‹ Essai sur Ives de ChartresChapitre 17 sur 20 · LES DEUX POUVOIRS · texte numérisé non relu

LES DEUX POUVOIRS

Les relations d'Ives de Chartres avec le roi Philippe P^ furent , pendant une dizaine d'années, un échange continuel de remontrances, hélas! trop légitimes de la part de Tévêque, et de vexations plus faciles à excuser qu'à justifier de la part du monarque. Mais, à travers les élans du zèle le plus ardent, Ives n'oublia jamais le respect qu'il devait au caractère du roi et conserva toujours un sincère attachement pour sa personne. S'il se rencontre sous sa plume des expressions violentes, c'est surtout à l'adresse de Bertrade, de la femme impudente qui exerce sur la mollesse d'un cœur passionné son adultère empire. Bertrade, c'est Jézabel, qui jette en prison les prophètes du Seigneur; c'est Hérodiade, qui demande la tête de Jean-Baptiste (i). Qjiant à Philippe, il n'a d'Hérode que la faiblesse : c'est moins un coupable, contre lequel on s'irrite , qu'un malade , sur lequel on gémit. Ah ! si d'indignes médecins ne s'étaient obstinés à mettre sur la plaie des liniments sans vertu, 's'ils avaient employé le fer et le feu, la cure aurait été prompte et le salut assuré (2) ! Ives n'a pas assez d'imprécations pour maudire les traîtres, qui endorment les remords du prince, misérables flat-

(i) Ep. 24.

(2) Ep. 35.

teurs, dont la félonie emprunte le masque de la fidélité, dont les lèvres empoisonnées donnent la mort dans un baiser : à eux toutes ses colères ; à Philippe, le suffrage quotidien de sts prières ferventes (i). Aussi que de ménagements Ives sait prendre envers le pécheur, sans jamais fermer les yeux sur le péché! Les lettres apostoliques, qui convoquent les évêques de France en concile pour fulminer l'anathème, ont été expédiées de Rome : Ives en a reçu communication, mais il a obtenu que la publication en fût retardée : son amité à l'égard du roi est trop profonde pour désespérer si tôt de la conversion, pour se décider si vite à mettre la couronne de France en danger (2). S'il refuse de paraître à la cour, c'est moins pour obéir à sa conscience, que pour éviter un éclat et ménager les intérêts du roi (3). Enfin, s'il n'épargne rien pour mettre le pape en garde contre les belles paroles, contre les promesses mensongères des ambassadeurs royaux, combien il se montre empressé de se rendre auprès d'Urbain H, pour négocier les conditions d'une réconciliation tant désirée! Tout entier à la joie d'un premier retour, qui devait être promptement suivi d'une triste rechute , l'évêque de Chartres se prit de zèle pour les droits de César jusqu'à compromettre les droits de Dieu (4). Qii'on juge de la manière vive et firanche dont se manifesta son afi'ection pour le prince, après la solennelle et sérieuse réconciliation de Paris, 1104(5). L'amitié d'Ives de Chartres ne fiit pas moins sincère pour l'héritier du trône, Louis l'Eveillé, plus tard surnommé le Gros. Quand il travaillait avec tant d'ardeur à arracher le père aux étreintes de Bertrade, Ives se dévouait également aux intérêts du fils. Bertrade, en effet, ne songeait à rien moins qu'à dépouiller, au profit de ses propres enfants, l'héritier légitime : en ceignant la couronne, elle ne désespérait pas de voir couronner plus tard

(i) Ep. 28, à la fin.

(2) Ep. 23.

(3) Ep. 28.

(4) Ep. 56.

(5) Voyez, plus haut, la fin du chapitre relatif au mariage du roi.

Taîné des deux fils qu'elle avait eus de Philippe (i). Heureusement, la grâce de Dieu, en touchant le cœur de cette femme orgueilleuse, mit fin à des prétentions jusque-là déguisées, mais que l'évêque de Chartres n'eût pas manqué de combattre, dès qu'elles se fiassent montrées au grand jour.

