‹ Essai sur Ives de ChartresChapitre 3 sur 20 · MONASTÈRES · texte numérisé non relu

MONASTÈRES

Sans méconnaître les services que les prêtres séculiers peuvent rendre à l'Église, Ives accordait pourtant la préférence aux chanoines réguliers : il eût voulu, ce semble, mettre à la tête de toutes les paroisses un clergé soumis à la discipline conventuelle.

(i) Cari, de N.-D. de Chartres et Cart. de Saint-Père^ passim.

H pensait que, dans la vîe commune, le prêtre ttouvc plus de facilités pour s'instruire, pour se former à la vertu et qu'il exerce ensuite son ministère avec moins de danger pour lui-même, avec plus de fruit pour les âmes. L'Évêque de Chartres se souvenait toujours du Chanoine de Saint-Quentin.

Nous avons vu que, en acceptant la charge pastorale, Ives avait consenti, sur les instances de ses confrères, à garder le titre de Prieur. De temps en temps, il revenait à sa chère retraite de Beauvais pour oublier les ennuis de Fépiscopat et se réposer de ses fatigues. Du fond de la prison, où il expiera bientôt sonzèle à défendre la sainteté et l'honneur du mariage chrétien (i), il tournera ses regards vers le pieux asile de Saint-Quentin, et il fera parvenir aux religieux, inquiets sur son sort, des nouvelles dé sa santé avec des conseils pour leur direction.

« Puisque l'orage sévit, leur dit-il, et que je ne puis me » rendre auprès de vous, laissez-moi vous envoyer de loin mes » vœux et mes exhortations. Soyez des hommes de paix et de » sainteté. Réjouissez l'Église par la bonne odeur de vos vertus, » mettez en pratique les recommandations que je n'ai cessé de » vous faire : gardez-vous de l'avarice , fuyez la peste de la » simonie; formez avec soin vos jeunes religieux, réprimant en » eux la fougue de l'âge et l'ardeur des passions; et s'il se » trouve parmi vous des frères indisciplinés , tenez-moi au cou- » rant de leur conduite, afin que je prenne de concert avec vous » les mesures jugées nécessaires. Mais surtout accordez-moi ce » que je vous ai si souvent demandé: donnez-moi un succes- » seur ; placez à votre tête un nouveau prieur. Je sais tout le » bien que vous avez accompli sous ma conduite, mais je ne » voudrais pas mourir sans savoir si je puis compter sur votre » persévérance. Priez pour moi; faites-moi connaître la situation » de vos affaires, sans oublier l'état de votre santé. Adieu (2). »

Ives savait par expérience qu'un pasteur doit vivre au milieu de son troupeau ; aussi résolut-il de donner suite au projet qu'il

(i) V. 2« partie, ch. 6 : Mariage de Philippe 1°' et de Bertrade. (2) Ep. 17.

avait formé de se démettre de sa charge. Il écrivit donc à rÉvèque de Beauvais, Foulques, pour lui annoncer qu'ayant vaincu les résistances des chanoines de Saint-Quentin, il renonçait aux fonctions de prieur et donnait licence d'en choisir un autre. Il exprimait Tespoir que son successeur trouverait auprès de Foulques la même bienveillance et le même appui ; quant à lui, s'il abandonnait la direction de sa communauté, il voulait rester uni à ses frères par les liens de la plus tendre affection (i).

Il transmit aux chanoines par le même courrier sa démission, longuement et sagement motivée. « Un navire sans pilote, disait- M, ne peut que se briser contre les écueils; une église sans recteur est exposée à tous les périls. La charge de prieur, s'il la conservait plus longtemps, constituerait un danger pour lui et pour eux (2). Qu'ils choisissent donc un nouveau chef, mais qu'ils n'oublient pas pour cela les travaux et la tendresse de celui qui les a élevés avec toute l'affection d'une mère ; qu'ils fassent leur choix avec sagesse et impartialité, n'ayant en vue que l'intérêt de tous. Ives aurait pu diriger leur vote, mais il préférait ne pas influencer l'élection et laisser à leur entière liberté la désignation du prieur appelé à les conduire. Il ne leur imposait que deux conditions ou plutôt il ne leur demandait qu'une double faveur : il désirait garder auprès de lui un de ses frères, à son choix, comme un vivant souvenir de son bonheur passé, et de plus, rester pour Saint-Quentin l'arbitre des difficultés qui pourraient surgir entre le prieur et les chanoines. H voulait être le juge sans appel de tous les différends qui prendraient ainsi fin sans laisser arriver au dehors le scandaleux écho de discordes intérieures. Ives regardait surtout cette intervention comme indispensable au début d'une administration nouveUe. Le zèle d'un prieur, novice dans sa charge, a bien des dangers : un conducteur sans expérience ne sait pas manier les rênes ; il abuse de l'aiguillon et ne tarde pas à mettre son coursier sur les dents. Du reste, la tutelle

