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IVES CA'NONISTE ET THÉOLOGIEN

Ives de Chartres a été « la lumière et l'oracle de TÉglise de France, en son temps ; on pourrait même dire de tout l'occident ». Personne ne sera tenté de s'inscrire en faux contre ce jugement, formulé par les savants auteurs de l'Histoire littéraire (i).

Prieur de Saint-Quentin ou évêque de Chartres, Ives a tenu la première place parmi les docteurs qui furent les plus écoutés à la fin du XI^ siècle et au début du siècle suivant (2). Appelé, jeune encore, à la direction du monastère fondé par Gui de Beauvais, non-seulement il y établit dans toute sa pureté la discipline des chanoines réguliers (3), mais il y forma ses élèves aux fortes études qu'il avait lui-même cultivées à l'école du Bec. Ives marcha sur les traces de son illustre maître : comme Lan-

(i) C'est le jugement du cardinal Baronius : Lucernam occidentalis orbis , decus et ornamentum , ac fulgorem Ecclesise Gallicanae.

(2) 23 décembre iii5. Decimo calendas Januarii obiit venerandse memoriae Ivo, prae aliis sui temporis Doctor egregius... Cart. de Saint- Quentin de Beauvais.

(3) Sigebertus, Chronicon, ad annum 1078,

franc (i), il professa la théologie, c'est-à-dire, il exposa l'Ecriture Sainte, en lui donnant pour interprètes les docteurs les plus accrédités dans l'Eglise, puis en fécondant le texte sacré, soit par des explications mystique^, si goûtées de ses contemporains plus amis de la subtilité que delà profondeur, soit par des applications morales toujours pleines de justesse et d'un caractère éminemment pratique. A l'enseignement de la théologie, il en ajouta un autre, que Lanfranc avait mis en honneur et qui attirait autour des chaires où on le distribuait de nombreux disciples : nous voulons parler du droit canonique.

Ives, nous l'avons déjà dit, avait consacré ses loisirs, ou plutôt ses veilles, pendant qu'il dirigeait l'école de Saint-Quentin, à composer deux recueils de canons (2), dont les copies, multipliées par les élèves, recherchées avidement par les écolâtres, assurèrent promptement la diffusion de cette compilation volumineuse (3).

En devenant évêque de Chartres, Ives ne cessa pas de porter le plus vif intérêt au progrès des études. D rebâtit nos écoles (4), dont les murailles n'étaient plus assez solides ou assez vastes pour abriter les foules studieuses qui accouraient de toutes parts (5). A-t-il enseigné lui-même, ou ne s'est-il réservé que la direction de renseignement ? nous ne saurions le dire. Mais, s'il ne monta plus dans sa chaire, il continua à propager par ses lettres, mieux qu'il ne l'eût fait par la parole, la science des

(i) Lanfranc, né en Lombardie, se fit moine au Bec et mourut archevêque de Cantorbéry, en 11 09: il fut le maître de saint Anselme, qui lui succéda dans le gouvernement de l'abbaye du Bec, et plus tard sur le trône archiépiscopal de Cantorbéry. On regarde ces deux grands hommes comme les fondateurs de la théologie scolastique.

(2) Le Décret et la Panormie.

(3) £p. 262. Pons, abbé de Cluny, désirait avoir les collections de canons établies par le prieur de Saint- Quentin, ainsi que différents opuscules sortis de sa plume.

(4) Scolas fecit, dit le Nécrologe de Notre-Dame. Cart, de Notre- Dame de Chartres, t. III, p. 225.

(5) On y venait d'Angleterre, comme en fait foi la lettre 278 adressée à l'évêque de Lincoln : Per alumnos vestros apud nos mofantes...

canons. Sa correspondance, ainsi qu'on a pu s'en convaincre par les emprunts que nous y avons faits, n'est qu'un long et magnifique commentaire du Décret, Â mesure que les questions se sont présentées, nous en avons donné la solution d'après les lettres d'Ives de Chartres, et nous avons pu admirer, chemin faisant, une vaste érudition, une logique serrée et lumineuse, des décisions toujours conformes au droit, une mansuétude inépuisable. Aussi nous croyons avoir suffisamment permis à nos lecteurs d'apprécier la science du canoniste.