Les premiers rapports d'Ives et de Louis le Gros , dont nous trouvions la trace dans la correspondance, remontent à l'année II02. Un différend s'était produit entre l'évêque et l'un de ses chanoines : le chanoine avait sollicité l'intervention de Louis, et celui-ci, s'étant laissé circonvenir, avait pris en main une assez mauvaise cause. H en résulta un échange de communications un peu vives (2) ; mais les nuages fiirent promptement dissipés, et l'année suivante, 1103, Ives adressait à Louis, sous le titre de Roi désigné, une lettre qui prouve bien que l'entente était rétablie (3). Le prince héritier venait d'être associé au gouvernement des affaires, dont il ne prit la direction définitive qu'après la mort de son père (juillet 1108). Ce n'était pas sans raison que Philippe I" avait adopté cette mesure, autorisée du reste par des précédents, et qui avait pour objet de faciliter la transmission du pouvoir. Un changement de prince est toujours^ favorable aux espérances des ambitieux comme aux rancunes des mécontents. A l'avènement de Louis VI, certaines prétentions furent aflSichées, et l'on put craindre un moment, sinon que la couronne lui fût disputée, du moins que plusieurs grands vassaux n'essayassent de se soustraire à son autorité. Henri P' d'Angleterre convoitait, disait-on, le sceptre de France, et songeait à préparer sa candidature à la couronne, pour le cas où Louis le Gros, seul héritier légitime, viendrait à manquer. D'autre part, quelques barons firançais se promettaient déjà de créer des embarras au nouveau roi. Simon de Montfort, par exemple, qui avait été fait prisonnier par Guillaume le Roux et que

(i) L'aîné s'appelait Philippe du nom de son père; le second avait reçu le nom de Florus. Suger, Vita Ludovici Crassi.

(2) Ep. 114, 124.

(3) Ep. 127. Ludovic© , Dei gratiâ, Régi Francorum désignât©, Iv©, humilis ecclesiae Carnotensis minister, salutem et servitium.

Philippe P"^ avait laissé languir dans les cachots d'Outre-Manche, en gardait un vif ressentiment. Remis en liberté par le vainqueur, à la condition de molester son suzerain (i), Simon avait à cœur de tenir ses engagements et de venger sur le fils Tinjure qu'il prétendait avoir reçue du père. Hugues de Gournay, autrefois assiégé dans son château-fort par TEveillé, n'était pas fâché de prendre sa revanche. Enfin Gui de Rochefort, n'ayant pu lever l'empêchement de parenté qui s'opposait au mariage de sa fille avec Louis, faisait un crime au jeune roi de n'avoir pas foulé aux pieds les règlements ecclésiastiques (2). Tous ces motifs engagèrent les conseillers du prince à ne pas différer le sacre. Sur l'avis d'Ives de Chartres, la cérémonie s^accomplit à Orléans, le 2 août 1108 : Daimbert, archevêque de Sens, y procéda, entouré de ses suffiragants. Mais le prélat consécrateur n'avait pas encore quitté les ornements sacrés, que les envoyés du clergé de Reims arrivaient à grand fi-acas, porteurs de revendications bruyantes (3). Ils prétendaient que le droit de sacrer les rois de France appartenait exclusivement à l'archevêque de Reims; qu'en versant l'eau du baptême sur le fi"ont de Qovis, saint Rémi avait assuré à tous ses successeurs le privilège de sacrer nos rois, et que quiconque violait une prérogative aussi bien établie encourait l'anathème.

S'il faut en croire Suger, tout ce bruit n'avait d'autre but que d'amener le roi à capituler dans une question depuis longtemps débattue. Deux prétendants se disputaient le siège de Reims : Raoul le Verd , dont l'élection avait été confirmée par le pape, et Gervais, archidiacre de Reims, soutenu par le roi. Les clercs de Reims espéraient que des réclamations, vigoureureusement formulées à la dernière heure, jetteraient le trouble parmi les évêques réunis pour la cérémonie, et que le roi, pour ne pas voir différer le sacre, consentirait à reconnaître Raoul : celui-ci, de son côté, satisfait de sa victoire sur Gervais , renon-

(i) Suger, Vita Ludovici Crassi, cap. I.

(2) Suger, loco citato.

