CHAPITRE III
INTERVENTION DES REPRÉSENTANTS DU PAPE DANS LES AFFAIRES ECCLÉSIASTIQUES.
Ives est plein de respect pour la hiérarchie : il sait que chacun doit se tenir à sa place dans l'Église de Dieu, et que, dans cette arche de salut, comme autrefois dans l'arche de Noé, chaque partie doit concourir à l'ensemble (4). Aussi, quand l'abbé de Marmoutier, Guillaume, s'étonne de l'insistance avec
(1) Ep. 125 — (2) Ep. 260. — (3) Ep. 56. — (4) Ep. 234.
laquelle son supérieur hiérarchique, Tarchevêque de Tours, exige de lui le serment d'obédience, Ives répond à ses plaintes, que ce n^est pas merveille, si on exige de lui ce qu'il doit; il l'engage donc à se mettre en règle vis-à-vis du métropolitain. Joignant lui-même l'exemple au précepte, il refuse d'intervenir dans l'élection de Foulques à l'évêché de Paris : il a reçu une invitation du roi à ce sujet, mais il n'y répondra qu'après une convocation régulière, émanée de l'archevêque de Sens (i). Par contre, si le métropolitain outrepasse ses droits, Ives soutient la juste résistance de l'opprimé, et essaie de ramener à la modération le supérieur trop entreprenant. C'est ainsi qu'il se comporta dans une discussion entre l'archevêque de Reims et l'évêque de Soissons (2). Ives de Chartres avait pour ce dernier une tendresse toute particulière; il avait donné à ce jeune évêque des conseils paternels (3), pour le mettre en garde contre les séductions de l'âge et les illusions de l'imagination; il Tavait en même temps prémuni contre la tentation du découragement, tentation d'autant plus délicate que le zèle est plus actif et le succès moins grand. Or, à propos d'une question litigieuse, soulevée parmi les clercs de Soissons, le métropolitain avait aîîché la prétention d'intervenir dans le débat. Il en avait même écrit à l'évêque sur un ton assez acerbe, et celui-ci en avait référé aux autres suffragants, qui décidèrent de prendre l'avis d'Ives de Chartres. Ives s'empressa de donner la consultation demandée. « L'affaire en litige devait d'abord être jugée canoniquement par l'évêque de Soissons, et, sauf le cas d'appel, le métropolitain n'avait pas à s'immiscer dans cette question. En effet, l'évêque est l'époux de l'Église; de son vivant, nul autre que lui n'a de droits sur son épouse : ce serait une prétention adultère. De plus, le métropolitain ne peut pas franchir les limites qui ont été assignées par la tradition des Pères ou l'autorité du Saint Siège (4). » — Ives s'adressa ensuite à l'archevêque lui-
(i) Ep. iSg.
(2) Le premier était Manassé, et le second, Hugues.
(3) Ep. 42.
(4) Ep. 83.
même. Après un début plein de ménagements, il le suppliait, dans les termes les plus touchants, de prendre envers l'Eglise de Soissons des sentiments plus paternels, et de mettre, avec moins d'amertume dans la vivacité de son zèle, plus de modération dans son ardeur pour le bien (i).
Peu soucieux d'encourager les empiétements du métropolitain, Ives ne s'oppose pas moins énergiquement à ce que le primat élargisse à son gré le cercle de ses prérogatives. Jean (2), archevêque-primat de Lyon, invita les métropolitains de la primatie à se rendre avec leurs suffragants au concile d'Anse (vers un). L'archevêque de Sens (3) refusa d'y assister. Il fit même dresser un long réquisitoire, signé par trois de ses suffragants, et que nous supposons être l'œuvre de l'évêque de Chartres (4). Voici le contenu de ce document: « En votre qualité de primat, vous » nous invitez au concile d'Anse: nous refusons d'y assister, » non par mépris pour vos droits, mais parce que nous crain- » drions d'outrepasser les limites qu'ont tracées nos pères, » limites si vénérables par leur antiquité. Jamais, en effet, l'au- » torité des saints docteurs , jamais la tradition n'a consacré ce » droit, que l'évêque du siège primatial pût convoquer à un con- » cile provincial des évêques résidant hors de sa province. Il n'a » ce privilège qu'en deux circonstances, lorsque le pape lui en a )y donné l'ordre, (5) ou lorsqu'une des Eglises provinciales, ne » pouvant terminer une querelle dans les limites de la province,
(i) Ep. 85.
(2) On ne s'accorde pas sur le nom du successeur de Hugues de Lyon : les uns l'appellent Jean, d'autres Josceran; selon quelques auteurs , l'archevêque Josceran aurait été précédé d'un premier , nommé Jean.
(3) C'était Daimbert, successeur de Richer.
(4) Testis epistola ad Joannem Lugdunensem, dit Bossuet, Gallia orthodoxdy pars I. lib. II. cap. 14. L'affirmation de Bossuet ne repose que sur une conjecture. Du reste, il importe peu, car puisque l'évêque de Chartres est un des signataires de cette lettre, il en accepte assurément la doctrine et on peut lui en attribuer la paternité.
(5) Dans ce cas il n'agit plus comme primat, mais comme légat.
» en appelle au tribunal du primat. Ce que nous vous disons ne » vient pas de nous ; nous avons en notre faveur l'autorité apos- » tolique, et nous pouvons citer des textes irréfutables. » Suit une longue citation du pape Nicolas P% faisant droit aux réclamations de l'Archevêque de Narbonne et défendant au primat d'Aquitaine d'intervenir dans les affaires de la métropole , à moins que les intéressés ne fassent appel à son siège. Le pape déclare, en outre, que les primats et patriarches n'ont d'autres privilèges que ceux qu'ils tiennent des saints canons ou de la tradition , et qu'ils doivent s'en tenir aux prescriptions du concile de Nicée (i). Le rédacteur du mémoire, après avoir corroboré ce texte par d'autres citations , empruntées aux premiers successeurs des apôtres, Clément et Anaclet, proteste qu'il est impossible de se rendre à l'invitation du primat sans créer un précédent regrettable, sans fouler aux pieds la tradition la plus constante (2).