(i) Ep. 3i.

(2) « Nolo enim cum periculo mec et vestro, vobis pr^pesse, non prodesse. » Ep. Sa.

ne sera pas de longue durée : aussitôt que le prieur connaîtra ses subordonnés, Ives l'abandonnera à ses propres ressources. Au lieu d'aller chercher bien loin celui qui devait les diriger, Ives était d'avis qu'ils le prissent dans leurs rangs : les connaissant mieux, le prieur les guidera mieux aussi. En outre, si à la piété il joint la science, ce sera une bonne fortune pour la communauté. En tout cas, qu'il se décharge sur un excellent prévôt des services matériels , afin de se livrer plus facilement à la prière , à l'étude, à la direction de ses firères. »

Ives ne tarit pas : les conseils s'échappent de son cœur comme d'une source inépuisable, tant il est désireux de voir à Saint- Quentin un homme selon le cœur de Dieu. Sa lettre lui paraît déjà bien longue et pourtant il veut parler encore. On dirait une mère sur le point de sevrer son enfant et qui ne peut se résoudre à lui retirer le sein qu'elle lui présente pour la dernière fois (i). « Mais, ajoutait-il en terminant, parce que mes conseils sont insuffisants, invoquez l'Ange du grand conseil et que le Dieu de patience et de consolation soit avec vous (2). »

Le premier élu des chanoines de Saint-Quentin, Galon, ne fut pas trop éloigné de l'idéal tracé par le prieur démissionnaire ; il continua les traditions de discipline, de travail et de vertu implantées par Ives dans la communauté.

Il n'en fut pas toujours ainsi, car nous avons une lettre désolée, dans laquelle l'Evêque de Chartres se plaint à l'Évêque de Beauvais d'une élection faite à Saint-Quentin, contrairement à toutes les promesses échangées aussi bien qu'à toutes les règles canoniques. Ives était tellement affligé de ce résultat, qu'il paraissait disposé à rompre les liens d'affection qui l'unissaient aux chanoines ; il allait même jusqu'à redemander les ornements qu'il avait prêtés à leur église , mais qu'il ne voulait pas laisser aux mains du nouveau prieur (3). On voit par là combien l'Évêque

(1) « Multa ioquor, sed quasi nunc demum vos ablactans, vellem vos in omnibus esse instructos. » Ep. 32.

(3) Ep. i5i.

de Qbartres avait pris au sérieux la faculté qu'il s'était jadis réservée d'intervenir dans les affaires de Saint-Qjientin ; il semble agir, comme nous dirions aujourd'hui, à titre de supérieur général.

Il est vrai qu'en toute rencontre il n'usa de son autorité qu'avec la plus grande délicatesse. Un conflit avait éclaté entre le prieur et les religieux de Saint-Georges, au diocèse de Troyes. Cette collégiale, qui dépendait au temporel de l'Évêque diocésain, était desservie par des religieux venus de Saint-Quentin et relevant sous le rapport disciplinaire de la maison-mère. L'Évêque de Troyes renvoya la cause au prieur de Beauvais ; mais plusieurs chanoines, mécontents de la solution, en appelèrent à Ives de Chartres , espérant trouver auprès de sa personne un appui contre leur supérieur. Au lieu d'aigrir des cœurs déjà si mal disposés, Ives essaya de faire prévaloir les conseils de la modération : il décida un certain nombre d'appelants à se remettre sous la conduite de leur prieur (i) et il obtint des autres qu'ils se retirassent soit à Beauvais, soit dans toute autre collégiale relevant de la congrégation, pourvu qu'ils eussent obtenu le consentement préalable du prieur de Saint-Qjientin et du prieur de Saint-Georges. Ayant ainsi sauvegardé les droits de ce dernier, dont il reconnaissait d'ailleurs le mérite, il l'engagea lui-même à modérer son zèle et à se faire, selon le précepte de l'Apôtre, infirme avec les infirmes, en un mot, tout à tous (2). Enfin, pour assurer le succès de ses négociations, il en rendit compte à l'Évêque de Troyes, qu'il pria de continuer les effets de sa bienveillance au prieur et aux religieux de Saint-Georges (3).