(3) Suger, ch. XI H.

cerait à revendiquer le droit de sacrer le prince. Malheureusement les protestations arrivèrent trop tard : le sacre était achevé. Les clercs rémois gardèrent donc le silence ; mais ils se dédommagèrent en arrivant chez eux (i). Ils proclamèrent et firent proclamer la nullité du sacre : la France entière retentit de leurs clameurs intéressées, dont l'écho parvint même jusqu'à Rome. Il convient de dire que Raoul le Verd paraît être demeuré étranger à toutes ces manoeuvres : c'est du moins ce que laisse à penser la réserve d'Ives de Chartres à son égard, dans le mémoire qu'il écrivit à cette occasion pour mettre à néant les prétentions des clercs de Reims.

Ce document que l'évêque de Chartres porte à la connaissance de l'Église romaine et de toutes les autres Églises, expose d'abord, ou plutôt insinue, les raisons pour lesquelles on devait procéder, sans délai, au sacre du roi : nous en avons indiqué plus haut quelques-unes. Ensuite, Ives démontre que les prérogatives , si hautement revendiquées par l'Église de Reims , ne sont fondées ni sur la raison, ni sur l'usage, ni sur la loi. La raison nous dit que toutes les provinces sont également soumises au roi, et que personne ne peut prétendre au droit exclusif de sacrer celui qui est le roi de tous. De plus , Ives produit des exemples, établissant que les rois de France ont été sacrés, tantôt dans cette ville, tantôt dans une autre : l'usage est donc en opposition avec les revendications de ses contradicteurs (2). Enfin quant à la loi , c'est-à-dire , dans l'espèce , à une prescription positive et écrite, Ives n'en a jamais vu trace, et, quand même on rencontrerait une loi à ce sujet, il resterait d'abord à en établir la valeur, ensuite à en discuter l'application. Or, une pareille prescription fût-elle juste en droit et réelle en fait, il eût été impossible de l'observer, dans les circonstances où Ton se trouvait. En eflfet, la ville de Reims était en interdit, à cause des excès qui avaient été commis par les partisans des deux candi-

(i) Quià intempesti venerunt, ibi muti, ad propria loquaces redierunt. Suger, Vita Ludovici Crassi, c. XIIL

(2) Ives paraît avoir oublié ici ce qu'il a écrit dans ses ép. 1 3 et 18.

dats au siège de Saint Rémi : pour décider quel était le véritable consécrateur du roi, fallait-il prendre les armes et inonder de sang les rues, peut-être même l'Église de la cité ? Ives est donc persuadé, et tout le monde le sera comme lui, que les évêques ont agi sagement, puisque d'ailleurs tout retard, apporté au sacre du roi , eût mis en péril les intérêts du royaume et la paix de l'Église. La décision, prise avec maturité, n'a été dictée par aucune préoccupation jalouse et n'a empiété sur les droits de personne : les évêques n'ont pas franchi les limites de la justice. Pense autrement qui voudra : quant à Ives, il ne craint pas les jugements des hommes, car il a pour lui le témoignage de sa conscience et l'approbation de Celui qui voit le fond des cœurs (i).

Quelques années plus tard, Ives de Chartres donnait à Louis le Gros une nouvelle preuve de sincère et fidèle amitié. Le jeune prince n'avait pas encore de compagne. Le projet d'union avec la fille du sire de Rochefort n'avait pas eu de suite, et depuis lors le mariage du roi, plusieurs fois annoncé (2), avait toujours été ajourné. Mais le bruit s'était répandu à nouveau que Louis le Gros allait enfin contracter mariage, et la renommée célébrait déjà les qualités de la future reine, Adélaïde, fille de Humbert II, comte de Maurienne. Louis le Gros fit part de ses intentions à l'évêque de Chartres, désirant prendre son avis avant de conclure. Ives écrivit au prince pour donner son approbation au choix de la personne et surtout pour presser l'exécution du projet. Outre les raisons générales qui doivent engager tout homme, s'il ne se voue pas au célibat ecclésiastique, à entrer dans les liens du mariage, le sage conseiller expose à Louis le Gros des raisons toutes spéciales. Dans un âge où les passions sont plus fortes, dans une situation où les séductions sont plus nombreuses, enfin dans un milieu où le vice ne manque jamais de trouver des flatteurs, il est diflicile de conserver le trésor de la chasteté : que Louis songe au salut de

(i) Ep. 189.