Le primat fit une réponse assez embarrassée : il n'avait pas donné d'ordre, disait-il, mais il avait adressé une simple invitation à des collègues, avec lesquels il était désireux de conférer; puis, jouant sur les mots, il prétendait que, réunir à Lyon les évêques des différentes Lyonnaises, ce n'était pas les faire sortir de leur province (3). Il fallait être bien dépourvu d'arguments pour n'en pas trouver de meilleurs à produire : c'était abandonner la victoire aux signataires de la protestation. (4). Si l'évêque de Chartres n'avait engagé que de semblables luttes contre les pri-
(i) Primates enim vel patriarchas nihil privilegii habere prae caeteris episcopis , nisi quantum sacri canones concedunt et prisca consuetudo mis antiquitus contulil, definimus, ità ut secundum Nicaenas régulas, sua privilégia serventur ecclesiis. Décret^ V. 56.
(2) Ep. 236.
(3) Ep. 237.
(4) La résistance d'Ives au primat était d'ailleurs inspirée par le respect dû au pape. En effet, il s'agissait d'examiner, au concile d'Anse, l'attitude à prendre vis-à-vis de Pascal II, qui venait de faire à Henri V des concessions imprudentes, relativement aux Investitures. Or Ives de Chartres s'opposait, comme nous le verrons plus loin, à cet examen irrévérencieux.
mats, en se ménageant de faciles triomphes , il se serait épargné quelques regrets. Mais il avait été moins heureux , en s'attaquant à Tun des prédécesseurs de Jean, à Hugues, primat de Lyon et légat des Gaules (i).
Toutes les affaires pouvant être portées en dernier ressort au tribunal du pape, les appelants avaient le choix, ou de se rendre en cour de Rome, ou de déléguer pour plaider leur cause un homme recommandable par ses talents , ou très influent par son crédit. Quelquefois aussi le pape, voulant qu'une cause fut instruite et jugée sur les lieux, envoyait un légat à latere, ordinairement un membre du Sacré-Collège , ou bien il confiait cette mission à quelque docte et saint personnage, évêque ou abbé, connaissant à fond les hommes et les choses du pays. C'est à titre de légats àlaterty que nous avons rencontré, en parcourant la correspondance dlves de Chartres, les cardinaux Roger, Jean et Benoit, Richard d'Albano, Conon de Préneste (2). fves lui-même fut investi une fois d'une délégation pontificale pour le règlement d'une affaire contentieuse , dans laquelle le pape lui donna pour assesseurs les évêques de Paris et de Soissons (3).
Outre ces légats, spécialement désignés pour porter remède à un mal passager ou terminer un conflit local, le souverain Pontife confiait ces fonctions, pour un temps plus ou moins long et d'une façon générale, à un prélat dévoué au Saint Siège, jouissant dans son pays d'une grande réputation de savoir et de vertu. Ainsi Hugues, d'abord évêque de Die, puis archevêque de Lyon, fut plusieurs fois revêtu de cette charge.
Au milieu des désordres qui avaient motivé le décret de Grégoire VII sur les Investitures, et parmi les difficultés sans cesse renaissantes qui en étaient la suite, Ives de Chartres pensait que la présence d'un légat à titre permanent était indispensable dans
(i) Hugues de Bourgogne , d*abord évêque de Die, puis archevêque de Lyon. Gallia christianay IV, 97.
(2) Roger, Ep. 18,— Jean et Benoit, Ep. 84, 87. — Richard d'Albano, Ep, i33, 141, 181, 216, 217. — Conon de Préneste, Ep. 266, 267, 273.
(3) Ep. 198, 199, 201.
les Gaules. Aussi , à peine élevé sur le siège épiscopal , où l'avait placé et maintenu l'énergique intervention d'Urbain H, Ives ne croyait pas pouvoir mieux témoigner sa reconnaissance au pontife, qu'en lui suggérant l'idée de rétablir la légation des Gaules, demeurée sans titulaire. C'était le seul moyen de relever de ses ruines cette malheureuse Eglise de Franœ, au sein de laquelle on pouvait tout oser et tout faire impunément (i).
Plus tard, il présenta pareille requête au pape Pascal II, le conjurant de venir en aide à l'Eglise de France, et ajoutant, non sans quelque amertume, des observations peu obligeantes pour les l^ats à latere : le caractère transitoire de leur mission , disait-il , ne leur permet pas d'étudier les affaires avec assez de soin.; ils trouvent à peine le temps d'y jeter les yeux; de plus, leur impartialité, voire même leur délicatesse, ne rencontrent pas toujours pleine et entière créance, et cela permet aux langues malignes de se donner carrière sur le compte du pape lui-même (2). Nous aimons à croire que les plaintes de l'évêque de Chartres étaient exagérées; cependant, nous devons constater qu'elles reviennent plusieurs fois sous sa plume, moins comme une boutade échappée dans un moment d'humeur, que comme le cri de la conscience en face d'agissements coupables.
n faut reconnaître que la situation d'un légat en France, à l'époque où vivait Ives de Chartres, était pleine de difficultés. Le nombre des désordres à réprimer et la qualité des coupables à atteindre devaient souvent arrêter la sentence sur les lèvres des juges. Ajoutez à cela toutes les manœuvres éhontées, par lesquelles on s'efforçait de les égarer ou de les corrompre : tantôt, on surprenait leur bonne foi par les récits les plus mensongers , par les calomnies* les plus déloyales; tantôt, on cherchait à les éblouir par les plus brillantes promesses, ou à les intimider par les menaces. Ceux-là mêmes qui désiraient le plus ardemment la réforme, n'approuvaient pas toujours les moyens choisis pour
(i) In quâ quilibet quodlibet audet, et quod audet facit, et quodfacit impuni tum transit. Ep. 12.