Assurément une intervention aussi sage et aussi discrète ne pouvait porter ombrage à personne et devait être souverainement efficace pour consolider tout le bien qui avait été accompli jusque-là. Aussi, loin de se priver d'un si puissant auxiliaire, les chanoines de Saint-Quentin eurent fréquemment recours aux

(i) Eudes.

(2) Ad. Corinth.y IX, 22.

lumières et à Texpérience del'Évêque de Chartres. Non-seulement ils s'adressèrent à lui pour terminer leurs petites querelles domestiques, mais ils empruntèrent sa plume pour défendre leurs droits, pour maintenir leurs privilèges , pour établir par témoignage la légitimité de leurs propriétés ou repousser les charges qu'on voulait faire peser indûment sur leurs possessions (i). De plus, on a pu voir, d'après l'intérêt témoigné par Ives à Saint-Georges, qu'il ne bornait pas son affection à Saint-Qiientin, mais qu'il accompagnait de sa paternelle sollicitude toutes les colonies qui partaient de Beau vais pour les diocèses voisins.

C'est ainsi que, écrivant à Lisiard, évêque de Soissons, à propos d'une question matrimoniale , il ne manqua pas l'occasion qui s'offrait, de lui recommander les chanoines réguliers établis dans la ville épiscopale.

Après cela, on s'étonnerait qu'Ives de Chartres n'eût pas songé à propager la vie régulière parmi ses prêtres.

En arrivant à Chartres, Ives avait trouvé des chanoines réguliers dans plusieurs églises, telles que Saint-Martin-au-Val , à Chartres; Saint-Nicolas de Courville, etc. (2). A Courville, on disputait aux chanoines la possession de leur église. Ives les appuya dans leur défense et s'intéressa au gain de leur cause avec d'autant plus de zèle qu'il craignait de voir compromise parmi eux la réforme de la discipline, réforme qu'il avait à cœur d'accomplir et à laquelle les chanoines se prêtaient volontiers (3). A Saint-Martin-au-Val, les moines bénédictins et les chanoines réguliers se succédèrent à plusieurs reprises. Les chanoines desservaient alors cette église , mais la comtesse Adèle avait le dessein d'y mettre des moines. Voulant restaurer l'antique splendeur du monastère de Saint-Martin, elle s'en ouvrit à l'Évêque de Chartres, qui lui promit assistance pour ce louable projet. Il

(i) Les concessions faites par Tévêque Gui étaient menacées par son successeur GeofFroi. Ep. 193. Voyez aussi les lettres 77, 259, 281.

(2) Les chanoines réguliers ne furent introduits à Saint-Cheron qu'en 1148 par Tévêque Goslin de Lèves. Lépinois, t. I, 286.

— 4S — Tavait même engagée à ne pas en retarder Texécurion, de peur que Tennemi de tout bien ne mît obstacle à ses bonnes intentions (i). Cependant les chanoines réguliers ne cédèrent la place aux moines bénédictins que beaucoup plus tard. Ce fut après la mort d'Adèle, sous Fépiscopat de Goslin de Lèves, que Thibaut, comte de Chartres, reprit et exécuta le projet de sa mère.