(2) Par exemple, avec la fille du marquis Boniface. Ives s'opposa à ce mariage, et donna les motifs de son opposition. Ep. 209.

son âme 1 Et puis, l'intérêt du royaume , la paix de l'Église ellemême, exigent que la possession du trône ne soit pas disputée : or, si Louis le Gros mourait sans laisser d'enfants, que deviendrait la France, livrée aux tiraillements de ^ambition, aux rivalités des compétiteurs ? Elle n'aurait qu'un sort à attendre, celui dont parle l'Écriture : Tout royaume divisé contre lui-même périra (i). D'ailleurs, tant d'hésitations, tant de mariages projetés et abandonnés (2) donneraient à penser qu'un fils de France ressemble à cet homme de l'Évangile, qui jette les fondements de l'édifice, mais qui ne peut y mettre le couronnement (3). Ce serait justifier les espérances des méchants et encourager les propos des moqueurs. Puisse le jeune roi ne pas tarder davantage ! Fasse le ciel que de la tige royale sorte bientôt un nouveau rejeton (4) !

Toujours dévoué à la personne du prince , Ives de Chartres reconnaît et proclame, en bon et fidèle sujet, son autorité souveraine. C'est au roi, et à lui seul, qu'il appartient dérégler les questions d'un caractère temporel ; il est le fondement et la base de l'ordre civil (5), le chef de la société laïque : à ce titre il a droit de compter sur l'obéissance des évêques eux-mêmes (6). Il est vrai qu'il ne doit user de sa puissance que pour le bien de la religion ; qu'il n'a aucun droit à exercer sur les possessions de l'Église, même en qualité de donateur (7); que la personne des clercs, comme les biens ecclésiastiques (8), ne relèvent^

(i) Saint-Mathieu, ch. XII.

(2) Sœpè proposuistis et saspè distulistis. Ep. 239.

(3) Saint-Luc, ch. XIV.

(4) Ep. 289. Le mariage de Louis le Gros avec Adélaïde fut célébré dans le courant de l'année m 5. Souchet, note ad ep. 239, et Gallia christiandy t. XII. Inst. i3.

(5) Dispensationes rerum temporalium Regibus attributae sunt, et basileiy id est, fùndamentum populi etcaput existunt. Ep. 171.

(6) Ludovico... temporal! domino suo... Ep. 265.

(7) Ep. III.

(8) Ep. 77.

en aucun cas, de son tribunal et ne sont justiciables que de Tévêque (i). Mais les évêques doivent se comporter à Tégard du roi avec la plus grande déférence, et, dans les conflits, faire toujours preuve de modération. Le roi, par exemple, s'obstine à exiger une solution plus conforme à ses désirs qu'à la sévérité de la discipline : il vaudra souvent mieux que l'évêque cède par charité ou par prudence (2). Sans doute les vaillants conseilleraient d'entamer la lutte, et les sages réclameraient l'application de la règle : pour lui, il n'est pas si grand clerc, ni si fort batailleur; il se plie à la nécessité, quand il ne peut mieux faire. Par révérence pour Tautorité royale, il diffère la sentence qu'il était prêt à rendre dans la querelle qui divisait les moines de Molesmes et ceux du Bec (3) ; pour le même motif, il relève de l'excommunication un coupable, qui a déjà fait sa paix avec Philippe P"": celui, dit-il, à qui le prince a rendu son amitié ne doit pas encourir plus longtemps la disgrâce de l'évêque (4). Cependant la complaisance ne doit jamais descendre jusqu'à la servilité : Louis le Gros en fit un jour l'épreuve. Oubliant les lois de la convenance, lois qui nous paraîtraient aujourd'hui les plus élémentaires, le roi avait fait prier l'évêque de Chartres de lui procurer deux paires de fourrures (5) : Ives répondit par un billet laconique, dont la fierté bien légitime apprit à son royal correspondant qu^un évêque n'est pas le pourvoyeur de la vanité des princes (6). Au Ueu du vil empressement, de l'humiliante souplesse du courtisan, Ives a ce patriotisme généreux qui double les forces du zèlè^ quand on combat en même temps pour Dieu et pour le roi. Aussi, quand le roi d'Angleterre se permit, de sa propre autorité, de transférer un évêque de son royaume à un évêché normand, c'est-à-dire firançais, Ives blessé doublement,

(i) Ep. 137.