(2) Ep. 109.
l'opérer. Unis dans les questions doctrinales, les saints réformateurs se divisaient au sujet de l'application à faire : on reprochait tour à tour au représentant du Saint Siège sa lenteur ou sa précipitation, sa faiblesse ou sa sévérité, selon que l'on avait soimême à souffrir, ou des abus que le légat tardait à attaquer, ou de la colère des coupables qu'il frappait. Ainsi se trouvent motivées certaines récriminations d'Ives de Chartres. Ecrivant à Hugues de Lyon , Ives se plaint de sa mollesse en face du crime insolent, après lui avoir reproché de ne pas faire la différence, quand il fulmine ses arrêts, entre la situation d'un légat qui combat de loin, et celle d'un évêque qui lutte corps à corps avec l'ennemi (i).
Hugues de Lyon instruit par une première expérience, sous le Pontificat de Grégoire Vil , hésita longuement avant d'accepter les fonctions de légat que lui offrait de nouveau le pape Urbain H. Ives de Chartres, ayant eu connaissance de cette hésitation , stimula le zèle et fortifia le courage de l'archevêque de Lyon. « Refuser d'entreprendre la guérison, lui écrivait-il, sous prétexte que le mal est incurable, est-ce digne d'un véritable médecin des âmes ? Ce serait prouver qu'on est plus ami de son repos que désireux de sauver ceux qui périssent; ce serait oublier la parole évangélique : le médecin n'est pas fait pour ceux qui se portent bien, mais pour ceux qui sont malades (2). Assurément la situation religieuse de la France n'était pas meilleure que celle de l'Allemagne : là-bas Achab, ici Jézabel, déchaînent leurs fureurs contre les prophètes du Dieu vivant. Mais la grandeur du mal ne devrait-elle pas être un aiguillon pour un cœur généreux ? Donc plus d'hésitation : il faut mettre la main à la charrue : il faut débarrasser des ronces et des épines le champ du père de famille, pour y jeter au plus vite la semence qui fera germer la moisson (3). »
(i) £p. 60, au commencement.
(2) Saint Mathieu, ch. IX.
(3) Ep. 24.
Hugues de Lyon consentit, en effet, à tenter pour la seconde fois une cure si laborieuse : il occupa la légation des Gaules pendant la plus grande partie du pontificat d'Urbain H. Pascal II lui continua la même confiance. Aussi, lorsque l'archevêque de Lyon voulut faire le voyage de Palestine (iioo), entraîné par l'irrésistible courant qui emportait vers la Terre Sainte prélats et guerriers , moines et laïcs, le pape , en cédant à ses pieux désirs, lui conféra le titre de légat du Saint Siège pour l'Asie , en souvenir des bons services qu'il avait rendus en cette qualité à l'EgKse d'Occident. Ives de Chartres sut également rendre justice au légat, dont il avait salué la mission avec tant d'espérance. Pourtant l'accord ne fut pas toujours parfait entre ces deux champions de la bonne cause, et nous devons exposer, avec quelques détails, l'histoire des querelles qui les divisèrent un moment. Nous verrons qu'ils ne méritent, ni l'un ni l'autre, les éloges ou le blâme, que certains auteurs leur ont si largement prodigués (i).
Hugues avait soutenu pour les droits de sa primatie de longs et orageux débats (2), et sa cause avait enfin triomphé au concile de Clermont (1095). Entre tous ceux qui refusaient de reconnaître le primat des Gaules, l'archevêque de Sens, Richer, se distingua par son obstination : ni les prières ,^ni les menaces ne purent le fléchir et il aima mieux se laisser interdire l'usage du pallium que de se soumettre. Les nouvelles instances, qui furent faites l'année suivante aux conciles de Tours et de Nîmes demeurèrent sans résultat; les approches de la mort elle-même n'arrachèrent pas un mot de repentir aux lèvres expirantes de Torgueilleux prélat. La privation du pallium entraînant la suspense, Richer ne pouvait plus exercer les fonctions de métropolitain. Il en résultait à chaque instant des complications fort graves, sources perpétuelles de conflits. Ainsi il appar-
(i) Fleury, t. XIII de son Hist. de l'Eglise; Darras, t. XXIV.
(2) Ces débats avaient déjà été soulevés par son prédécesseur, Gébuin de Dijon, réclamant contre les protestations des archevêques de Sens, qui prenaient depuis plusieurs siècles le titre de Primat des Gaules et de la Germanie. Deux bulles de Grégoire VII avaient tranché la question en faveur de l'archevêque de Lyon, mais sans terminer la querelle.
tenait au métropolitain de confirmer l'élection des évêques de sa province, et il avait encore le privilège de leur conférer l'ordination (i). Par suite de Tincapacité de Richer, à qui ce double droit était-il dévolu ? La question ne tarda pas à se poser, à la mort de Jean P', évêque d'Orléans (septembre 1096).