On se souvient qu'Ives avait tenté en vain , par des distributions supplémentaires, de ramener la régularité au sein du Chapitre et qu'après cet échec , il avait essayé , sans plus de succès , de réunir douze prêtres sous une règle commune (2). lise tourna alors du côté de Saint-Jean-en- Vallée , où ses propositions trouvèrent un meilleur accueil. En effet , les prêtres qui desservaient cette église résolurent d'embrasser la vie des chanoines réguliers et consentirent à accepter la règle de saint Augustin. Ives rendit grâces à Dieu de ces heureuses dispositions. Par un acte solennel de l'année 1099 (3), il institua les chanoines réguliers à Saint- Jean-en-Vallée. U leur assigna pour leur entretien plusieurs terres ou églises (4), leur abandonna une année de jouissance pour chaque prébende qui viendrait à vaquer au Chapitre et assura en outre à l'abbé de Saint-Jean et à ses successeurs, une chanoinie à Notre-Dame. Le premier abbé fut un membre du Chapitre nommé Albert (5). Cette création d'Ives fut consentie par le Chapitre et signée par les dignitaires de la Compagnie, -ainsi que par les cardinaux Jean et Benoît (6). L'abbé Albert obtint, en

(i) P. M., t. CLXII, col. 288.

(2) Voir au chapitre précédent, page 38.

(3) Càrt, de N.-D., t. I, p. 100. — L'original sur parchemin se trouve aux archives d'Eure-et-Loir, fonds Saint-Jean, H. i .

(4) Entre autres, l'église de Saint-Etienne et celle de Sainte- Foi, qui était alors un prieuré et qui fut érigée en paroisse par Goslin de Lèves. Cette dernière église, transformée en théâtre après 1793, puis rendue au culte, a été fermée administrât ivement en 1880.

(5) Albert, fils de la Vidamesse Hélisende, devint patriarche de Jérusalem, vers II 20. Lépinois, t. I, p. 281.

(6) Et par Daimbert, archev. de Sens, en iio3. Gallia christiana , t. XII, p. 43.

II03, du pape Pascal H, la confirmation de tout ce qui avait été concédé par l'Évêque à cette église.

Ives ne cessa de témoigner aux chanoines de Saint-Jean-en- Vallée un attachement tout paternel. Chaque fois que l'occasion s'en présenta, il les recommanda à la bienveillance du Souverain Pontife (i) et s'eflforça de leur assurer la protection des comtes de Chartres (2).

Les monastères (et ils étaient nombreux dans le diocèse) (3) furent aussi l'objet constant de sa sollicitude. Ives a des paroles assez dures à l'égard des moines ; il les accuse d'être trop amis de l'argent (4) , pleins d'orgueil et d'audace (5) ; il leur reproche d'avoir oublié qu'ils n'étaient autrefois dans l'Église que de simples fidèles, voués à la prière et aux larmes, tandis qu'ils affectent présentement des airs dominateurs et des prétentions exorbitantes (6). H eut avec les moines de firéquents démêlés, principalement avec la famille de saint Benoît, dont les enfants étaient si répandus à cette époque. Jaloux, et à juste titre, de son autorité, Ives regrette parfois que certains monastères, se prévalant des exemptions qui leur ont été accordées par le Pape , essaient de se soustraire à la vigilance de l'Évêque. Et pourtant, il est le premier à reconnaître, dans certains cas, l'utilité de ces

(i) Ep. 274.

(2) Ep. 96.

(3) Avant la Révolution française, les abbayes du diocèse de Chartres étaient au nombre de 22, dont 14 d'hommes et 8 de femmes. Parmi les abbayes d'hommes, 6 appartenaient à Tordre de saint Benoît : Saint- Père-en- Vallée , Bonneval, Neauphle, Coulombs, Tiron, Josaphat ; 5 étaient de Tordre de saint Augustin : Saint-Cheron, Saint- Jean- en- Vallée , Clairefontaine , la Madeleine de Châteaudun , Saint- Vincent ; enfin 3 appartenaient à Tordre de Prémontré : Abbecourt, Grandchamp, Joyenval. — Les 8 abbayes de femmes étaient : Saint- Avit de Châteaudun, Saint-Gyr, Saint-Rémi-des- Landes, Saint-Corentin, Arcisses, les Clairets, Tabbaye de TEau et enfin Saint-Louis de Poissy. Fisquet. France pontificale y Diocèse de Chartres, p. 16.

(4) Ep. 226.

(5) Ep. 266.

(6) Ep. 36, 192.

privilèges ; il prend même l'initiative , quand il en est besoin , pour mettre les religieux à l'abri de tout ennui, en les plaçant sous la juridiction immédiate du Saint-Siège. C'est ce qu'il fit en particulier pour le célèbre monastère chartrain de Saint-Pèreen-VaUée (i).