(2) Ep. 171.

(3) Ep, 9.

(4) Ep. 62.

(5) Ce genre de présents était fort recherché à cette époque.

(6) Ep. 202.

— HS — dans sa conscience d'évêque et dans son orgueil national, s'opposa de tout son pouvoir à cette translation anti-française et anticanonique (i).

Dans la question si délicate des rapports entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, Ives professe de la façon la plus nette la distinction des deux pouvoirs. Il appartient à l'autorité royale de faire respecter les lois civiles et d'en punir la violation ; à l'autorité ecclésiastique , de faire observer la discipline canonique et de prendre contre les violateurs des mesures efficaces (2). S'il n'admet, sous aucun prétexte, l'intervention du pouvoir laïque dans les affaires de l'Église (3), il n'admet pas davantage l'ingérence de l'Église dans les aflFaires de l'ordre civil. Ainsi l'évêque d'Orléans a autorisé un duel judiciaire, dont il a même fixé le jour. Ives s'indigne qu'un pasteur des âmes ait donné une pareille décision, et reproche, en outre, à l'évêque d'avoir mis le pied sur un terrain, qui est du domaine de l'autorité civile (4).

Les deux pouvoirs sont distincts ; ils ont chacun leur sphère d'action; mais ils doivent toujours vivre dans l'harmonie et la concorde : sans cela, Ives affirme qu'il n'y a point de salut ; car l'État ne sera pas tranquille et l'Église ne sera pas en paix (5). Le trône et l'autel sont, dans la maison de Dieu, les deux colonnes principales, qui soutiennent l'édifice, qui le défendent contre la fureur des vents et des orages : si la bonne entente cesse d'exister entre les deux puissances, il ne faut plus attendre ni fleurs, ni fruits, dans le champ de la sainte Église. Aussi, pour apporter remède à un état de choses si déplorable , chacun doit prêter son concours, afin que, par l'emploi discret de moyens, tantôt énergiques et tantôt modérés , on arrive à rétablir l'union si tristement rompue (6).

(i) Ep. 154.

(2) Ep. 9.

(3) Ep. 263, 264.

(4) Ep. 247.

(5) Ep. 60.

(6) Ep. 214.

On conçoit, dès lors, de quelle inquiétude Ives se sent pris, s'il voit surgir entre la cour de Rome et la cour de France une cause de rupture, par exemple, le projet de créer à Tournay un évêché nouveau. Le droit du pape est incontestable : Ives le reconnaît. Cependant l'érection de ce nouveau siège, aux dépens de l'Église de Noyon, présente divers inconvénients qu'il signale, mais que nous n'avons pas à discuter ici. Ce qui l'effraye surtout, dans la décision prise à ce sujet par le souverain Pontife, c'est le danger de troubler la bonne harmonie entre Rome et Paris. « Votre Paternité n'ignore pas, écrit-il à Pascal H, que le » royaume de France s'est toujours distingué, entre tous les » autres, par son attachement au Siège apostolique, et que nos » rois ont toujours fait ce qui était en leur pouvoir, afin d'écarter » tout sujet de division entre le sacerdoce et l'empire. Il en est » résulté jusqu'ici paix et profit pour l'Église : est-il bien à pro- » pos de troubler une situation si avantageuse ? » Nous pensons que l'évêque de Chartres exagère le danger, quand il croit voir dans la création du diocèse de Tournay (i), malgré les réclamations du roi de France et du clergé de Noyon , la cause probable d'un schisme, le signal d'une rupture aussi éclatante, aussi funeste peut-être, que celle de l'Allemagne. Mais ce que nous voulons faire remarquer, c'est la sollicitude de sa grande âme, partagée entre son affection pour le prince et son attachement au pape. « Le roi de France, Louis le Gros, continue-t-il, est un » homme simple de cœur, dévoué à l'Église , plein de bienveil- » lance pour le Siège apostolique : c'est pourquoi nous vous » conjurons et vous conseillons, de ne pas vous priver de sa » bienveillance, en vous laissant aller à certaines suggestions, à » je ne sais quels entraînements ! Quand le sacerdoce et l'em- » pire vivent en paix, votre Paternité le sait mieux que moi, » les affaires de l'État sont bien réglées et celles de l'Église sont » florissantes ; au contraire , quand la discorde éclate entre les » deux pouvoirs, non-seulement les petites choses n'ont pas