Deux candidats étaient en présence, l'archidiacre, également nommé Jean, et le doyen Sanction (2). Celui-ci, l'ayant emporté sur son rival, demanda au roi l'investiture, et l'onction épiscopale au métropolitain. Richer imagina une distinction, peut-être subtile. Bien que privé du pallium, il se crut autorisé à confirmer l'élection; mais il n'osa pas conférer le sacrement, pour ne pas charger sa conscience d'un sacrilège. Ives, à titre de premier sufiragant, fut invité à procéder au sacre, et l'on choisit pour cette cérémonie une localité du diocèse de Sens (3). L'évèque de Chartres s'y refusa d'abord catégoriquement, à cause de l'interdit porté par le Saint Siège , et par respect pour les droits du primat. Malheureusement, il revint sur cette première déciâon. Le roi pressait, les chanoines d'Orléans prétendaient qu'un plus long retard causerait à leur église un préjudice considérable, et d'ailleurs, ceux qui avaient formé opposition au sacre de Sanction, en l'accusant de simonie, avaient fait défaut au jour indiqué par Ives pour la discussion de cette aflfaire. Cette absence, qui lui paraissait significative, et les instances réitérées du Chapitre d'Orléans, triomphèrent enfin de sa résistance. Cependant, pour mettre sa conscience en règle, il exigea le serment de sept témoins, affirmant que l'élection du doyen Sanction avait été pure de toute simonie : après quoi, il ordonna l'élu, non sans lui avoir fait promettre obéissance au primat de Lyon. D renvoya ensuite le nouvel évêque à son Église. Quelques jours après, Ives sentit le besoin d'exposer à Hugues de Lyon les détails de
(i) Aujourd'hui, dans les bulles d'institution, le pape a l'habitude d'accorder à l'évêque nommé la faculté de se faire sacrer par tout évêque en communion avec le Saint Siège. Icard, Juris canonici prœlectioneSy t. I, p. 219.
(2) Sanction avait déjà été évincé une première fois, en 1079.
(3) Castrum-Nanto, Château- Landon.
toute cette aflFaire (i). Il croit, dit-il, obéir à un devoir de conscience , en faisant au légat le récit de tout ce qui s'est passé relativement à cette élection. Il lui fait observer que l'archidiacre Jean, le candidat évincé, n'a pour lui ni Tâge, ni la science, ni la vertu, tandis que Sanction, élu par la partie la plus nombreuse et la plus sage du clergé Orléanais, joint à la gravité des années le poids de ses bonnes œuvres.
Hélas! Ives s'était abusé, et la conduite de son protégé ne tarda pas à démentir des éloges, si désintéressés, il est vrai, mais trop peu mérités. Le jour de son entrée dans sa ville épiscopale, et à titre de joyeux avènement. Sanction avait, selon l'usage, brisé les fers d'un prisonnier (2) : c'était précisément un malheureux diacre , enfermé dans la geôle royale pour un motif que nous ignorons. Nous soupçonnons pourtant que tout son crime avait été de déplaire à la cour, à Bertrade probablement. Le lévite, rendu à la liberté, assista l'évêque à la messe solennelle et prit place à sa table. Le soir, au moment où il y pensait le moins, il se vit appréhendé, roué de coups, dépouillé de ses vêtements, et finalement jeté de nouveau dans les fers, sans que l'évêque daignât y prendre garde (3). C'était, paraît-il, avec le consentement, sinon par l'ordre de Sanction, que cette atrocité avait été commise. Ives, à cette nouvelle, témoigna à l'évêque d'Orléans tout ce qu'une pareille conduite lui inspirait d'indignation. Certes , s'il eût connu quelques jours plus tôt la valeur de son client, il ne l'eût pas dépeint à l'archevêque de Lyon comme un modèle de vertu.
Il y a encore, dans la lettre d'Ives, un autre point qui laisse beaucoup à désirer. Il explique à son correspondant comment il a cité à son tribunal les accusateurs de Sanction, et comment, ceux-ci ayant fait défaut, il a passé outre et procédé au sacre.
(i) Ep. 54.
(2) En souvenir de la délivrance de Tévêque Théodulfe par Louis le Débonnaire. Cet usage était encore en vigueur au moment de la Révolution française. (Merlet, Lettres de saint Ives, lett. 54.)
(3) Ep. 5i.
Etait-ce bien à lui qu'il appartenait d'entendre les témoins et de prononcer le jugement ? N'avait-il pas usurpé des fonctions, que le métropolitain était lui-même inhabile à remplir, à cause de son état, et qui devaient être dévolues, soit au primat, soit au légat ? D'ailleurs le soin qu'il prend de mentionner l'insistance du roi et du clergé, le fantôme qu'il évoque des malheurs prêts à fondre sur l'Église d'Orléans, si l'ordination est différée, tout cela montre bien qu'il n'est pas sans quelque doute sur le droit qu'il peut avoir d'agir comme il Ta fait.
A cette communication, un peu tardive et quelque peu embarrassée, le légat fit une double réponse : il déposa Sanction, et il exprima à l'évêque de Chartres son mécontement. Ives en ressentit un véritable chagrin. « Votre Dilection, écrivait-il à » l'archevêque de Lyon, eut jadis bon espoir de ma faiblesse : » convenait-il à un homme aussi grave que vous de désespérer » si promptement et de prêter une oreille si facile à des calom- ^> nies malveillantes , suggérées non par le zèle , mais par des » vues bassement intéressées. Quoi ! sur la délation de gens qui, » pour se faire un renom de probité, n'ont d'autre ressource » que de salir la réputation des autres, vous m'avez soupçonné, » ou de ne plus suivre le droit chemin des divins préceptes, ou » de m'en être écarté un moment par une complaisance tout » humaine. J'en prends à témoin Celui qui scrute les reins et » les cœurs : dans cette élection d'Orléans, mes mains sont » restées pures de toute simonie et mon cœur exempt de toute » préoccupation mesquine. » Quant à la valeur morale de Sanction, Ives reconnaît franchement qu'il s'est trompé : il aurait pu ajouter que l'autre candidat ne valait guère mieux; mais il se contente de rappeler que toutes les précautions avaient été prises pour s'assurer des bonnes dispositions de l'élu. En effet, Ives avait pour garantie deux autorités bien vénérables , celle du pape et celle du légat lui-même. Sanction, qui avait reçu la prêtrise à Rome, dans sa jeunesse, avec l'agrément d'Urbain H, était revenu en France, porteur d'une lettre de recommandation signée du Souverain Pontife , et , plus tard, il avait obtenu le
même témoignage de rarchevêque- légat, défenseur du nouveau prêtre contre le mauvais vouloir de l'évêque d'Orléans (i).