Dans cette riche et antique abbaye, de l'ordre de saint Benoît, la discipline monastique avait eu des fortunes diverses : après bien des alternatives de ferveur et de relâchement, le parti de la vertu avait fini par l'emporter et le zèle d'Ives n'avait pas été étranger à cet heureux résultat. Mais si l'Évêque n'avait d'autre désir que de faciliter aux moines de Saint-Père le paisible exercice de leur saint état, il parait que ses archidiacres ne partageaient pas toujours les mêmes sentiments ; ils troublaient sans cesse la tranquillité de l'abbayè par leurs ingérences déplacées, par leurs injustes vexations. Plusieurs fois déjà, les Évêques de Chartres avaient porté des décrets pour mettre fin à ce désordre. Ives lui-même avait approuvé et confirmé les règlements de ses prédécesseurs; mais, pour mieux assurer l'efiet de ces mesures, il résolut de les faire sanctionner par le Souverain Pontife, sachant qu'aucune clé ne peut ouvrir ce que la clé de Pierre a fermé, ni fermer ce qu'elle a ouvert ; cependant il entendait réserver expressément les droits de l'Évêque. Un moine de Saint-Père se mit en route pour Rome, porteur d'une lettre en ce sens adressée par Ives à Pascal II : le messager devait indiquer au Pape les domaines que le monastère désirait placer sous la tutelle du Siège apostolique et rapporter l'acte authentique consacrant la liberté de l'abbaye (2).

A côté des religieux de Saint-Père, Ives plaçait dans son amitié les moines de Saint-Florentin de Bonneval (3). Les intérêts de la vieille abbaye assise au bord du Loir ne lui fiirent jamais indifférents. Là aussi, la paix du cloître était quelquefois

(i) Durant son séjour à Chartres, en 11 06, Pascal II confirma tous les privilèges de Saint-Père. Cart. de Saint-Père^ p. 257.

(2) P. M., t. CLXII, col. 287.

(3) Cette abbaye a été transformée en asile d'aliénés.

troublée par les querelles et les dissensions. Â une certaine époque, les choses en étaient même venues à ce point que plusieurs religieux ne trouvant plus à Bonneval le calme d'une maison bien disciplinée, s'en allèrent demander asile à d'autres monastères (i). De ce nombre était un simple moine nommé Bemier, qui s'était retiré à Déols, au diocèse de Bourges, tandis que l'abbé lui-même , Gauthier, convaincu de son impuissance à réprimer le désordre, avait repris le chemin de Marmoutier, où il avait fait profession dans sa jeunesse (2). Bemier édifia tellement ses nouveaux frères qu'ils lui donnèrent leurs suffrages , à la mort de leur abbé. Mais cette élection, quoique soutenue par Ives de Chartres, ne paraît pas avoir été maintenue, et Bernier, rentré à Bonneval après la tempête, y fut élevé plus tard à la dignité abbatiale.

S'il faut en croire Geoffroi, abbé de Vendôme (3), Bernier était un homme de bon conseil, un adversaire intrépide des simoniaques. Ives rend également à Bernier ce témoignage, qu'à tout âge et dans toute condition, il a mérité comme clerc et comme moine les éloges des personnes les plus recommandables (4) ; il nous apprend que le Pape lui-même, approuvant le motif par lequel ce religieux avait autrefois quitté l'abbaye, avait vu dans cette démarche le désir d'une vie plus fervente, qu'il l'avait absous de toute censure et avait assisté à sa messe. L'évêque de Chartres, comme gage de son affection, fit plusieurs donations importantes à l'église de Bonneval sous le gouvernement de Bernier, auquel il prêta main forte contre tous ses ennemis (5).

Aussi, lorsque la comtesse Adèle voulut faire retomber sur Bemier et ses frères le meurtre de Hugues le Noir (vers 1 1 07) ; lorsque, pour les punir d'un crime, dont ils étaient innocents,

(2) Ep. 4.

(3) Goffrid. Vindoc. ep. 14 et i5. L. II, P.M., t. CLXII.

(4) Ep. 78.