Pour faire connaître sa dogmatique, nous avons moins de ressources. Quelques-unes de ses lettres, il est vrai, élucident certains points de dogme ou de liturgie; mais elles sont en petit nombre et ne forment pas un ensemble assez important pour mériter une étude spéciale (i). Cependant nous allons extraire de la correspondance une leçon de théologie, pour donner quelque idée de ce que nous appellerions aujourd'hui la manière d'Ives de Chartres.

Il s'agit d'un problème eucharistique. L'émotion causée par les erreurs de Bérenger (2) était enfin calmée, et les décisions de plusieurs conciles avaient terminé de trop longues discussions sur la présence réelle de Notre Seigneur Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Il n'en restait pas moins dans les esprits une curiosité toujours en éveil, et les docteurs cherchaient l'explication de certaines difficultés, que la foi laisse planer sur ce mystère. C'était pour les élèves un thème fécond en disputes, et pour les maîtres une occasion toujours offerte de faire briller leur talent. Les écolâtres échangeaient leurs vues sur ces matières délicates, et l'autorité de ceux qui avaient plus de renom, était

(2) Questions de dogme, ép. 63, 225, 262, 287. Questions deliturgie, ép. 72, 80, 96, i56, i83, 23 1.

(3) Bérenger, Tun des derniers élèves de saint Fulbert, plus tard archidiacre d'Angers, enfin trésorier et écolâtre de Saint-Martin, à Tours, sa ville natale. Il osa nier la présence réelle de J,-C. dans TEucharistie et fut condamné par cinq ou six conciles. Il ne se rétractait à chaque condamnation que pour retomber bientôt dans son erreur. On croit cependant qu'il mourut sincèrement converti.

souvent invoquée par des champions moins sûrs d'eux-mêmes. C'est ainsi que Haimeri, abbé de Saint- Waast, du diocèse d'Arras, avait adressé à Ives, pour avoir son avis, un mémoire sur cette question : Dans quel état se trouvait le corps du Christ, lorsque les apôtres le reçurent pendant la dernière Cène ? Voici la solution que donne le prieur de Saint- Quentin (i) :

a En vous répondant que les disciples ont reçu le corps du » Christ, tel qu'il était alors, tandis qu'il nous est donné, à » nous, tel qu'il est présentement, je ne vois pas quelle autorité » on pourrait m'opposer, ni de quels arguments si forts on pour- » rait me presser. Bien plus, si je parlais autrement, il me » semble que j'aurais contre moi l'autorité et la raison. En efiet, » le corps que le Christ présentait à ses disciples devait bientôt » souffrir : personne ne le conteste, et c'est ce que vous établis- » sez vous-même par l'autorité de cette parole du Maître : Hoc » corpus y quod pro vohis tradetur (2). Or ce qui doit souffrir est » passible : qui oserait le nier ? mais le corps que nous rece- » vons est impassible, comme vous le démontrez fort bien par » ce texte de l'Apôtre : Christus resurgens ex mortuis, jam non » moritur : mors illi ultra non dominabitur (2). »

Après s'être appuyé sur l'autorité, Ives en appelle à la raison. Ici toute l'argumentation va rouler sur une comparaison familière, que nos scrupules littéraires trouveraient peut-être aujourd'hui d'un goût douteux, mais que son caractère biblique recommandait alors aux écrivains ecclésiastiques.

« Si un potier, dit-il, me présentait un vase de terre, dont » l'argile n'ayant pas vu le feu n'a pas de consistance ; si, plus » tard, ce vase m'était présenté de nouveau, durci par le feu, » n'est-il pas vrai qu'après la cuisson il me rendrait des services, » auxquels il était impropre auparavant } Ainsi le corps du Christ,

(i) Cette lettre, qui porte le n« 287, n'est évidemment pas à sa place, puisqu'elle a été écrite par Ives pendant son séjour à Saint- Quentin de Beauvais.

(2) Ce corps qui sera livré pour vous. Saint Luc, XXII, 19.

(3) Le Christ , sorti d'entre les morts, ne meurt plus : la mort n'a plus d'empire sur lui. Ad Romanos, VI , 9.