Trompé sur la personne, Ives s'excuse, non sans malice, de n'avoir pas été suffisamment renseigné sur la question de droit. Le droit de confirmer les élections épiscopales, dans une province dont le métropolitain est interdit , ne lui paraissait pas inhérent aux fonctions de légat; car la légation, d'après le pape saint Léon, n'est qu'une participation de la sollicitude pontificale, et non la plénitude de ce pouvoir. Cette participation comporte donc le plus ou le moins, selon la volonté de celui qui la donne. Du moment que le légat se déclare régulièrement investi du droit de confirmation pour les élections de la Sénonaise, Ives reconnaît que l'afiaire de Sanction relevait de Hugues. Peut-être aurait-il été convenable que ce droit fût porté plutôt à. la connaissance des intéressés (2). « Toutefois, dit-il en terminant sa » lettre, puisque j'ai appris enfin ce que personne ne m'avait » jamais déclaré, ni de vive voix ni par écrit, je n'ai pas la » moindre prétention de m'élever contre les privilèges de votre » légation. A quelque hauteur que vous élève la divine Provi- » dence, non - seulement je ne vous ferai pas obstacle, mais je » défendrai votre honneur contre ceux-là mêmes qui me déchi- » rent auprès de vous (3). »
Nous acceptons, comme le fit assurément Hugues de Lyon, les regrets que témoigne l'évêque de Chartres d'avoir patronné un candidat indigne; nous accordons à ses déclarations une foi sans réserve, quand il proteste de la pureté de ses intentions; mais nous allons plus loin et nous pensons qu'on ne saurait le censurer bien sévèrement pour avoir agi comme il l'a fait. Ignorant les pouvoirs extraordinaires dont le légat était revêtu , Ives ne pouvait-il pas se croire autorisé à suppléer, pour la consécration, le métropolitain suspens, lequel avait d'ailleurs accordé son
(i) Rainier.
(2) Sed quia modo per vos demùm cognovi quod nec verbe nec scripte alicujus antè didiceram Ep. Sg.
(3) Ep. 59.
consentement. Cette manière de voir ne nous parait pas contraire aux prescriptions canoniques recueillies par Ives et consisignées dans le Décret (i). En tout cas, l'archevêque de Lyon, (n'étaient les instructions spéciales qu'il avait reçues du pape), eût été mal venu à s'élever contre les prétentions d'Ives, lui qui écrira bientôt à l'évêque de Chartres, après la mort du malheureux Richer : « Nous vous enjoignons, de par l'autorité apostolique, à vous, qui remplisse:^ les fonctions du métropolitain défunt et qui êtes l'évêque du coupable, de fulminer la sentence d'interdiction (2). » Ives avait donc pu s'y tromper luimême, et il est permis de s'étonner que le légat, après lui avoir contesté le droit de tenir la place du prélat suspens , lui impose le devoir de prendre celle du prélat défunt. Serait-ce parce que, dans le premier cas , il s'agissait d'une prérogative à exercer, et dans le second, d'un danger à courir?
La question se présenta de nouveau, sous une face différente, lorsqu'il fallut pourvoir à la vacance du siège de Nevers, La situation de l'Archevêque de Sens était toujours la même ; on demanda à Hugues de Lyon de confirmer l'élection qui venait d'être faite. Hugues envoya son consentement, mais en élevant une prétention nouvelle : il annonça qu'il donnerait lui-même la consécration à Télu du Chapitre et décida que la cérémonie se ferait à Autun, c'est-à-dire en dehors de la province de Sens. Ives protesta. Il savait maintenant que le légat avait le droit de confirmer les élections dans la province de Sens (3), mais il ignorait encore qu'il eût celui de conférer la consécration, à l'exclusion des évêques de la province , et surtout en dehors de la province. « La consécration de l'évêque de Nevers, écrivait- » il à Hugues, appartient à la province de Sens : cependant vous » avez l'intention d'accomplir la cérémonie à Autun. Je déclare iy à votre Paternité , dans la simplicité de mon cœur, que je ne
(i) Décret, partie V©, n^s 56, 65, 69.
(2) Vobis, cujus parochianus essedicitur (Ursio), quique vices defuncti archiepiscopi Senonensis geritis, apostolicâ auctoritate praecipientes ut idem interdictum faciatis. Hugonis ep. 18, P. M. t. CLVII, p. 52o.
(3) Ep. 59.
