Église d'Orient, notce » mère , vous pourrez nous les faire tenir par les porteurs de la » présente. Puisse le Seigneur , par le ministère de votre parole, » faire croître en nombre et en vertu , le peuple de ses fidèles » serviteurs. Adieu (i). »
Etienne repassa par Constantinople , traversa le Bosphore et posa pied à Nicée avant de se rendre à Jérusalem. Attaqué en route par les Turcs de Soliman, il fit des prodiges de valeur, et perdit beaucoup de monde dans ce combat meurtrier. On arriva à Jérusalem pour la fête de Pâques , et, après les solennités de ce grand jour, Etienne redescendit vers Joppé. C'était là qu'il devait laver dans son sang la tache dont il avait souillé son nom, pendant la première Croisade. Il succomba sous les murs de Ramla, écrasé sous le nombre, mais vengé d'avance par le carnage qu'il avait porté dans les rangs ennemis (2). Tous les chroniqueurs^ oubliant le passé, ont rendu hommage à sa mémoire et prononcé, contre le jour qui le vit périr, des malédictions véhémentes, tout imprégnées de la douleur si communicative des élégies bibliques (3).
Pendant que nos guerriers Chartrains s'illustraient en Palestine, Ives de Chartres les accompagnait de ses prières, et, comme autrefois Moïse , il levait ses mains vers le ciel , tandis que ses diocésains brandissaient la lance. Il veillait avec une tendre sollicitude sur leurs biens et sur leurs familles, punissant avec une sévérité toute particulière les violations delà Paix, quand il s'agissait des possessions des croisés. L'absence des seigneurs partis pour la croisade donna lieu^ soit à des embarras matrimoniaux, soit à des procès, dont nous avons parlé ailleurs : nous croyons inutile d'y revenir ici. Qu'il nous suffise de répéter en terminant
(i) Ep. 93.
(2) Juillet 1102.
(3) Vae diei illi , quae tôt nobiles atque probos viros in interitum et mortem eduxit! Dies illa, dies amara, dies invisa, et omni saeculo detestanda, et à memoriâ dierum solemnium penitùs delenda !. » Gesta Francorum'y CL VI II.
qu'Ives de Chartres seconda de tous ses efforts le grand mouvement qui emporta les populations vers la Terre-Sainte, et qu'ail entra pleinement dans la pensée qui inspira les croisades, pensée de foi et de civilisation.