» avant sa passion , a été donné aux apôtres tel qu'il était, c'est-

» à-dire passible; mais il devait bientôt, parla passion, devenir

» impassible. Or l'infirmité de ce corps passible n'eût été d'au-

» cune utilité pour le salut, s'il n'avait dû parvenir au glorieux

» état de l'impassibilité et de l'immortalité. De même que le

» potier pourrait me dire : Ce vase ne présente, avant la cuisson,

» ni utilité ni solidité; mais, quand je vous le rendrai, après la

» cuisson, il sera devenu aussi utile que solide : de même

» Notre Seigneur Jésus-Christ a dit à ses apôtres d'une manière

» symbolique (i) : Recevez ee corps qui sera livré pour vous ; puis

» il ajouta : Faites ceci. Il a dit : Prenez ce corps et non un

» autre ; mais il n'a pas dit que ce corps ne serait pas autre. Il

» nous a laissé à entendre que ce corps, reçu à la table sainte,

» serait de même substance; mais, par l'exemple de sa transfi-

» guration et l'autorité de sa parole, il nous a fait pressentir que

» ce corps serait revêtu d'une autre gloire. Une faut pas oublier

» non plus dans cette discussion qu'après avoir dit : Hoc facile y

» le Seigneur ajouta : In tneam commetnorationem. Le sens de cette

)) commémoration nous a été donné par l'Apôtre, quand il a

» écrit : Toutes les fois que vous mangere:(^ oe pain et que vous boire:^^

» ce calice, vous annoncer e:(^ la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il

» vienne (2) En effet de même que la réception de ce corps

» impassible est pour nous la commémoration de la mort que

» le Christ a souflferte, de même la réception de ce corps pas-

» sible fut pour les apôtres l'annonce de la mort qu'il allait

» souffrir. »

Enfin Ives conclut par des réflexions, où nous reconnaissons bien son génie essentiellement pratique : « Qu'importe d'ailleurs

» en quel état il fut ou il est reçu : il faut voir l'utilité que les

» Apôtres en retirèrent et que nous devons en retirer. Dans l'un

» et l'autre cas, le résultat est le même : la qualité de l'aliment

» que nous recevons est donc un objet de discussion qu'il vaut

» mieux laisser dormir. Quand j'ai faim , je ne demande pas si

(i) Saint Luc, XXII, 19.

(2) I ad Gorinthios, XI, 26.

» le pain est tendre ou dur, s'il est frais ou vieux; quand j'ai » soif, je ne considère pas si le vin est doux ou acide : je ne » songe qu'à réparer les désastres de mon estomac (i), à satis- » faire mon besoin. De même, quand il s'agit du corps de » Notre Seigneur, il importe peu de savoir dans quel état il se » trouvait quand les Apôtres le reçurent, ou dans quel état il » est quand nous le recevons ; mais il importe d'en retirer les » fruits que Jésus -Christ avait en vue, quand il ordonnait au » peuple fidèle de le recevoir (2). »

Mais il y a un point capital que nous avons hâte d'aborder, et à propos duquel nous voulons mettre dans tout son jour la doctrine d'Ives de Chartres. Pour justifier leur attitude dans le mémorable débat, qui fut agité et résolu, comme l'on sait, à l'assemblée de 1682, les partisans des quatre articles, Bossuet en tête, éprouvèrent le besoin de se retrancher derrière l'autorité du grand docteur chartrain. Faut-il leur laisser ce rempart ? Le prince des canonistes (3) est-il le premier et le plus noble ancêtre des Gallicans ? Couvre-t-il vraiment de son nom les doctrines qui prévalurent dans la célèbre assemblée du clergé de France ? Telle est la question à laquelle nous allons essayer de répondre, en examinant, d'une part, la conduite d'Ives à l'égard des papes et des rois, et d'autre part, ses déclarations sur les droits respectifs des deux pouvoirs. Nous donnerons enfin une attention toute particulière à la fameuse querelle des Investitures,

(i) Hoc attende, ut ruinas ventris reficiat i^vinum).

(2) Ep. 287.

(3) Vir kanonikotatoSy dit Bossuet.

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