» veux pas blâmer votre résolution, à cause de ma révérence » pour votre personne , mais que je ne saurais l'approuver, ne » pouvant l'appuyer, ni sur l'autorité, ni sur la tradition, et » n'osant d'ailleurs souscrire à une pareille nouveauté , dans la » crainte de manquer à mon devoir envers le siège métropolitain. » En effet, si l'évêque de la métropole s'écarte du droit chemin, » il faut le rappeler à l'ordre et lutter contre son obstination ; » mais pourquoi renverser l'autorité du siège lui-même , autorité » attachée non pas à l'église à cause de la personne, mais à la » personne à cause de l'église. Le métropolitain se trouve actuel- » lement suspendu de ses fonctions ; mais pourquoi les évêques » de la province ne pourraient-ils pas consacrer leur collègue, » dans les limites de la province, selon l'usage établi et après que » vous avez donné votre consentement à l'élection ? Ce serait le » moyen de sauvegarder tous les droits , le vôtre et ceux de la » métropole. Que, par exception, un évêque soit sacré hors de » la province, cela peut se justifier par des circonstances parti- » culières, mais ne doit préjudicier en rien à la loi commune ou » à l'usage constant. L'honneur dû à votre ministère ne sera » pas mis en péril par un peu de condescendance. Pierre était » plus que Paul, et pourtant l'apôtre du peuple élu traita en » frère l'apôtre de la gentilité. Que votre sagesse y prenne garde : » le droit est-il bien de votre côté , et quand même vous auriez » le droit pour vous, la convenance y serait-elle (i) ? Votre » joug ne deviendrait-il pas odieux et insupportable, si vous » donniez à vos inférieurs un si mauvais exemple, en les dé- » pouillant vous-même de leurs prérogatives ?» — Ives ajoute à des considérations si graves, si touchantes, un texte du pape Etienne recommandant au patriarche Walbert de respecter les privilèges des Églises particulières ; puis , faisant appel à la générosité de Hugues, il lui remet en mémoire ce vers de Virgile :
Parcere subjectis et debellare superbos,
(i) Attendatergodiscretio vestra utrum hocliceat, et, siliceat, utrum expédiât. Ep. 6i.
qu'il commente ainsi en finissant : « Que l'archevêque de Lyon » garde ses rigueurs pour les récalcitrants, mais qu'il se montre » moins sévère pour les évêques fidèles, de peur que les uns » ne tirent profit de leur obstination , tandis que les autres se- » raient victimes de leur obéissance (i). »>
Ce langage est à la fois respectueux et ferme : il montre comment l'évêque de Chartres savait concilier le respect pour les droits de la cour romaine ou de ses représentants, avec un attachement inviolable aux prérogatives de chaque Église. Sa requête , présentée avec tant de mesure et de déUcatesse, méritait d'être exaucée. C'était le cas pour Hugues de Lyon d'appliquer sa théorie, à savoir, que le premier sufiiragant de Sens est substitué aux droits, comme il succède aux devoirs, du métropolitain empêché (2).
Mais déjà un autre conflit s'était montré à l'horizon. Richer de Sens était mort (décembre 1096) sans avoir voulu reconnaître la primauté de l'Église de Lyon. Le Chapitre avait élu pour lui succéder un diacre, nommé Daimbert, adversaire acharné du primat de Lyon et l'un des conseillers les plus écoutés du défimt archevêque. Ives de Chartres n'avait pris aucune part à cette élection; mais on lui demandait, toujours en quaUté de premier suffragant, de sacrer Daimbert, dans les premiers jours de février 1097. L'élu se recommandait, Ives l'afliirmait du moins, par la noblesse de la naissance, par la pureté des mœurs et par l'éclat des vertus. L'évêque de Chartres désirait donc savoir si le légat approuvait ce choix, ou s'il voulait que le sacre fût différé, ou enfin s'il croyait devoir invalider l'élection. En tout cas, Ives demandait que les instructions de l'archevêque de Lyon fiissent adressées à tous les suffiragants de Sens, et non pas à l'un d'eux en particulier, afin de ne créer d'embarras à personne et de tracer à tous la Ugne de conduite qu'ils auraient à suivre (3). En
(i) Ep. 61.
(2) Nous n'avons pas trouvé la solution de ce conflit. Le Gallia christianuy t. XII, 636, ne dit pas si l'archevêque de Lyon maintint ses prétentions.
(3) Ep. 59.
attendant la réponse de Hugues, il envoya un message au Chapitre de Sens. On le priait de conférer le sacerdoce à Daimbert, le 2 février, et de le sacrer évêque , le jour suivant ; mais Ives n'était pas d'avis d'y mettre autant de précipitation. Du reste, il avait besoin de se concerter auparavant avec les évêques de la province, avec l'élu lui-même, et avec le roi (i).
La décision de Hugues arriva bientôt : le légat s'opposait à la consécration de Daimbert, si celui-ci ne reconnaissait d'abord les droits du primat de Lyon ; il reprochait également à l'élu d'avoir consenti à recevoir l'investiture royale. Ives notifia cette réponse aux évêques de la province, mais il écrivit à Tarchevêque de Lyon, sous l'impression d'un violent courroux. « Il a » été fait selon vos ordres, s'écriait-il avec amertume; nous » nous sommes abstenu d'imposer les mains à Daimbert ; et, par » respect pour le Saint Siège dont vous êtes le représentant, » nous avons transmis votre mandement à nos collègues. Mais, » de grâce, soyez moins exigeant. Il vous est bien facile, à » vous , de décocher vos traits à distance ; mais , pour nous , » qui voyons l'ennemi de près, le combat est plus difficile. » Que le pape ordonne ou défende, quand il s'agit de sau- » vegarder la foi, de réformer les mœurs, de réprimer les » crimes, de remédier à quelque mal ou d'en prévenir le » retour, nous serons dociles aux décrets apostoliques, et, » Dieu aidant, nous serons prêts à tout souflFrir pour les obser- )) ver. Mais, pour des choses indifférentes, qu'on peut observer » ou n'observer pas, sans avancer ou compromettre le salut » des âmes, il faut y regarder de près, avant de modifier arbi- » trairement ce que l'usage et l'autorité ont consacré. » Alors Ives entasse les citations pour établir que les droits des primats et métropolitains sont nettement définis par la coutume et par les décrétales ; que l'investiture laïque peut se soutenir en principe, et qu'en fait, il n'est pas constant que Daimbert ait demandé l'investiture -royale; que si l'élu du Chapitre de Sens reconnaît, avant sa consécration, la primauté de l'Église de
(i) Ep. 58.