(i) Comme nous Tavons dit plus haut, cette création n*eut lieu qu'en 1146.

» d ^accroissement, mais les plus grandes elles-mêmes se dissipent )) misérablement (i). »

Pour achever de faire connaître la doctrine d'Ives de Chartres sur les rapports des deux pouvoirs , il ne nous reste plus qu'à reproduire sa lettre à Henri I" d'Angleterre : elle fut adressée à ce prince à l'occasion de son avènement au trône. Ives y professe explicitement la subordination du pouvoir temporel au pouvoir spirituel, et nous verrons qu'il ne faut pas entendre d'une mutuelle indépendance ce qu'il a dit plus haut de leur distinction. Après quelques éloges, plus ou moins mérités, à l'adresse du roi défunt, éloges qui fourniront la matière d'utiles recommandations pour le nouveau roi, Ives de Chartres s'exprime en ces termes : « Puisqu'il n'y a de véritable prospérité que par » suite de l'accord entre le sacerdoce et l'empire, voici la prière » et le conseil que nous adressons à votre Grandeur. Laissez » toute liberté à la parole de Dieu dans le royaume confié à vos » soins, et n'oubliez pas que le royaume terrestre doit être sou- » mis au royaume céleste, confié à la sollicitude de l'Église. De » même que dans l'homme la partie animale doit être soumise » à la raison, ainsi la puissance temporelle doit être docile à la » direction de l'Église. Le corps est sans vie, s'il n'est régi par » l'âme: ainsi la puissance terrestre est sans vigueur, si elle » n'est inspirée et dirigée par la discipline ecclésiastique. Votre » corps est un royaume paisible , lorsque la chair ne résiste pas » à l'esprit : de même le règne des princes de la terre est flo- » rissant et pacifique, tant qu'ils ne songent pas à s'insurger » contre le règne de Dieu. Prince, ne l'oubliez pas, vous êtes » le serviteur des serviteurs de Dieu , et non leur maître ; vous » êtes le protecteur, et non le propriétaire, de votre peuple (2). » Soyez le cèdre du Liban, que le Seigneur a planté, pour » que les oiseaux du ciel fassent leur nid à l'ombre de ses

(i) Ep. 238. — Il y a dans ces dernières lignes, une réminiscence de Salluste, qui se retrouve à un autre endroit sous la plume d'Ives de Chartres,

(2) Servum servorum Dei vos intelligite, nondominum-; protectorem, non possessorem.

» rameaux, c'est-à-dire, pour que les pauvres vivent en paix » sous votre égide. La prière des pauvres montera vers Dieu » pour le salut de votre royaume et de votre personne : plus » leur prière sera paisible, plus elle sera fervente ; plus elle sera » fervente, plus elle sera efficace. Cest ainsi que vous possé- » derez sans trouble votre royaume d'ici-bas, grâce à la divine » protection, et que, grâce à la divine miséricorde, vous arri- » verez un jour au royaume étemel (i). »

Le langage que l'évêque de Chartres fait entendre au fils est identique à celui que Grégoire Vil tenait jadis au père (2) : il suffit, pour s'en convaincre, de comparer à cette lettre d'Ives le message adressé par le grand pape à Guillaume le Conquérant. On trouvera des deux côtés la même doctrine sur la subordination du pouvoir royal à l'autorité du souverain Pontife.

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