(5) Ep. 284.

elle les accabla de vexations sans trêve ni merci » les moiaçs de Bonneval et leur abbé vinrent se jeter aux pieds dlves pour implorer sa protection. L'évêque, attendri par leurs larmes, conjura Adèle de revenir à des sentiments plus équitables, de ne pas jeter ainsi le trouble parmi le troupeau du Seigneur, de ne pas compromettre par ses mauvais traitements la discipline monastique, qui venait de refleurir à Bonneval (i) : « Hélas ! s'écriait- » il, vous oubliez à la fois votre salut et votre honneur! Que » dira-t-on de vous, quand on saura que vous comblez de vos » faveurs des monastères étrangers et que vous écrasez sous vos » coups ceux qui sont l'ornement de votre pays ? Prenez garde » que les gémissements des affigés ne montent jusqu'au ciel et » ne vous ferment, si vous refusez de faire miséricorde, l'accès » de la miséricorde ; car, sachez-le bien , ceux que vous oppri- » mez remplissent de leurs gémissements les oreilles de Dieu ; » ils en frapperont chaque jour, au près et au loin^ les oreilles » des populations, jusqu'à ce que le Seigneur, imposant silence » aux vents et à la mer, ramène le calme sur les flots. » Le courroux d'Adèle résista longtemps aux prières d'Ives et de Bernier; mais, en 1109, elle reconnut enfin la vérité et rendit ses bonnes grâces aux moines de Bonneval.

Ives eut bientôt à lutter contre l'obstination de Bernier luimême, dans le double procès intenté par celui-ci à Maurice, abbé de Saint-Laumer de Blois , pour les revenus de l'Église de Verdes , et à l'abbé de Saint-Père de Chartres , relativement à la possession d'un cimetière (2). Bernier prétendait que ses deux rivaux avaient su gagner l'évêque de Chartres à leur cause. Aussi non-seulement il refusa de se soumettre à la décision d'Ives , mais il fatigua de ses plaintes le légat, Richard d'Albano, auprès duquel Ives fut obligé de se défendre. La question du cimetière ayant déjà été réglée par k concile de Flçury, Ives n'avait fait autre chose que d'imposer à Bernier l'exécution de la sentence. Quant aux revenus de l'Église , il en avait, disait-il , ordonnancé

(i) Ep. 179.

(2) Ep. 216.

— sole partage de façon à satisfaire les deux parties. Le légat ne douta pas de l'impartialité avec laquelle Ives s'était conduit dans toute cette aflFaire, et pour lui donner une nouvelle preuve de confiance, Une voulut pas remettre en d'autres mains le soin de terminer le différend. Maurice et Bemier comparurent à nouveau devant Tévêque de Chartres. Ives obtint du premier, en faisant appel à sa générosité et à sa vertu, des concessions importantes qui mettaient les adversaires sur le pied de l'égalité : on devait partager par moitié les revenus du bénéfice , et conséquemment en supporter les charges par moitié. Cependant les prétentions de Dernier n'étaient pas encore satisfaites : il exigeait probablement la totalité des revenus à percevoir. La querelle s'envenima ; elle dégénéra en question personnelle, et les relations entre l'évêque de Chartres et l'abbé de Bonneval prirent un tel caractère d'aigreur que les âmes pieuses en furent attristées et scandalisées. Heureusement un ange de paix frappa bientôt à la porte de Bemier; c'était Robert d'Arbrissel (i), le célèbre réformateur monastique , le fondateur de Fontevrault.

La munificence de Louis le Gros avait concédé à Robert, à quelques lieues de Paris, la terre sauvage de Haute-Bruyère pour y construire un monastère de religieuses. Déjà Pétronille et quelques compagnes avaient quitté Fontevrault pour se rendre à la nouvelle résidence, et Robert d'Arbrissel était en route pour rejoindre la première colonie, à laquelle il amenait des recrues. La pieuse caravane s'arrêta à Bonneval pour y demander l'hospitalité. Il n'était question alors dans tout le pays que de la rupture éclatante, de Tinterminable conflit, qui mettait aux prises l'abbé et son évêque. Tous ceux qui avaient tenté un rapprochement y avaient perdu leurs efforts. Robert d'Arbrissel ne put entendre le récit de ces misères sans verser des larmes. Pendant la nuit suivante, au lieu de chercher dans le sommeil le repos de ses fatigues, il roula dans son esprit les moyens de rétablir la concorde entre deux cœurs trop longtemps divisés. H résolut d'aller trouver en personne Tévêque de Chartres. Le lendemain

(i) Bolland, t. II, de février.

Page 1