Lyon , il aura l'air d'avoir acheté le consentement du primat pai une servile complaisance ; puis il termine ainsi : « J'en reviens
» à l'objet de ma lettre. S'il n'y a rien d'irrégulier dans l'élec-
» tion de Daimbert, permettez-nous de le sacrer, selon l'usage;
» car nous ne pouvons, ni ne voulons, rien céder des droits de
» notre métropole. Il est dangereux, vous le savez, d'abandon-
» ner un droit, surtout quand il s'agit des choses saintes : c'est
» l'Écriture elle-même qui nous l'apprend, puisque Esaû perdit
» ainsi son droit d'aînesse et ne put le recouvrer. Si donc vous
» nous accordez notre requête, nous ferons tous nos efforts pour
» engager Daimbert à reconnaître votre suprématie : nous
» l'exhorterons à vous rendre l'obéissance légitime due au pri-
y> mat, selon la tradition des Pères; s'il refuse de suivre nos
» conseils, ce ne sera pas une raison pour nous de désobéir au
» Saint Siège. Si, au contraire, vous rejetez notre pétition, et
» si, contre notre volonté, il en résulte un schisme y nous pour-
» rons dire avec le Psalmiste : Neque iniquitas mea , neque peccatum
» tneum (i); mais vous, vous ne pourrez pas vous plaindre de
» n'avoir pas été prévenu. — J'ai encore un grief contre vous.
» Le vicomte du Puiset a pillé nos terres et celles de l'Église de
» Chartres. Je serais en droit de vous demander, si je voulais
» chercher querelle à votre Révérence, pourquoi, à l'instigation
» de mes ennemis et à mon insu, vous avez relevé les cou-
» pables de l'excommunication, qui a été portée par moi et par
» mes collègues : c'est ouvrir la voie, par l'appât de l'impunité,
» à de nouveaux et plus exécrables crimes. Fallait -il en agir
» ainsi? et maintenant que vous connaissez la vérité, quelles
» mesures réparatrices devez -vous prendre? C'est ce que vous
» dira votre conscience, car vous n'ignorez pas qu'un véritable
» repentir est seul capable de mériter le pardon aux coupables
» justement condamnés. — Si vous n'avez pas le loisir, ou la
» volonté, de répondre à tous mes arguments, que votre Sain-
» teté réponde au moins sur les deux derniers points. Adieu (2). »
(i) Ce n'est pas ma faute ; ce péché ne m'est pas imputable. Ps, 58.
Il règne dans tout ce morceau un ton d'aigreur auquel Ives de Chartres ne nous a pas habitués. Une seule chose peut à notre avis en donner l'explication et fournir en même temps une excuse pour le vénérable rédacteur de cette épître. Ives se croyait alors sur le point de voir enfin s'accomplir la séparation de Philippe P' et de Bertrade. Il en avait conféré avec le pape à Montpellier (i), et il avait obtenu du roi à ce sujet des promesses formelles. Les prétentions du légat, en rendant impossible une élection à laquelle Philippe tenait beaucoup, n'allaient-elles pas changer les bonnes dispositions du prince et replonger l'Église de France dans de nouveaux malheurs ? Et cela, pour un serment d'obédience, que les canons n'exigent pas avant l'ordination, et qui pouvait se prêter après; ou encore pour un cas d'investiture, contraire assurément aux décrets du concile de Clermont, mais autorisé par des précédents, soutenable en principe, et douteux dans l'espèce. Avant de porter notre jugement sur la thèse développée ici par Ives de Chartres, laissons la parole au légat.
« Hugues, primat de Lyon, à notre vénérable frère, Ives de Chartres, salut.
« Vous entassez contre nous plusieurs chefs d^accusation, )) par lesquels vous vous eflforcez de trouver un biais pour incri- » miner notre innocence : nous y répondrons en temps et lieu. » Aujourd'^hui, selon votre désir, nous ne répondrons qu'aux » deux derniers points de votre lettre. En vous défendant d'im- » poser les mains à l'élu de Sens, jusqu'à ce qu'il nous ait promis » l'obéissance et la soumission légitimes, et qu'il ait reconnu » la primauté de l'Église de Lyon, conformément aux prescrip- » tions du Seigneur pape Urbain II et de ses prédécesseurs, » nous n'avons pas cru agir d'une façon déraisonnable, ni violer » les règles posées par les antiques constitutions. Vous n'avez jf> pas oublié, ce nous semble, avec quelle obstination, avec » quelle opiniâtreté, le Chapitre de Sens, dont fait partie votre » client, refusa de reconnaître les prérogatives de l'Église de
(i) Ep. 65.
» Lyon, et soutint le défunt archevêque dans la désobéissance » jusqu'à sa mort. En conséquence, le Seigneur pape Urbain » prononça contre Richer la peine de suspense, et vous obligea, » vous et tous les autres suffiragants , à nous prêter en qualité de » primat le serment de fidélité et d'obéissance. » — Hugues entreprend alors une démonstration, du reste assez subtile, tendant à établir par l'Écriture que la désobéissance est une sorte d'idolâtrie, qu'un idolâtre ne peut être élevé à l'épiscopat, et conséquemment que l'élection de Daimbert ne peut être approuvée, tant qu'il n'aura pas fait sa soumission. Après quoi, il continue : « De par le droit de notre légation, nous ne préten- » dons obliger ni l'élu de Sens, ni aucun autre, à se présenter » devant nous; mais, d'après la tradition apostolique, nous )) demandons simplement que l'élection et le nom de l'élu nous » soient notifiés, afin que nous puissions donner notre consen- » tement, en connaissance de cause. Qiiant à notre juridiction » primatiale, si nous exigeons de l'élu de Sens l'obéissance et » la soumission dues au primat, nous ne voyons pas en quoi » nous ferions injure à Daimbert, qui paraîtrait, dites-vous, » acheter ainsi sa consécration. Vous n'ignorez pas que la di- » gnité épiscopale est le prix du mérite et s'acquiert par les » bonnes œuvres ; mais vous savez aussi qu'on doit examiner, » avant de procéder au sacre, si le candidat est soumis de cœur » à l'Église romaine. Pour ces motifs, nous ne pouvons rien » changer à la décision que nous avons donnée , à vous et à » vos confrères. Que si vous voulez vous en prendre au pape » lui-même, et l'accuser de ne pas respecter la tradition, c'est
» votre affaire (i) »
» Quant aux gens du Puiset, excommuniés par vous et vos » co-évêques à cause des dommages qu'ils ont fait subir à l'É- » glise de Chartres , vous prétendez que nous les avons admis à » la communion à votre insu. Cet acte, dont vous n'avez pas » été témoin et qu'on n'a pu vous rapporter, puisque nous ne
(i) Nous laissons de côté la partie de cette lettre qui est relative aux investitures : nous reviendrons plus loin sur cette question.
— 23S — y> l'avons pas commis, n'aurait pas dû nous être reproché. Ce- » pendant, voulant rendre le bien pour le mal et fermant les » yeux sur vos injustes récriminations, nous avons écrit aux cha- » pelains et aux clercs du Puiset pour interdire l'oflSce divin sur » leur territoire, à l'exception du baptême des petits enfants et » de la visite des malades. Enfin, puisque notre monition relative » au sacre de Sanction d'Orléans, vous a été plus sensible que » de raison, nous attendons que les événements nous justifient » et nous conjurons la clémence du Dieu tout-puissant de vou- » loir bien modérer dans votre cœur les mouvements d'une in- » dignation que nous n'avons pas méritée (i). »
Cette fois le beau rôle avait changé de côté : Ives dut le reconnaître comme nous, quand il eut médité cette longue et forte réponse. Tant de raisons dans les arguments par lesquels Hugues de Lyon détruisait la thèse de l'évêque de Chartres au sujet de Daimbert (2), tant de condescendance pour lui venir eh aide contre les pillards du Puiset, ne tardèrent pas à ramener le savant canoniste à des opinions plus soutenables, et à de plus justes sentiments envers son contradicteur. Après ce gros orage, rien ne vint plus troubler la sérénité de leurs relations.
Mais l'attitude qu'avait prise Ives de Chartres dans cette malencontreuse affaire lui valut un désaveu parti de plus haut, et qui le plongea dans une amère tristesse. En même temps qu'il envoyait son réquisitoire à l'archevêque-légat, il avait saisi le pape de la question, par l'entremise de l'évêque de Paris, Guillaume de Montfort. Ives demandait, par le message confié à Guillaume, que le souverain Pontife lui traçât une ligne de conduite relativement à l'élection de Sens ; il renouvelait son appréciation sévère sur les exigences du légat, et sollicitait une prompte décision (3). Le légat en avait fait autant; il avait informé le
(i) Hugonis ep. 18, P, M, t. CLXII, col. 520.
(2) Daimbert se décida lui-même à faire la soumission exigée. Il en prit rengagement à Rome pendant le concile de 1098, et à son retour il s'arrêta à Lyon, où il reçut le plus cordial accueil. Gallia christiana, XII, 42. Goffridi Vindoc. ep. 18, lib. II, P. M., t. CLVII.
(3)Ep.65.
pape des récriminations de Tévêque de Chartres. Urbain II fit savoir à Ives qu'il était très mécontent de cette conduite. Ives fiit inconsolable. — « Quoi ! il avait perdu l'amitié du pape et démérité de sa tendresse ! qu'avait-il donc écrit de si noir contre l'Église de Rome ! Vite, il recherche la copie de sa lettre à l'archevêque-légat : il n'y voit rien qui puisse blesser l'orthodoxie, à moins qu'on ne veuille interpréter méchamment ce qu'il a écrit si simplement ! Et puis, sa conscience ne lui reproche rien ! S'il entend murmurer contre le pape ou ses représentants, il ne se fait jamais l'écho de ces clameurs; il voudrait, au contraire, y couper court par de salutaires avis. L'archevêque de Lyon a été trop prompt à croire ses prérogatives attaquées par Ives^ et le pape trop prompt, lui aussi, à recevoir des insinuations mal fondées. Mais qu'il soit permis à chacun de dire toute sa pensée : pour lui, il ose prétendre qu'on ne pourra trouver en deçà des monts un évêque qui ait, plus que lui, souffert et combattu pour la cause du droit. Si le pape regrette d'avoir fait couler l'huile sainte sur un front indigne, Ives est tout prêt à déposer le bâton pastoral. Depuis sept ans, il cultive laborieusement le champ du seigneur, sans y recueillir de fruits; que la huitième année lui apporte le repos du sabbat. Le souverain Pontife en décidera : qu'il accepte donc la démission d'Ives , ou bien qu'il le prenne franchement sous sa protection (i). »
Nous avons à peine besoin de dire le parti auquel s'arrêta Urbain II: il refusa la démission du vaillant athlète, lui donna l'assurance qu'il n'avait jamais perdu la confiance et l'estime du pasteur suprême, le consola de l'insuccès de son zèle parmi ses diocésains, et rendit à ce cœur aimant, mais facile à froisser, le calme et la paix.
(2) Ep. 69.